Fort des Poulains, Belle-Isle-en-Mer
(Morbihan), 28 août 1897.
Mon cher Huret,
Votre lettre m’arrive avec un long retard: elle m’attendait chez moi,
tandis que j’étais sanglé sur un lit lointain, pour y réparer les
accrocs faits à ma tendre personne par une chute dans les roches de
Belle-Isle.
J’ai l’accident chronique, ayant le geste exagéré. Je partage
ordinairement mes vacances en deux époques bien distinctes: dans l’une,
absolument dénuée de littérature, j’agite mon exubérance, comme une
bête lâchée; dans l’autre, je reste au lit, quinze jours, un mois,
bordé de bandelettes, comme une momie, car je finis toujours par me
casser quelque chose: ma peau a pris l’habitude des trous, et se
résigne, en se recollant.
Mais, fût-ce au lit, je ne travaille pas: la nature et surtout la mer,
loin de «m’inspirer» comme disaient nos aïeux, m’écrasent sous le
sentiment de nos ridicules aspirations, et ma faiblesse, en présence
de leur force, me rappelle à l’égalité des crabes devant la mer, des
crabes, mes frères.
Aussi, je ne saurais guère répondre avec sagesse aux questions que vous
me posez.
Je ne vois, d’ici, aucun inconvénient à ce qu’on porte le vers libre
au théâtre, puisqu’il y est depuis plusieurs siècles; cette innovation
pourra donc coïncider avec une découverte, bien désirable aussi, et qui
passionne de nombreux ingénieurs, découverte d’un fil avec lequel on
parviendrait, pense-t-on, à couper le beurre.
Je ne vois non plus aucun inconvénient à la création de théâtres
nouveaux, où se jouerait le drame en vers: mais la difficulté, sans
doute, est de recueillir les éléments divers qui assureraient le succès
de l’entreprise, des tragédiens, un directeur désintéressé, des pièces
honorables, mais surtout des bailleurs de fonds et du public; car ces
deux derniers facteurs sont les plus difficiles à rassembler.
Il y aurait pourtant une fortune à faire!--Un directeur, supérieurement
lettré, préparé, par de fortes études, à discerner les choses
artistiques de celles qui ne le sont pas, renseigné, si vous
voulez, par un Comité, non pas de comédiens, mais de personnalités
compétentes, dramaturges, poètes, romanciers, et qui, systématiquement,
énergiquement, sans consentir aucune faveur, sans écouter aucune
sympathie, impitoyable, écarterait toute œuvre et tout homme de talent,
pour réserver son théâtre aux Médiocres, celui-là répondrait à un
besoin, et le public tout entier l’en récompenserait en foule.
Mais, voilà, on n’ose pas! Les directeurs s’en tiennent aux
demi-mesures, recherchent les mauvais auteurs sans aller jusqu’aux
pires, demandent les vers plats sans oser les vers faux, les maladroits
au lieu des nuls, les amateurs, des hommes, il est vrai, sans dotation
naturelle, mais pleins de bon vouloir, qui parfois même exercent fort
convenablement un art ou une profession, et qui, dans leur partie,
sinon dans la nôtre, ont des notions du bien et du mal, ce qui est déjà
trop!
Parlons franc: celui qui réaliserait aujourd’hui le chef-d’œuvre du
drame en vers, c’est l’auteur de café-concert.
Mais on ne se risque pas jusqu’à lui. On s’arrête en route. C’est un
tort. Il est attendu: c’est le Messie du public moderne.
Me voici au bas de la page et je n’en veux pas commencer d’autres: je
vous serre la main, cordialement,
Edmond HARAUCOURT.