dit ses vérités à la foule:
Mon cher Huret,
Je rentre de voyage et suis bien en retard pour vous envoyer l’avis que
vous me demandiez sur quelques questions de théâtre, par exemple le
drame historique et le drame en vers. Certes, on ne saurait trop leur
ouvrir de nouveaux débouchés. Ils sont la plus haute forme, le grand
art en matière dramatique. Mais ce qui manque, me semble-t-il, ce ne
sont point les scènes ni les interprètes, puisque le Théâtre-Français,
en tous cas, demeure, incomparable.
Ce qui manque, c’est un public. La musique a son auditoire d’initiés:
voyez Colonne, voyez Lamoureux. Le grand art dramatique n’a pas le
sien: voyez Ibsen, dont aucune pièce ne ferait dix représentations;
voyez _Torquemada_, le _Théâtre en liberté_, de Victor Hugo; ou cette
exquise _Florise_, de Banville; ou cette haute _Abbesse de Jouarre_
de Renan, qu’on n’a même jamais jouée. Et tant d’œuvres sans beauté
vont à la cinquantième et à la centième, parce qu’elles sont sans
beauté! C’est ce qui faisait dire à Nietzsche: «Succès au théâtre,
on descend dans mon estime jusqu’à disparition complète.» Certes, la
boutade est exagérée; mais il est certain que le théâtre, aujourd’hui,
_vit du nombre_, le nombre qui est incompétent et sacre le médiocre.
Au contraire, l’œuvre d’art n’est accessible qu’à une élite. Que
faudrait-il? Que cette élite fût nombreuse, comme l’élite musicale des
concerts du dimanche, qui, elle, ne supporte pas de la musiquette (pas
même du Théodore Dubois, qu’elle a sifflé!), mais veut du grand art et
du génie. Quand y aura-t-il un public ne voulant aussi que de la vraie
littérature? Alors les belles œuvres, peut-être les chefs-d’œuvre,
ne manqueront pas. Car beaucoup, qui s’abstiennent aujourd’hui,
s’adonneront au théâtre lorsqu’en travaillant pour un public ils ne
devront pas travailler _contre_ la beauté.
Cordialement,
Georges RODENBACH.