Le défenseur de Louise s'attacha d'abord à prouver que l'on ne pouvait

alléguer pour sa cliente les causes ordinaires des infanticides,

c'est-à-dire la pudeur et la misère: c'était pour la troisième fois que

Louise était mère; quant à la misère, la charité publique était là,

l'hôpital tenait ses portes ouvertes à l'orphelin. Il discuta ensuite

le rapport de l'officier de santé, et ses raisonnements rendirent

très-problématique la question de savoir si l'enfant était né vivant;

aussi quelque fortes que fussent les apparences, les jurés crurent-ils

plus juste de renvoyer Louise absoute, que de la déclarer coupable d'un

crime auquel la nature refuse de croire, et dont la loi se plaît à

douter.

En conséquence, Louise fut acquittée par arrêt du 29 pluviose an 10.

Tel est le grave inconvénient d'une législation imparfaite. Dans

tous les temps les tribunaux ont fréquemment retenti d'accusations

d'infanticide, et presque toujours, la justice impuissante s'est vue

condamnée à proclamer l'impunité des coupables.

JEAN BUCKLER,

DIT SCHINDERHANNES.

Le fléau de la guerre qui désola, depuis le commencement de la

révolution française, les deux rives du Rhin, eut les plus graves

résultats. La misère donna naissance au brigandage. Les infortunés

habitans de ces contrées ravagées se trouvaient dans le plus affreux

dénuement; exaspérés par les pillages et les violences dont ils étaient

incessamment les victimes, ils regardèrent d'abord comme une légitime

vengeance les représailles qu'ils pouvaient exercer contre leurs

oppresseurs. La plupart des uns et des autres, quoique souvent guidés

par des motifs différens, ne commirent, dès le commencement, que des

attentats partiels: ainsi, ils débutèrent par enlever des chariots de

bagage et des chevaux à la suite des armées; puis, s'enhardissant,

ils attaquèrent les soldats isolés, dans le but de s'enrichir de leurs

dépouilles.

Des bandes formidables s'organisèrent; les unes, sous les ordres du

fameux Pickhard, se jetèrent sur la Belgique et la Hollande; une autre

se forma sur les confins de l'Allemagne et de la France d'alors.

Celle-ci eut Schinderhannes pour dernier chef, et ce fut celui qui

acquit la plus formidable renommée.

La date la plus reculée qu'on puisse donner à ces troupes de bandits

ne remonte pas au-delà des années 1794 et 1793. Elles se composaient,

en grande partie, de journaliers, de bûcherons, de colporteurs,

principalement juifs; de musiciens ambulans, et autres gens sans

industrie et domicile fixe. La rive droite du Rhin, où ils faisaient

leur principal séjour, secondait parfaitement leurs desseins. Il était

expressément interdit aux bandits, par leurs réglemens, de s'assembler,

et surtout de séjourner en grand nombre dans un endroit qui n'était

pas désigné comme lieu de rendez-vous pour une entreprise à faire dans

le voisinage. Ils ne pouvaient habiter plus de trois ensemble dans le

même village. Si un voleur, pour une raison quelconque, changeait de

domicile, il laissait son adresse chez le recéleur, afin que, s'il

était requis pour un service pressé, on pût le trouver facilement.

C'est par ce raffinement de précautions, qu'une bande composée de

soixante-dix à quatre-vingts individus était liée par des fils

invisibles, et paraissait tout-à-coup sortir du néant, pour exécuter

une entreprise et rentrer aussitôt dans les ténèbres.

Par suite de ce même esprit de précaution, les brigands donnaient

invariablement la préférence aux expéditions les plus éloignées du

lieu de leur résidence habituelle. Des bords de la Meuse inférieure,

ils se transportaient tout-à-coup dans les environs de Dunkerque ou de

Mayence; des rives du Rhin, ils se portaient rapidement sur celles du

Wéser et de l'Elbe.

Il se commettait rarement un vol de quelque importance, que ce ne

fût d'après le rapport d'un _baldover_, ou espion. Ces _baldovers_

étaient presque tous juifs; mais, ce qui est digne de remarque, ils

n'appartenaient pas personnellement à la bande. Ces hommes prennaient

tous les renseignemens nécessaires à l'exécution du vol dont ils

avaient conçu l'idée, et se hâtaient d'aller conclure un marché avec

l'un des chefs de bandits les plus renommés. Celui qui offrait au

_baldover_ la meilleure part dans le butin obtenait la préférence sur

les autres chefs de bande.

Ces troupes de malfaiteurs avaient une infinité de ruses pour déjouer

les poursuites de la justice, ou pour lui échapper, lorsqu'elle les

avait saisis. Leur adresse triomphait de tous les obstacles; ils

perçaient les plus fortes murailles avec les plus faibles instrumens.

Leurs femmes ou leurs maîtresses leur étaient d'un grand secours dans

ces circonstances: elles étaient inépuisables en inventions toujours

nouvelles, pour pénétrer jusque dans leurs cachots, et leur faire

passer tout ce qui pouvait servir à leur évasion.

Jean Buckler dit Schinderhannes, donna à la bande qu'il commandait

une importance qu'aucune d'elles n'avait jamais eue. Son nom seul

remplissait d'effroi les campagnes; jeune, adroit, subtil, il se

transportait dans un même jour, avec ses gens, à plusieurs lieues de

distance, commettait les vols les plus hardis, et semait par tout

l'épouvante; quoique paraissant craindre le danger, il le bravait

effrontément: il se promenait en public avec sa maîtresse, jolie

personne à peine âgée de vingt ans, dans le lieu qui la veille avait

été le théâtre d'un de ses crimes. Il fréquentait les foires, les

auberges où chacune de ses victimes pouvait le rencontrer; et telle

était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osait provoquer contre lui

les poursuites de la justice. Il mettait à contribution les riches, et

aucun d'eux non-seulement, n'osait résister à ses ordres, mais encore

ne se sentait le courage d'avouer qu'il y avait accédé. Du reste,

on citait de Schinderhannes quelques traits de bienfaisance et de

générosité.

Plusieurs fois il était tombé entre les mains de la force armée,

mais, par un moyen quelconque, il était toujours parvenu à s'échapper

des prisons où on l'avait enfermé. Enfin, grâce à l'influence du

gouvernement français, la confiance succéda à la crainte; les paysans,

secondant l'autorité, s'armèrent et firent des battues dans tous

les lieux qu'on savait être le repaire ordinaire des bandits; et

Schinderhannes, poursuivi, resserré, traqué de toutes parts, n'eut

d'autre parti à prendre que de s'enrôler au service de l'Autriche,

et de chercher ainsi, sous un nom supposé, un asile contre les

poursuites de l'autorité civile. Ce fut dans cet état de choses, que

Schinderhannes, déguisé sous le nom de _Jacques Schweickart_, fut

découvert à Limbourg même, où il s'était enrôlé.

Il était depuis quelques jours au dépôt des recrues à Limbourg, et

il n'y était pas plus étroitement gardé que ses camarades, lorsqu'un

paysan des environs, vint révéler au grand-bailli, que Schweickart

n'était autre que le fameux Schinderhannes. Des témoins furent appelés

et interrogés; on compara le signalement de Schinderhannes avec le

prévenu, et l'on acquit la certitude complète que l'on s'était enfin

rendu maître du fameux chef de brigands.

On prit aussitôt toutes les mesures pour rendre son évasion impossible,

sans faire en rien paraître que l'on fût instruit de la vérité. Le

prétendu Schweickart fut enchaîné, sous prétexte que c'était l'usage de

conduire ainsi les recrues au dépôt de Francfort, pour plus de sûreté.

Pour mieux lui en imposer, on enchaîna pareillement un autre recrue

nommé Ebel. Schweickart, persuadé que le capitaine craignait qu'il ne

désertât, lui offrit comme caution une ceinture pleine d'argent qu'il

portait autour du corps, mais cette offre fut refusée.

Schinderhannes, avec d'autres recrues, fut transporté à Wisbaden,

sous l'escorte de militaires trévirois et de plusieurs jeunes gens de

Limbourg, armés de leurs fusils de chasse.

Arrivé à Kirberg, il fut enchaîné plus étroitement encore. Sa figure

devint sombre; il ne parlait presque plus. Un négociant de Limbourg,

nommé Verhofer, qui faisait partie de l'escorte, s'étant placé devant

lui, en le considérant attentivement, le brigand se courrouça et lui

dit avec arrogance: «Qu'as-tu à me regarder de la sorte? Te dois-je

quelque chose.»

A une lieue de Wisbaden, une compagnie de chasseurs reçut le transport.

Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, se présenta au fourrier

autrichien Wagner, et lui offrit trois louis s'il voulait consentir

à ne pas transporter son mari par Cassel, vis-à-vis de Mayence.

Schinderhannes lui-même déclara qu'il avait une peur extrême des

Français, et qu'il était presque impossible qu'il ne s'en trouvât pas

à Cassel. Au départ de Wisbaden, il s'écria douloureusement: «C'en est

fait! Je suis perdu!» Le soldat qui était attaché à la même chaîne, lui

dit aussitôt: «Ho! ho! nous te tenons cette fois.»

Arrivé à Francfort, l'officier chargé du recrutement, sur une

réquisition du magistrat, remit Schinderhannes à l'autorité civile

de cette ville impériale, d'où, sur une autre réquisition du jury de

Mayence, il fut enfin remis à la gendarmerie nationale française, qui

alla le chercher à Francfort, et le conduisit dans les prisons de

Mayence.

L'arrestation de Schinderhannes mit un terme aux brigandages qui

avaient dévasté les rives du Rhin, et l'on pensait avec raison qu'il ne

se trouverait pas dans l'état de choses actuel, d'hommes capables de

rétablir ces redoutables bandes. Les interrogatoires que subit ce chef,

permirent à la justice de se saisir de la plus grande partie de ses

complices et enfin de punir leurs attentats.

Jean Buckler dit Schinderhannes, était né en 1779, à Mülhen, près de

Nastœtten, comté de Katzen-Ellebogen, sur la rive droite du Rhin. Son

père, Jean Buckler dit le Vieux, était écorcheur, et n'avait point de

domicile fixe. Jusqu'à l'âge de seize ans, le jeune Buckler vécut sans

jamais avoir été employé à aucune occupation. A cette époque, il débuta

dans la carrière du crime, par le vol qu'il fit d'une somme d'argent

qui lui avait été confiée; et la crainte du châtiment l'empêcha de

retourner près de son père. Ce premier crime ne tarda pas à être

suivi de plusieurs autres; puis il loua ses services, en qualité de

valet, à un bourreau, chez lequel il resta jusqu'à sa dix-huitième

année. Le funeste penchant qu'il avait pour le vice l'entraîna dans

de nouveaux crimes. Il fut surpris un jour, par les Français qui

occupaient le pays, à piller les caissons d'équipage, et ne dut qu'à

un parti d'Autrichiens qui le délivra, de ne pas recevoir la juste

punition qu'il avait encourue. Cependant il entra au service d'un

autre bourreau, celui de Barenbach; ne discontinuant pas pour cela, de

se livrer au vol, il fut arrêté et mis dans la prison de Kirn, où le

bailli lui fit donner la bastonnade. Évadé de sa prison, il se retira

alors dans les cabanes isolées de Hochwald, et fit connaissance avec

Jacques Finck, dit le _Rothefinck_. Il commit, dans la société de

ce bandit renommé, plusieurs vols de chevaux dont le produit eut de

quoi satisfaire son ambition, et s'adjoignit aussi Pierre Pétri, dit

le Schwartz-Peter, et le fils de ce dernier. Tous ensemble volèrent

plusieurs chevaux, dévalisèrent les passans, et principalement les

juifs, et Schinderhannes, ayant été de nouveau arrêté, fut conduit à

Sarrebruck, d'où il trouva moyen de s'échapper dès la première nuit;

après quoi, il revint auprès de Schwartz-Peter.

Dès ce moment, sa vocation fut décidée, et bientôt il égala et

surpassa ses maîtres. Cependant jusque là aucune action sanguinaire ne

pouvait lui être reprochée, si on l'en croit; le Schwartz-Peter essaya

vainement de le familiariser avec le meurtre.

Schinderhannes s'était, rendu avec le Schwartz à Thiergarten, afin de

faire dire à un paysan, auquel ils avaient volé deux chevaux, qu'il

leur apportât cinq carolins, s'il voulait qu'ils lui fussent rendus.

En l'attendant, ils s'arrêtèrent à Thiergarten, où le Schwartz,

s'étant énivré d'eau-de-vie, chercha dispute à plusieurs personnes

de la maison où ils étaient, brisa leurs meubles, et en outre les

maltraita. Sur ces entrefaites, arrivent trois juifs de Guemunden; le

Schwartz voulut les forcer à jouer du violon, et les menaça de les tuer

s'ils ne lui obéissaient pas. A cette occasion, Schinderhannes fut le

médiateur, et l'empêcha de faire du mal à ces juifs. Il vint alors à

passer un juif de Seiffersbach, sur le grand chemin de Simmern, lequel

juif conduisait une vache. Lorsque le Schwartz vit venir le juif en

question, il dit à Schinderhannes: «Va-t-en tuer ce juif; _car c'est

lui qui est cause que ma commère a été tuée_.» Schinderhannes répliqua:

«Je n'en ferai rien.» A quoi le Schwartz dit: «Eh bien! donc, je vais

le tuer moi-même; et toi, tu n'as qu'à garder ces juifs pour qu'ils

ne se sauvent pas, puisqu'à mon retour, il faudra qu'ils me jouent

encore du violon.» Le Schwartz suivit le juif, l'atteignit et le perça

de coups, et se mit, aussitôt qu'il eut été abattu, à lui arracher sa

montre, son argent et un paquet qu'il tenait à la main. A ce moment,

il arriva sur la route cinq ou six paysans. Le Schwartz, sans être

épouvanté, traîna le cadavre derrière un tronc d'arbre, et ne prit la

fuite que lorsque les paysans furent près de lui.

Le malheureux juif, qui avait succombé sous les coups de

Schwartz-Peter, avait encouru sa haine. Un jour, il revenait d'un

baptême, avec plusieurs de ses complices, et traversait le bois de

Shon. Depuis le matin, il paraissait fort occupé de la femme de l'un de

ses camarades, qui était d'une rare beauté; il parvint à la retenir en

arrière et s'assit avec elle au pied d'un arbre; le juif les aperçut et

courut en avertir le mari. Celui-ci revint sur ses pas, s'élança sur sa

femme comme un furieux, et la poignarda, sans que le Schwartz opposât

le moindre obstacle à l'action de ce scélérat. Sa conscience ne lui

avait pas permis, disait-il, de défendre une femme contre l'autorité de

son mari; mais il avait juré de tuer celui qui l'avait dénoncée.

Schinderhannes, après avoir passé ces premiers temps avec les Peter et

les Finck, envisagea le métier qu'il exerçait sous un point de vue plus

étendu qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; il commença à recruter les

brigands avec lesquels il avait déjà lié connaissance, et, depuis 1797

jusqu'en 1801, il exploita avec une audace infinie les lieux dont il

avait fait le théâtre de ses crimes.

En juin 1802, quelques jours après son arrestation, il comparut devant

le chef du jury de Mayence, et fit l'aveu de tous ses crimes.

Les interrogatoires de Schinderhannes fournirent à la justice les

renseignemens les plus étendus; ils firent connaître cinquante-deux

crimes capitaux, commis par lui et sa bande, et à l'égard desquels il

existait déjà des commencemens d'instruction; alors l'arrestation d'un

grand nombre d'individus, plus ou moins compromis, fut ordonnée.

On a vu quels avaient été les commencemens de Schinderhannes; ses

propres aveux, qui servirent de base à l'acte d'accusation, vont nous

permettre de le suivre dans quelques-unes de ses expéditions.

Au mois de décembre 1799, le sieur Schank, revenant de la foire de

Birkenfeld, et s'étant arrêté à la ferme dite de Wickenhof, fut

assailli, à un quart de lieue de cette ferme, à huit heures du matin,

par trois brigands armés de pistolets et de couteaux, lesquels lui

mirent le pistolet sur la gorge, et lui volèrent 280 florins. Le même

jour, et presque à la même heure, plusieurs autres individus, au nombre

de cinq, furent dévalisés avec les mêmes circonstances. Tous ces vols

avaient été exécutés par les compagnons de Schinderhannes.

Un jour, ce chef de bandits sortit avec une partie des siens, avec

l'intention de voler le sieur Riegel, demeurant à Otzweiler. Ils

arrivèrent, dans la nuit, au moulin d'Antesmühl, et se firent ouvrir

la porte d'autorité, demandant impérieusement à souper. Bientôt, non

contens d'avoir mangé, ils sommèrent le meûnier de leur donner son

argent. Celui-ci ayant répondu qu'il n'en avait pas, ils se livrèrent

aux plus grands excès, brisèrent les armoires, pillèrent le linge,

les effets; l'un d'eux tira un coup de fusil dans le plafond; mais

Schinderhannes les réprimanda, les frappa même, et parvint, non sans

peine, à faire sortir ses compagnons, avec lesquels il se dirigea sur

Otzweiler.

Ils arrivèrent dans ce village, au nombre de quinze, tous armés de

fusils, et marchèrent droit à la maison de Riegel. Schinderhannes

frappe à la porte, dont il demande l'ouverture, en disant que, lui

et les hommes qui l'accompagnent, cherchent des gens suspects. Le

gendre de Riegel se rend à son invitation. Schinderhannes entre avec

deux de ses brigands; les autres restent en observation en dehors

de la maison. On cherche d'abord à s'assurer des personnes qui s'y

trouvent; le gendre de Riegel tente de se sauver; un coup de feu le

blesse dangereusement. Les brigands se précipitent alors sur la femme

de Riegel, l'accablent de coups, et menacent de la tuer, si elle ne

déclare pas à l'instant le lieu où est caché son argent. Pendant

ce temps, Riegel essaie de se sauver par une fenêtre; mais à peine

l'a-t-il franchie, qu'il reçoit un coup de fusil, et tombe mort sur la

place.

Cependant le bruit des armes à feu avait éveillé tout le voisinage;

les brigands prirent le parti de la retraite, après avoir blessé à la

poitrine une femme qui habitait une maison voisine de celle de Riegel,

et qui avait ouvert sa croisée pour voir ce qui se passait.

Pour se dédommager du mauvais succès de cette expédition,

Schinderhannes imagina un moyen qui depuis lui réussit souvent.

Trois jours après le crime d'Otzweiler, à huit ou neuf heures du soir,

Frédéric-Gérard Müller, habitant de Raumbach, était tranquillement chez

lui avec son gendre et le reste de sa famille, lorsqu'un individu, armé

d'un fusil, muni d'une carnassière, entre et demande à allumer sa pipe.

Il s'approche de la chandelle, apprête son fusil et ses pistolets, et

sous différens prétextes, cherche à lier conversation avec le gendre

de Müller, nommé Gilmann, auquel il demande s'il est Müller lui-même,

et s'il a vu Schinderhannes. Sur sa réponse négative, il s'adresse à

Müller, et lui présente un écrit dont il lui fait lui-même lecture.

Il s'agissait de trente louis qui devaient être fournis par Müller,

son gendre et les frères de ce dernier. Il fut représenté que l'argent

était rare; mais l'inconnu jura que, si le lendemain on ne portait cet

argent à un certain endroit devant le village, il établirait, dans la

maison, quelques diables d'hommes qui lui feraient trouver la somme

demandée. L'inconnu se retira, et l'on remarqua que, pendant le temps

qu'il était resté dans la maison, trois autres individus étaient restés

en sentinelle devant la porte.

Le lendemain, Müller envoya, par son gendre, à l'endroit indiqué,

sept louis et demi; Georges Gilmann en envoya sept et un quart; le

tout fut reçu par l'individu de la veille accompagné de trois autres

hommes armés. Il accueillit les excuses des paysans, qui lui dirent

que c'était là tout ce qu'ils avaient pu faire, et, leur donnant même

des éloges, leur promit qu'il leur ferait remettre cette somme par des

juifs, en leur faisant observer cependant que, s'ils s'avisaient de

parler, il mettrait le feu à la maison.

Dans l'été de 1800, un campagnard, nommé Jacques Stein, s'introduisit

le soir dans l'atelier d'un ouvrier du sieur Stumm, maître de forges

à Aspach. Vers dix heures, il se retira, et, à son départ, attacha à

la porte une lettre signée Jean Buckler, par laquelle on demandait à

Stumm la somme de douze louis, sous la menace d'attenter à sa sûreté

personnelle. Présumant qu'un adroit fripon, profitant de la terreur

qu'inspirait le nom de Buckler, voulait lui extorquer de l'argent

pour son propre compte, Stumm se décida à écrire à ce dernier pour

lui demander si la lettre était bien de lui. Schinderhannes répondit

affirmativement, par une seconde lettre, par laquelle il désigna Stein

comme son affidé. Stumm, d'après ce que lui prescrivait Schinderhannes,

alla dans un bois qui lui appartenait; il y trouva le chef de bandits

accompagné d'un jeune homme qui, ainsi que son conducteur, se retira

au premier signal. Les douze louis furent comptés, et, le soir même,

Stumm reçut, par l'intermédiaire de Stein, six cartes de sûreté pour

lui et pour ses ouvriers. Cependant la facilité avec laquelle il avait

cédé à cette première demande, ne l'empêcha pas d'être, trois mois

après, exposé à une nouvelle contribution de dix louis, à laquelle il

obtempéra encore.

Dans ce même temps, Schinderhannes mit le sceau à sa réputation par un

acte des plus audacieux. Il était, avec deux de ses camarades, posté

sur un rocher, près du château de Bockelheim, où ils attendaient, au

passage, des Juifs qui devaient revenir de la foire de Kreutznach.

Enfin, arrivèrent quatre-vingts Juifs et cinq paysans chrétiens. Les

brigands ne furent point intimidés par un aussi grand nombre. La place

qu'ils avaient choisie pour commettre le vol était un chemin creux; et

Schinderhannes se tenait caché derrière le rocher, tandis que Pick et

Dalheimer, ses deux assistans, attendaient la troupe au débouché du

chemin. Lorsqu'elle est engagée dans le défilé, Schinderhannes et ses

camarades sortent à la fois de leur embuscade, et couchent les Juifs en

joue, en criant: _Arrête!_ Les Juifs, effrayés, obéissent; deux d'entre

eux veulent chercher leur salut dans la fuite; mais l'un des brigands

fait feu sur eux et les atteint. Schinderhannes commence alors à leur

demander de l'argent, et, sur ce qu'ils répondaient qu'ils n'en avaient

point, il se met à les fouiller. Les Juifs n'avaient effectivement rien

qui méritât de tenter la cupidité des voleurs: ils ne possédaient que

quelques pièces de monnaie qu'ils avaient gagnées par le courtage, au

marché, et que Schinderhannes leur laissa. Par une sorte de générosité

bizarre, il rendit de même à un des Juifs un paquet de provisions qu'il

lui avait d'abord enlevé. Enfin, la visite de Juifs étant terminée, il

leur ordonna d'ôter leurs bas et leurs souliers, qu'il mit ensuite

en tas, laissant à chacun le soin de chercher ce qui lui appartenait.

Il s'éleva alors entre les Juifs une rixe universelle. Pendant qu'ils

se battaient pour leurs souliers, Schinderhannes, comme pour leur

témoigner son mépris de leur lâcheté, remit sa carabine à l'un d'eux,

et monta derrière le rocher pour reprendre des montres qu'il y avait

laissées. Le résultat de cette affaire, dans laquelle les cinq paysans

chrétiens furent respectés, fut très-minime pour les voleurs, sous

le rapport de la capture. Mais ce trait et plusieurs de ceux que

nous avons cités, prouvent combien grand était l'effroi qu'inspirait

Schinderhannes. En effet, les campagnes retentissaient chaque jour de

crimes commis par lui ou par ses affidés; et la difficulté de voyager,

sans être exposé à des violences, avait resserré les communications.

Mais lorsque les vols sur les grandes routes ne furent plus assez

productifs, Schinderhannes, sans cependant renoncer à les exploiter,

s'attacha au pillage des maisons, et ces scènes de brigandage se

succédèrent en peu de mois avec une effrayante rapidité.

La facilité avec laquelle ces brigands se procuraient de l'argent,

leur permettait de se livrer à toutes sortes de débauches; néanmoins,

ce n'était pas dans des retraites ignorées, dans de sombres cavernes

qu'ils aimaient à se délasser des fatigues qu'ils avaient essuyées;

c'était dans les assemblées de villages, aux fêtes publiques qu'ils

allaient, avec une témérité surprenante, chercher des plaisirs; mais il

était rare, et il n'en pouvait être autrement avec des gens habitués au

crime, que leurs orgies se terminassent sans querelles et sans rixes

sanglantes.

Nous ne suivrons point Schinderhannes dans toutes ses expéditions,

dans ses marches et contre-marches; ces détails, forcément monotones,

finiraient par lasser le lecteur. Nous ajouterons seulement que,

semblables aux chauffeurs dont on a tant parlé, ces brigands mettaient

de l'amadou enflammé sur les pieds de ceux qui ne voulaient pas

déclarer où leur argent était caché, ou leur tenaient une chandelle

allumée sous l'aisselle.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 16 / 17 段