Il me dit:
«Oui, j’ai signé, et j’ai signé les yeux fermés, c’est le cas de le
dire, puisque je n’ai seulement pas lu le papier. De même, Daudet, qui
est arrivé chez moi quand on me présentait la pétition, y a mis son nom
sans plus regarder. On nous a dit qu’il s’agissait de la suppression
du décret de Moscou... Comment hésiter? En effet, théoriquement, y
a-t-il rien de plus illogique que de voir un écrivain jugé par ses
interprètes! C’est l’ouvrier critiqué par son outil, le violon qui
fait des remontrances au virtuose! Et, en pratique, rien est-il
plus insupportable pour un homme de lettres que de voir son œuvre
épluchée, discutée, censurée par des comédiens? Notez que je ne mets
pas la moindre acrimonie dans ces considérations; je sais qu’il y a
au Théâtre-Français des artistes d’un grand talent, dont je suis le
premier à reconnaître la valeur, parmi lesquels il en est sans doute
d’intelligents; mais on me concèdera qu’un écrivain, lorsqu’il s’agit
de la destinée d’une pièce qu’il a mis des mois à concevoir, à faire
et à parfaire, a le droit de récuser comme juges ceux qui doivent
l’interpréter? C’est là une question de dignité très naturelle et très
respectable, il me semble.
»Voici pour la thèse générale. Les cas particuliers ne sont pas, j’en
suis sûr, pour en atténuer la rigueur. Pour ma part, je n’oublierai
jamais ce qui nous est arrivé, à mon frère et à moi, lors de la lecture
au Comité du Théâtre-Français de notre pièce la _Patrie en danger_.
Mon frère tenait beaucoup à cette pièce; nous y avions mis tout ce
que nous pouvions y mettre de conscience et de talent. C’était mon
frère qui lisait; moi, pendant ce temps-là, j’étais assis, j’écoutais
et je regardais. L’un des sociétaires présents, et non le moins
considérable,--je ne le nommerai pas--s’amusa durant toute la séance,
à dessiner à la plume des caricatures (de qui? je n’en sais rien) qu’il
passait ensuite en riant et en chuchotant à ses voisins... Je vis le
manège, et je dus le supporter jusqu’au bout. Mais il m’a fallu, je
vous l’assure, une patience d’ange pour ne pas me lever, prendre mon
frère par le bras et emporter notre manuscrit.
--Par quoi, maître, demandai-je, remplacerait-on le Comité?
--Par un directeur tout seul! Car, même s’il est incompétent, il l’est
toujours six ou sept fois moins que les six ou sept membres du comité
de lecture. Ou bien, ce qui pourrait valoir mieux, par un comité de
gens de lettres: cela apparaîtrait au moins plus normal et promettrait
plus de garanties.
--Et, pour passer à un autre ordre d’idées, maître, toujours pas de
Censure?
--Moins que jamais! me répondit l’illustre écrivain en souriant. La
_Fille Élisa_ et _Thermidor_ sont loin, n’est-ce pas, d’être des
arguments en sa faveur... On est venu m’interroger à ce propos, et on
m’a fait dire que la _Patrie en danger_ était bien plus réactionnaire
que _Thermidor_. Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que ma chanoinesse
était plus royaliste que n’importe quel personnage de la pièce de
Sardou, et c’est vrai; mais j’ai ajouté que j’avais fait de mon
bourreau un fou humanitaire dont le type a évidemment dû exister
sous la Terreur. Maintenant, qu’on ait interdit _Thermidor_ par
mesure d’ordre, c’est possible et c’est soutenable; mais ce que je
demanderais, si on consentait à m’écouter, c’est que la Censure une
fois supprimée et le théâtre devenu enfin libre, les interdictions de
pièces par mesure d’ordre ne soient que provisoires. Au bout de huit
jours, par exemple, quand les passions se seraient un peu calmées,
que la presse aurait eu le temps d’éclairer le public sur le pour et
le contre de l’œuvre en discussion, le théâtre rouvrirait et la pièce
reparaîtrait. Alors si, décidément, elle suscite des bagarres, qu’on
l’interdise définitivement. Mais pas avant.
«Voyez-vous, conclut M. de Goncourt, en me reconduisant, la Censure,
l’Art officiel, le décret de Moscou, tout cela est bien malade...
Encore un petit coup d’épaule, et je crois bien que nous assisterons à
un très significatif écroulement.....