après avoir agréablement plaisanté les poètes et l’Académie, fait une
éloquente théorie du vers dramatique:
La Garde, près Toulon, 12 août 97.
Mon cher confrère,
Il est peut-être un peu cruel de demander à un homme qui, le jour, fait
exécuter des terrassements dans son enclos, et la nuit, sous des clairs
de lune frais, après les torrides journées d’août, dans le Midi, roule
sur une bicyclette avec de bons compagnons, il est peut-être un peu
cruel de demander à cet homme-là ce qu’il pense du drame historique en
vers.
Je crois que l’Odéon suffit au drame historique qui se cherche et le
Théâtre-Français au drame historique qui s’est trouvé (en vers).
Toutefois, je regrette que, à la Comédie-Française, on n’ait pas une
scène assez spacieuse pour faire mouvoir de vraies foules.
Je ne crois pas que «le public» ait «besoin» de drames en vers, ni de
poèmes, ni de poésies. Ça lui est égal.
Il y a en France quelques millions de versificateurs. Le dictionnaire
des rimes est le livre le plus répandu. Napoléon Landais est aussi
connu que Napoléon Ier, et plus populaire.
Tous les collégiens, tous les bureaucrates, tous les caissiers, tous
les commis voyageurs et tous les poètes font des vers.
Toutes les femmes lisent les vers qu’on leur adresse et ne lisent que
ceux-là. Celles à qui on n’en adresse point, en demandent.
Les albums sont sans nombre, dans l’univers,--comme les sots de
l’Ecclésiaste.
Mais personne ne lit «des vers».
Sully Prudhomme est un quasi-inconnu. C’est pourtant un grand
poète,--quoiqu’il soit de l’Académie.
Cependant le vers au théâtre est toléré. C’est qu’il fournit au
tragédien des sonorités particulières, bien rythmées comme la
respiration même, qui lui permettent d’enfler la voix,--de forcer les
effets, de les faire «sonner» démesurément,--comme il sied quand on dit
en présence de trois ou de six mille spectateurs ce qui ne s’adresse
qu’aux personnages du drame.
Quant aux interprètes suffisants--en trouverait-on si de nouvelles
scènes s’ouvraient au drame en vers? Je crois que oui. Ce qui détourne
les tragédiens de la tragédie ou du drame historique en vers, c’est la
certitude où ils sont de rester inemployés.
Quant au vers libre, il entrera dans le drame en vers triomphalement
dès qu’un homme de génie l’aura voulu. Le vers libre permettra,
j’imagine, des nouveautés de paroles rimées qui seront les bienvenues
pour nos oreilles lasses d’hémistiches tout faits, de tournures
prévues. Il permettra, j’espère, une souplesse de naturel qui
humanisera et simplifiera la langue poétique dramatique. La difficulté
(dès qu’il s’agit de drame historique, non de comédie légère) sera de
conserver aux périodes, malgré les brièvetés et les rapidités du vers
libre, cette force que leur donne ce qu’on appelle le «grand vers»,
cet alexandrin dont la puissance propre, dont l’unité même naissent
peut-être de ce qu’il est entouré ou précédé de vers tout semblables.
Rien de mystérieux comme les nombres.
Un bel alexandrin marchant à la fin d’une période d’alexandrins
et commandant la halte est accompagné d’un effet de majesté tout
particulier. Il y a une force difficile à mesurer. C’est le dernier
rang des bataillons carrés bien disciplinés: commandés par Agrippa
d’Aubigné ou Corneille, ils sont superbes. Un tas de francs-tireurs ou
de vers libres, une armée de volontaires, c’est beau aussi, commandé
par Garibaldi.
Les théories se font et se défont d’après les œuvres de génie.
Croyez-moi cordialement à vous,
Jean AICARD.