_LA DESCENTE_
L’aube grisâtre déteint à grand’peine sur l’informe paysage encore noir.
Entre le chemin en pente qui, à droite, descend des ténèbres, et le
nuage sombre du bois des Alleux,--où l’on entend sans les voir les
attelages du Train de combat s’apprêter et démarrer,--s’étend un champ.
Nous sommes arrivés là, ceux du 6e Bataillon, à la fin de la nuit.
Nous avons formé les faisceaux, et, maintenant, au milieu de ce cirque
de vague lueur, les pieds dans la brume et la boue, en groupes sombres à
peine bleutés ou en spectres solitaires, nous stationnons, toutes nos
têtes tournées vers le chemin qui descend de là-bas. Nous attendons le
reste du régiment: le 5e Bataillon, qui était en première ligne et a
quitté les tranchées après nous.
Une rumeur...
--Les voilà!
Une longue masse confuse apparaît à l’ouest et dévale comme de la nuit
sur le crépuscule du chemin.
Enfin! Elle est finie, cette relève maudite qui a commencé hier à six
heures du soir et a duré toute la nuit; et à présent, le dernier homme a
mis le pied hors du dernier boyau.
Le séjour aux tranchées a été, cette fois-ci, terrible. La dix-huitième
compagnie était en avant. Elle a été décimée: dix-huit tués et une
cinquantaine de blessés, un homme sur trois de moins en quatre jours; et
cela sans attaque, rien que par le bombardement.
On sait cela et, à mesure que le Bataillon mutilé approche, là-bas,
quand nous nous croisons entre nous en piétinant la vase du champ et
qu’on s’est reconnu en se penchant l’un vers l’autre:
--Hein, la dix-huitième!...
En se disant cela, on songe: «Si ça continue ainsi, que deviendrons-nous
tous? Que deviendrai-je, moi?...»
* * * * *
La dix-septième, la dix-neuvième et la vingtième arrivent successivement
et forment les faisceaux.
--Voilà la dix-huitième!
Elle vient après toutes les autres: tenant la première tranchée, elle a
été relevée en dernier.
Le jour s’est un peu lavé et blêmit les choses. On distingue descendant
le chemin, seul en avant de ses hommes, le capitaine de la compagnie. Il
marche difficilement, en s’aidant d’une canne, à cause de son ancienne
blessure de la Marne, que les rhumatismes ressuscitent et, aussi, d’une
autre douleur. Encapuchonné, il baisse la tête; il a l’air de suivre un
enterrement; et on voit qu’il pense, et qu’il en suit un, en effet.
Voilà la compagnie.
Elle débouche, très en désordre. Un serrement de cœur nous prend tout de
suite. Elle est visiblement plus courte que les trois autres, dans le
défilé du bataillon.
* * * * *
Je gagne la route et vais au-devant des hommes de la dix-huitième qui
dévalent. Les uniformes de ces rescapés sont uniformément jaunis par la
terre; on dirait qu’ils sont habillés de kaki. Le drap est tout raidi
par la boue ocreuse qui a séché dessus; les pans des capotes sont comme
des bouts de planche qui ballottent sur l’écorce jaune recouvrant les
genoux. Les têtes sont hâves, charbonneuses, les yeux grandis et
fiévreux. La poussière et la saleté ajoutent des rides aux figure.
Au milieu de ces soldats qui reviennent des bas-fonds épouvantables,
c’est un vacarme assourdissant. Ils parlent tous à la fois, très fort,
en gesticulant, rient et chantent.
Et l’on croirait, à les voir, que c’est une foule en fête qui se répand
sur la route!
* * * * *
Voici la deuxième section, avec son grand sous-lieutenant dont la capote
est serrée et sanglée autour du corps raidi comme un parapluie roulé. Je
joue des coudes tout en suivant la marche, jusqu’à l’escouade de
Marchal, la plus éprouvée: sur onze compagnons qu’ils étaient et qui ne
s’étaient jamais quittés depuis un an et demi, il ne reste que trois
hommes avec le caporal Marchal.
Celui-ci me voit. Il a une exclamation joyeuse, un sourire épanoui; il
lâche sa bretelle de fusil et me tend les mains, à l’une desquelles pend
sa canne des tranchées.
--Eh, vieux frère, ça va toujours? Qu’est-ce que tu deviens?
Je détourne la tête et, presque à voix basse:
--Alors, mon pauvre vieux, ça s’est mal passé...
Il s’assombrit subitement, prend un air grave.
--Eh oui, mon pauv’ vieux, que veux-tu, ça a été affreux, cette
fois-ci... Barbier a été tué.
On le disait... Barbier!
C’est samedi, à onze heures du soir. Il avait le dessus du dos enlevé
par l’obus, dit Marchal, et comme coupé par un rasoir. Besse a eu un
morceau d’obus qui lui a traversé le ventre et l’estomac. Barthélemy et
Baubex ont été atteints à la tête et au cou. On a passé la nuit à
cavaler au galop dans la tranchée, d’un sens à l’autre, pour éviter les
rafales. Le petit Godefroy, tu le connais? le milieu du corps emporté;
il s’est vidé de sang sur place, en un instant, comme un baquet qu’on
renverse: petit comme il était, c’était extraordinaire tout le sang
qu’il avait; il a fait un ruisseau d’au moins cinquante mètres dans la
tranchée. Gougnard a eu les jambes hachées par des éclats. On l’a
ramassé pas tout à fait mort. Ça c’était au poste d’écoute. Moi, j’y
étais de garde avec eux. Mais quand c’t’obus est tombé, j’étais allé
dans la tranchée demander l’heure. J’ai retrouvé mon fusil, que j’avais
laissé à ma place, plié en deux comme avec une main, le canon en
tire-bouchon, et la moitié du fût en sciure. Ça sentait le sang frais à
vous soulever le cœur.
--Et Mondain, lui aussi, n’est-ce pas?...
--Lui, c’était le lendemain matin--hier par conséquent--dans la guitoune
qu’une marmite a fait s’écrouler. Il était couché et sa poitrine a été
défoncée. T’a-t-on parlé de Franco, qui était à côté de Mondain?
L’éboulement lui a cassé la colonne vertébrale; il a parlé après qu’on
l’a eu dégagé et assis par terre; il a dit, en penchant la tête sur le
côté: «Je vais mourir», et il est mort. Il y avait aussi Vigile avec
eux; lui, son corps n’avait rien, mais sa tête s’est trouvée
complètement aplatie, aplatie comme une galette, et énorme: large comme
ça. A le voir étendu sur le sol, noir et changé de forme, on aurait dit
que c’était son ombre, l’ombre qu’on a quelquefois par terre quand on
marche la nuit au falot.
--Vigile qui était de la classe 13, un enfant! Et Mondain et Franco, si
bons types malgré leurs galons!... Des chics vieux amis en moins, mon
vieux Marchal!
--Oui, dit Marchal.
* * * * *
Mais il est accaparé par une horde de ses camarades qui l’interpellent
et le houspillent. Il se débat, répond à leurs sarcasmes, et tous se
bousculent en riant.
Mon regard va de face en face; elles sont gaies et, à travers les
crispations de la fatigue et le noir de la terre, elles apparaissent
triomphantes.
Quoi donc! s’ils avaient pu, pendant leur séjour en première ligue,
boire du vin, je dirais: «Ils sont tous ivres.»
J’avise un des rescapés qui chantonne en cadençant le pas d’un air
dégagé, comme les hussards de la chanson: c’est Vanderborn, le tambour.
--Eh bien quoi, Vanderborn, comme tu as l’air content!
Vanderborn, qui est calme d’ordinaire, me crie:
--C’est pas encore pour cette fois, tu vois: me v’là!
Et, avec un grand geste de fou, il m’envoie une bourrade sur l’épaule.
Je comprends...
Si ces hommes sont heureux, malgré tout, au sortir de l’enfer, c’est
que, justement, ils en sortent. Ils reviennent, ils sont sauvés. Une
fois de plus, la mort, qui était là, les a épargnés. Le tour de service
fait que chaque compagnie est en avant toutes les six semaines! Six
semaines! Les soldats de la guerre ont, pour les grandes et les petites
choses, une philosophie d’enfant: ils ne regardent jamais loin ni autour
d’eux, ni devant eux. Ils pensent à peu près au jour le jour.
Aujourd’hui, chacun de ceux-là est sûr de vivre encore un bout de temps.
C’est pourquoi, malgré la fatigue qui les écrase, et la boucherie toute
fraîche dont ils sont éclaboussés encore, et leurs frères arrachés tout
autour de chacun d’eux, malgré tout, malgré eux, ils sont dans la fête
de survivre, ils jouissent de la gloire infinie d’être debout.