_HABITUDES_
Nous trônons dans la basse-cour.
La grosse poule, blanche comme le fromage à la crème, couve dans un fond
de panier, près de la cabane dont le locataire enfermé farfouille. Mais
la poule noire circule. Elle dresse et rentre, par saccades, son cou
élastique, s’avance à grands pas maniérés; on entrevoit son profil où
cligne une paillette, et sa parole semble produite par un ressort
métallique. Elle va, chatoyante de reflets noirs et lustrés, comme une
coiffure de gitane, et, en marchant, elle déploie çà et là sur le sol
une vague traîne de poussins.
Ces légères petites sphères jaunes, sur qui l’instinct souffle et qu’il
fait refluer toutes, se précipitent sous ses pas par courts crochets
rapides, et picorent. La traîne reste accrochée: deux poussins, dans le
tas, sont immobiles et pensifs, inattentifs aux déclics de la voix
maternelle.
--C’est mauvais signe, dit Paradis. Le poulet qui réfléchit est malade.
Et Paradis décroise et recroise ses jambes.
A côté, sur le banc, Volpatte allonge les siennes, émet un grand
bâillement qu’il fait durer paisiblement et il se remet à regarder;
car, entre tous les hommes, il adore observer les volailles pendant la
courte vie où elles se dépêchent tant de manger.
Et on les contemple de concert, et aussi le vieux coq dégarni, usé
jusqu’à la corde, et dont, à travers du duvet décollé apparaît à nu la
cuisse caoutchouteuse, sombre comme une côtelette grillée. Celui-là
approche de la couveuse blanche qui tantôt détourne la tête, d’un «non»
sec, en donnant quelques coups assourdis de crécelle, tantôt l’épie avec
les petits cadrans bleus émaillés de ses yeux.
--On est bien, dit Barque.
--Vise les petits canards, répond Volpatte. I’s sont boyautants.
On voit passer une file de canetons tout jeunes--presque encore des œufs
à pattes,--et dont la grande tête tire en avant le corps chétif et
boiteux, très vite, par la ficelle du cou. De son coin, le gros chien
les suit aussi de son œil honnête, profondément noir, où le soleil, posé
sur lui en écharpe, met une belle roue fauve.
Au delà de cette cour de ferme, par l’échancrure du mur bas, se présente
le verger, dont un feutrage vert, humide et épais, recouvre la terre
onctueuse, puis un écran de verdure avec une garniture de fleurs, les
unes blanches comme des statuettes, les autres satinées et multicolores
comme des nœuds de cravate. Plus loin, c’est la prairie, où l’ombre des
peupliers étale des rayures vert noir et vert or. Plus loin encore, un
carré de houblons, debout, suivi d’un carré de choux assis en rang par
terre. On entend dans le soleil de l’air et dans le soleil de la terre,
les abeilles qui travaillent musicalement, en conformité avec les
poésies, et le grillon qui, malgré les fables, chante sans modestie et
remplit à lui seul tout l’espace.
Là-bas, du faîte d’un peuplier descend, toute tourbillonnante, une pie
qui, mi-blanche, mi-noire, semble un morceau de journal à moitié brûlé.
Les soldats s’étirent délicieusement sur un banc de pierre, les yeux
demi-clos, et s’offrent au rayon qui, dans le creux de cette vaste cour,
chauffe l’atmosphère comme un bain.
--Voilà dix-sept jours qu’on est là! Et on croyait qu’on allait s’en
aller du jour au lendemain!
--On n’sait jamais! dit Paradis, en hochant la tête et en claquant la
langue.
Par la poterne de la cour ouverte sur le chemin, on voit se promener une
bande de poilus, le nez en l’air, gourmands de soleil, puis, tout seul,
Tellurure: au milieu de la rue, il balance le ventre florissant dont il
est propriétaire, et déambulant sur ses jambes arquées comme deux anses,
crache tout autour de lui, abondamment, richement.
--On croyait aussi qu’on s’rait malheureux ici comme dans les autres
cantonnements. Mais cette fois-ci, c’est le vrai repos, et par le temps
qu’i’ dure, et par la chose qu’il est.
--Tu n’as pas trop d’exercice, pas trop d’corvées.
--Et, entre temps, tu viens ici, te prélasser.
Le vieux bonhomme entassé au bout du banc--et qui n’était autre que le
grand-père au trésor aperçu le jour de notre arrivée--se rapprocha et
leva le doigt.
--Quand j’étais jeune, j’étais bien vu des femmes, affirma-t-il en
secouant le chef. J’en ai mouflé, des d’moiselles!
--Ah! fîmes-nous avec distraction, l’attention attirée, à travers ce
bavardage sénile, par le profitable bruit de la charrette qui passait,
chargée et pleine d’efforts.
--Maintenant, reprit le vieux, j’pense pus qu’à l’argent.
--Ah oui, c’ trésor que vous cherchez, papa.
--Bien sûr, dit le vieux paysan.
Il sentit l’incrédulité qui l’entourait.
Il se frappa la boîte crânienne avec son index, qu’il tendit ensuite
vers la maison.
--T’nez c’te bête-là, fit-il, en désignant une bestiole obscure qui
courait sur le plâtre. Qu’est c’qu’alle dit? Alle dit: J’suis l’araignée
qui fait le fil de la Vierge.
Et l’antique bonhomme ajouta:
--Faut jamais juger c’qu’on fait, pa’c’qu’on n’peut pas juger c’qui
arrive.
--C’est vrai, lui répondit poliment Paradis.
--Il est drôle, dit Mesnil André entre ses dents, tout en cherchant sa
glace dans sa poche, pour contempler ses traits flattés par le beau
temps.
--Il est louf, murmura Barque, béatement.
--J’vous quitte, dit le vieux, tourmenté, et ne tenant pas en place.
Il se leva pour aller à nouveau chercher son trésor. Il entra dans la
maison à laquelle nos dos s’appuyaient; il laissa la porte ouverte et,
par là, on aperçut dans la chambre, au pied de la cheminée géante, une
petite fille qui jouait à la poupée si sérieusement que Volpatte
réfléchit et dit:
--Alle a raison.
Les jeux des enfants sont de graves occupations. Il n’y a que les
grandes personnes qui jouent.
Après avoir regardé passer les bêtes et les promeneurs, on regarde le
temps qui passe, on regarde tout.
On voit la vie des choses, on assiste à la nature, mêlée aux climats,
mêlée au ciel, teinte par les saisons. Nous nous sommes attachés à ce
coin de pays où le hasard nous a maintenus, au milieu de nos perpétuels
errements, plus longtemps et plus en paix qu’ailleurs, et ce
rapprochement nous rend sensibles à toutes ses nuances. Déjà, le mois de
septembre, lendemain d’août et veille d’octobre et qui est par sa
situation le plus émouvant des mois, parsème les beaux jours de quelques
fins avertissements. Déjà, on comprend ces feuilles mortes qui courent
sur les pierres plates comme une bande de moineaux.
...En vérité, on s’est habitué, ces lieux et nous, à être ensemble. Tant
de fois transplantés, nous nous implantons ici, et nous ne pensons plus
réellement au départ, même lorsque nous en parlons.
--La onzième Division est bien restée un mois et demi au repos, dit
Volpatte.
--Et le 375e, donc, neuf semaines! reprend Barque, irréfutablement.
--Pour moi, nous resterons pour le moins autant, pour le moins, je dis.
--On finirait bien la guerre ici...
Barque s’attendrit et n’est pas loin de le croire:
--Après tout, elle finira bien un jour, quoi!
--Après tout!... redisent les autres.
--Evidemment, on n’sait jamais, fait Paradis.
Il dit cela faiblement, sans grande conviction. Pourtant c’est une
parole contre laquelle il n’y a rien à répondre. On la répète doucement,
on s’en berce comme d’une vieille chanson.
* * * * *
Farfadet nous a rejoints depuis un moment. Il s’est placé près de nous,
un peu à l’écart cependant, et s’est assis, les poings au menton, sur
une cuve renversée.
Celui-là est plus solidement heureux que nous. On le sait bien; lui
aussi le sait bien: relevant la tête, il a regardé successivement du
même œil lointain, le dos du vieux qui allait à la chasse de son trésor,
et notre groupe qui parlait de ne plus s’en aller! Sur notre délicat et
sentimental compagnon brille une sorte de gloire égoïste qui en fait un
être à part, le dore et l’isole de nous, malgré lui, comme des galons
qui lui seraient tombés du ciel.
Son idylle avec Eudoxie a continué ici. Nous en avons eu des preuves, et
même, une fois, il en a parlé.
Elle n’est pas loin, et ils sont bien près l’un de l’autre... Ne l’ai-je
point vue passer, l’autre soir, le long du mur du presbytère, la
chevelure mal éteinte par une mantille, allant visiblement à un
rendez-vous, ne l’ai-je point vue, se hâtant, penchée et commençant
déjà à sourire?... Bien qu’il n’y ait encore entre eux que des promesses
et des certitudes, elle est à lui, et c’est lui l’homme qui la tiendra
dans ses bras.
Et puis, il va nous quitter: il va être appelé à l’arrière, à
l’Etat-major de la Brigade, où on a besoin d’un malingre qui sache se
servir de la machine à écrire. C’est officiel, c’est écrit. Il est
sauvé: le sombre futur, que les autres n’osent pas envisager, est précis
et clair pour lui.
Il regarde une fenêtre ouverte, qui donne sur le trou noir d’une chambre
quelconque, là-bas; il s’éblouit de cette ombre de chambre: il espère,
il vit double. Il est heureux; car le bonheur prochain, qui n’existe pas
encore, est le seul ici-bas qui soit réel.
Aussi un pauvre mouvement d’envie naît autour de lui.
--On n’sait jamais! murmure Paradis à nouveau, mais sans plus de
conviction que les autres fois qu’il a proféré dans l’étroitesse de
notre décor d’aujourd’hui, ces mots démesurés.