24 août 1875.

Je suis heureux, ma bien chère petite, des bonnes nouvelles

que tu me donnes de ta santé. Soigne-la bien, combats ta nature

anémique par un exercice quotidien et sans fatigue, par de la

viande rôtie un peu saignante et par un peu de bon vin.

Ton voyage t’a donc plu?--J’étais sûr de tes impressions;

recherches-en toujours de pareilles, ton esprit, tes idées, ton

goût, ton talent s’en trouveront bien. Fréquente nos musées,

émoustille ton cerveau, lis beaucoup, écris même; c’est le

régime intellectuel que je te conseille et qui sera aussi

profitable à ton âme que l’autre peut être à ta gentille argile.

Pourquoi n’a-t-on pu retarder la mise à l’étude de ta pièce

nouvelle? A partir du 15 du mois prochain, je me serai

ressaisi, je serai libre, et j’aurais eu plaisir à te faire

étudier ton rôle. En ce moment on m’accable de travail en

raison de mon prochain départ, et j’ai peu de moments à moi.

N’importe, j’en trouverai pour toi, mais il faut que tu m’aides

un peu.

Veux-tu samedi, à 10 h. ½, venir au Théâtre-Français?--Est-ce

une heure possible pour toi?

Réponds-moi. En tout cas, je te consacrerai ma matinée de

dimanche prochain. Tu viendras à Saint-Cloud; vous y déjeunerez

si ta mère le veut, et nous travaillerons à fond.

Adieu, ma chère enfant, je t’embrasse et t’aime bien.

Ton ami,

REGNIER.

Dans un _post-scriptum_, il ajoutait:

Retiens qu’il n’y a jamais eu d’accent sur mon nom.

Engagée pour deux années au théâtre du Vaudeville, elle y débute, le

25 mars 1875 (si on peut appeler cela un début), dans _la Revue des

Deux-Mondes_, où elle jouait le rôle du Prologue, et où elle passa

naturellement inaperçue.

Son nom se trouve ensuite dans la distribution de la reprise de _Fanny

Lear_ (24 avril 1875), de Meilhac et Halévy, et dans _Vaudeville’s

Hotel_, pochade-revue en un acte, du 5 juin 1875; les journaux se

taisent encore.

Sa première création date du 4 septembre 1875, dans _Madame Lili_, un

acte en vers de Marc Monnier, qu’elle joua avec Dieudonné, Boisselot et

Mme Alexis. Ce fut aussi son premier succès. Sarcey, dans _le Temps_,

écrit d’elle:

Mademoiselle Réjane est charmante de malice, d’ingénuité et de

tendresse. Cette jolie et piquante fille a de l’esprit jusqu’au

bout des ongles. Quel bonheur qu’elle ne chante pas! Si elle

avait de la voix, l’opérette nous la dévorerait.

Son nom paraît successivement sur presque toutes les affiches de

l’année: le 16 novembre 1875, dans _Midi à quatorze heures_, un acte

de M. Théodore Barrière; le 25 décembre, dans _Renaudin de Caen_,

vaudeville de Duvert et Lauzanne; le 26 décembre, dans _la Corde

sensible_, un acte de Clairville et Thiboust, où Albert Carré, si

mauvais comédien, jouait Califourchon; le 10 avril 1876, dans _le

Verglas_, un acte du peintre Vibert; le 10 avril 1876, dans _le Premier

Tapis_, un acte de Decourcelle et Busnach; le 17 avril, dans _les

Dominos Roses_, trois actes de Delacour et Hennequin; le 21 novembre

1876, dans _Perfide comme l’Onde_, un acte d’Octave Gastineau; le

13 décembre, dans _le Passé_, un acte de Mme Pauline Thys, et _Nos

Alliées_, trois actes de Pol Moreau.

C’est le lendemain du _Verglas_ que son maître lui écrivait cette

lettre si jolie et si probe:

137, rue de Rome, 11 avril 1876.

Tu as lieu d’être contente de la soirée d’hier, ma chère

enfant, et tes succès vont croissants. Le rôle que tu joues

dans _le Verglas_ aurait peut-être demandé une actrice plus

mûre que toi, mais il n’est pas mauvais d’avoir à s’essayer de

bonne heure dans des caractères qui dépassent nos années, et

de s’habituer à la tenue et au style qu’ils réclament. Sous ce

point de vue-là, tu feras bien, sans exagération, de viser

aux grandes manières, sois _dame_ et non pas _petite fille_,

que ton maintien ait bon air, surveille ta tenue et parle sans

négligence aucune.

Ton rôle étant meilleur, ton succès a été plus vif dans la

seconde pièce, et j’ai été véritablement étonné de ton chant.

Tu feras bien de cultiver ce côté de talent que je ne te

connaissais pas, il peut être pour toi d’un grand avantage. Ne

néglige rien, il passe vite le temps où l’on peut acquérir, et

crois-moi, crois-moi, crois-moi. Tiens-toi par l’étude et le

travail, en dehors du _chic_ et de _la ficelle_, et laisse-moi

te répéter encore que c’est par le simple et le vrai qu’on

arrive à l’effet véritable. Bref, j’ai été très content de toi

hier. Continue, cela va bien... _Mais_ surveille ta tenue, ne

te déhanche pas tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre,

n’avale pas tes syllabes et tes mots. Articule tout sans

affectation, mais aussi sans négligence.

Je t’embrasse.

Ton ami,

REGNIER.

Dans _le Premier Tapis_, Offenbach l’avait entendue chanter un petit

air de Lecocq intercalé; sa voix était claire et charmante, et elle

phrasait à ravir, comme Regnier le lui dit. Le lendemain, le maëstro

la fait venir et lui offre 20,000 francs par an si elle veut signer un

engagement aux Variétés pour un rôle qu’il écrira pour elle. Comme

elle était engagée au Vaudeville, elle ne se laissa pas tenter, mais il

a tenu à un fil peut-être que Réjane ne devînt divette!

Son maître l’a vue aussi dans _Perfide comme l’Onde_, un acte de M.

Octave Gastineau, qu’elle créait; et il lui écrit:

137, rue de Rome, 26 novembre 1876.

Il m’a semblé, mon enfant, que tes yeux, hier, me cherchaient

dans l’avant-scène que tu m’avais envoyée; j’étais à

l’orchestre, où j’étais descendu pour te mieux voir,--et je

t’ai bien vue. _Perfide comme l’Onde_ n’est pas une pièce d’une

grande force, néanmoins elle renferme une idée suffisante pour

un petit acte, et elle est bien conduite. Tu es très gentille,

très amusante dans ton rôle, et je pense qu’il t’en vaudra

d’autres dans un emploi où la faveur du public semble te porter.

_Tu es comédienne_ et tu viens de le bien prouver. Mais quelle

que soit l’excentricité des rôles que l’on te confiera, tiens

toujours à y être _distinguée_. J’ai été un peu effrayé du ton

des jeunes filles que j’ai vues hier,--ceci bien entre nous

deux,--ne te laisse pas gagner par le laisser-aller de la tenue

et de la prononciation. Parle bien à ton interlocuteur, et

quand tes yeux regardent la salle, qu’ils voient dans le vide

et ne s’adressent jamais à personne. Tu sais encore éviter ce

défaut, que l’exemple ne t’y entraîne pas: reste vraie. Bref,

tu as bien joué, on t’a applaudie, et tu méritais de l’être.

Reçois donc tous mes compliments et l’embrassade de

Ton ami,

REGNIER.

Désormais, sa correspondance avec Regnier suivra les événements de sa

carrière.

Elle avait signé un nouvel engagement à 9,000 francs par an au

Vaudeville, malgré sa mère, qui ne voulait pas démordre de 9,600

francs. Les pourparlers eussent même été rompus si Réjane, à l’insu

de sa mère, n’avait promis aux directeurs de leur rembourser, sur ses

appointements, les 600 francs du litige.

«J’économisai sur le cresson, raconte-t-elle drôlement, au lieu de deux

bottes à trois sous, j’en prenais deux pour cinq sous! Je fourrais de

temps en temps cinquante centimes dans mes bottines. Et un beau jour

j’apportai aux directeurs 150 francs péniblement amassés. Il faut dire,

à leur honneur, qu’ils les refusèrent. Mais ma mère n’en a jamais

rien su. Et, quelquefois voulant m’écraser de sa supériorité de femme

forte, elle me dit encore: «Hein, sans moi, tu ne les aurais pas eus,

tes 600 francs!»

Pendant l’été de 1877, elle apprend _Pierre_, quatre actes de Cormon

et Beauplan, qu’elle doit jouer à côté de Mme Doche. Elle a peur.

D’Abbeville, où elle est en tournée, elle écrit, le 3 août, à Regnier:

«... Si vous pouviez me donner une heure pour le troisième acte de

_Pierre_; plus le moment approche, plus je redoute cet acte, qui est

tout sentiment. Si je ne me sens pas soutenue par vos bons conseils,

mon cher Maître, je ne réponds plus de rien...»

Regnier lui répond en se mettant à sa disposition et lui lance cette

boutade à propos de ses lettres, qu’elle parfumait trop au gré du vieux

comédien:

Mon désir le plus vif est de t’aider dans ton travail...

Est-il donc si nécessaire que tu ailles à la Bourboule, alors

que tu n’y resteras que quinze jours à peine? ce temps me

paraît bien court pour un traitement sérieux. Ne pourrais-tu

recourir tout simplement aux eaux d’Enghien?

Consulte un peu là-dessus ton médecin. Demande-lui donc aussi,

par occasion, si c’est une bonne chose pour tes nerfs que cette

abominable odeur musquée ou ambrée qui parfume tes lettres

dont s’imprègne toute ton organisation. Les odeurs sont sans

doute agréables, mais encore faut-il du choix.

Adieu, je t’embrasse et t’aime bien.

REGNIER.

Le soir de la première arriva (5 septembre 1877). Ce fut un gros succès

pour la débutante. Aussitôt après la représentation, ne se tenant pas

de joie débordante, elle écrit à son maître cette lettre enthousiaste:

Mercredi soir, minuit et demi.

Mon bon Maître,

Je viens de remporter un _grand succès_, et je ne veux pas

m’endormir avant de vous remercier, vous à qui je le dois;

je n’ai jamais été heureuse comme ce soir, et je crois que

mon affection pour vous augmenterait encore si cela était

possible. Une seule chose troublait ma joie, c’était de ne pas

vous savoir là pour vous récompenser de toutes vos peines. A

chaque applaudissement, je pensais à vous, mon cher Maître, qui

m’avez donné votre temps, qui m’avez assuré mon avenir. Jamais

affection n’a été plus profonde, jamais reconnaissance n’a été

plus sincère, croyez-le bien, mon bon Maître. Sans vous je ne

serais rien, et depuis deux heures on me dit que je suis une

artiste. Avec vous je laisse parler mon cœur. Vous ne pouvez

vous figurer tout ce que renferme ce mot: artiste, pour une

petite fille qui, hier encore, doutait de l’avenir, et qui

avait besoin de relire vos lettres pour se donner du courage.

Mon plus grand succès a été au troisième acte, dans la partie

dramatique du rôle. J’en suis doublement heureuse.

N’allez pas prendre pour de la vanité ce qui n’est que l’effet

de la joie que je ressens depuis une heure.

Comme je vais travailler, mon bon Maître, pour vous faire

honneur et compter dans ma carrière beaucoup de soirées comme

celle-ci!

A bientôt, mon cher Maître, et encore merci du plus profond de

mon cœur.

J’irai vous voir dès que je vous saurai de retour.

Je vous embrasse bien affectueusement.

Votre reconnaissante et bienheureuse élève,

G. RÉJANE.

Réjane joua le 19 septembre 1877 le rôle de Lucie dans _les Vivacités

du capitaine Tic_, puis se mit à répéter _le Club_, trois actes de

Gondinet et Félix Cohen.

Le 9 octobre 1877 elle écrit: «Mon cher Maître, on vient de nous lire

une comédie en trois actes de M. Gondinet; j’ai un rôle charmant, mais

difficile. Je viens vous demander quelques-uns de vos bons conseils,

si vous avez un peu de votre temps à me consacrer. Je répète tous les

jours à midi, etc.»

_Le Club_ fut joué le 22 novembre. Le lendemain, Regnier lui écrivait:

Loges et coulisses · 第 9 / 162 题