VERSION DE M. ÉMILE BERGERAT

«J’étais, depuis _le Nom_, très mal avec Porel. Nous nous

étions fâchés parce qu’on l’avait arrêté à la vingtième

représentation, malgré un succès assuré si on l’avait maintenu.

»Or, en avril 1887, je reçois, un matin, la visite de Paul

Mounet, qui était, à ce moment l’étoile de l’Odéon et l’ami de

Porel.

»Il avait vu, sous les galeries de l’Odéon l’illustration du

_Capitaine Fracasse_, par Gustave Doré, et l’idée lui était

venue de proposer à Porel de faire un Fracasse pour le théâtre.

Porel lui dit qu’il trouvait l’idée excellente et que c’est moi

qu’il fallait charger de l’exécuter. Il vient donc me demander

de la part de Porel. Je m’étonne beaucoup... «Encore faut-il,

lui dis-je, que je consulte des amis et que tout soit en règle.

Il me faut des papiers et une commande ferme.»

»Je reçois le lendemain, la visite de Dumas qui m’aimait

beaucoup. Je lui raconte l’aventure et il me dit gentiment:

«Mon petit, voulez-vous que je m’en charge? Je vois Porel

ce soir même, à une première de Paul Meurice. J’arrangerai

l’affaire.» En effet, le lendemain, vers les midi, il revient:

«J’ai vu Porel, me dit-il, l’affaire est conclue. Il vous

demande seulement de lui faire un scénario. S’il lui convient,

comme il est sûr de votre forme, vous passerez en octobre 1888.»

»Sur la foi de Dumas, je viens à l’Odéon, je rencontre Porel

qui descendait les marches de l’Odéon. Il court vers moi, la

main tendue: «Mon cher, nous aurions toujours dû nous aimer...

Je ne sais pas pourquoi...» etc., etc.

»Bref, quinze jours après, je lui apporte le scénario, il le

trouve à son gré, il me fait la commande instantanément.

»Il ajoute même: «Pour ne pas perdre de temps, emportez les

deux premiers tableaux à la campagne, et travaillez! Je vais en

Bretagne cette année, je vous reporterai les autres tableaux

avec la mise en scène toute préparée.»

»Avant de partir, je lui fais cette observation: «Je viens

de lire le roman de Gautier, il me paraît impossible de

mettre dans la bouche des acteurs ces grandes phrases à la

Chateaubriand. Il n’y a qu’une façon: c’est de transformer cela

en vers pour ne pas trahir l’admirable couleur du style du

roman.» Il accepta et me dit: «Ça m’est égal, la question

de forme, ça ne me regarde pas, marchez!

»Je pars donc pour la campagne, et je fais mes deux actes. Sans

m’avoir prévenu, je le vois arriver un soir à Saint-Lunaire,

au bout du jardin, avec un paysan qui traînait sa malle et une

lanterne. Il s’installe, je le reçois de mon mieux et je le

garde pendant deux jours. Le lendemain, je lui lis les deux

premiers actes. Enchanté de la machine, il me dit: «Parfait!

marchez!» (C’est son mot.) «Soyez prêt pour novembre.» Il

nageait dans un enthousiasme profond. Avant de repartir, il

envoie son acceptation des cinq actes, en vers, du _Capitaine

Fracasse_ à la Société des auteurs; acceptation qui n’était que

la confirmation de sa commande sur scénario.

»Vers le milieu d’octobre, j’écris à Porel que je n’avais plus

qu’un acte à terminer et que cela va être prêt tout de suite.

Porel ne me répond pas. Je sens le piège, je termine rapidement

ma pièce et, le 1er novembre, je lui écris que ma pièce est

parachevée. Pas de réponse! Après ces deux lettres, je lui

envoie une dépêche. Toujours pas de réponse. Je lui écris donc

une troisième lettre, l’avisant que ma _commande_ est prête. Je

reçois enfin une dépêche de M. Porel, ainsi conçue: «Mon cher

Bergerat, vous m’annoncez une pièce de vous. Quelle est cette

pièce? _Signé_: POREL.--_N.-B._--Vous savez que je ne les veux

que complètement achevées.»

»C’était le 8 novembre.

»Le lendemain 9, enterrement de Mme Boucicaut, à neuf heures du

matin--je précise. Ayant traversé une foule opaque, je débarque

avec mon fiacre, 10, rue de Babylone, mon rouleau sous le bras.

Je suis reçu par M. Porel, stupéfait de me voir et ne croyant

pas que j’eusse, en honnête homme, tenu mon engagement.

»Ici cela commence à devenir excessivement drôle.

»Il me reçoit debout dans son cabinet: «Laissez votre pièce,

me dit-il. Je la lirai. Si elle me plaît, je la jouerai quand

je croirai devoir le faire. S’il y a des modifications à y

apporter, vous ferez ces modifications, et si elle ne me

convient pas, je vous payerai l’indemnité.»

»Furieux moi-même de ce manque de parole, puisqu’il y avait

commande formelle, je reprends mon rouleau, et je m’en vais

tranquillement. C’est alors que je publiai au _Figaro_ cette

lettre célèbre sur le _tripatouillage_, qui depuis fit fortune.

»Cette lettre parue, M. Castagnary, directeur des beaux-arts,

m’appelle, me fait raconter la chose, et envoie un poil à M.

Porel, lequel refuse de se justifier. Lockroy devient ministre

de l’instruction publique; il me fait appeler à son tour, prend

connaissance des faits, et me dit: «Je suis désarmé devant les

théâtres subventionnés, je ne peux faire qu’une chose: c’est de

vous décorer au 1er janvier!...» Ce qu’il fit, en effet, deux

mois après.

»Des années se passent. Les ministres se succèdent. Le laps

nécessaire pour que l’indemnité me fût due s’écoule. Je fais

venir M. Porel devant la Société des auteurs. M. Camille

Doucet, alors président me demande de ne pas proférer un mot.

«Laissez M. Porel s’expliquer!» Je m’assieds dans un coin, les

mains sur les genoux, et j’écoute M. Porel qui se met à mêler

les faits, à confondre ma pièce avec d’autres, à «bafouiller»

à ce point que M. Doucet l’interrompt: «Vous ne voulez pas

jouer la pièce, voulez-vous payer l’indemnité?» M. Porel refuse

sous prétexte que le temps avait périmé son obligation! A quoi

M. Doucet lui répond, en propres termes: «Alors, monsieur,

allez-vous-en!»

»Quand il fut parti, je quittai mon canapé et rompis mon

silence. Le Comité me déclara qu’il était désarmé devant de

pareils cas et qu’il n’y avait désormais pour moi d’autre

juridiction que le Tribunal de commerce avec un procès à très

gros frais. Donc, pas de gouvernement, pas de Société des

auteurs, rien pour défendre les commandes! M. Abraham Dreyfus,

qui assistait à cette séance, se lève, prend son portefeuille,

en tire un bon de pain de deux sous, et, en s’adressant à

moi, me dit: «Mon cher confrère, je sais que vous êtes chargé

de famille, que vous gagnez votre vie avec votre plume,

permettez-moi, au nom de mes confrères de la littérature, de

vous offrir ce bon de pain de deux sous qui vous aidera à

recommencer un drame en cinq actes et en vers!»

»Un an ou deux encore se passent. La direction de l’Opéra

devient vacante. M. Porel désirait en être nommé le directeur.

Pour arriver à ses fins, il courtisait les gens de la presse,

entre autres Victor Wilder, critique influent, lequel

concourait pour la même place. Wilder écrit à Porel que non

seulement il s’effacera devant lui, mais encore qu’il l’aidera

à réussir, s’il veut jouer le _Fracasse_. Porel demande

communication du manuscrit!... Et Wilder l’exige de moi.

Je remets donc le manuscrit à Wilder qui le porte à Porel.

Celui-ci lui répond quelques jours après: «Je jouerai la pièce,

si M. Bergerat consent à rétablir un tableau du scénario que

j’avais coupé et qui lui paraissait indispensable au succès

de l’ouvrage.» (Ce tableau se trouve être le sixième dans la

pièce qui se joue en ce moment. C’est la reconnaissance du

frère et de la sœur.) J’accepte et je refais l’acte en huit

jours. Wilder remet cette nouvelle version à Porel, qui la

lui rapporte en disant que décidément il ne veut pas monter

l’ouvrage.

»Renfoncement dans les ténèbres.

»Cela fait déjà trois ou quatre ans de torture!

»Jamais plus je ne me suis occupé de Porel, sauf lorsqu’il a

été très malheureux. Au moment de l’Eden-Théâtre, je lui ai

donné un coup de main dans la presse, sans avoir jamais reçu

même une carte de lui.»

Et c’est ainsi qu’on écrit l’histoire.

Loges et coulisses · 第 42 / 162 题