M. Gustave Charpentier.

Si l’on considère l’Opéra comme un musée restreint où une demi-douzaine

de chefs-d’œuvre sont offerts trois fois la semaine à un public

spécial, il ne reste aux musiciens anciens et modernes, français ou

étrangers, que le seul Opéra-Comique.

Alors que dix théâtres s’offrent aux littérateurs, les musiciens ont

l’unique débouché d’une scène officielle où le Répertoire règne en

maître--et doit régner, car supprimer le Répertoire ce serait nier

l’immortalité,--où l’étranger impose ses succès--et doit les imposer,

car il nous faut les connaître,--où les auteurs nationaux déjà célèbres

se disputent le peu de place qui reste.

Si l’Opéra devenait accueillant à la jeune musique, la situation

serait identique, car la musique dramatique subira toujours cette

faute énorme des entrepreneurs que, des deux scènes mises à son

service, _aucune n’est habitable pour le drame lyrique_. «Quatre-vingts

personnes en scène (!) me disait le regretté Carvalho, où voulez-vous

que je les mette?»--«Des actes avec trois personnages, m’objectait M.

Gailhard, ce serait ridicule à l’Opéra!»

La nouvelle scène de la rue Favart étant, paraît-il, _plus petite

encore que l’ancienne_, l’avenir du drame musical devient problématique.

Ah! si nous avions le Lyrique municipal! mais nous ne l’avons pas.

L’Opéra livré à l’aristocratie;

L’Opéra-Comique livré aux bourgeois;

Le peuple livré au café-concert.

Tel est le programme artistique des démocrates de la Ville-Lumière!

Cependant, avec le répertoire limité que lui imposera cette curieuse

situation, le directeur de demain pourra faire encore de belles et

bonnes choses. Il n’aura, pour cela, qu’à s’inspirer des théâtres

étrangers si actifs, si éclectiques, si courageusement artistiques.

Sans doute, il contentera difficilement public, musiciens et

actionnaires. Sous l’assaut des manuscrits et des recommandations, il

aura de la peine à conserver sa lucidité, son indépendance, mais, s’il

devait abandonner une partie de son programme, qu’il n’oublie pas que

l’Opéra-Comique doit être, avant tout, le théâtre des jeunes musiciens.

Tant pis pour les œuvres étrangères si Wagner accapare toute la place

qu’on voudrait leur réserver!

Tant pis pour l’ancien répertoire qui nous barra trop longtemps la

route!

La jeunesse attend enfin un directeur audacieux, un général à

batailles! Oui, nous attendons un directeur qui sache utiliser nos

forces neuves, nous attendons l’homme qui hospitalisera les musiciens

d’avant-garde, de Pierné à Debussy, de Carraud à d’Indy, de Leroux à

Erlanger, à Bruneau, nous attendons celui qui accueillera les drames

de Descaves, Henri de Régnier, Paul Adam, Verhaeren, La Jeunesse,

Saint-Georges de Bouhellier, comme nous attendons la Sarah Bernhardt ou

la Duse hardie qui incarnera _La Dame à la faulx_ de Saint-Pol-Roux.

La belle aventure d’Edmond Rostand prouve surabondamment que l’heure

est aux poètes, que ces poètes le soient en musique, en peinture, en

plastique ou en verbe!

Gustave CHARPENTIER.

Loges et coulisses · 第 129 / 162 题