2 décembre 1879.

Si je ne vais presque plus au spectacle, ma chère enfant,

rassasié comme je le suis de tout ce que je fais dans la

journée, je ne m’en intéresse pas moins à tout ce qui te

touche et j’ai été très heureux du grand succès que tu

viens d’obtenir. Mon fils, mon gendre, qui assistaient à la

première représentation des _Lionnes pauvres_, m’en avaient

d’abord rendu compte, Mlle Baretta, écho de ce qui se dit

au Théâtre-Français, m’assurait que l’interprétation de ton

nouveau rôle te classait au premier rang, et enfin, mon ami

Legouvé t’a trouvée tout simplement admirable. Je te laisse

à penser si tous ces éloges m’allaient au cœur, et si j’y

voyais la réalisation de ce que j’ai toujours auguré de toi

comme artiste. Les leçons que je t’ai données ont eu pour

but de t’apprendre à consulter toujours le bon sens dans la

conception d’un rôle, de t’enseigner les procédés au moyen

desquels on parle toujours avec vérité, d’acquérir la souplesse

d’entendement et d’oreille qui met la comédienne à même de

rendre avec sûreté les intentions que le poète ou l’auteur lui

demandent, alors même que ces intentions ne sont pas celles

qu’elle a elle-même d’abord comprises. Un bon comédien doit

pouvoir toujours jongler avec les intentions et les inflexions

qu’on lui demande, et si différentes qu’elles soient les unes

des autres, il faut toujours que la conviction se laisse

voir au fond de sa phrase. En connais-tu beaucoup qui soient

capables de ce genre d’exercice? Le _métier_, l’affreux

métier, ce que les peintres appellent _le chic_, s’empare

trop du théâtre, et ce qui m’étonne, c’est que, y réussissant

si peu, il ait tant d’adhérents. Garde-toi de ce défaut,

tâche de rester vraie. En dehors du Théâtre-Français où il y

a des modèles, regarde Geoffroy, regarde Saint-Germain et,

si tu l’as connue, rappelle-toi Alphonsine, voilà de vivants

enseignements... mais me voilà loin de toi, et je me reprends

à te donner des conseils alors que je ne te dois que des

compliments. Le plus grand, le plus élevé que tu aies reçu est

l’approbation que M. Augier a donnée à la façon dont tu as

joué son rôle, son goût est des plus sûrs, mais il est aussi

des plus difficiles, et si tu l’as contenté, tu dois être aussi

très contente.

Je ne manquerai pas de t’aller voir, mais je suis forcé de

choisir mon heure, et par cet horrible froid je ne puis me

résoudre à quitter le soir le coin de mon feu. Je suis vieux,

mon cœur seul n’est pas atteint par l’âge, et il reste toujours

jeune pour mes amis; reste de ceux-là, ma chère enfant,

et compte en tout temps sur l’affection, sur l’affection

véritable, de ton vieux maître.

Loges et coulisses · 第 11 / 162 题