23 novembre 1877.

M. Miro, ma chère enfant, m’a dit hier soir que tu n’étais

pas contente de toi, et que la peur t’avait empêchée de faire

mieux que tu n’as fait. La peur cependant ne t’a pas empêchée

de plaire beaucoup et de jouer ton rôle avec une très grande

sûreté. Ta voix était bonne, tes intentions bien arrêtées, et

tu n’as pas assurément à te plaindre de l’accueil qui t’a été

fait. Ton rôle est bien établi et tu n’as rien à y changer.

Je ne suis pas compétent pour parler toilettes, mais, si

brillantes que soient les tiennes, je les désirerais moins

compliquées. Tu n’as pas une taille à te perdre ainsi dans ce

flot d’étoffe qui gêne un peu tes mouvements et qui t’enlève

de la tenue.--Tu n’auras pas peur ce soir, entre en scène avec

moins de timidité; que l’on sente _la dame_; que tes gestes

soient plus aisés et plus libres. Marche posément, voilà la

seule observation que j’aie à te faire, si mince qu’elle soit,

elle a de l’importance. Après cela je n’ai que des compliments

à te faire sur ton succès qui en présage bien d’autres encore.

Je t’embrasse, ma chère enfant de tout mon cœur.

REGNIER.

Réjane joue la pièce cent fois. Mais nous voici à la fin de l’année

1877. Et, en somme, il lui a fallu attendre trois ans, depuis septembre

1874, pour qu’on lui confie un vrai rôle, malgré ses petits succès

constants et répétés. En ce temps-là, c’était Mme Bartet qui jouait

tout au Vaudeville. Tous les auteurs allaient à elle. Personne, à

part son maître, n’encourageait Réjane. Elle végétait donc, et avait

grande envie de s’en aller. Elle demeura encore un an sans rien jouer.

Pourtant elle prit patience. Et le 9 septembre 1878, elle créait

_le mari d’Ida_, trois actes de Delacour et Mancel, avec un grand

succès. Elle n’a pas encore trouvé cependant le secret de ses futures

toilettes, et la critique le lui fait entendre sans ménagement. M.

Sarcey dit d’elle:

Mademoiselle Réjane est tout à fait jolie et amusante dans le

rôle d’Ida. Elle a toujours un peu plus l’air d’une gentille

femme de chambre que d’une aimable femme du monde, mais elle

dit avec tant d’intelligence, elle a un esprit si parisien,

elle exerce sur tous ceux qui l’écoutent une séduction

irrésistible.

On donna en matinée le 2 février 1879, _les Mémoires du Diable_, et

elle eut le rôle de Marie; _les Faux Bonshommes_ furent repris le 22

février, et elle y joua le rôle d’Eugénie. Et, à ce propos, Regnier lui

écrit:

Dimanche, 23 février 1879.

Que je te dise d’abord, ma chère enfant, que tu as été

charmante hier, que tu as joué tout ton rôle avec sincérité,

gaieté, vérité et esprit, et que tu n’as qu’à persévérer dans

cette voie de probité artistique qui fait seule les vrais

comédiens. En outre, ta figure n’était nullement gâtée par cet

abominable maquillage qui rend les yeux féroces en les cerclant

de noir, qui déplace la fraîcheur de la joue pour la monter aux

yeux, ce qui donne à croire que celle qui se défigure ainsi est

atteinte d’ophtalmie. Tu n’étais point plâtrée, et quand tu

avais à rougir tu rougissais. Persévère, reste ce que tu es et

ne demande à la parfumerie que le nécessaire. Autrement dis-toi

bien que les vieilles ne se rajeunissent pas et que les jeunes

s’avarient avant l’heure marquée par le temps.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une observation:--Tu te bouches les oreilles quand Edgard te

parle, dans une scène du deuxième acte. Réponds-lui donc en

tenant encore tes deux doigts sur tes oreilles et en tournant

_un peu_ la tête vers lui.--Ce sera, je crois, infiniment plus

drôle. Tu ne quitteras ce mouvement que lorsque Edgard te dira:

«Vous m’avez donc entendu!» Si tu veux essayer ce que je te

conseille, préviens-en Dieudonné.

La première des _Tapageurs_, de Gondinet, est du 19 avril 1879. Mlle

Bartet joue le rôle de Clarisse, elle joue celui de Geneviève, un petit

bout de rôle sans importance. On l’y trouve touchante et gracieuse.

Mais au bout de quelques jours Mlle Bartet tombe subitement malade, et

il faudra rendre la recette si quelqu’un ne se sacrifie pas en jouant

le rôle _le soir même_! Deslandes s’adresse à Réjane. Elle fait la

folie de consentir après de longues prières. Le reste de la troupe voit

pourtant d’un œil jaloux la jeune artiste prendre la première place.

On veut lui faire peur. On lui annonce que la salle est furieuse,

qu’on casse tout! N’ayant pas le temps d’apprendre le rôle par cœur,

Réjane avait préféré, pour être moins troublée, jouer sur scénario,

c’est-à-dire improviser le rôle de Clarisse sur le thème de l’auteur.

On fait un succès à sa hardiesse, à sa crânerie, à sa présence

d’esprit. La direction pour la remercier, lui envoie une petite flèche

en diamants et perles. Le lendemain, elle réclame un raccord. Deux

camarades seulement viennent répéter avec elle. Elle se sentait devenir

malade d’émotion, d’énervement et de colère. Le troisième jour, Mlle

Bartet, rétablie soudain, reprend son rôle. Réjane avait demandé à son

directeur, après cet effort prodigieux, de ne pas rejouer aussitôt

son rôle de Geneviève, qui avait été lu et appris par une autre.

Elle va tranquillement dîner en ville, et, à dix heures, elle va se

coucher. Mais il y avait eu malentendu. La doublure n’était pas allée

au théâtre. On avait fait une annonce au public. Cris. Potin! Dans la

coulisse, triomphe des bonnes petites camarades qui crient: «Rendez la

flèche!»

Pendant les quinze jours qui suivirent Réjane souffrit d’un tremblement

dans les jambes.

Elle n’a pas oublié son professeur. Elle suit le concours du

Conservatoire, et elle lui écrit le 1er août 1879: «Si vous saviez

combien je suis heureuse du grand succès que vous venez de remporter

et qui n’a pas été récompensé comme il devait l’être; car M. Brémont

a été au-dessus des plus grands éloges; il a de la chaleur et de la

passion, on sent le souffle du maître.»

Dans la reprise des _Lionnes pauvres_ d’Augier, 22 novembre 1879, elle

est discutée. Le public lui fait fête et l’auteur l’approuve, mais la

critique, y compris M. Sarcey, n’admet pas son interprétation du rôle

de Séraphine.

M. Alphonse Defère lui conseille de changer de couturière, et il

félicite au contraire Mlle de Cléry sur son élégance.

Et Barbey d’Aurevilly de s’écrier prophétiquement:

Avec son corps délié et serpentin, avec cette poitrine dans

laquelle il semble qu’il n’y ait pas de place pour le cœur,

avec cet air de couleuvre qui marche sur sa queue debout,

mais qui deviendra une guivre un jour, Mlle Réjane avait

admirablement le physique de son rôle, mais elle y en a ajouté

l’intelligence. Cette jeune fille, qui rappelle Rachel par le

délié des formes et par la gracilité de toute sa personne,

pourrait bien avoir quelque jour, comme Rachel, une grande

destinée dramatique. J’en augure beaucoup après l’avoir

vue l’autre soir... On l’a rappelée deux fois. La seconde

fois, elle était tuée d’émotion, brisée, toute en larmes:

on craignait de la voir se casser en deux en saluant. Ah!

l’émotion des vrais artistes! Avant d’entrer en scène, Mlle

Mars pâlissait sous son rouge et Mme Malibran aussi, quand on

l’applaudissait, pleurait...

Emile Augier lui-même la soutient et la défend. Il approuve

l’interprétation qu’elle a donnée au rôle de Séraphine Pommeau que Mlle

Blanche Pierson avait refusé comme antipathique. Et finalement c’est

un très grand succès. On la discute, c’est vrai, mais la flamme est

sortie, désormais elle compte. Voici d’ailleurs la précieuse lettre que

lui écrivait Regnier à ce propos:

Loges et coulisses · 第 10 / 162 题