comme toujours nous apporte la clarté.
Champrosay, 7 août 1897.
Voilà bien des questions, mon cher Huret. Je vais essayer d’y répondre,
dans l’ordre où vous me les posez, et aussi sommairement que possible.
1º Le théâtre vous semble aller vers les pièces à thèse. Vous me
demandez si je crois à un mouvement durable?
Je ne le crois pas. Chez nous, pour l’instant, rien ne saurait être de
durée. Au théâtre, comme ailleurs, je ne vois qu’inquiétude, agitation,
trépidation et des bicyclettes sur toutes les routes.
2º Si l’on peut donner à une pièce à thèse des personnages réels,
vivants, concrets?
Forcément, malgré toute l’habileté de l’auteur, et sa souplesse à
imiter la vie, les personnages de ce genre de pièce ont quelque chose
de rigide, d’implacable. N’importe où ils vont, ils y vont avec un
billet d’aller et retour en poche. Il leur manque l’imprévu, le
délicieux illogisme de la vie.
3º Si je ne trouve pas qu’il y ait excès dans le souci actuel
d’exactitude minutieuse de mise en scène, décors, ameublements?
Certes oui, il y a excès dès lors qu’il y a minutie; puisqu’au théâtre
la minutie se perd, disparaît. Chercher la _dominante_ des choses et
des êtres, s’y tenir. Tout le reste est inutile. Quant aux réactions
exagérées dans le sens de la simplicité, elles font sourire. On vous
parle de _reconstitutions shakespeariennes_ pour cet hiver... Allons,
tant mieux!
Et puis vous voudriez m’interroger aussi sur les causes du succès des
bouisbouis, cafés-concerts, la _mort_ du drame historique, etc.
Tout cela, mon ami Huret, c’est beaucoup d’affaires.
Il faudrait parler de la cherté et de l’incommodité des places, de la
longueur des pièces et de leurs entr’actes; de la paresse du public
français, paresse venant surtout d’une trop rapide compréhension; du
peu d’attention que nous portons à toutes choses, du besoin de se
mettre en scène qui dévore tous les spectateurs, les empêche d’écouter,
cabotins eux-mêmes... Mais c’est tout un livre que vous me demandez.
Venez me voir un jeudi. Nous le causerons, ce livre!
Votre
Alphonse DAUDET.