L’auteur des _Corbeaux_ a quitté l’avenue de Villiers; il habite, à
présent, rue de l’Université, à deux pas de la _Revue des Deux-Mondes_,
non loin de l’Institut. Toujours la même simplicité spartiate. Là-bas,
la concierge vous disait: «Au troisième, à gauche; il n’y a pas de
paillasson, vous verrez!» Ici, le concierge vous dit: «Au troisième;
cherchez bien, il y a un bout de ficelle pour tirer la sonnette.» M.
Becque est le premier à plaisanter de son dédain pour les commodités de
l’ameublement; ses amis y voient même une vertu, et ils doivent avoir
raison.
«Mais non!--me dit M. Becque,--je n’ai rien signé du tout. Mes amis,
les jeunes d’avant-garde, chaque fois qu’ils mijotent des projets
révolutionnaires, me comptent, de parti-pris, parmi les leurs. Et
ils ont raison. J’ai toujours été un peu batailleur, n’est-ce pas?
Et ce que je suis le moins, c’est un bénisseur et un routinier. Ils
le savent, et vous n’avez pas besoin de le répéter. C’est ce qui me
mettra, d’ailleurs, très à mon aise pour dire ma façon de penser.
Je n’ai pas vu la pétition, et je n’en ai entendu parler que par
l’écho qui vous amène. Mais puisque vous me demandez, dès maintenant,
mon avis sur la plus importante des réformes projetées par les
pétitionnaires, c’est-à-dire sur la suppression du Comité de lecture du
Théâtre-Français, je vais vous le dire, en deux mots.
»J’estime qu’il y a plus de garantie à être lu et apprécié par un
Comité de six personnes, six artistes, en somme intelligents, et un
directeur, que par un directeur tout seul, la plupart du temps tout
à fait incompétent; un Comité, c’est déjà un petit public, où chacun
apporte son impression, où les avis peuvent se combattre, se discuter,
se contre-balancer. Un directeur, au contraire, une fois buté à un
préjugé, à un parti-pris, n’a rien qui puisse l’en dégager. Et puis,
un directeur ne lit pas de pièces! Il ne joue que celles qu’il a
commandées, c’est depuis longtemps prouvé. Combien de fois Perrin ne
me l’a-t-il pas dit: «Deux auteurs, deux pièces par an, une d’Augier,
une de Dumas, je n’en demande pas plus pour le Théâtre-Français! De
temps en temps, oui, un acte à un ami, à Meilhac, à Pailleron,--et
c’est tout!» Et tous les directeurs sont pareils à Perrin. Avouez que
je suis payé pour le savoir! Aux Français, au contraire, combien de
pièces Got n’a-t-il pas fait recevoir en les apportant lui-même, Got
et les autres! Ce n’est pas à moi à défendre la Comédie-Française, et
je ne veux pas me poser en champion du décret de Moscou; ce rôle-là
ne m’irait pas du tout. Mais, vraiment, je ne vois pas la révolution
bienfaisante que viendrait apporter, dans le monde des auteurs
dramatiques, la suppression du Comité de lecture. Ah! qu’on supprime ou
plutôt qu’on remplace les deux vieux brisquards chargés de déchiffrer
les manuscrits en première analyse! Ça, je ne demande pas mieux. Ils
ont soixante-dix ans, sont farcis d’Augier et de Dumas, et tout ce qui
n’est pas Augier et Dumas ne vaut pas la peine d’être lu par eux. On
fend l’oreille aux officiers de soixante-cinq ans, ne pourrait-on pas
en faire autant aux critiques surannés qui tiennent la place de plus
jeunes et de plus compétents?
--Un Comité formé de gens de lettres ne vous paraît point préférable à
un Comité d’artistes?
--Oh! les Comités de gens de lettres, je les connais! Comme il ne
pourrait être composé que de gens de lettres de deuxième ordre,
ils seraient tous dans la main du directeur, et cela ne changerait
absolument rien. La Rounat en avait institué un à l’Odéon, il le
rendait responsable des mauvaises pièces qui rataient, que souvent
lui-même avait imposées, et jamais le Comité n’a fait accepter un acte
qui avait déplu à La Rounat!
--Admettez-vous, en principe, l’immixtion de l’État dans les théâtres?
--Il ne peut pas y avoir de principe raisonnable à cet égard-là.
J’admets l’intervention de l’État, quand le baron Taylor, commissaire
du gouvernement, fait représenter _Hernani_; je l’admets quand le
représentant officiel s’appelle Édouard Thierry, qu’il est éclairé,
compétent et hardi et qu’il ouvre les portes du théâtre à des œuvres de
valeur; et, enfin, je l’aime de toutes mes forces quand un ministre,
qui s’appelle M. Bourgeois, fait jouer la _Parisienne_ malgré un
directeur qui n’en veut pas!»