_LA GRANDE COLÈRE_
Lorsqu’il rentra de son congé de convalescence, après deux mois
d’absence, on l’entoura. Mais, il se montrait renfrogné, taciturne et
fuyait vers les coins.
--Eh bien quoi! Volpatte, tu dis rien? C’est tout ça qu’ tu dis?
--Parle-nous de c’ que t’as vu pendant ton hôpital et ta convalo,
vieille cloche, depuis le jour que t’es parti avec tes bandages, et ta
gueule entre parenthèses. Paraît qu’ t’ as été dans les bureaux. Parle,
quoi, nom de Dieu!
--J’ veux pus rien dire de ma putain de vie, dit enfin Volpatte.
--Quoi qu’ tu dis? Quoi qu’i dit?
--J’ suis dégoûté, v’là c’ que j’suis! Les gens, j’ les débecte, et j’
les r’débecte, tu peux leur dire.
--Quoi qu’i t’ont fait?
--C’ sont des vaches, dit Volpatte.
Il était là, avec sa tête d’autrefois, aux oreilles recollées, aux
pommettes de Tartare, buté, au milieu du cercle intrigué qui
l’assiégeait. On le sentait, au fond de lui-même, aigri et tumultueux,
sous pression, la bouche fermée de force sur du mauvais silence.
Des paroles finirent par déborder de lui. Il se retourna--du côté de
l’arrière--et montra le poing à l’espace infini.
--Y en a trop, dit-il, entre ses dents grises, y en a trop!
Et il semblait, dans son imagination, menacer, repousser, une marée
montante de fantômes.
Un peu plus tard, on l’interrogea à nouveau. On savait bien que son
irritation ne se maintiendrait pas ainsi à l’intérieur, et qu’à la
première occasion ce farouche silence exploserait.
C’était dans un profond boyau d’arrière, où après une matinée de
terrassement, on était réuni pour prendre le repas. Il tombait une pluie
torrentielle; on était brouillés et noyés et bousculés par l’inondation,
et on mangeait debout, à la file, sans abri, en plein ciel liquéfié. Il
fallait faire des tours de force pour préserver le singe et le pain des
jets qui coulaient de tous les points de l’espace, et on mangeait, en se
cachant autant que possible, les mains et la figure sous les capuchons.
L’eau grêlait, sautait et ruisselait sur les molles carapaces de toile
ou de drap et venait, tantôt brutalement et tantôt sournoisement,
détremper nos personnes et notre nourriture. Les pieds s’enfonçaient de
plus en plus, prenaient largement racine dans le ruisseau qui courait au
fond du fossé argileux.
Quelques têtes riaient, la moustache dégoulinante, d’autres grimaçaient
d’avaler du pain spongieux et de la viande lessivée et d’être cinglés
par les gouttes qui leur assaillaient de tous côtés la peau au moindre
défaut de leur épaisse cuirasse bourbeuse.
Barque, qui serrait sa gamelle sur son cœur, brailla à Volpatte:
--Alors, des vaches, tu dis, qu’ t’as vues, là-bas d’où c’ que tu d’
viens?
--Exemple? cria Blaire dans un redoublement de rafale qui secouait les
paroles et les éparpillait. Quoi qu’t’as vu en fait d’ vaches?
--Y a... commença Volpatte, et pis... Y en a trop, nom de Dieu! Y a...
Il essayait de dire ce qu’il y avait. Il ne pouvait que répéter: «Y en
a trop»; il était oppressé et soufflait, et il avala une bouchée
déliquescente de pain, et il ravala aussi la masse désordonnée et
étouffante de ses souvenirs.
--C’est-i’ des embusqués qu’ tu veux causer?
--Tu parles!
Il avait lancé par-dessus le talus le restant de son bœuf, et ce cri, ce
soupir, sortit violemment de sa bouche comme d’une soupape.
--T’en fais pas pour les embusqués, vieille colique, conseilla Barque,
goguenard, mais non sans quelque amertume. A quoi ça sert?
Ramassé et dissimulé sous le toit fragile et inconsistant de son
capuchon ciré où l’eau précipitait un glacis brillant, et tendant sa
gamelle vide à la pluie pour la nettoyer, Volpatte gronda:
--J’suis pas maboul tout à fait, et j’ sais bien qu’ des mecs de
l’arrière, l’en faut. Qu’on aye besoin d’ traîne-pattes, j’veux bien...
Mais y en a trop, et ces trop-là, c’est toujours les mêmes, et pas les
bons, voilà!
Soulagé par cette déclaration qui mettait un peu de lumière à travers le
sombre méli-mélo des colères qu’il rapportait parmi nous, Volpatte parla
par bribes, à travers les nappes acharnées de pluie:
--Dès le premier patelin où on m’a expédié à petite vitesse, j’en ai vu
des chiées, des chiées, et i’s ont commencé à m’ faire une mauvaise
impression sur moi. Toutes sortes de services, de sous-services, de
directions, de centres, de bureaux, de groupes. Pendant les premiers
temps, quand t’es là-dedans, autant de bonhommes tu rencontres, autant
d’ services différents qui se ressemblent pas comme noms. C’est à en
devenir r’tourné. Mon vieux, celui qui a inventé les noms de tous ces
services, il avait une rude tête!
«Alors, tu veux pas qu’ j’en soye indigestionné? J’en ai plein mes
mirettes et malgré moi, quand j’ fais à moitié aut’ chose, j’en rêve à
moitié!
«Ah! mon vieux, ruminait notre camarade, tous ces mecs qui baguenaudent
et qui papelardent là-dedans, astiqués, avec des kébrocs et des paletots
d’officiers, des bottines--qui marquent mal, quoi--et qui mangent du
fin, s’ mettent, quand ça veut, un cintième de casse-pattes dans
l’cornet, s’lavent plutôt deux fois qu’une, vont à la messe, n’ défument
pas et l’ soir s’empaillent dans la plume en lisant sur le journal. Et
ça dira, après: «J’suis t’été à la guerre.»
* * * * *
Un point avait surtout frappé Volpatte et ressortait de sa vision
confuse et passionnée:
--Tous ces poilus-là, ça n’emporte pas son couvert et son quart, pour
manger sur le pouce. I’ leur faut ses aises. I’s préfèr’t mieux aller
s’installer chez une mouquère de l’endroit, à une table exprès pour eux,
pour chiquer la légume, et la rombière leur carre dans son buffet leur
vaisselle, leurs boîtes de conserves et tout leur bordel pour le bec,
enfin, les avantages de la richesse et de la paix dans ce sacré nom de
Dieu d’arrière!
Le voisin de Volpatte secoua la tête sous les cataractes qui tombaient
du ciel et dit:
--Tant mieux pour eux.
--J’suis pas maboul... recommença à dire Volpatte.
--P’ t’êt; mais t’es pas conséquent.
Volpatte se sentit injurié par ce terme; il sursauta, leva furieusement
la tête, et la pluie qui le guettait s’appliqua en paquet sur sa figure.
--Non, mais des fois! Pas conséquent! C’ purin-là!
--Parfaitement, monsieur, reprit le voisin. J’dis qu’tu rousses et
qu’pourtant tu voudrais bien être à leur place, à ces Jean Foutre.
--Pour sûr, mais qu’est-ce que ça prouve, face de fesse? D’abord, nous,
on a été au danger et ce s’ rait bien not’ tour. C’est toujours les
mêmes, que j’ te dis, et pis, pa’ ce qu’y a là d’dans des jeunes qu’est
fort comme un bœuf, et balancé comme un lutteur, et pis pa’ c’ qu’y en
a trop. Tu vois, c’est toujours «trop» que j’ dis, parce que c’est ça.
--Trop! qu’en sais-tu, vilain? Ces services, connais-tu qui i’ sont?
--J’ sais pas c’ qu’i sont, repartit Volpatte, mais j’dis...
--Tu crois qu’ c’est pas un fourbi d’ faire marcher toutes les affaires
des armées?
--J’m’en fous, mais...
--Mais tu voudrais que ce s’rait toi, pas? goguenarda le voisin
invisible qui, au fond de son capuchon sur lequel se déversaient les
réservoirs de l’espace, cachait soit une grande indifférence, soit
l’impitoyable désir de faire monter Volpatte.
--J’sais pas y faire, dit simplement celui-ci.
--Y en a qui sav’t pour toi, intervint la voix aiguë de Barque; j’en ai
connu un...
--Moi aussi, j’en ai vu! hurla désespérément Volpatte dans la tempête.
Tiens, pas loin du front, à j’sais pas quoi, où il y a l’hôpital
d’évacuation et une sous-intendance, c’est là qu’ j’ai rencontré
c’t’anguille.
Le vent, qui passait sur nous, demanda en cahotant:
--Qu’est-ce que c’est qu’ça?
A ce moment il se produisit une accalmie, et le mauvais temps laissa
tant bien que mal parler Volpatte, qui dit:
--l’ m’a servi d’ guide dans tout le fouillis du dépôt comme dans une
foire, vu qu’il était lui-même une des curiosités de l’endroit. I’ m’
menait dans des couloirs, des salles de maisons ou d’baraquements
supplémenmentaires; i’ m’entr’ouvrait une porte à étiquette ou m’la
montrait et i’ m’disait: «Vise ça, et ça donc, vise-le!» J’ai visité
avec lui; mais lui n’est pas revenu, comme moi, aux tranchées: n’ t’en
fais pas. I’ n’en r’venait du reste pas non plus, fais t’en pas. C’
t’anguille, la première fois que j’ l’ai vue, elle marchait tout
doucement dans la cour: «C’est l’service courant», qu’i m’ dit. On a
causé. L’ lendemain, i’ s’était fait coller ordonnance, pour couper à un
départ, vu qu’ ordonnance, pour couper à un départ, vu qu’c’était
sonc’était son tour de partir depuis l’commencement d’ la guerre.
«Sur le pas de la porte où il s’était pognoté toute la nuit dans un
plumard, i’ cirait les godasses de son ouistiti: des palaces pompes
jaunes. I’ leur z’y collait d’l’encaustique, i’ les dorait, mon vieux.
J’m’ai arrêté pour voir ça. Le gars m’a raconté son histoire. Mon vieux,
j’me rappelle plus besef de c’ bourrage de crâne arabe, pas plus que j’
me rappelle de l’Histoire de France et des dates qu’on chantait à
l’école. Jamais, mon vieux, i’ n’avait été envoyé sur le front, quoique
de la classe 3 et un costaud bougre, tu sais. L’ danger, la fatigue, la
mocherie de la guerre, c’était pas pour lui, pour les autres, oui. I’
savait que si i’mettait l’ pied sur la ligne de feu, la ligne prendrait
toute la bête, aussi i’ coulait de toutes les pattes pour rester sur
place. On avait essayé de tous les moyens pour le posséder, mais c’était
pas vrai, il avait glissé des pinces de tous les capitaines, de tous les
colonels, de tous les majors, qui s’étaient pourtant bougrement foutus
en colère contre lui. I’m’racontait ça. Comment qu’i f’sait? I’ s’
laissait tomber assis. I’ prenait un air con. I’ faisait l’ saucisson.
I’ d’venait comme un paquet de linge sale. «J’ai comme une espèce de
fatigue générale», qu’i’ chialait. On savait pas comment l’prendre et,
au bout d’un temps, on le laissait tomber, i’ s’ faisait vomir par tout
un chacun. V’là. I’ changeait sa manière aussi suivant les
circonstances, tu saisis? Qu’équ’fois, l’ pied y faisait mal, dont i’
savait salement bien s’ servir. Et pis, i’ s’arrangeait, l’était au
courant des binaises, savait toutes les occases. Tu parles d’un mecton
qui connaissait les heures des trains! Tu l’ voyais s’ rentrer en s’
glissant en douce dans un groupe du dépôt où c’était l’ filon, et y
rester, toujours en douce poil-poil, et même, i’ s’ donnait beaucoup d’
mal pour que les copains ayent besoin de lui. I’ s’ levait à des trois
heures du matin pour faire le jus, allait chercher de l’eau pendant que
les autres bouffaient; enfin quoi, partout où i’ s’était faufilé, il
arrivait à être d’ la famille, c’ pauv’ type, c’te charogne! Il en
mettait pour ne pas en mettre. I’ m’ faisait l’effet d’un mec qu’aurait
gagné honnêtement cent balles avec le travail et l’emmerdement qu’il
apporte à fabriquer un faux billet de cinquante. Mais voilà: I’
raboulera sa peau, çui-là. Au front, i’ s’rait emporté dans l’
mouvement, mais pas si bête. I’ s’ fout d’ ceux qui prennent la bourre
sur la terre, et i’ s’ foutra d’eux plus encore quand i’s seront
d’ssous. Quand i’s auront fini tous de s’ battre, i’ r’viendra chez lui.
I’ dira à ses amis et connaissances: «Me v’là sain t’et sauf», et ses
copains s’ront contents, parce que c’est un bon type, avec des magnes
gentilles, tout saligaud qu’il est, et--c’est bête comme tout,--mais
c’t’ enfant d’ vermine-là, tu l’ gobes.
* * * * *
«Eh bien, des clients de c’ calibre-là, faut pas croire qu’y en ait
qu’un: y en a des tinées dans chaque dépôt, qui s’ cramponnent et
serpentent on ne sait pas comment à leur point d’ départ, et disent: J’
marche pas» et marchent pas, et on n’arrive jamais à les pousser
jusqu’au front.
--C’est pas nouveau, tout ça, dit Barque. Nous l’ savons, nous l’
savons!
--Y a les bureaux! ajouta Volpatte, lancé dans son récit de voyage. Y en
a des maisons entières, des rues, des quartiers. J’ai vu que mon tout
petit coin de l’arrière, un point, et j’en ai plein la vue. Non, j’
n’aurais pas cru qu’ pendant la guerre, y avait tant d’hommes sur des
chaises...
Une main, dans la file, sortit, tâta l’espace.
--V’là la sauce qui n’ tombe plus...
--Alors, on va s’en aller, t’ vas vouère...