«J’avais monté _le Nom_ de Bergerat et même joué
personnellement un rôle d’abbé qui avait eu du succès. J’étais
en des termes incertains avec l’auteur. Sa pièce n’ayant pas
fait d’argent, La Rounat et moi ayant été forcés de la retirer
de l’affiche, il avait dû m’en conserver une rancune que je ne
méritais pas. Un jour, Paul Mounet me dit: «J’ai vu Bergerat,
il veut faire pour moi un _Capitaine Fracasse_. Avez-vous
quelque chose contre lui?--Du tout, lui répondis-je, le roman
est célèbre, l’auteur a du talent, la pièce se passe à l’époque
Louis XIII, époque intéressante et jolie, il n’y a justement
pas un seul costume Louis XIII à l’Odéon, c’est une occasion
de s’en munir pour le répertoire. Allons-y du _Capitaine
Fracasse_!» Mounet en parle immédiatement à Bergerat, qui vient
me voir et me dit qu’il va commencer la pièce... C’est ici le
point initial de la légende connue.
»Bergerat, sans me communiquer aucun scénario, commença sa
pièce. Il m’écrivit de la campagne où il était: «J’ai fini
mon premier acte, voulez-vous venir l’entendre?» J’allai donc
à Saint-Lunaire, spécialement. Je reconnais que Bergerat me
fit une hospitalité tout à fait écossaise, et qu’il me lut le
premier acte de sa comédie. A mon premier étonnement--car nous
étions convenus d’une pièce en prose--il me lut un acte en
vers, le premier, un très joli acte, ma foi! Je lui dis, comme
Mac-Mahon: «Vous êtes le nègre, continuez!» De retour à Paris,
un jour que je dînais chez Vacquerie, je lui dis: «Bergerat
fait un _Capitaine Fracasse_ en vers.» Vacquerie me dit: «Mais
il est fou! Pourquoi diable mettre en vers un roman en prose?»
»A l’ouverture de la saison, Bergerat vint un jour chez moi, un
fort rouleau sous le bras. C’était le manuscrit du _Capitaine
Fracasse_: «Eh bien! donnez-moi la pièce, lui dis-je, quoique
en vers--puisqu’elle devait être en prose--si elle me va, comme
je l’espère, nous la jouerons cet hiver.» Bergerat me répond:
«Ah! non! je ne laisse pas mon manuscrit sans savoir exactement
quand je serai joué.» Je lui fis remarquer qu’il était dans
toutes les habitudes des directeurs de lire d’abord les pièces
qu’ils ont à recevoir. Il insista, j’insistai; et, comme deux
Normands, nous nous entêtâmes tellement, ma foi! que, fâché un
peu plus que de raison, je crois, je lui fis comprendre que la
question pouvant s’éterniser ainsi, il fallait nous en tenir
là, et qu’il eût désormais à rester chez lui.
»Le lendemain, au lieu d’une lettre de Bergerat, que
j’attendais, pouvant me demander même des explications sur ce
mouvement d’humeur compréhensible, mais exagéré, je reçus une
lettre de M. Castagnary, alors directeur des beaux-arts. Dans
cette lettre, il y avait cette phrase: «Monsieur le directeur,
je n’admettrai jamais que quelqu’un de mon administration
manque d’égards au gendre de Théophile Gautier.» Je répondis
immédiatement à M. Castagnary que ceci ne regardait nullement
l’administration, que si M. Bergerat avait à se plaindre de
moi, il savait où me trouver. J’étais déjà, dès ma deuxième
année, peu disposé à voir l’administration s’immiscer sans
raison dans les affaires d’un théâtre aussi difficile que
l’Odéon... Deuxième missive du directeur des beaux-arts
répondant, cette fois, d’une façon courtoise: «Monsieur le
directeur, puisque vous voulez bien me donner des explications
au sujet de votre entrevue avec M. Bergerat, je vous attendrai
à telle heure, à mon cabinet.» Nouvelle réponse de ma part:
«Monsieur le directeur, je n’ai rien à vous dire de plus que ce
que je vous ai dit dans ma première lettre. Je regrette que,
sans m’avoir écouté, vous m’avez déjà infligé une sorte de blâme
que je ne puis accepter. J’aurai donc le regret de ne pas me
rendre à votre rendez-vous...»
»Mais je me demandais pourquoi M. Bergerat n’avait pas voulu
me laisser le manuscrit du _Capitaine Fracasse_, puisque je
lui avais commandé la pièce. J’en eus, deux jours après,
l’explication dans le _Figaro_, où je lus, au Courrier des
théâtres: «M. Bergerat lit aujourd’hui, au Comité de lecture
de la Comédie-Française, _le Capitaine Fracasse_, comédie en
cinq actes et en vers.» L’incident me paraissait dès lors
terminé, pour ma part, lorsque la pièce fut refusée à la
Comédie-Française! Bergerat eut alors une idée qu’après dix ans
passés je trouve encore charmante! Il m’écrivit: «Vous m’avez
commandé _le Capitaine Fracasse_, je tiens la pièce à votre
disposition...»!! Je lui répondis sur-le-champ qu’après le
refus de la Comédie je me trouvais dégagé vis-à-vis de lui et
que je ne voulais plus lire sa pièce!
»Bergerat m’attaqua alors devant la Société des auteurs pour me
demander l’indemnité prévue dans les traités. Je fis aisément
comprendre à ces messieurs que je ne devais rien à M. Bergerat,
puisqu’il avait porté sa pièce autre part!
»Et je ne connaissais toujours pas _le Capitaine Fracasse_!
»A ce sujet même, Bergerat fit une série d’articles contre la
Société des auteurs, articles charmants du reste, mais qui ne
prouvaient pas davantage contre elle que contre moi lorsqu’il
avait inventé à mon usage le mot _tripatouillage_ pour une
pièce que j’ignorais!
»Depuis, à chaque nouveau ministère--et vous savez combien ils
sont éphémères,--chaque ministre des beaux-arts me faisait
appeler et me demandait toujours de jouer la pièce de Bergerat;
et je répondais toujours au ministre que je ne voulais pas la
jouer!
»Arriva M. Lockroy au ministère des beaux-arts. Il renouvela
mon privilège pour quatre ans; j’étais avec lui en de meilleurs
termes qu’avec ses prédécesseurs, j’étais même son obligé.
Naturellement, il me parla du _Capitaine Fracasse_! Il me
demanda: «Vous ne trouvez donc pas la pièce bonne?» Je lui
répondis: «Mais je ne connais que le premier acte que j’ai
toujours trouvé charmant!--Voulez-vous connaître le reste?--Si
vous le désirez...»
»Armand Gouzien, alors commissaire du gouvernement, m’apporta
donc le manuscrit, et c’est ici que le «tripatouillage»
commence! Je pris enfin connaissance de la pièce. A ma grande
stupeur, l’auteur avait supprimé tout l’élément du quatrième
acte, c’est-à-dire la reconnaissance du frère et de la sœur!
»Mes rapports avec Bergerat étaient à ce moment poussés à
l’état aigu, il m’attaquait tous les jours dans tous les
journaux de Paris. J’écrivis donc à Lockroy--et non à lui--que
j’avais lu le manuscrit qu’il m’avait fait remettre et qu’à
mon grand étonnement l’auteur avait négligé de traiter le
point culminant du roman, que la pièce était, par conséquent,
incomplète et injouable. Un mois après, je reçois une lettre
de Bergerat à laquelle je ne m’attendais vraiment pas! Il m’y
disait:
«J’ai fait les changements que vous m’avez demandés, voilà le
manuscrit. Quand entrons-nous en répétitions?» Je lui envoyai
son manuscrit, simplement.
»Mais ce n’est pas encore tout!
»Nouveau ministre, nouvelle recommandation pour _le Capitaine
Fracasse_. C’était, cette fois, M. Bourgeois. Il me fit
appeler, me dit que la subvention de l’Odéon ne tenait plus
qu’à un fil, qu’on voulait faire des économies, que Bergerat
avait des amis dans le Parlement, que je devais jouer
_le Capitaine Fracasse_. Je lui répondis qu’on ferait ce
qu’on voudrait de la subvention de l’Odéon, mais que je ne
dépenserais jamais 50,000 francs pour monter la pièce d’un
homme avec qui j’étais dans des termes pareils!
»Cette fois la question était close.
»Depuis ce temps-là, je n’en ai plus jamais entendu parler. Si
Bergerat a repris son vieux refrain, il l’a varié quelquefois,
à des moments sérieux de ma vie; il a dit aussi dans un article
des paroles cordiales qui m’ont fait plaisir. Voilà où nous en
sommes. Je ne sais pas ce que pensera le public de sa pièce.
Il a été avec moi un collaborateur insupportable. Je sais que
c’est un vaillant et un travailleur et un homme qui a des
qualités de famille inestimables, et je souhaite de tout mon
cœur que l’Odéon fasse avec _le Capitaine Fracasse_ cent belles
représentations, dût-on dire: «Porel a été un imbécile en ne le
jouant pas!»