CHEZ M. EDMOND DE GONCOURT

Il me dit:

«Oui, j’ai signé, et j’ai signé les yeux fermés, c’est le cas de le

dire, puisque je n’ai seulement pas lu le papier. De même, Daudet, qui

est arrivé chez moi quand on me présentait la pétition, y a mis son nom

sans plus regarder. On nous a dit qu’il s’agissait de la suppression

du décret de Moscou... Comment hésiter? En effet, théoriquement, y

a-t-il rien de plus illogique que de voir un écrivain jugé par ses

interprètes! C’est l’ouvrier critiqué par son outil, le violon qui

fait des remontrances au virtuose! Et, en pratique, rien est-il

plus insupportable pour un homme de lettres que de voir son œuvre

épluchée, discutée, censurée par des comédiens? Notez que je ne mets

pas la moindre acrimonie dans ces considérations; je sais qu’il y a

au Théâtre-Français des artistes d’un grand talent, dont je suis le

premier à reconnaître la valeur, parmi lesquels il en est sans doute

d’intelligents; mais on me concèdera qu’un écrivain, lorsqu’il s’agit

de la destinée d’une pièce qu’il a mis des mois à concevoir, à faire

et à parfaire, a le droit de récuser comme juges ceux qui doivent

l’interpréter? C’est là une question de dignité très naturelle et très

respectable, il me semble.

»Voici pour la thèse générale. Les cas particuliers ne sont pas, j’en

suis sûr, pour en atténuer la rigueur. Pour ma part, je n’oublierai

jamais ce qui nous est arrivé, à mon frère et à moi, lors de la lecture

au Comité du Théâtre-Français de notre pièce la _Patrie en danger_.

Mon frère tenait beaucoup à cette pièce; nous y avions mis tout ce

que nous pouvions y mettre de conscience et de talent. C’était mon

frère qui lisait; moi, pendant ce temps-là, j’étais assis, j’écoutais

et je regardais. L’un des sociétaires présents, et non le moins

considérable,--je ne le nommerai pas--s’amusa durant toute la séance,

à dessiner à la plume des caricatures (de qui? je n’en sais rien) qu’il

passait ensuite en riant et en chuchotant à ses voisins... Je vis le

manège, et je dus le supporter jusqu’au bout. Mais il m’a fallu, je

vous l’assure, une patience d’ange pour ne pas me lever, prendre mon

frère par le bras et emporter notre manuscrit.

--Par quoi, maître, demandai-je, remplacerait-on le Comité?

--Par un directeur tout seul! Car, même s’il est incompétent, il l’est

toujours six ou sept fois moins que les six ou sept membres du comité

de lecture. Ou bien, ce qui pourrait valoir mieux, par un comité de

gens de lettres: cela apparaîtrait au moins plus normal et promettrait

plus de garanties.

--Et, pour passer à un autre ordre d’idées, maître, toujours pas de

Censure?

--Moins que jamais! me répondit l’illustre écrivain en souriant. La

_Fille Élisa_ et _Thermidor_ sont loin, n’est-ce pas, d’être des

arguments en sa faveur... On est venu m’interroger à ce propos, et on

m’a fait dire que la _Patrie en danger_ était bien plus réactionnaire

que _Thermidor_. Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que ma chanoinesse

était plus royaliste que n’importe quel personnage de la pièce de

Sardou, et c’est vrai; mais j’ai ajouté que j’avais fait de mon

bourreau un fou humanitaire dont le type a évidemment dû exister

sous la Terreur. Maintenant, qu’on ait interdit _Thermidor_ par

mesure d’ordre, c’est possible et c’est soutenable; mais ce que je

demanderais, si on consentait à m’écouter, c’est que la Censure une

fois supprimée et le théâtre devenu enfin libre, les interdictions de

pièces par mesure d’ordre ne soient que provisoires. Au bout de huit

jours, par exemple, quand les passions se seraient un peu calmées,

que la presse aurait eu le temps d’éclairer le public sur le pour et

le contre de l’œuvre en discussion, le théâtre rouvrirait et la pièce

reparaîtrait. Alors si, décidément, elle suscite des bagarres, qu’on

l’interdise définitivement. Mais pas avant.

«Voyez-vous, conclut M. de Goncourt, en me reconduisant, la Censure,

l’Art officiel, le décret de Moscou, tout cela est bien malade...

Encore un petit coup d’épaule, et je crois bien que nous assisterons à

un très significatif écroulement.....

Loges et coulisses · 第 32 / 162 题