va peut-être un peu embarrasser M. Jules Lemaître, l’éminent critique
de la _Revue des Deux-Mondes_:
Trouville, 26 août 97.
Oui, mon cher Huret, j’étais en vacances, quand votre lettre m’est
parvenue; et, dans le plaisir de vous répondre, c’est encore y rester,
quoique vous m’ayez mis en face de bien laborieuses questions.
Vous me demandez «si je suis toujours convaincu que l’on peut faire une
pièce à thèse avec des personnages concrets, inspirés de la réalité?
Ou si je n’admets pas que l’on soit condamné dans ce genre de pièces à
n’employer que personnages généraux, conventionnels et abstraits».
Permettez-moi d’user de ce vieux moyen de répondre qui consiste à
interroger.
Qu’entendez-vous par une pièce à thèse? Ou plutôt, quelles sont les
comédies de mœurs où il n’y ait point de thèse? Est-ce que l’auteur
ne prétend pas toujours faire naître une conclusion quelconque dans
l’esprit des spectateurs, soit qu’il présente un conflit des caractères
avec les caractères, ou des aspirations humaines avec la fatalité, ou
des droits naturels avec les lois écrites, l’auteur a voulu intéresser
à la façon propre qu’il a eue d’apercevoir un sujet? Pourquoi, dans
certains cas, ce «sujet» se met-il à s’appeler «thèse»? Voilà ce qui
me paraît aussi arbitrairement fixé que l’instant où le boulevard des
Capucines se met à s’appeler boulevard de la Madeleine?
_La Douloureuse_, de notre ami Donnay, qui a eu, cet hiver, un succès
si brillant et si mérité; _La Douloureuse_, qui veut dire qu’il y a de
l’addition à payer, avait-elle en cela une thèse, oui ou non?
L’éminent critique dramatique de la _Revue des Deux-Mondes_ écrivait
récemment qu’il n’aimait pas les pièces à thèse. «Une pièce à thèse,
disait-il, est un leurre. L’auteur a la prétention de prouver pour
tous les cas, et ne prouve tout au plus que pour le cas qu’il a pu
choisir et conditionner à sa guise...»
Je crois, en effet, que c’est l’art avec lequel M. Jules Lemaître a
choisi et conditionné les personnages du _Pardon_ qui nous a fait
admettre qu’un mari pardonne à sa femme quand, à son tour, il était
devenu coupable envers elle. Mais exposer cela au public, n’est-ce pas
soutenir une thèse? Et intituler une pièce: _L’Age difficile_, n’est-ce
pas enfermer toute une thèse, déjà, dans son titre? Ne faut-il pas
bien choisir et conditionner le cas, pour me prouver qu’il y a un âge
difficile, à moi, par exemple, qui trouve tous les âges malaisés?
Enfin, mon cher Huret, convenez que s’il y a jamais eu une pièce à
thèse, c’est _Le Voyage de M. Perrichon_, où l’auteur vous démontre que
l’on préfère ceux que l’on a sauvés à ceux par qui l’on a été sauvé.
Pour peu que vous me faisiez l’amitié d’entrer, un moment, dans les
vues que je vous soumets, avec votre érudition du théâtre, vous
distinguerez bientôt tant de thèses dans les pièces qui ne sont point
dites «à thèse», que vous vous étonnerez, comme moi, de voir certaines
pièces de mœurs, seulement, jouir de cette qualification, en vertu
d’un simple pléonasme.
A bientôt, cher ami, et cordiale poignée de main.
Paul HERVIEU.