M. Samuel Rousseau.

Cher monsieur,

«Que doit être l’Opéra-Comique, sous la prochaine direction?» Voilà un

paragraphe de votre questionnaire qui me paraît au moins indiscret.

Souffrez que je n’y réponde point; d’autant que j’estime bien téméraire

d’oser préjuger du sens dans lequel aiguillera l’art musical de demain.

Souhaitons simplement qu’un aimable éclectisme soit la principale

qualité de notre futur directeur; qu’en son hospitalière maison, toutes

les opinions puissent avoir accès: en un mot, souhaitons un directeur

qui aide à la production musicale, sans prétendre la diriger.

A votre seconde question, réponse est facile. L’Opéra-Comique ne peut

pas proscrire les chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire qui firent

sa gloire, et quelquefois sa fortune. Il nous doit aussi de tenter

d’heureuses incursions dans le domaine lyrique étranger que nous ne

_connaissons pas_. Mais l’important, surtout, serait d’ouvrir, et

toute grande, la porte aux jeunes musiciens français qui, depuis si

longtemps, attendent sous l’orme; et me voici, tout naturellement, en

face de votre troisième point d’interrogation.

Certes, non, l’Opéra-Comique ne peut pas suffire à la production des

compositeurs français. J’en atteste la centaine de drames lyriques qui,

à ma connaissance, moisit dans les cartons de nombre de mes collègues.

A ce propos, cher monsieur, admirons l’étonnante logique qui consiste à

produire à grands frais des compositeurs auxquels, dès que leur talent

est reconnu, paraphé, diplômé, on refuse tout moyen de l’utiliser. Un

exemple: J’ai eu le prix de Rome en 1878 et c’est seulement cette année

qu’à l’Opéra sera jouée ma _Cloche du Rhin_. C’est-à-dire qu’il m’aura

fallu vingt ans d’efforts, vingt ans d’enragés piétinements, pour

arriver enfin au public.

«Le génie n’est qu’une longue patience», a dit quelqu’un. Parions que

ce quelqu’un est un pauvre musicien vierge et martyr.

Samuel ROUSSEAU.

Loges et coulisses · 第 131 / 162 题