Cher monsieur,
Voici la réponse à quelques-unes des questions que vous me posez.
Je souhaite, pour le drame historique et le drame en vers, une
transformation absolue, demandant à l’un un plus grand respect et une
plus large compréhension de l’histoire, à l’autre une pensée supérieure
et un renouvellement de forme auquel se prêtera particulièrement bien
le vers libre. Nous tournons la meule d’Hugo depuis trop longtemps.
Pour la mise en scène? Une partie, l’intellectuelle, étant la moelle
même de la pièce, j’y veux tous les soins; pour l’autre, la tangible
et décorative, comme elle n’est faite que de lamentables, et coûteux
pourtant, oripeaux de toile, j’en voudrais le moins possible.
D’ailleurs, parviendrait-elle à donner l’apparence de la vérité qu’elle
n’en serait que plus fâcheuse, l’illusion parfaite, le «trompe-l’œil»,
étant de valeur artistique absolument nulle. Le décor doit être dans
l’œuvre même. C’est à l’auteur, au poète surtout, à créer par les
mots l’ambiance que sa pièce demande. Ceci dit, pour le peu de toile
peinte dont on ne pourra pas se passer, j’exigerai que la qualité y
supplée à la quantité et que le décor, au lieu d’une méprisable adresse
d’exécution, présente, ce qui n’est jamais, un simple et personnel
caractère de beauté.
Ce sont là, en littérature et en art, des idées que je suis déjà
parvenu à réaliser pour moi dans une certaine mesure; il est possible
que les circonstances me permettent de le faire un jour pour les autres.
Recevez, je vous prie, mes meilleurs compliments,
Eugène MORAND.