IV

_VOLPATTE ET FOUILLADE_

En arrivant au cantonnement, on cria:

--Mais où est Volpatte?

--Et Fouillade, où c’ qu’il est?

Ils avaient été réquisitionnés et emmenés en première ligne par le 5e

Bataillon. On devait les retrouver au cantonnement. Rien. Deux hommes de

l’escouade perdus!

--Bon sang d’bon sang! Voilà c’ que c’est que d’prêter des hommes,

beugla le sergent.

Le capitaine, mis au courant, jura, sacra, et dit:

--I’ m’ faut ces hommes. Qu’on les retrouve à l’instant. Allez!

Farfadet et moi, nous fûmes hélés par le caporal Bertrand dans la grange

où, étendus, nous nous immobilisions déjà et nous engourdissions.

--Faut aller chercher Volpatte et Fouillade.

Nous fûmes vite debout, et nous partîmes avec un frisson d’inquiétude.

Nos deux camarades, pris par le 5e, ont été emportés dans cette

infernale relève. Qui sait où ils sont et ce qu’ils sont maintenant!

...Nous remontons la côte. Nous recommençons à faire, en sens inverse,

le long chemin fait depuis l’aube et la nuit. Bien qu’on soit sans

bagages, avec, seulement, le fusil et l’équipement, on se sent las,

ensommeillé, paralysé, dans la campagne triste, sous le ciel empoussiéré

de brume. Bientôt Farfadet souffle. Il a parlé un peu, au début, puis la

fatigue le fait taire, de force. Il est courageux mais frêle; et,

pendant toute sa vie antérieure, il n’a guère appris à se servir de ses

jambes, dans le bureau de mairie où, depuis sa première communion, il

griffonnait entre un poêle et de vieux cartonniers grisonnants.

Au moment où l’on sort du bois pour s’engager, en glissant et

pataugeant, dans la région des boyaux, deux ombres fines se profilent en

avant. Deux soldats qui arrivent: on voit la boule de leur paquetage et

la ligne de leur fusil. La double forme balançante se précise.

--Ce sont eux!

L’une des ombres a une grosse tête blanche, emmaillotée.

--Il y en a un blessé! C’est Volpatte!

Nous courons vers les revenants. Nos semelles font un bruit de décollage

et d’enfoncement spongieux, et nos cartouches, secouées, sonnent dans

nos cartouchières.

Ils s’arrêtent et nous attendent. Quand on est à portée:

--Il n’est qu’temps! crie Volpatte.

--Tu es blessé, vieux?

--Quoi? dit-il.

Les épaisseurs de bandages qui lui encerclent la tête le rendent sourd.

Il faut crier pour arriver jusqu’à son ouïe. On s’approche de lui, on

crie. Alors, il répond:

--C’est rien d’ça... On r’vient du trou où le 5e Bataillon nous a mis

jeudi.

--Vous êtes restés là, depuis? lui hurle Farfadet, dont la voix aiguë et

quasi féminine pénètre bien le capitonnage qui défend les oreilles de

Volpatte...

--Eh ben oui, on est resté là, dit Fouillade, bagasse, nom de Dieu,

macarelle! Tu t’ figures pas qu’on s’serait envolé avec des ailes, et

encore moins qu’on s’rait parti sur ses pattes, sans ordre?

Mais tous deux se laissent tomber assis par terre. La tête de Volpatte,

enveloppée de toiles, avec un gros nœud au sommet, et qui présente la

tache jaunâtre et noirâtre de la figure, semble un ballot de linge sale.

--On vous a oubliés, pauvres vieux!

--Un peu! s’écrie Fouillade, qu’on nous a oubliés! Quatre jours et

quatre nuits dans un trou d’obus sur qui les balles pleuvaient

d’travers, et qui, en plus, sentait la merde.

--Tu parles, dit Volpatte. C’était pas un trou d’écoute ordinaire où

qu’on va t’et vient en service régulier. C’était un trou d’obus qui

r’ssemblait à un aut’trou d’obus, ni plus ni moins. On nous avait dit

jeudi: «Postez-vous là, et tirez sans arrêt,» qu’on nous avait dit. Y a

bien eu l’lendemain un type de liaison du 5e Bataillon qu’est v’nu

montrer son naz: «Qu’est-ce que vous foutez là!» «Ben, nous tirons; on

nous a dit d’tirer; on tire, qu’on a dit. Pisqu’on nous l’a dit, y doit

y avoir une raison d’ssous; nous attendons qu’on nous dise de faire

aut’chose que d’tirer.» Le type s’est pisté; il avait l’air pas rassuré

et s’en r’ssentait pas pour la marmitée. «C’est 22», qu’i disait.

--On avait, dit Fouillade, à nous deuss, une boule de son et un seau

d’vin que nous avait donné la 18e, en nous installant, et toute une

caisse de cartouches, mon vieux. On a brûlé les cartouches et bu le

fuchsia. On a conservé par prudence quelques cartouches et un quignon du

Saint-Honoré; mais on n’a pas conservé d’vin.

--On a z’eu tort, dit Volpatte, vu qu’i fait soif. Dis donc, les gars,

vous n’auriez pas rien pour la gorge?

--J’ai encore un petit quart d’vin, répondit Farfadet.

--Donne-z’y, dit Fouillade en désignant Volpatte. Vu que lui a perdu du

sang. Moi, j’n’ai qu’soif.

Volpatte grelottait et, dans la gangue énorme de chiffons qui était

posée sur ses épaules, ses petits yeux bridés s’embrasaient de fièvre.

--Ça fait bon, dit-il en buvant.

--Ah! Et pis aussi, ajouta-t-il tandis qu’il jetait, comme la politesse

l’exige, la goutte de vin qui restait au fond du quart de Farfadet, on a

poiré deux Boches. I’s rampaient dans la plaine, sont tombés dans not’

trou, à l’aveugle, comme des taupes dans un piège à mâchoire, ces

cons-là. On les a empaquetés. Et puis voilà. Une fois qu’on a eu tiré

pendant trente-six heures, on n’avait pus d’munitions. Alors on a rempli

d’cartouches les magasins d’nos seringues et on a attendu, d’vant les

colis d’Boches. L’type de liaison a oubelié d’dire chez lui qu’on était

là. Vous, l’sixième, vous avez oubelié de nous réclamer, la 18e nous

a oubeliés aussi, et, comme on n’était pas dans un poste d’écoute

fréquenté où la r’lève se fait régulièrement comme à l’administration,

j’nous voyais déjà rester là jusqu’au retour du régiment. C’est,

finalement, des bras-cassés du 204 venus pour fouiner dans la plaine à

la chasse aux amochés, qui nous ont signalés. Alors, on nous a donné

l’ordre de nous replier, immédiatement, qu’on a dit. On s’a harnaché, en

rigolant, de c’t’ «immédiatement»-là. On a déficelé les jambes des

Boches, on les a emmenés, remis au 204, et nous v’là.

«On a même repêché en passant un sergent qui s’tassait dans un trou et

qui n’osait pas en sortir, vu qu’il avait été commotionné. On l’a

engueulé; ça l’a remis un peu et l’ nous a remerciés: l’ sergent

Sacerdote i’ s’app’lait.

--Mais ta blessure, mon vieux frère?

--C’est aux oreilles. Une marmite--et un macavoué, mon ieux--qui a pété

comme qui dirait là. Ma tête a passé, j’peux dire, entre les éclats,

mais tout juste, rasibus, et les esgourdes ont pris.

--Si tu voyais ça, dit Fouillade, c’est dégueulasse, ces deux oreilles

qui pend. On avait nos deux paquets de pansements et les brancos nous en

ont encore balancé z’un. Ça fait trois pansements qu’il a enroulés

autour de la bouillotte.

--Donnez-nous vos affaires, on va rentrer.

Farfadet et moi nous nous sommes partagé le barda de Volpatte.

Fouillade, sombre de soif, travaillé par la sécheresse, grogne et

s’entête à garder ses armes et ses paquets.

Et nous déambulons lentement. C’est toujours amusant de ne pas marcher

dans le rang; c’est si rare que ça étonne et ça fait du bien. Un souffle

de liberté nous égaie bientôt tous les quatre. On va dans la campagne

comme pour son plaisir.

--On est des promeneurs! dit fièrement Volpatte.

Quand on arrive au tournant du haut de la côte, il se laisse aller à des

idées roses.

--Mon vieux, c’est la bonne blessure, après tout, j’vas être évacué, y a

pas d’erreur.

Ses yeux clignent et scintillent dans l’énorme boule blanche, qui

oscille sur ses épaules--rougeâtre de chaque côté, à la place des

oreilles.

On entend, du fond où se trouve le village, sonner dix heures.

--J’me fous d’l’heure, dit Volpatte. L’temps qui passe, ça n’a pu rien à

faire avec moi.

Il devient volubile. Un peu de fièvre amène et presse ses discours au

rythme du pas ralenti où déjà il se prélasse.

--On va m’attacher une étiquette rouge à la capote, y a pas d’erreur, et

m’ mener à l’arrière. J’ s’rai conduit, à c’ coup, par un type bien poli

qui m’dira: «C’est par ici, pis tourne par là... Na!... mon pauv’ ieux.»

Pis l’ambulance, pis l’ train sanitaire avec des chatteries des dames de

la Croix-Rouge tout le long du chemin comme elles ont fait à Crapelet

Jules, pis l’hôpitau de l’intérieur. Des lits avec des draps blancs, un

poêle qui ronfle au milieu des hommes, des gens qui sont faits pour

s’occuper de nous et qu’on regarde y faire, des savates réglementaires,

mon ieux, et une table de nuit: du meuble! Et dans les grands hôpitals,

c’est là qu’on est bien logé comme nourriture! J’y prendrai des bons

repas, j’y prendrai des bains; j’y prendrai tout c’que j’trouverai. Et

des douceurs sans qu’on soit obligé pour en profiter, de s’battre avec

les autres et de s’démerder jusqu’au sang. J’aurai sur le drap mes deux

mains qui n’ficheront rien, comme des choses de luxe--comme des joujoux,

quoi!--et, d’ssous l’ drap, les pattes chauffées à blanc du haut en bas

et les arpions élargis en bouquets de violettes....

Volpatte s’arrête, se fouille, tire de sa poche, en même temps que sa

célèbre paire de ciseaux de Soissons, quelque chose qu’il me montre:

--Tiens, t’as vu ça?

C’est la photographie de sa femme et de ses deux garçons. Il me l’a déjà

montrée maintes fois. Je regarde, j’approuve.

--J’irai en convalo, dit Volpatte, et pendant qu’ mes oreilles se

recolleront, la femme et les p’tits me regarderont, et je les

regarderai. Et pendant c’ temps-là qu’elles r’pouss’ront comme des

salades, mes amis, la guerre, elle s’avancera... Les Russes... On n’

sait pas, quoi!...

Il se berçait au ronron de ses prévisions heureuses, pensait tout haut,

déjà isolé parmi nous dans sa fête particulière.

--Bandit! lui cria Fouillade. T’as trop d’ chance, bou Diou d’ bandit!

Comment ne pas l’envier? Il allait s’en aller pour un, ou deux ou trois

mois et pendant cette saison, au lieu d’être exposé et misérable, il

serait métamorphosé en rentier!

--Au commencement, dit Farfadet, je trouvais drôle quand j’entendais

désirer la «bonne blessure». Mais tout de même, quoi qu’on puisse dire,

tout de même, je comprends, maintenant qu’ c’est la seule chose qu’un

pauvre soldat puisse espérer qui ne soit pas fou.

* * * * *

On approchait du village. On contournait le bois. A la corne du bois,

soudain une forme de femme surgit à contre-jour. Le jeu des rayons la

délimitait de lumière. Elle se dressait debout à la lisière des arbres,

qui formaient un fond de hachures violâtres--svelte, la tête tout

allumée de blondeur; et on voyait, dans sa face pâle, les taches

nocturnes de deux yeux immenses. Cette créature éclatante nous

dévisageait en tremblant sur ses jambes, puis brusquement elle s’enfonça

dans le sous-bois comme une torche.

Cette apparition et cette disparition impressionnèrent Volpatte qui en

perdit le fil de son discours:

--C’ t’une biche, c’te femme-là!

--Non, dit Fouillade qui avait mal entendu. C’est Eudoxie qu’elle

s’appelle. J’la connais pour l’avoir déjà vue. Une réfugiée. J’sais pas

d’où qu’elle d’vient, mais elle est à Gamblin, dans une famille.

--Elle est maigre et belle, constata Volpatte. On y f’rait bien une

p’tite douceur... C’est du fricot, du véritable poulet... Elle a

quequ’chose comme z’yeux!

--Elle est drolle, dit Fouillade. A tient pas en place. Tu la vois ici,

là, avec ses cheveux blonds en haut d’elle. Pis, partez! Plus personne

n’y est. Et tu sais, elle connaît pas l’danger. Des fois, a bagote

presque en première ligne. On l’a vue naviguer sur la plaine en avant

des tranchées. Elle est drolle.

--Tiens, la r’voilà, c’t’apparition! A nous perd pas des yeux. Ce

s’rait-i’ qu’on l’intéresse?

La silhouette, dessinée en lignes de clarté, embellissait en cette

minute l’autre bout de la lisière.

--Moi, les femmes, j’m’en fous, déclara Volpatte, repris totalement par

l’idée de son évacuation.

--Y en a un, en tous cas, dans l’escouade, qui s’en r’ssent salement

pour elle. Tiens: quand on parle du loup...

--On en voit la queue...

--Pas encore, mais presque... Tiens!

On vit pointer et déboucher d’un taillis, sur notre droite, le museau de

Lamuse comme un sanglier roux...

Il suivait la femme à la piste. Il l’aperçut, tomba en arrêt, et,

attiré, il prit son élan. Mais, en se jetant vers elle, il tomba sur

nous.

En reconnaissant Volpatte et Fouillade, le gros Lamuse poussa des

exclamations de joie. Il ne songea plus sur le moment qu’à s’emparer des

sacs, des fusils, des musettes.

--Donnez-moi tout ça! J’suis r’posé. Allons, donnez ça!

Il voulut tout porter. Farfadet et moi nous nous débarrassâmes

volontiers du fourbi de Volpatte, et Fouillade consentit, à bout de

forces, à abandonner ses musettes et son fusil.

Lamuse devint un amoncellement ambulant. Sous le faix énorme et

encombrant, il disparaissait, plié, et n’avançait qu’à petits pas.

Mais on le sentait sous l’empire d’une idée fixe et il jetait des

regards de côté. Il cherchait la femme vers laquelle il s’était lancé.

Chaque fois qu’il s’arrêtait pour arrimer mieux un bagage, pour souffler

et essuyer l’eau grasse de sa transpiration, il examinait furtivement

tous les coins de l’horizon et scrutait la lisière du bois. Il ne la

revit pas.

Moi, je la revis... Et j’eus bien cette fois l’impression que c’était à

l’un de nous qu’elle en avait.

Elle surgissait à demi, là-bas, à gauche, de l’ombre verte du sous-bois.

Se retenant d’une main à une branche, elle se penchait et présentait ses

yeux de nuit et sa face pâle qui, vivement éclairée par tout un côté,

semblait porter un croissant de lune. Je vis qu’elle souriait.

Et suivant la direction de son regard qui se donnait ainsi, j’aperçus,

un peu en arrière de nous, Farfadet qui souriait pareillement.

Puis elle se déroba dans l’ombre des feuillages, emportant visiblement

ce double sourire...

C’est ainsi que j’eus la révélation de l’entente de cette Bohémienne

souple et délicate, qui ne ressemblait à personne, et de Farfadet qui

parmi nous tous se distinguait, fin, flexible et frissonnant comme un

lilas. Evidemment...

...Lamuse n’a rien vu, aveuglé et encombré par les fardeaux qu’il a pris

à Farfadet et à moi, attentif à l’équilibre de sa charge et à la place

où il pose ses pieds terriblement alourdis.

Il a pourtant l’air malheureux. Il geint; il étouffe d’une épaisse

préoccupation triste. Dans le halètement rauque de sa poitrine, il me

semble que je sens battre et gronder son cœur. En considérant Volpatte

encapuchonné de pansements, et le gros homme puissant et bondé de sang

qui traîne l’éternel élancement profond dont il est seul à mesurer

l’acuité, je me dis que le plus blessé n’est pas celui qu’on pense.

On descend enfin au village.

--On va boire, dit Fouillade.

--J’ vas être évacué, dit Volpatte.

Lamuse fait:

--Meuh... Meuh...

Les camarades s’exclament, accourent, s’assemblent sur la petite place

où se dresse l’église avec sa double tour, si bien éborgnée par un obus

qu’on ne peut plus la regarder en face.

V

_L’ASILE_

La route blafarde qui monte au milieu du bois nocturne est bouchée et

obstruée d’ombres, étrangement. Il semble que, par enchantement, la

forêt y déborde et y roule, dans l’épaisseur de la ténèbre. C’est le

régiment qui marche, en quête d’un nouveau gîte.

A l’aveugle, les files pesantes d’ombres, hautement et largement

chargées, se bousculent: chaque flot, poussé par celui qui le suit,

heurte celui qui le précède. Sur les côtés, évoluent, détachés, les

fantômes plus sveltes des gradés. Une sourde rumeur, faite d’un mélange

d’exclamations, de bribes de conversations, d’ordres, de quintes de toux

et de chants, monte de cette dense cohue endiguée par les talus. Ce

tumulte de voix est accompagné par le roulement des pieds, le tintement

des fourreaux de baïonnette, des quarts et des bidons métalliques, par

le grondement et le martèlement des soixante voitures du train de combat

et du train régimentaire qui suivent les deux bataillons. Et c’est une

masse telle qui piétine et s’étire sur la montée de la route que, malgré

le dôme infini de la nuit, on nage dans une odeur de cage aux lions.

Dans le rang, on ne voit rien: parfois, quand on a le nez dessus à la

suite d’un remous, on est bien forcé de discerner le fer-blanc d’une

gamelle, l’acier bleuté d’un casque, l’acier noir d’un fusil. D’autres

fois, au jet d’étincelles éblouissantes qui fuse d’un briquet, ou à la

flamme rouge éployée sur la hampe lilliputienne d’une allumette, on

perçoit, au delà de proches et éclatants reliefs de mains et de figures,

la silhouette de bandes irrégulières d’épaules casquées qui ondulent

comme des vagues à l’assaut de l’obscurité massive. Puis tout s’éteint

et, pendant que les jambes font des pas, l’œil de chaque marcheur fixe

interminablement la place présumée du dos qui vit devant.

Après plusieurs haltes où on se laisse tomber sur son sac, au pied des

faisceaux--qu’on forme, au coup de sifflet, avec une hâte fiévreuse et

une lenteur désespérante à cause de l’aveuglement, dans l’atmosphère

d’encre--l’aube s’indique, se délaie, s’empare de l’espace. Les murs de

l’ombre, confusément, croulent. Une fois de plus nous subissons le

grandiose spectacle de l’ouverture du jour sur la horde éternellement

errante que nous sommes.

On sort enfin de cette nuit de marche, à travers, semble-t-il, des

cycles concentriques, d’ombre moins intense, puis de pénombre, puis de

lueur morne. Les jambes ont une raideur ligneuse, les dos sont

engourdis, les épaules meurtries. Les figures demeurent grises et

noires: on dirait qu’on s’arrache mal de la nuit; on n’arrive plus

jamais maintenant à s’en défaire tout à fait.

C’est dans un nouveau cantonnement que le grand troupeau régulier va,

cette fois, au repos. Quel sera ce pays où l’on doit vivre huit jours?

Il s’appelle, croit-on (mais personne n’est sûr de rien),

Gauchin-l’Abbé. On en dit merveille:

--Paraît qu’c’est tout à fait à la coque!

Dans les rangs des camarades dont on commence à deviner les formes et

les traits, à spécialiser les trognes baissées et les bouches

bâillantes, au fond du crépuscule du matin, s’élèvent des voix qui

renchérissent:

--Jamais on n’aura eu un cantonnement pareil. Y a la Brigade. Y a l’

Conseil de Guerre. Tu y trouves de tous chez les marchands.

--Si y a la Brigade, y a du pied.

--Tu crois qu’on trouvera une table pour manger pour l’escouade?

--Tout c’ qu’on voudra, j’ te dis!

Un prophète de malheur hoche la tête:

--Ce que sera c’ cantonnement où on n’a jamais été, j’ sais pas, dit-il.

Mais c’ que j’sais, c’est qu’i’ s’ra pareil aux autres.

Mais on ne le croit pas, et, au sortir de la fièvre tumultueuse de la

nuit, il semble à tous que c’est d’une espèce de terre promise qu’on

s’approche à mesure qu’on marche du côté de l’orient, dans l’air glacé,

vers le nouveau village que va apporter la lumière.

* * * * *

On atteint, au petit jour, en bas d’une côte, des maisons qui dorment

encore, enveloppées dans des épaisseurs grises.

--C’est là!

Ouf! On a fait ses vingt-huit kilomètres dans la nuit...

Mais, quoi donc?... On ne s’arrête pas. On dépasse les maisons, qui se

renfoncent graduellement dans leur brume informe et le linceul de leur

mystère.

--Paraît qu’faut encore marcher longtemps. C’est là-bas, là-bas!

On marche mécaniquement, les membres sont envahis d’une sorte de torpeur

pétrifiée; les articulations crient et font crier.

Le jour est tardif. Une nappe de brouillard couvre la terre. Il fait si

froid que pendant les haltes les hommes écrasés de lassitude n’osent pas

s’asseoir et vont et viennent comme des spectres dans l’humidité

opaque. Un vent âpre d’hiver flagelle la peau, balaye et disperse les

paroles, les soupirs.

Enfin le soleil perce cette buée qui s’étale sur nous et dont le contact

nous trempe. C’est comme une clairière féerique qui s’ouvre au milieu

des nuages terrestres.

* * * * *

Le régiment s’étire, se réveille vraiment, et lève doucement ses faces

dans l’argent doré du premier rayon.

Puis, très vite, le soleil devient ardent, et, alors, il fait trop

chaud.

On halète dans les rangs, on sue, et on grogne plus encore que tout à

l’heure, lorsqu’on claquait des dents et que le brouillard nous passait

son éponge mouillée sur la figure et les mains.

La région que nous traversons dans la matinée torride, c’est le pays de

la craie.

--I’s empierrent avec de la pierre à chaux, ces salauds-là!

La route s’est faite aveuglante et c’est maintenant un long nuage

desséché de calcaire et de poussière qui s’étend au-dessus de notre

marche et nous frotte au passage.

Les figures rougeoient, se vernissent et brillent; telles faces

sanguines semblent enduites de vaseline; des joues et des fronts se

plaquent d’une couche bise qui s’agglutine et s’effrite. Les pieds

perdent leur vague forme de pieds, et semblent avoir barboté dans des

auges de maçons. Le sac, le fusil se saupoudrent de blanc, et notre

foule en longueur trace à droite et à gauche un sillage laiteux sur les

herbes de bordure.

Pour comble:

--A droite! Un convoi!

On se porte sur la droite, à la hâte, non sans bousculades.

Le convoi de camions--longue chaîne d’énormes bolides carrés, enroulés

dans un infernal tintamarre--se rue sur la route. Malédiction! Il

soulève à mesure, en passant, l’épais tapis de poudre blanche qui ouate

le sol, et nous le jette à la volée sur les épaules!

Nous voici habillés d’un voile gris clair et sur nos figures se sont

posés des masques blafards, plus épais aux sourcils, aux moustaches, à

la barbe et dans les stries des rides. Nous avons l’air d’être à la fois

nous-mêmes et d’étranges vieillards.

--Quand on s’ra vioques, c’est comme ça qu’on sera laids, dit Tirette.

--Tu craches blanc, constate Biquet.

Lorsque la halte nous immobilise, on croirait voir des files de statues

de plâtre au travers desquelles transparaissent, en sale, des restes

d’humanité.

On se remet en route. On se tait. On peine. Chaque pas devient dur à

accomplir. Les figures font des grimaces qui se figent et se fixent sous

la lèpre pâle de la poussière. L’interminable effort nous contracte, et

nous bonde de morne lassitude et de dégoût.

On aperçoit enfin l’oasis tant poursuivie: au delà d’une colline, sur

une autre colline plus haute, des toits ardoisés dans des bouquets de

feuillage d’un vert frais de salade.

Le village est là; le regard l’embrasse; mais on n’y est pas. Longtemps

il a l’air de s’éloigner à mesure que le régiment rampe vers lui.

A la fin des fins, sur le coup de midi, on arrive à ce cantonnement qui

commençait à devenir invraisemblable et légendaire.

* * * * *

Le régiment, au pas cadencé, l’arme sur l’épaule, inonde jusqu’aux bords

la rue de Gauchin-l’Abbé. La plupart des villages du Pas-de-Calais se

composent d’une seule rue. Mais quelle rue! Elle a souvent plusieurs

kilomètres de longueur. Ici, la grande rue unique se sépare en fourche

devant la mairie et forme deux autres rues: la localité est un vaste Y

irrégulièrement ourlé de façades basses.

Les cyclistes, les officiers, les ordonnances, se détachent du long bloc

mouvant. Puis, par fractions, à mesure qu’on avance, des hommes

s’engouffrent sous les porches des granges, les maisons d’habitation

encore disponibles étant réservées aux officiers et aux bureaux... Notre

peloton est d’abord conduit au bout du village, puis--il y a eu

malentendu entre les fourriers--à l’autre bout, celui par où nous sommes

entrés.

Ce va-et-vient prend du temps et, dans l’escouade, ainsi traînée du nord

au sud et du sud au nord, outre l’énorme fatigue et l’énervement des pas

inutiles, on manifeste une fébrile impatience. Il est d’une importance

capitale d’être installés et lâchés le plus tôt possible si l’on veut

mettre à exécution le projet caressé depuis longtemps: trouver à louer

chez un habitant un emplacement muni d’une table où l’escouade puisse

s’installer aux heures des repas. On a beaucoup parlé de cette

affaire-là et de ses doux avantages. On s’est concerté, on s’est cotisé,

et on a décidé de se lancer cette fois-ci dans cette dépense

supplémentaire.

Mais sera-ce possible? Beaucoup de locaux sont déjà accaparés. Nous ne

sommes pas les seuls à apporter ici ce rêve de confort, et ce sera la

course à la table... Trois compagnies arrivent après la nôtre, mais

quatre sont arrivées avant, et il y a les popotes officieuses des

infirmiers, des scribes, des conducteurs, des ordonnances et autres, les

popotes officielles des sous-officiers, de la Section, que sais-je

encore?... Tous ces gens-là sont plus puissants que les simples soldats

des compagnies, ont plus de mobilité et de moyens, et peuvent tirer

leurs plans d’avance. Et déjà, alors que nous marchons par quatre, vers

la grange dévolue à l’escouade, on en voit, de ces fantaisistes, qui

apparaissent sur des seuils conquis, et se livrent à des occupations

ménagères.

Tirette imite le bruit du beuglement et du bêlement.

--Voilà l’étable!

Une grange assez vaste. La paille, hachée, et où la marche soulève des

flots de poussière, sent les cabinets. Mais c’est à peu près clos. On

prend place et on se déséquipe.

Ceux qui rêvaient, une fois de plus, d’un paradis spécial, déchantent

une fois de plus.

--Dis donc, ça m’a l’air aussi moche qu’ailleurs.

--C’est du pareil au même.

--Hé oui, coquine de Dious.

--Naturellement...

* * * * *

Mais il ne s’agit pas de perdre son temps à parler. Il s’agit de se

débrouiller et de brûler les autres: le système D, à toute force et en

vitesse. On se précipite. Malgré les reins rompus et les pieds

endoloris, on s’acharne à ce suprême effort d’où dépendra le bien-être

d’une semaine.

L’escouade se scinde en deux patrouilles qui partent au trot, l’une à

droite, l’autre à gauche, dans la rue déjà encombrée de poilus affairés

et chercheurs--et tous les groupes s’observent, se surveillent... et se

dépêchent. En certains points, même, par suite de rencontres, il y a

bousculades et invectives.

--Commençons par là-bas tout de suite; sans ça, nous s’rons grillés!...

J’ai l’impression d’une sorte de combat désespéré entre tous les

soldats, dans les rues du village qu’on vient d’occuper.

--Pour nous, dit Marthereau, la guerre, c’est toujours la lutte et la

bataille, toujours, toujours!

* * * * *

On frappe de porte en porte, on se présente timidement, on s’offre,

comme une marchandise indésirable. Une de nos voix s’élève:

--Vous n’avez pas un petit coin, madame, pour des soldats? On paierait.

--Non, vu que j’ai des officiers--ou: des sous-officiers--ou bien: vu

que c’est ici la popote des musiciens, des secrétaires, des postiers, de

ces messieurs des Ambulances, etc...

Déboires sur déboires. Successivement, on referme toutes les portes

qu’on a entr’ouvertes, et on se regarde, de l’autre côté du seuil, avec

une provision diminuante d’espoir dans l’œil.

--Bon Dieu! tu vas voir qu’on va rien trouver, grogne Barque. Y a eu

trop d’ choléras qui s’sont démerdés avant nous. Quels fumiers que les

autres!

Le niveau de la foule monte de toutes parts. Les trois rues se

noircissent toutes, selon le principe des vases communicants. On croise

des indigènes: des vieux ou des hommes mal fichus, tordus dans leur

marche ou au facies avorté, ou bien des êtres jeunes, sur qui planent

des mystères de maladies cachées ou de relations politiques. Dans les

jupons, des vieilles femmes, et beaucoup de jeunes filles, obèses, aux

joues ouatées, et qui balancent des blancheurs d’oies.

A un moment, entre deux maisons, dans une ruelle, j’ai une vision brève:

une femme a traversé le trou d’ombre...

C’est Eudoxie! Eudoxie, la femme-biche que Lamuse pourchassait là-bas,

dans la campagne, comme un faune, et qui, le matin où l’on a ramené

Volpatte blessé et Fouillade, m’est apparue, penchée au bord du bois, et

reliée à Farfadet par un commun sourire.

C’est elle que je viens d’entrevoir, comme un coup de soleil, dans cette

ruelle. Puis elle s’est éclipsée derrière le pan de mur; l’endroit est

retombé dans l’ombre... Elle, ici, déjà! Eh quoi, elle nous a suivis

dans notre longue et pénible émigration! Elle est attirée...

D’ailleurs, elle a l’air attirée: si vite interceptée qu’ait été sa

figure au clair décor de cheveux, je l’ai bien vue grave, rêveuse,

préoccupée.

Lamuse, qui vient sur mes talons, ne l’a point vue. Je ne lui en parle

pas. Il s’apercevra bien assez tôt de la présence de cette jolie flamme

vers qui tout son être se jette et qui l’évite comme un feu follet. Pour

le moment, du reste, nous sommes en affaires. Il faut absolument

conquérir le coin convoité. On s’est remis en chasse avec l’énergie du

désespoir. Barque nous entraîne. Il a pris la chose à cœur. Il en frémit

et on voit trembler son toupet poudré de poussière. Il nous guide, le

nez au vent. Il nous propose de faire une tentative sur cette porte

jaune qu’on voit. En avant!

* * * * *

Près de la porte jaune, on rencontre une forme pliée. Blaire, le pied

sur la borne, dégrossit avec son couteau le bloc de son soulier, et en

fait tomber des plâtras... Il a l’air de faire de la sculpture.

--T’as jamais eu les pieds si blancs, goguenarde Barque.

--Fouterie à part, dit Blaire, tu saurais pas où elle est, c’t’ espèce

de voiture?

Il s’explique:

--Faut que j’ cherche la voiture-dentiste, à cette fin qu’on m’accroche

c’râtelier et qu’i’s m’ôtent les vieux dominos qui m’ restent. Oui,

paraît qu’a stationne ici, c’te voiture pour la gueule.

Il replie son couteau, l’empoche et s’en va le long du mur, hanté par la

résurrection de sa mâchoire.

Une fois de plus, nous servons notre boniment de mendigots:

--Bonjour, madame, vous n’auriez pas un petit coin pour manger? On

paierait, on paierait, bien entendu...

--Non...

Un bonhomme lève, dans la lueur d’aquarium de la fenêtre basse, une

figure curieusement plate, striée de rides parallèles et semblable à une

vieille page d’écriture.

--T’as bien l’ chenil, ilo.

--Y a pas d’ place dans l’ chenil et pisqu’on y fait la lessive du

linge.

Barque saisit la balle au bond.

--Ça ira, p’têt’ ben. On pourrait voir?

--On y fait la lessive, marmonne la femme en continuant de balayer.

--Vous savez, dit Barque en souriant, d’un air engageant, nous n’sommes

pas d’ces gens pas convenables qui s’ soûlent et font du foin. On

pourrait voir, hé?

La bonne femme a lâché son balai. Elle est maigre et sans relief. Son

caraco pend sur ses épaules comme sur un porte-manteau. Elle a une tête

inexpressive, figée, cartonnière. Elle nous regarde, hésite, puis, à

contre-cœur, nous conduit dans un local très sombre, en terre battue,

encombré de linge sale.

--C’est magnifique, s’écrie Lamuse, sincère.

--Est-elle mignonne, cette tite gosse! dit Barque, et il tapote la face

ronde, en caoutchouc peint, d’une petite fille qui nous dévisage, son

petit nez sale levé dans la pénombre. C’est à vous, madame?

--Et c’ui-là? risque Marthereau, en avisant un bébé monté en graine, à

la joue tendue comme une vessie où des traces luisantes de confiture

engluent la poussière de l’air.

Et Marthereau tend une caresse hésitante vers cette face peinturlurée et

juteuse.

La femme ne daigne pas répondre.

Nous sommes là à nous dandiner, en ricanant, comme des mendiants non

encore exaucés.

--Pourvu qu’al’ marche, c’te vieille saloperie! me souffle Lamuse, rongé

d’appréhension et de désir. C’est épatant, ici, et tu sais, ailleurs,

tout est poiré!

--Y a pas d’ table, dit enfin cette femme.

--N’ vous en faites pas pour la table, s’exclame Barque. Tenez, v’la,

remisée dans c’ coin, une vieille porte. Elle nous servira de table.

--Vous n’allez pas m’ trimballer et m’ mettre en l’air toutes mes

affaires! répond la femme en carton, méfiante, regrettant visiblement de

ne pas nous avoir chassés tout de suite.

--N’ vous en faites pas, j’ vous dis. Tenez, vous allez voir. Eh,

Lamuse, mon vieux coco, aide-moi.

On dispose la vieille porte sur deux tonneaux, sous l’œil mécontent de

la virago.

--Avec un petit nettoyage, dis-je, ce sera parfait.

--Eh oui, maman, un bon coup d’ balai nous servira de nappe.

Elle ne sait trop que dire; elle nous regarde haineusement.

--Y a qu’ deux escabeaux, et combien vous êtes?

--Une douzaine, à peu près.

--Une douzaine, Jésus Maria!

--Qu’est-ce que ça fait, ça ira bien, attendu qu’y a une planche ici là:

c’est un banc tout trouvé. Pas, Lamuse?

--Nature! dit Lamuse.

--C’te planche-là, fait la femme, j’y tiens. Des soldats qui étaient

avant vous ont déjà essayé de m’la prendre.

--Mais nous, on n’est pas des voleurs, insinue Lamuse, avec modération

pour ne pas irriter la créature qui dispose de notre bien-être.

--J’dis pas, mais vous savez, les soldats, i’s abîment tout. Ah quelle

misère que c’te guerre!

--Alors comme ça, combien ça s’ra, la location de la table et aussi pour

faire chauffer quelque chose sur le fourneau?

--Ça s’ra vingt sous par jour, articula l’hôtesse avec contrainte, comme

si on lui extorquait cette somme.

--C’est cher, dit Lamuse.

--C’est c’que donnaient les autres qui étaient ici, et même i’s étaient

bien gentils, ces messieurs, et on profitait de leur manger. J’sais bien

que pour les soldats c’est pas difficile. Si vous trouvez qu’ c’est trop

cher, j’suis pas en peine d’trouver d’autres clients pour c’te chambre

et c’te table et l’fourneau, et qui seront pas douze. I’ va en v’nir

tout le temps et qui paieraient même plus cher encore, si on voulait.

Douze!...

--J’dis «c’est cher», mais enfin, ça ira, se hâta d’ajouter Lamuse,

hein, vous autres?

A cette interrogation de pure forme, nous opinâmes.

--On boirait bien un p’tit coup, fit Lamuse. Vous vendez du vin?

--Non, dit la bonne femme.

Elle ajouta avec un tremblotement de colère:

--Vous comprenez, l’autorité militaire force ceux qui tiennent du vin à

le vendre quinze sous. Quinze sous! Quelle misère que c’te maudite

guerre! On y perd, à quinze sous, monsieur. Alors, j’n’en vends pas

d’vin. J’ai bien du vin pour nous. J’dis pas que quéqu’fois, pour

obliger, j’en cède pas à des gens qu’on connaît, des gens qui

comprennent les choses, mais vous pensez bien, messieurs, pas pour

quinze sous.

Lamuse fait partie de ces gens qui comprennent les choses. Il empoigne

son bidon qui pend par habitude à son flanc.

--Donnez-m’en un litre. Ce s’ra combien?

--Ce s’ra vingt-deux sous, l’prix qu’i’ m’coûte. Mais vous savez, c’est

pour vous obliger parce que vous êtes des militaires.

Barque, à bout de patience, grommelle quelque chose à l’écart. La femme

lui jette de côté un regard hargneux et elle fait le geste de rendre le

bidon à Lamuse.

Mais Lamuse, lancé dans l’espoir de boire enfin du vin, et dont la joue

rougit, comme si le liquide y déteignait déjà doucement, s’empresse

d’intervenir:

--N’ayez pas peur, c’est entre nous, la mère, on vous trahira pas.

Elle déblatère, immobile et aigre, contre le tarifage du vin. Et, vaincu

par la concupiscence, Lamuse pousse l’abaissement et la capitulation de

conscience jusqu’à lui dire:

--Que voulez-vous, madame, c’est militaire! Faut pas essayer de

comprendre.

Elle nous conduit dans le cellier. Trois gros tonneaux remplissent ce

réduit de leurs rotondités imposantes.

--C’est là vot’ petite provision personnelle?

--Elle sait y faire, la vieille, ronchonne Barque.

La mégère se retourne, agressive.

--Vous ne voudrez pas qu’on se ruine à cette misère de guerre! C’est

assez de tout l’argent qu’on perd à ci et à ça.

--A quoi? insiste Barque.

--On voit que vous n’risquez pas vot’argent, vous.

--Non, nous ne risquons que not’ peau.

On s’interpose, inquiets du tour dangereux pour nos intérêts immédiats

que prend ce colloque. Cependant la porte du cellier est secouée et une

voix d’homme la traverse:

--Eh, Palmyre! clame la voix.

La bonne femme s’en va clopin clopant, en laissant prudemment la porte

ouverte.

--Y a du bon! C’est j’té! nous fait Lamuse.

--Quels salauds que ces gens-là! murmure Barque, qui ne digérait pas

cette réception.

--C’est t’honteux et dégueulasse, dit Marthereau.

--On dirait qu’tu vois ça pour la première fois!

--Et toi, Dumoulard, gourmande Barque, qui y dit d’un p’tit air pour sa

volerie d’vin: «Que voulez-vous, c’est militaire!» Ben, mon vieux, t’as

pas les foies!

--Quoi faire d’autre, quoi dire? Alors, il aurait fallu nous mettre la

ceinture, pour la table et pour l’aramon? Elle nous ferait payer son vin

quarante sous qu’on y prendrait tout de même, n’est-ce pas? Alors, faut

s’estimer bien heureux. J’avoue, je n’étais pas rassuré, et

j’drelinguais qu’a veule pas.

--J’sais bien que c’est partout et toujours la même histoire, mais c’est

égal...

--I’s’ démerde l’habitant, ah oui! I’ faut bien qu’i’ y en ait qui

fassent fortune. Tout le monde ne peut pas s’faire tuer.

--Ah! les braves populations de l’Est!

--Ben, et les braves populations du Nord!

--...Qui nous accueillent les bras ouverts!...

--La main ouverte, oui...

--J’te dis, répète Marthereau, que c’est un’ honte et une

dégueulasserie.

--La ferme! Rev’là c’te vache...

On fit un tour au cantonnement pour annoncer la réussite de la chose; on

alla aux emplettes. Quand nous revînmes dans notre nouvelle salle à

manger, nous fûmes bousculés par les préparatifs du déjeuner. Barque

était allé à la distribution, et était parvenu à se faire donner

directement, grâce à ses relations personnelles avec le chef, rebelle en

principe à ce fractionnement des parts, les pommes de terre et la viande

qui constituaient la portion des quinze hommes de l’escouade.

Il avait acheté du saindoux--une petite boule pour quatorze sous--on

ferait des frites. Il avait acquis aussi des petits pois en conserve:

quatre boîtes. La boîte de veau à la gelée de Mesnil André servirait de

hors-d’œuvre.

--Tout ça, ça n’aura rien de sale! dit Lamuse, ravi.

* * * * *

On inspecta la cuisine. Barque circulait, heureux, autour de la

cuisinière de fonte qui meublait de sa masse chaude et respirante un

côté de cette pièce.

--J’ai ajouté en douce une cocotte pour la soupe, me souffla-t-il.

Il souleva le couvercle de la marmite.

--C’feu n’est pas très fort. V’la une demi-heure de temps que j’y ai

fichu la barbaque et l’eau est encore propre.

L’instant d’après, on l’entendit qui discutait avec l’hôtesse. C’était à

cause de cette marmite supplémentaire: elle n’avait plus assez de place

sur son fourneau; on lui avait dit qu’on n’avait besoin que d’une

casserole; et elle l’avait cru; si elle avait su qu’on lui ferait des

difficultés, elle n’aurait pas loué cette chambre. Barque répondit,

plaisanta et, bon enfant, parvint à calmer ce monstre.

Les autres, un à un, arrivèrent. Ils clignaient de l’œil, se frottaient

les mains, pleins de rêves succulents, comme les invités d’un repas de

noces.

En s’arrachant de l’éblouissement du dehors, et en pénétrant dans ce

cube de noir, ils ont les yeux crevés et restent là quelques minutes,

perdus, comme des hiboux.

--C’est pas très clarteux, dit Mesnil Joseph.

--Ben, mon vieux, qu’est-ce qu’il te faut!

Les autres s’exclament, en chœur:

--On est bougrement bien ici.

Et on voit les têtes remuer et faire oui, dans ce crépuscule de cave.

Un incident: Farfadet s’étant frotté par inadvertance au mur mou et

sale, le mur a déteint sur son épaule en une large tache si noire

qu’elle se voit, même ici. Farfadet, soigneux de sa personne, grognonne

et, pour éviter une seconde fois le contact du mur, il heurte la table

et fait tomber sa cuiller par terre. Il se baisse et tâtonne sur le sol

raboteux où durant des années la poussière et les toiles d’araignée sont

retombées en silence. Quand il retrouve l’ustensile, celui-ci est tout

charbonneux et des filaments en pendent. Évidemment, laisser tomber

quelque chose par terre est une catastrophe. Il faut vivre ici avec

précaution.

Lamuse pose entre deux couverts sa main grasse comme de la charcuterie.

--Allons, à table!

On mange. Le repas est abondant et de fine qualité. Le bruit des

conversations se mélange à celui des bouteilles qui se vident et des

mâchoires qui s’emplissent. Pendant qu’on savoure la joie de le savourer

assis, une lueur filtre par le soupirail et enveloppe d’une aube

poussiéreuse un pan d’atmosphère et un carré de la table, allume d’un

reflet un couvert, une visière, un œil. Je regarde à la dérobée cette

petite fête lugubre, où la gaîté déborde.

Biquet raconte ses tribulations suppliantes pour trouver une

blanchisseuse qui consente à lui rendre le service d’ laver du linge,

mais «c’était chérot, foutre!» Tulacque décrit la queue qu’on fait

devant l’épicier: on n’a pas le droit d’entrer; on est parqué dehors

comme des moutons:

--Et malgré qu’tu soyes dehors, si tu n’es pas content et qu’tu l’ouvres

trop, on t’expulse de là.

Quelles nouvelles encore? Le rapport édicte des sanctions sévères contre

les déprédations chez l’habitant et contient déjà une liste de

punitions.--Volpatte est évacué.--Les hommes de la classe 93 vont aller

à l’arrière: Pépère en est.

Barque, en apportant les frites, annonce que notre hôtesse a des soldats

à sa table: les infirmiers des mitrailleurs.

--I’s ont cru prend’ le mieux, mais c’est nous qui sommes les mieux, dit

Fouillade avec conviction en se carrant dans l’ombre de ce local étroit

et infect--où l’on est aussi obscurément entassés que dans une guitoune

(mais qui songerait à faire ce rapprochement?).

--Vous savez pas, dit Pépin, les gars de la 9e, ils sont vernis! Une

vieille les reçoit pour rien, rapport à c’ que son vieux, qu’est mort y

a cinquante ans, a été voltigeur dans l’temps. Paraît même qu’elle leur

y a donné, pour rien, un bossu qu’i’s sont en train de becqueter en

civet.

--Y a du bon monde partout. Mais les gars de la 9e ont eu une rude

chance d’être, dans tout l’ village, tombés juste sur la piaule où c’

qu’y avait l’ bon monde!

Palmyre vient apporter le café, qu’elle fournit. Elle s’apprivoise, nous

écoute et même nous pose des interrogations d’un ton rogue:

--Pourquoi que vous appelez l’adjudant: le juteux?

Barque répond sentencieusement:

--Toujours ça a été.

Quand elle a disparu, on juge son café:

--Tu parles d’une clarté! On voit l’ suc’ qui s’ balade au fond du

verre.

--Elle vend ça six sous.

--C’est d’ l’eau filtrée.

La porte s’entr’ouve et fait une raie blanche; la figure d’un petit

garçon s’y dessine. On l’attire comme un petit chat, et on lui présente

un morceau de chocolat.

--J’m’appelle Charlot, gazouille alors l’enfant. Chez nous, c’est à

côté. On a des soldats aussi. On en a eu toujours, nous. On leur z’y

vend tout ce qu’i’ veulent. Seulement, voilà, des fois, i’s sont saouls.

--Dis donc, petit, viens un peu ici, dit Cocon, en prenant le bambin

entre ses genoux. Ecoute bien. Ton papa i’ dit, n’est-ce pas: «Pourvu

que la guerre continue!» hé?

--Pour sûr, dit l’enfant en hochant la tête, parce qu’on devient riche.

Il a dit qu’à la fin d’mai on aura gagné cinquante mille francs.

--Cinquante mille francs! C’est pas vrai!

--Si, si! trépigne l’enfant. Il a dit ça avec maman. Papa voudrait qu’ça

soit toujours comme ça. Maman, des fois, elle ne sait pas, parce que mon

frère Adolphe est au front. Mais on va le faire mettre à l’arrière et,

comme ça, la guerre pourra continuer.

Des cris aigus, venus des appartements de nos hôtes, interrompent ces

confidences. Le mobile Biquet va s’enquérir.

--C’est rien, dit-il en revenant. C’est l’bonhomme qui engueule la bonne

femme parce qu’elle ne sait pas y faire, qu’i’ dit, parce qu’elle a mis

la moutarde dans un verre à pied, et on n’a pas idée de ça, qu’i’ dit.

On se lève. On quitte la pesante odeur de pipe, de vin et de café

stagnant dans notre souterrain. Dès qu’on a passé le seuil, une chaleur

lourde nous souffle à la face, aggravée par le relent de friture qui

habite la cuisine, et en sort chaque fois qu’on ouvre la porte.

On traverse des multitudes de mouches qui, accumulées sur les murs par

couches noires, s’éploient en nappes bruissantes lorsqu’on passe.

--Ça va recommencer comme l’année dernière!... Les mouches à

l’extérieur, les poux à l’intérieur...

--Et les microbes encore plus à l’intérieur.

Dans un coin de cette sale petite maison encombrée de vieilleries, de

débris poussiéreux de l’autre saison, emplie par la cendre de tant de

soleils révolus, il y a, à côté des meubles et des ustensiles, quelque

chose qui remue: un vieux bonhomme, muni d’un long cou pelé, raboteux et

rose qui fait penser au cou d’une volaille déplumée par la maladie. Il a

également un profil de poule: pas de menton et un long nez; une plaque

grise de barbe feutre sa joue rentrée, et on voit monter et descendre de

grosses paupières rondes et cornées comme des couvercles sur la

verroterie dépolie de ses yeux.

Barque l’a déjà observé:

--Vise-le: i’ cherche un trésor. I’ dit qu’y en a un quéqu’part dans

c’te cambuse, dont il est l’beau-père. Tu l’vois tout d’un coup s’mett’

à quat’ pattes et pointer son quart de brie dans tous les coins. Tiens,

vise-le.

Le vieux procédait, à l’aide de son bâton, à un sondage méthodique. Il

toquait sur le bas des murs et sur les briques du dallage. Il était

bousculé par les allées et venues des habitants de la maison, des

arrivants, et par le passage du balai de Palmyre qui le laissait faire

sans rien dire, en pensant sans doute par devers elle que, plus que des

cassettes aléatoires, l’exploitation du malheur public est un trésor.

Deux commères, debout, échangeaient des paroles confidentielles à voix

basse, dans une embrasure, près d’une vieille carte de Russie peuplée de

mouches.

--Oui, mais c’est avec le Picon, marmottait l’une, qu’il faut faire

attention. Si vous n’avez pas la main légère, vous ne trouverez pas vos

seize doses par bouteille, et alors, vous manquez trop à gagner. Je ne

dis pas qu’on y est de son porte-monnaie, non tout de même, mais on

manque à gagner. Pour parer à ça, il faudrait s’entendre entre

débitants, mais l’entente est si difficile, même dans l’intérêt général!

Dehors, rayonnement torride, criblé de mouches. Les bestioles, rares il

y avait quelques jours encore, multipliaient partout les murmures de

leurs minuscules et innombrables moteurs. Je sors accompagné de Lamuse.

On va flâner. Aujourd’hui, on sera tranquille: c’est repos complet, à

cause de la marche de cette nuit. On pourrait dormir, mais il est bien

plus avantageux de profiter de ce repos pour se promener librement:

demain on sera repris par l’exercice et les corvées...

Il y en a de moins chanceux que nous, qui d’ores et déjà sont impliqués

dans l’engrenage des corvées.

A Lamuse qui lui demande de venir flânocher avec nous, Corvisart répond

en tripotant sur sa face oblongue son petit nez rond planté

horizontalement comme un bouchon:

--J’peux pas: J’ suis d’ colombins!

Il montre la pelle et le balai à l’aide desquels il accomplit le long

des murs, penché dans une atmosphère malade, sa tâche de boueux et de

vidangeur.

Nous marchons à pas alanguis. L’après-midi pèse sur la campagne

assoupie, et écrase les estomacs garnis et ornés richement de

victuaille. On échange de rares propos.

Là-bas, on entend des cris: Barque est en proie à une ménagerie de

ménagères... Et la scène est épiée par une fillette pâle, aux cheveux

réunis par derrière en un pinceau de filasse, à la bouche brodée de

boutons de fièvre, et par des femmes qui, installées devant leur porte,

dans un peu d’ombre, travaillent à quelque fade ouvrage de lingerie.

Six hommes passent conduits par un caporal-fourrier. Ils sont porteurs

de piles de capotes neuves, et de ballots de chaussures.

Lamuse considère ses pieds boursouflés, racornis:

--Y a pas d’erreur. I’ m’ faut des péniches, un peu plus tu verrais mes

panards à travers celles-ci... J’peux pourtant pas marcher sur la peau

d’ mes pinceaux, hein?

Un aéroplane ronfle. On suit ses évolutions, la face en l’air, le cou

tordu, les yeux larmoyants de l’éclat aigu du ciel. Quand nos regards

sont retombés ici-bas, Lamuse me déclare:

--Ces machines-là, jamais ça ne deviendra pratique, jamais.

--Comment peux-tu dire ça! On a fait tellement de progrès, si vite...

--Oui, mais on s’arrêtera là. On ne fera jamais mieux, jamais.

Je ne discute pas, cette fois-ci, ce dur refus buté que l’ignorance

oppose, toutes les fois qu’elle peut, aux promesses du progrès, et je

laisse mon gros camarade s’imaginer opiniâtrement que l’extraordinaire

effort de la science et de l’industrie s’est, tout à coup, arrêté à lui.

Ayant commencé à me dévoiler sa pensée profonde, il continue, et,

rapprochant et baissant la tête, il me dit:

--Tu sais qu’elle est ici, l’Eudoxie.

--Ah! fis-je.

--Oui, mon vieux. Tu n’ remarques jamais rien, toi, j’ai r’marqué (et

Lamuse me sourit avec indulgence). Alors, tu saisis: si elle est venue

c’est qu’on l’intéresse, pas? Elle nous a suivis pour quelqu’un de nous,

y a pas d’erreur.

Il reprend:

--Mon vieux, veux-tu que je te dise? Elle est venue pour moi.

--En es-tu sûr, mon pauvre vieux?

--Oui, dit sourdement l’homme-bœuf. D’abord, j’la veux. Et puis, à deux

fois, mon vieux, j’lai trouvée sur mon passage, juste sur mon passage,

à moi, t’entends bien? Tu m’diras qu’elle s’est sauvée; c’est qu’elle

est timide, ça, oui...

Il se figea au milieu de la rue et me regarda en face. Sa figure

épaisse, aux joues et au nez humides de graisse, était grave. Il porta

son poing globuleux à sa moustache jaune sombre soigneusement roulée, et

la lissa avec tendresse. Puis il continua à me montrer son cœur.

--J’ la veux, mais, tu sais, j’ la marierai bien, moi. Elle s’appelle

Eudoxie Dumail. Avant j’ pensais pas à l’épouser. Mais depuis que j’

connais son nom de famille, i’ m’ semble que c’est changé, et

j’marcherais bien. Ah! nom de Dieu, elle est si jolie, c’te femme. Et

c’est pas tant encore qu’elle soit jolie... Ah!...

Le gros garçon débordait d’une sentimentalité et d’une émotion qu’il

cherchait à me prouver par des paroles.

--Ah! mon vieux!... Y a des fois qu’i’faudrait me r’tenir avec un

crochet, martela-t-il avec un sombre accent, tandis que le sang affluait

aux quartiers de chair de son encolure et de ses joues. Elle est si

belle, elle est... Et moi, j’suis... Elle est si pas pareille--t’as

remarqué, j’suis sûr, toi qui r’marques--. C’est une paysanne, oui, eh

bien, elle a je n’sais quoi qu’elle a qu’est pire qu’une Parisienne,

même une Parisienne chic et endimanchée, pas? Elle... Moi, j’...

Il fronça ses sourcils roux. Il aurait voulu m’expliquer la splendeur de

ce qu’il pensait. Mais il ignorait l’art de s’exprimer, et il se tut; il

restait seul avec son émotion inavouable, toujours seul malgré lui.

...Nous nous avançâmes à côté l’un de l’autre le long des maisons. On

voyait se ranger devant les portes des haquets chargés de barriques. On

voyait les fenêtres donnant sur la rue se fleurir de massifs

multicolores de boîtes de conserves, de faisceaux de mèches d’amadou--de

tout ce que le soldat est forcé d’acheter. Presque tous les paysans

cultivaient l’épicerie. Le commerce local avait été long à se

déclencher; maintenant l’élan était donné; chacun se jetait dans le

trafic, pris par la fièvre des chiffres, ébloui par les multiplications.

Les cloches sonnèrent. Un cortège déboucha. C’était un enterrement

militaire. Une fourragère, conduite par un tringlot, portait un cercueil

enveloppé dans un drapeau. A la suite, un piquet d’hommes, un adjudant,

un aumônier et un civil.

--L’pauvre petit enterrement à queue coupée! dit Lamuse.

--L’ambulance n’est pas loin, murmura-t-il. A s’vide, que veux-tu! Ah!

ceux qui sont morts sont bien heureux. Mais des fois, seulement, pas

toujours... Voilà!

* * * * *

Nous avons dépassé les dernières maisons. Dans la campagne, au bout de

la rue, le train régimentaire et le train de combat se sont installés:

Les cuisines roulantes et les voitures tintinnabulantes qui les suivent

avec leur bric à brac de matériel, les voitures à croix rouge, les

camions, les fourragères, le cabriolet du vaguemestre.

Les tentes des conducteurs et des gardiens essaiment autour des

voitures. Dans des espaces, des chevaux, les pieds sur la terre vide,

regardent le trou du ciel avec leurs yeux minéraux. Quatre poilus

plantent une table. La forge en plein air fume. Cette cité hétéroclite

et grouillante, posée sur le champ défoncé dont les ornières parallèles

et tournantes se pétrifient dans la chaleur, est frangée déjà largement

d’ordures et de débris.

Au bord du camp, une grande voiture peinte en blanc tranche sur les

autres par sa propreté et sa netteté. On dirait, au milieu d’une foire,

la roulotte de luxe où l’on paye plus cher que dans les autres.

C’est la fameuse voiture stomatologique que cherchait Blaire.

Justement, Blaire est là, devant, qui la contemple. Il y a longtemps,

sans doute, qu’il tourne autour, les yeux attachés sur elle. L’infirmier

Sambremeuse, de la Division, revient de courses, et gravit l’escalier

volant de bois peint, qui mène à la porte de la voiture. Il tient dans

ses bras une boîte de biscuits, de grande dimension, un pain de

fantaisie et une bouteille de Champagne. Blaire l’interpelle:

--Dis donc, Du Fessier, c’te bagnole-là, c’est les dentistes?

--C’est écrit dessus, répond Sambremeuse, un petit replet, propre, rasé,

au menton blanc et empesé. Si tu ne le vois pas, c’est pas l’dentiste

qu’il faut demander pour te soigner les piloches, c’est le vétérinaire

pour te torcher la vue.

Blaire, s’étant approché, examine l’installation.

--C’est barloque, dit-il.

Il s’approche encore, s’éloigne, hésite à engager sa mâchoire dans cette

voiture. Il se décide enfin, met un pied sur l’escalier, et disparaît

dans la roulotte.

* * * * *

Nous poursuivons la promenade... On tourne dans un sentier dont les

hauts buissons sont poivrés de poussière. Les bruits s’apaisent. La

lumière éclate partout, chauffe et cuit le creux du chemin, y étale

d’aveuglantes et brûlantes blancheurs ça et là, et vibre dans le ciel

parfaitement bleu.

Au premier tournant, à peine entendons-nous un crissement léger de pas,

et nous nous trouvons face à face avec Eudoxie!

Lamuse pousse une exclamation sourde. Peut-être s’imagine-t-il, encore

une fois, qu’elle le cherchait, croit-il à quelque don du destin... Il

va à elle, de toute sa masse.

Elle le regarde, s’arrête, encadrée par de l’aubépine. Sa figure

étrangement maigre et pâle s’inquiète, ses paupières battent sur ses

yeux magnifiques. Elle est nu-tête; son corsage de toile est échancré

sur le cou, à l’aurore de sa chair. Si proche, elle est vraiment

tentante dans le soleil, cette femme couronnée d’or. La blancheur

lunaire de sa peau appelle et étonne le regard. Ses yeux scintillent:

ses dents, aussi, étincellent dans la vive blessure de sa bouche

entr’ouverte, rouge comme le cœur.

--Dites-moi... J’vais vous dire... halète Lamuse. Vous m’plaisez tant...

Il avance le bras vers la précieuse passante immobile.

Elle a un haut-le-corps, et lui répond:

--Laissez-moi tranquille, vous me dégoûtez!

La main de l’homme se jette sur une des petites mains. Elle essaie de la

retirer et la secoue pour se dégager. Ses cheveux d’une intense blondeur

se défont, et remuent comme des flammes. Il l’attire à lui. Il tend le

cou vers elle, et ses lèvres aussi se tendent en avant. Il veut

l’embrasser. Il le veut de toute sa force, de toute sa vie. Il mourrait

pour la toucher avec sa bouche.

Mais elle se débat, elle jette un cri étouffé; on voit palpiter son cou,

sa jolie figure s’enlaidir haineusement.

Je m’approche et mets la main sur l’épaule de mon compagnon, mais mon

intervention est inutile: il recule et gronde, vaincu.

--Vous n’êtes pas malade, des fois! lui crie Eudoxie.

--Non!... gémit le malheureux, déconcerté, atterré, affolé.

--N’y revenez pas, vous savez! dit-elle.

Et elle s’en va, toute pantelante, et il ne la regarde même pas s’en

aller: il reste les bras ballants, béant devant la place où elle était,

martyrisé dans sa chair, réveillé d’elle et ne sachant plus de prière.

Je l’entraîne. Il me suit, muet, tumultueux, en reniflant, essoufflé

comme s’il avait fui pendant longtemps.

Il baisse le bloc de sa grosse tête. Dans la clarté impitoyable de

l’éternel printemps, il est pareil au pauvre cyclope qui rôdait sur les

antiques rivages de Sicile, bafoué et dompté par la force lumineuse

d’une enfant, tel un jouet monstrueux, au commencement des âges.

Le marchand de vin ambulant, poussant sa brouette bossuée d’un tonneau,

a vendu quelques litres aux hommes de garde. Il disparaît au tournant de

la route, avec sa face jaune et plate comme le camembert, ses rares

cheveux légers, effilochés en flocons de poussière, si maigre dans son

pantalon flottant qu’on dirait que ses pieds sont rattachés à son torse

par des ficelles.

Et entre les poilus désœuvrés du corps de garde, au bout du pays, sous

l’aile de la plaque indicatrice, ballottante et grinçante qui sert

d’enseigne au village, il s’établit une conversation à propos de ce

polichinelle errant.

--Il a une sale bougie, dit Bigornot. Et pis, veux-tu que je te dise? On

ne devrait pas laisser tant de civelots se baguenauder sur le front, en

douce poil-poil, surtout des mecs dont on ne connaît pas bien

l’originalité.

--Tu abîmes, pou volant, répond Cornet.

--T’occupe pas, face de semelle, insiste Bigornot, on s’méfie pas assez.

J’ sais c’ que j’ dis quand je l’ouvre.

--Tu sais pas, dit Canard, Pépère va à l’arrière.

--Les femmes ici, murmura La Mollette, a sont laides, c’est des r’mèdes.

Les autres hommes de garde, promenant leurs regards braqués dans

l’espace, contemplent deux avions ennemis et l’écheveau embrouillé de

leurs lacis. Autour des oiseaux mécaniques et rigides, qui, suivant le

jeu des rayons, apparaissent dans les hauteurs, tantôt noirs comme des

corbeaux, tantôt blancs comme des mouettes--des multitudes d’éclatements

de shrapnells pointillent l’azur et semblent une longue volée de flocons

de neige dans le beau temps.

* * * * *

On rentre. Deux promeneurs s’avancent. Ce sont Carassus et Cheyssier.

Ils annoncent que le cuisinier Pépère va s’en aller à l’arrière, cueilli

par la loi Dalbiez et expédié dans un régiment territorial.

--V’la un filon pour Blaire, dit Carassus, qui a au milieu de la figure

un drôle de grand nez qui ne lui va pas.

Dans le village, des bandes de poilus passent, ou des couples, liés par

les liens entre-croisés du dialogue. On voit des isolés se joindre deux

à deux, se quitter, puis, pleins encore de conversations, se rejoindre à

nouveau, attirés l’un vers l’autre comme par un aimant.

Une cohue acharnée: au milieu, des blancheurs de papier ondoient. C’est

le marchand de journaux qui vend, pour deux sous, les journaux à un sou.

Fouillade est arrêté au milieu du chemin, maigre comme la patte d’un

lièvre. A l’angle d’une maison, Paradis présente dans le soleil sa face

rose comme le jambon.

Biquet nous rejoint, en petite tenue: veste et bonnet de police. Il se

lèche les babines.

--J’ai rencontré des copains. On a bu un coup. Tu comprends; demain, va

falloir se remettre à gratter; et, d’abord, nettoyer ses frusques et son

lance-pierres. Rien qu’ma capote, ça va être quéqu’chose, à tirer au

clair! C’est pus une capote, c’est une doublure d’une manière de

cuirasse.

Moutreuil, employé au bureau, surgit, et hèle Biquet:

--Eh, l’ chiard! Une lettre. V’la une heure qu’on t’ cherche après! T’es

jamais là, œuf!

--J’ peux pas être ici z’et là, gros sac. Donne voir.

Il examine, soupèse, et annonce en déchirant l’enveloppe:

--C’est d’ ma vieille.

On ralentit le pas. Il lit en suivant les lignes avec son doigt, en

hochant la tête d’un air convaincu, et en remuant les lèvres comme une

dévote.

A mesure qu’on gagne le centre du village, l’affluence augmente. On

salue le commandant, et l’aumônier noir qui marche à côté, comme une

promeneuse. On est interpellé par Pigeon, Guenon, le jeune Escutenaire,

le chasseur Clodore. Lamuse semble être aveugle et sourd, et ne plus

savoir que marcher.

Bizouarne, Chanrion, Roquette, arrivent en tumulte annonçant une grande

nouvelle:

--Tu sais, Pépère va s’en aller à l’arrière.

--C’est drôle, c’ qu’on s’ gourre! dit Biquet en levant le nez hors de

sa lettre. La vieille s’en fait pour moi!

Il me montre un passage de la missive maternelle: «Quand tu recevras ma

lettre, épèle-t-il, tu seras sans doute dans la boue et le froid, à

n’avoir rien, privé de tout, mon pauvre Eugène...»

Il rit.

--Y a dix jours qu’elle m’a marqué ça. Elle n’y est pas du tout! On n’a

pas froid, puisqu’i’ fait beau depuis c’ matin. On n’est pas malheureux,

puisqu’on a une chambre où boulotter. On a eu des misères, mais on est

bien maintenant.

Nous regagnons le chenil dont nous sommes locataires, en méditant cette

phrase. Sa touchante simplicité m’émeut et me montre une âme, des

multitudes d’âmes. Parce que le soleil s’est montré, parce qu’on a senti

un rayon et un semblant de confort, le passé de souffrance n’existe

plus, et l’avenir terrible n’existe pas non plus... «On est bien

maintenant.» Tout est fini.

Biquet s’installe à la table, comme un monsieur, pour répondre. Il

dispose avec soin et vérifie le papier, l’encre, la plume, puis promène

bien régulièrement, en souriant, sa grosse écriture le long de la petite

page.

--Tu rigolerais, me dit-il, si tu savais c’ que j’y écris, à la vieille.

Il relit sa lettre, s’en caresse, se sourit.

Le feu (Journal d'une Escouade) · 第 11 / 31 题