Le nombre de leurs crimes était si considérable, qu'il fallut dix-huit

mois des investigations les plus scrupuleuses, pour que les magistrats

pussent procéder au jugement des brigands. Par un arrêt en date du

18 pluviose an XI (février 1803), le tribunal criminel spécial de

Mayence se déclara compétent, et fit dresser l'acte d'accusation contre

Schinderhannes et ses complices.

Cet acte d'accusation, divisé en trois parties, contenait d'abord

l'énumération des crimes attribués à Schinderhannes, au nombre de

cinquante-trois; secondement, les aveux de ce brigand, et enfin les

charges résultant de l'instruction contre chacun des soixante-sept

individus qui avaient concouru à commettre les crimes ci-dessus

mentionnés.

Au nombre des accusés, se trouvait Julie Blæsius, maîtresse de

Schinderhannes, qui persista à soutenir qu'elle avait long-temps ignoré

la conduite de son amant, et qu'elle n'avait jamais pris part à ses

crimes. Depuis que Julie vivait en concubinage avec Schinderhannes,

elle était devenue mère de deux enfans, dont un seul vivait encore au

moment du procès, et pour lequel son père paraissait avoir beaucoup de

tendresse.

L'immensité des informations contre une bande aussi nombreuse, la

multiplicité des griefs, et surtout la nécessité où l'on avait été de

faire imprimer les actes de l'instruction faite par les magistrats, et

qui formait cinq gros volumes in-fol., avaient fait retarder de jour en

jour l'instruction publique du procès.

Le 1er brumaire an XII (24 octobre 1803), tous les accusés, au nombre

de soixante-cinq, comparurent devant le tribunal criminel spécial

établi à Mayence. Ils marchaient attachés deux-à-deux et par rang à

une seule et longue chaîne; un corps d'infanterie et quatre brigades

de gendarmerie formaient l'escorte. Le cortége s'avança lentement, au

milieu d'une foule immense, le long du Rhin. Arrivé à la salle dite de

l'académie, qui avait été préparée pour l'audience, Schinderhannes qui

avait parcouru avec la plus grande sérénité le trajet depuis la prison,

sauta légèrement à la place qui lui avait été assignée, et se mit à

contempler l'appareil imposant dont il était entouré.

Cent trente-deux témoins avaient été assignés à la requête du ministère

public, et deux cent deux à celle des différens accusés. Le premier

jour et une partie du second furent employés à la lecture de l'acte

d'accusation; lorsqu'elle fut terminée, le président adressa un

discours aux témoins et à Schinderhannes lui-même. Il lui dit que,

dans la position fâcheuse où il se trouvait, le tribunal devait

attendre de lui un sincère aveu de ses crimes et la révélation de

tous ses complices: «Ce n'est que de cette manière, lui dit-il, que

vous pouvez vous rendre digne de la grâce que vous avez implorée du

premier consul.» Schinderhannes parut ému, et la gaîté qu'il affectait

l'abandonna pendant quelques instans; mais elle reparut bientôt à la

déposition du premier témoin.

Un dessinateur s'était placé dans la salle pour saisir les physionomies

les plus frappantes. Un des accusés en fit faire la remarque à

Schinderhannes: «Laisse-le faire, dit-il, j'ai une mine d'honnête

homme, et ne crains pas de la montrer; ceux qui ont peur n'ont qu'à

se retourner.» Schinderhannes ne perdit sa contenance et sa gaîté

que lorsque la mère du meûnier de Merxheim, sous le bras de laquelle

on avait tenu une chandelle allumée, eut été entendue comme témoin.

Jusqu'alors il avait eu la prétention de ne pas paraître aussi cruel

que ses complices, mais, après cette séance, toutes les espérances

qu'il avait conçues semblèrent l'avoir abandonné; il dit d'un air

morne: «J'ai entendu le cri de l'oiseau de la mort.» Puis il demanda au

président du tribunal s'il était vrai qu'il dût périr sur la roue. «Ce

genre de supplice est aboli en France», lui répondit-on; il reprit: «Si

j'ai souhaité de vivre, c'était pour devenir honnête homme. Mais Julia!

elle est innocente, je l'ai séduite, et que deviendra mon malheureux

père?»

Pendant tout le temps des débats, il s'efforça constamment de détourner

les charges qui pouvaient peser sur ces deux prévenus; enfin, après

vingt-huit jours d'audiences consécutives, le tribunal rendit son

jugement qui condamnait à la peine de mort Schinderhannes et vingt de

ses complices. Buckler père fut condamné en vingt-deux années de fers,

et Julie Blæsius à deux ans d'emprisonnement, par forme de correction.

Les autres prévenus furent condamnés aux fers pendant un plus ou moins

grand nombre d'années, selon la gravité des crimes qui leur étaient

attribués.

Schinderhannes n'avait point manifesté d'émotion, en entendant

prononcer son arrêt, mais il témoigna quelque joie, lorsqu'il connut

l'indulgence dont les juges avaient usé à l'égard de sa maîtresse et

de son père. Quand le jugement eut été prononcé, il demanda à parler

encore une fois au président du tribunal. On était curieux de savoir

ce qu'il avait à dire, et l'on s'attendait même à quelque déposition

importante; il se borna à renouveler le vœu qu'il avait déjà fait

plusieurs fois, qu'après sa mort, on prît soin de son père, de sa

maîtresse et de son enfant.

Lorsqu'il sortit de la salle pour être reconduit en prison, il dit, en

voyant la foule assemblée: «Regardez-moi, car aujourd'hui et demain

c'est pour la dernière fois.» Ses conducteurs pressaient un peu la

marche: «Eh quoi! leur dit-il, le bourreau est-il donc si impatient?»

Le jugement du tribunal criminel spécial était sans appel; en

conséquence, le lendemain, 21 novembre 1803, avait été fixé pour

l'exécution.

Le matin, un ministre de la religion vint, suivant l'usage, pour

exhorter Schinderhannes. Dès que celui-ci l'aperçut, il lui dit d'un

air calme: «Vous venez m'apporter des consolations; allez près de ceux

qui sont à côté de moi, ils en ont plus besoin. Je suis entièrement

résigné.» Il témoigna ensuite au ministre le désir de recevoir de

sa main la communion, qui ne lui avait pas été administrée depuis

beaucoup d'années. Enfin vers une heure après midi, les condamnés

furent placés dans cinq charrettes, et conduits au lieu du supplice,

situé sur l'emplacement du château de la Favorite. Pendant le

chemin, Schinderhannes aperçut une personne de sa connaissance, à

qui il souhaita le _bonsoir_, et qu'il chargea de faire ses adieux

à sa Julia; puis il s'adressa au ministre qui l'avait accompagné à

l'échafaud, et lui dit: «Je vais maintenant vous raconter comment

j'ai commencé une vie qui a une fin si triste.» Il continua son récit

sans interruption jusqu'à l'échafaud; il y monta rapidement, examina

d'abord avec attention la guillotine et demanda si le jeu de cette

machine était aussi prompt et aussi assuré qu'on le disait. On lui

répondit affirmativement. «Ne serait-il pas possible, ajouta-t-il, que

je me préparasse moi-même sans qu'il fût besoin de m'attacher?» On

lui observa qu'il ferait mieux de se soumettre à la manière ordinaire

employée pour ce genre de mort.

Alors, il regarda des deux côtés de l'échafaud, la multitude que la

curiosité y avait attirée, et s'écria: «J'ai mérité la mort, mais dix

de mes camarades meurent innocens. Voilà mes dernières paroles.» Il se

livra ensuite au bourreau.

L'exécution des vingt condamnés ne dura que vingt-six minutes. La vue

des cercueils et de l'instrument du supplice avait glacé le courage

des plus intrépides d'entr'eux; il fallut les porter presque tous sur

l'échafaud.

On attribua les dernières paroles de Schinderhannes à la conviction où

il était que le meurtre seul emportait la peine de mort; quoi qu'il en

soit, elles firent peu d'impression sur le peuple, et ce grand acte de

justice rendit enfin le calme et la sécurité à des provinces qui en

avaient été bien long-temps privées.

PÈRE

EMPOISONNEUR DE SA FILLE.

Tout Paris, toute la France avaient été frappés de stupeur et d'effroi

au récit des attentats monstrueux de l'épicier Desrues. On reculait

devant le détail des manœuvres perverses de ce scélérat; l'imagination

la plus hardie n'aurait osé concevoir rien de plus odieux! Vingt-cinq

années s'étaient à peine écoulées depuis l'exécution de ce misérable,

lorsque l'épicier Trumeau vint épouvanter la capitale par un forfait

plus révoltant encore que ceux de Desrues. Ce dernier, malgré sa

scélératesse consommée, ne s'était pas dépouillé entièrement de toutes

les affections de la nature; il aimait sa femme et ses enfans; et ses

derniers momens, employés à leur faire des adieux déchirans, prouvèrent

combien son âme, d'ailleurs si dénaturée, était pourtant sensible

aux sentimens d'époux et de père. Trumeau le dépassa dans la voie du

crime; car ce furent les siens qu'il choisit pour victimes. On avait

eu beaucoup d'exemples du crime d'infanticide de la part des femmes.

Trop de mères, pour échapper au reproche d'avoir offensé les mœurs,

ont encouru l'accusation d'avoir outragé la nature; mais, ce motif

n'existant pas pour les hommes, il est plus étonnant d'en trouver qui

se rendent coupables de tels crimes.

Le 21 nivose an XI de la république (janvier 1803), le sieur Caron,

chirurgien, se rendit, sur les sept heures du soir, chez le nommé

Trumeau, épicier, rue de la Harpe, qui l'avait fait appeler pour donner

des secours à Rosalie Trumeau, sa fille aînée, âgée de vingt-cinq ans,

laquelle éprouvait de fréquens vomissemens depuis huit heures du matin.

Ce chirurgien la trouva dans son lit, jouissant de toutes ses facultés

mentales, et se contenta d'ordonner une potion antispasmodique. Il y

avait à peine deux heures que le chirurgien s'était retiré, lorsque

Marie Trumeau, la jeune sœur de la malade, entra chez lui, et lui

annonça qu'elle venait de rendre le dernier soupir.

Surpris de cette nouvelle, le sieur Caron retourna sur-le-champ chez

Trumeau, qui lui dit sans manifester la moindre émotion: _Montez vite

dans la chambre de ma fille._ Le chirurgien monte en toute hâte,

et trouve la jeune fille morte dans son lit, dont les draps et les

couvertures étaient bien bordés, bien arrangés. _Cette mort_, dit-il au

père, _m'effraie; il faut que j'aille faire ma déclaration de sûreté:

l'honneur vous commande impérieusement d'y venir avec moi_. Mais

Trumeau refusa de s'y rendre: _Cela ferait un embarras, cela causerait

des frais, et je ne suis pas riche. Que dira, que pensera le quartier?

nous verrons demain._

Le lendemain, le sieur Caron renouvela ses instances d'une manière plus

pressante encore; mais, voyant que Trumeau persistait obstinément dans

son refus, il prit en conséquence le parti de se rendre seul chez le

magistrat de sûreté du 6e arrondissement. Celui-ci se transporta sans

retard chez Trumeau, avec le sieur Buraud, chirurgien exerçant près de

lui, à l'effet de constater la mort de la fille de l'épicier.

Trumeau déclara que sa fille avait éprouvé, dans la matinée, des

nausées, des envies de vomir; qu'il lui avait fait faire du thé; que,

voyant le soir que le mal empirait, il avait fait appeler le sieur

Caron, et qu'elle était morte trois quarts-d'heure après avoir pris

des cuillerées de la potion que celui ci avait ordonnée. Il ajouta

qu'elle devait se marier incessamment, et qu'elle n'avait aucun motif

de chagrin, à moins que ce ne fût celui de voir que le commerce allait

mal, circonstance qui les rendait moins heureux qu'autrefois.

Les chirurgiens procédèrent à l'examen du cadavre, et déclarèrent que

la mort avait dû être violente; ils mentionnaient, comme preuves de

leur déclaration, le roidissement extraordinaire des bras et des mains,

dont la contraction était sensible jusque dans les doigts; la vergeture

qui se faisait remarquer sur toute la longueur de ces parties;

le renversement et la rotation forcée de la cuisse droite portée

violemment sur le ventre, du côté gauche; la couleur des lèvres, qui

étaient d'un brun noir; la sortie d'une portion de la langue pressée

fortement en tous sens par les dents; et enfin une chaleur considérable

à la région de l'estomac.

Avant de sortir de la chambre, le magistrat fit une perquisition

exacte dans les meubles et dans les effets, et n'y trouva rien qui eût

quelque rapport à ces recherches, à l'exception d'un vase contenant

le reste de la potion ordonnée par le sieur Caron. Le lendemain, les

hommes de l'art pratiquèrent l'autopsie du corps. Outre divers accidens

étrangers à l'événement, on trouva, dans la capacité de l'estomac,

la valeur de trois demi-setiers de liquide d'une couleur noire, et

comme du sang décomposé, dans lequel était une très-grande quantité

de matière comme cuivreuse et d'une espèce grisâtre, paraissant

métallique, et ressemblant, sous les doigts, à du sable. Ces liqueurs

et matières furent mises aussitôt dans un flaçon scellé du sceau

de la police judiciaire et du cachet de Trumeau. La conclusion du

procès-verbal des chirurgiens fut que Rosalie était morte, parce

qu'elle avait avalé une substance délétère quelconque.

Immédiatement après cette opération, l'un d'eux, qui avait remarqué

que la figure de Trumeau n'offrait aucun signe de douleur, lui demanda

s'il avait chez lui de l'arsenic. Il répondit qu'il en avait, et ouvrit

un tiroir dans lequel était un papier qui en contenait. «Je n'ai

pas, ajouta-t-il, permission d'en vendre; mais j'avais été autorisé

anciennement à en acheter pour détruire des rats.» Le chirurgien

compara alors cet arsenic à celui trouvé dans l'estomac, et le grain

lui parut semblable. Il le fit remarquer à Trumeau, qui ne répondit

rien. Ce paquet fut également scellé, ainsi que la fiole qui renfermait

la potion et le vase où l'on avait déposé l'estomac qui devait être

soumis à l'examen des professeurs et préparateurs du laboratoire de

chimie de l'école de médecine. Cette opération eut lieu immédiatement,

et leur procès-verbal constata que la matière trouvée, sous la forme de

petits grains, dans l'estomac, était un véritable _acide arsenieux_,

connu dans le commerce sous le nom d'_arsenic blanc_; qu'une semblable

matière formait le sédiment trouvé au fond de la liqueur extraite de

l'estomac, que la quantité de cette matière était plus que suffisante

pour produire la mort.

Cependant Trumeau, en disant au magistrat de sûreté qu'il ne

connaissait à sa fille aucun motif de chagrin qui eût pu la déterminer

à se détruire, avait donné à penser qu'il était probable qu'elle se

fût portée à cet acte de désespoir, en voyant la stagnation de leur

commerce. Mais, peu d'instans après, il s'était transporté chez lui

pour y faire une contre-déclaration tendant, par la manière dont elle

était conçue, à faire naître des soupçons contre une fille nommée

Françoise Chantal, qu'il avait prise chez lui depuis la mort de sa

femme. Sa fille aînée, disait-il, avait vu avec peine cette jeune

personne s'installer dans la maison, ce qui avait donné lieu à deux

querelles; mais il ajoutait que, depuis un mois, la plus grande

intelligence paraissait régner entre elles.

Bientôt après, il changea de langage, et dit à plusieurs personnes,

en montrant la chambre où étaient les restes de sa fille, du sein de

laquelle on venait de retirer ces matières brûlantes et corrosives qui

avaient mis fin à son existence: «_La voilà cette malheureuse, cette

gueuse de victime, qui s'est empoisonnée elle-même pour me mettre dans

l'embarras!_» Françoise Chantal était alors présente; on l'entendit

dire à Trumeau: «Je ne puis pas être soupçonnée, je ne savais pas que

vous eussiez de l'arsenic dans votre boutique, où je ne paraissais

jamais; le soupçon ne peut tomber que sur vous et votre jeune fille.»

Pour Trumeau, dans toutes ces circonstances, et avant qu'on l'accusât,

il parlait de son innocence, prenait Dieu à témoin de la pureté de son

cœur; mais les personnes qui l'observaient ne remarquèrent aucune trace

de chagrin sur son front; sa voix semblait n'avoir de force que pour

insulter à la mémoire de sa fille, et faire tomber sur elle le soupçon

d'un suicide.

Cette insensibilité profonde, ces contradictions frappantes,

éveillèrent l'attention de la justice. Trumeau et Françoise Chantal

furent arrêtés et mis en accusation.

L'instruction de la procédure fournit plusieurs révélations

importantes. Trumeau n'aimait point Rosalie. On apprit qu'il lui avait

souvent reproché de ressembler à sa mère, et d'avoir cabalé avec elle

contre lui. Il la maltraitait, ainsi que sa jeune sœur, et toutes les

deux éprouvaient des privations, et manquaient des choses les plus

nécessaires. Quatre jours avant la mort de Rosalie, il avait fait

éclater contre elle la plus grande colère, parce qu'elle exigeait

des comptes sur les biens de sa mère et lui témoignait quelques

mécontentemens de ce qu'il avait pris des arrangemens pour hypothéquer

une maison qui en faisait partie. Depuis cette scène qui avait été

vive, Trumeau n'avait parlé à sa fille que la veille de sa mort; et

ce fut le lendemain, que Rosalie se plaignit de maux de cœur, et

qu'elle n'avait point dormi pendant la nuit. La mort violente de cette

infortunée n'avait pas tardé à suivre ces symptômes.

Ce qui commença à jeter quelque lumière sur la culpabilité de Trumeau,

c'est que la jeune Marie ayant goûté au verre d'eau et de vin, et au

thé préparés par son père pour sa sœur, avait ressenti de violentes

douleurs d'estomac et des vomissemens qui ne s'étaient dissipés que par

l'usage du lait et des vomitifs.

A cette observation, vint se joindre la déclaration de Françoise

Chantal, qui vivait en concubinage avec Trumeau. Elle fit part de

plusieurs aveux que Trumeau, en proie aux remords, lui avait faits

étant couché avec elle. _Oh! le malheureux thé! le malheureux thé!_

s'écriait-il dans le lit. _C'est dans la première cuillerée de potion

et dans le thé que j'ai empoisonné ma fille._

Françoise Chantal dit qu'elle n'avait fait cette déclaration si

tardivement, que parce qu'il lui était extrêmement pénible de dénoncer,

pour un crime aussi atroce, un homme avec lequel elle avait vécu

dans une si grande intimité. Avant de faire cet aveu à la justice,

cette fille était sombre et rêveuse. Après l'avoir fait, elle rentra

dans la prison avec un air qui attestait sa satisfaction intérieure;

puis elle s'écria avec effusion de cœur: _Je suis bien soulagée; je

suis débarrassée d'un gros fardeau._ Françoise Chantal avait aussi

rapporté dans la prison plusieurs propos qui corroboraient les fortes

présomptions dont Trumeau était l'objet. _En voilà une de perdue_,

avait-il dit à Françoise Chantal, _il faut en avoir une autre_. Au

moment où elle avait été appelée par le magistrat de sûreté, il lui

avait tenu ce langage: _Oh ça! tu sais bien qu'il faut dire quelle

s'est empoisonnée elle-même._

Trumeau avait d'abord déclaré qu'il croyait n'avoir employé qu'environ

une once d'arsenic sur les quatre qu'il avait achetées depuis huit ans

chez M. Hardi, apothicaire; tandis que celui qui avait été trouvé dans

sa boutique, dans un papier frais et mal plié, ne pesait que deux onces

cinquante-cinq grains.

Comment résister à tant de preuves accumulées? Pourtant la justice se

refusait encore à croire un père capable d'un crime aussi horrible.

Mais son doute, son hésitation, furent totalement dissipés, quand elle

fut instruite du motif qui l'avait poussé à le commettre.

La malheureuse Rosalie était, comme nous l'avons dit, recherchée en

mariage. Il fallait, pour conclure cette union, rendre des comptes; il

fallait donner une dot; et Trumeau n'avait fait aucun inventaire à la

mort de sa femme; et il n'était pas d'avis de se dessaisir d'un bien

dont il voulait jouir avec la concubine qu'il avait attirée dans sa

maison. Mais, ne pouvant plus reculer devant cet inventaire, par suite

de la demande en mariage, il avait résolu de se débarrasser de celle

dont l'existence contrariait sa cupidité. Il avait empoisonné sa fille!

Il paraît, d'ailleurs, que ce forfait n'était pas son coup d'essai.

L'instruction apprit qu'en l'an II, il avait chez lui une nièce âgée

de seize ans, nommée Marie-Jeanne Cervenon, qui mourut subitement

le 6 fructidor de la même année. Le chirurgien de la maison ayant

été appelé, il trouva les membres de cette malheureuse dans un état

de contraction qui lui donna lieu de penser que cette mort n'était

point naturelle. Il le témoigna à Trumeau, en le pressant de requérir

la présence d'un commissaire de police. Celui-ci se rendit à son

invitation; mais, au lieu de faire venir le même chirurgien, il eut

recours à un autre, qui fit un simple rapport verbal, et le cadavre

ne fut pas ouvert. Depuis cette époque, Trumeau cessa d'employer le

chirurgien habituel, et ne lui paya même pas quelques visites qu'il lui

devait. Il avait eu le même intérêt d'empoisonner cette nièce, car il

était son tuteur, et n'avait pris aucune mesure, ni avant ni après sa

mort pour constater sa fortune.

L'infortunée Rosalie avait, depuis long-temps, le pressentiment du

genre de mort qui lui était réservé. Elle avait dit, à différentes

époques, à plusieurs personnes qui furent entendues comme témoins: _Si

je ne préparais moi-même les alimens qui me nourrissent, je craindrais

d'être empoisonnée._

Trumeau nia opiniâtrément son crime. Après avoir essayé inutilement de

faire croire au suicide de sa fille, il chercha à appeler les soupçons

sur Françoise Chantal, disant qu'il ne pouvait y avoir que cette femme

qui eut attenté à la vie de Rosalie, lui étant innocent, et sa jeune

fille Marie, étant incapable d'un pareil attentat.

Sur la déclaration unanime du jury, Trumeau, reconnu coupable de

l'empoisonnement de sa fille aînée, fut condamné par la cour de justice

criminelle, à la peine de mort, et à être conduit à l'échafaud, revêtu

d'une chemise rouge. Trumeau se pourvût en cassation. Mais l'arrêt

ayant été confirmé par la cour suprême, le 17 germinal an 11, il subit

sa condamnation.

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.

L'ermite de Bourgogne. Page 1

La paysanne des Landes. 21

Poulailler. 27

Suicide changé en assassinat par la prévention. 32

Infortunes de la famille Verdure. 49

Histoire du colonel Abatucci. 71

Révolution française. 90

Massacres de Delaunay, gouverneur de la Bastille,

de Flesselles, prévôt des marchands; de Foulon

et Berthier de Sauvigny. 96

Assassinats populaires à Saint-Germain et à Saint-Denis. 112

Journées sanglantes des 5 et 6 octobre 1789, à

Paris et à Versailles. 119

Le marquis de Favras. 130

Insurrection de Nancy. Dévoûment héroïque du

jeune Desilles. 138

Insurrection du Champ-de-Mars. Courage de Bailly,

maire de Paris. 142

Saturnales parisiennes. Journée du 10 août. 149

Massacres dans les prisons de Paris. Principales

scènes et circonstances de ces journées sanglantes. 169

Grandes infortunes de Louis XVI et de sa famille. 198

Procès du général Custines et de son fils. 221

Massacre de Versailles. 236

Les Victimes de Verdun. 242

Marat poignardé par Charlotte Corday. 247

Exécutions sanguinaires à Lyon, à Marseille et à

Bordeaux. 260

Mission de Joseph Lebon, à Arras, sa patrie. 272

Tribunal révolutionnaire. Condamnation des Girondins;

détails sur leurs derniers momens; mort

de madame Roland et de Bailly; autres victimes. 279

Carrier à Nantes. 299

Assassinat du représentant Féraud. Courage impassible

de Boissy-d'Anglas. 310

Louis-François Tilloy, accusé du meurtre de sa

femme. 318

Adultère et empoisonnement. 326

Accusation d'incendie suscitée par un fils contre son

père. 329

La veuve Deservolus, ou frappant exemple de l'acharnement

des préventions. 337

Louise Perthuy, accusée d'infanticide. 352

Jean Buckler, dit Schinderhannes. 362

Père empoisonneur de sa fille. 390

FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 17 / 17 段