Si je ne vais presque plus au spectacle, ma chère enfant,
rassasié comme je le suis de tout ce que je fais dans la
journée, je ne m’en intéresse pas moins à tout ce qui te
touche et j’ai été très heureux du grand succès que tu
viens d’obtenir. Mon fils, mon gendre, qui assistaient à la
première représentation des _Lionnes pauvres_, m’en avaient
d’abord rendu compte, Mlle Baretta, écho de ce qui se dit
au Théâtre-Français, m’assurait que l’interprétation de ton
nouveau rôle te classait au premier rang, et enfin, mon ami
Legouvé t’a trouvée tout simplement admirable. Je te laisse
à penser si tous ces éloges m’allaient au cœur, et si j’y
voyais la réalisation de ce que j’ai toujours auguré de toi
comme artiste. Les leçons que je t’ai données ont eu pour
but de t’apprendre à consulter toujours le bon sens dans la
conception d’un rôle, de t’enseigner les procédés au moyen
desquels on parle toujours avec vérité, d’acquérir la souplesse
d’entendement et d’oreille qui met la comédienne à même de
rendre avec sûreté les intentions que le poète ou l’auteur lui
demandent, alors même que ces intentions ne sont pas celles
qu’elle a elle-même d’abord comprises. Un bon comédien doit
pouvoir toujours jongler avec les intentions et les inflexions
qu’on lui demande, et si différentes qu’elles soient les unes
des autres, il faut toujours que la conviction se laisse
voir au fond de sa phrase. En connais-tu beaucoup qui soient
capables de ce genre d’exercice? Le _métier_, l’affreux
métier, ce que les peintres appellent _le chic_, s’empare
trop du théâtre, et ce qui m’étonne, c’est que, y réussissant
si peu, il ait tant d’adhérents. Garde-toi de ce défaut,
tâche de rester vraie. En dehors du Théâtre-Français où il y
a des modèles, regarde Geoffroy, regarde Saint-Germain et,
si tu l’as connue, rappelle-toi Alphonsine, voilà de vivants
enseignements... mais me voilà loin de toi, et je me reprends
à te donner des conseils alors que je ne te dois que des
compliments. Le plus grand, le plus élevé que tu aies reçu est
l’approbation que M. Augier a donnée à la façon dont tu as
joué son rôle, son goût est des plus sûrs, mais il est aussi
des plus difficiles, et si tu l’as contenté, tu dois être aussi
très contente.
Je ne manquerai pas de t’aller voir, mais je suis forcé de
choisir mon heure, et par cet horrible froid je ne puis me
résoudre à quitter le soir le coin de mon feu. Je suis vieux,
mon cœur seul n’est pas atteint par l’âge, et il reste toujours
jeune pour mes amis; reste de ceux-là, ma chère enfant,
et compte en tout temps sur l’affection, sur l’affection
véritable, de ton vieux maître.