erreurs où des juges, d'ailleurs éclairés et de bonne foi, peuvent
être précipités, en se laissant conduire par les préventions de tout
genre qui les assaillent incessamment. La mort de Calas, celle de
Montbailly, et de tant d'autres victimes de la clameur populaire,
ont depuis long-temps prouvé cette vérité, scellée tant de fois par
le sang innocent. Les infortunes de la veuve Deservolus montreront
peut-être, de la part de plusieurs personnes appelées à donner un avis
ou à prononcer un jugement, une persistance aveugle, peut-être sans
exemple jusqu'ici. Heureusement que l'humanité n'eut point à gémir sur
les suites d'une préoccupation aussi acharnée, et que, grâce à d'autres
juges, l'innocence fut reconnue, et se vit même en position de faire
trembler ses accusateurs.
Un ancien militaire d'Évreux, le sieur Cochart Deservolus, faisant
un usage abusif de liqueurs fortes, succomba, le 19 messidor an X (6
juillet 1802), au milieu de sa famille, aux atteintes d'un mal violent
contre lequel toutes les ressources de l'art furent infructueuses.
Cette mort, quoique très-subite, n'avait rien d'extraordinaire aux
yeux de ceux qui connaissaient les funestes habitudes du sieur Cochart
Deservolus. Cependant, à l'instant même où il venait d'expirer,
avant que sa dépouille fût rendue à la terre, des soupçons vagues
d'empoisonnement se répandirent dans la multitude, qui les accueillit
sans examen, selon son usage.
La méchanceté, qui tire parti de tout, ne manqua pas de commenter
quelques scènes orageuses qui, depuis quelques années, avaient eu
lieu dans le ménage du sieur Deservolus; on se répétait les diverses
circonstances qui avaient accompagné ou précédé sa mort, et partant, on
ne craignait pas de l'attribuer au crime.
Quelque temps avant de succomber le sieur Deservolus se plaignait de
malaises, d'affections douloureuses, qui n'étaient que les indices
d'une crise terrible. Cette crise, annoncée par tant de signes
alarmans, eut lieu le 17 messidor an X; elle se déclara par un hoquet
violent, par des vomissemens réitérés, par des mouvemens convulsifs,
par un délire complet; en un mot, par les symptômes les plus effrayans.
Le citoyen Delzeuzes, médecin à Évreux, docteur en médecine de l'école
de Paris, professeur d'histoire naturelle à l'école centrale du
département de l'Eure, et le citoyen Renault, maître en chirurgie,
furent appelés pour donner des soins au malade. Ils ne dissimulèrent
pas, au premier aspect, le danger dans lequel ils le trouvaient. Le
jeudi suivant, 19 messidor, leur fatal augure s'était vérifié.
Quelques instans après la catastrophe, une femme accourt dans la maison
du défunt, demande à le voir, et, apprenant qu'il a cessé de vivre, se
précipite sur le cadavre, éclate en sanglots et en gémissemens, donne
toutes les marques de la plus violente douleur; puis tout-à-coup elle
ordonne à une garde qui veillait auprès du lit funèbre de lui apporter
du vinaigre et une glace; mais la garde ayant refusé de quitter son
poste pour lui obéir, cette femme sort aussitôt de la chambre avec
fureur, et soit que l'excès de sa douleur l'égarât, soit qu'elle eût
été mal comprise dans l'expression de ses plaintes amères, on assure
qu'elle avait proféré le mot terrible d'empoisonnement.
Cette femme était la propre sœur de Deservolus; elle se nommait madame
du Roule, et se trouvait depuis long-temps en rupture ouverte avec la
majeure partie de la famille, pour des motifs d'intérêt. Au reste, ce
fut sur le mot funeste attribué à cette dame du Roule, que l'on bâtit
une accusation qui devait envelopper l'épouse et la belle-sœur de
Deservolus.
Sur les bruits qui ne tardèrent pas à se répandre, les sieurs Delzeuzes
et Renault accoururent chez la veuve, et lui déclarèrent que, pour
leur instruction, ils allaient procéder à l'ouverture du cadavre. Le
procès-verbal qui fut dressé par eux en cette occasion ne laissa aucun
doute sur l'état naturel dans lequel se trouvait le corps.
Les sieurs Renault et Delzeuzes se disposaient à aller instruire
madame Deservolus du résultat de cette opération, lorsque le magistrat
de sûreté, substitut du commissaire près le tribunal criminel du
département de l'Eure, parut tout-à-coup dans la maison désolée,
accompagné d'officiers de santé munis de leurs instrumens, et lut à
haute voix l'ordonnance que, sur la rumeur publique, il venait de
décerner pour l'ouverture du corps.
Pour la seconde fois donc, et dans la même journée, les viscères et
les organes du mort furent examinés avec attention, et chacun put
se convaincre de leur état naturel. Le magistrat qui avait présidé
à l'opération, monta, avant de se retirer, dans l'appartement de
la veuve, et là, en présence de quatre témoins, il lui adressa ces
paroles: «Le devoir que nous venons de remplir est bien pénible,
madame, mais il a cela de consolant pour vous et pour nous, que nous
avons trouvé dans le résultat les moyens de confondre la calomnie, si
elle osait jamais lever la tête.» S'adressant ensuite à la belle-sœur
de la veuve, au moment de redescendre, il ajouta en propres termes: «Je
vous ferai parvenir dans la journée le procès-verbal des officiers de
santé qui ne laissera aucun doute sur la mort de M. Deservolus.»
Les funérailles furent célébrées le soir du même jour. A peine
l'inhumation fut-elle achevée, qu'un bruit nouveau circula dans la
ville. Malgré leur première déclaration verbale, par suite de laquelle
le magistrat avait proclamé solennellement l'erreur des soupçons formés
sur la mort de Deservolus et autorisé son inhumation, les officiers
de santé commis par lui à l'examen juridique, élevaient des doutes,
assurait-on, sur la véritable cause de la mort de Deservolus.
Ce qui peut servir à expliquer ce nouvel incident, c'est la
mésintelligence qui régnait entre les officiers de santé établis
à Évreux, et le sieur Delzeuzes. La jalousie et l'amour-propre
n'étaient pas étrangers à ces discordes. L'avancement rapide du sieur
Delzeuzes, et la haute opinion qu'il paraissait avoir de sa supériorité
personnelle, excitaient contre lui ses confrères. Lui, de son côté, ne
voyait pas sans humeur l'arrogance des membres du comité de vaccine.
Le dimanche 22 messidor, c'est-à-dire, le quatrième jour après
l'inhumation du cadavre, déjà ouvert une première fois, on se
rendit dans le cimetière, suivant l'ordre qui en avait été donné
par le magistrat, pour procéder à l'exhumation que tous les propos
d'empoisonnement semblaient avoir rendue nécessaire. La présence des
officiers de santé qui avaient procédé à la première visite juridique
fut requise cette fois encore, quoiqu'il eût été peut-être prudent
de les en exclure. Les sieurs Delzeuzes et Renault furent aussi
mandés. Avec eux, se trouvèrent réunis d'autres gens de l'art et
quelques chirurgiens militaires de la garnison d'Évreux. On procéda
à l'exhumation. Le sieur Delzeuzes, ainsi qu'il l'avait fait lors
du premier examen, exposa les causes de la maladie, et répéta ses
conjectures sur celles de la mort. Son rapport produisit une très-vive
agitation parmi les officiers de santé présens. Sans respect pour
l'asile des morts, des débats violens s'engagèrent: les reproches
sanglans, les injures grossières retentirent au milieu du silence des
tombeaux. A travers ces dissentimens scandaleux, à travers quelques
réticences cruelles, on parut néanmoins s'accorder sur l'absence
totale de traces de poison. Le procès-verbal de cette vérification ne
contenait absolument rien qui pût justifier le moindre acte de rigueur
de la part du ministère public.
Cependant, le bruit se répandit bientôt dans la ville qu'une pièce
légale allait devenir la base d'une accusation en forme contre madame
Deservolus et contre sa sœur; on annonçait même le dépôt de cette
pièce redoutable au greffe du tribunal criminel. C'était, disait-on,
un troisième procès-verbal qui aurait été remis secrètement et de
confiance au magistrat, sur sa demande, par les médecins et chirurgiens
d'Évreux, contradicteurs des sieurs Delzeuzes et Renault, et qui
aurait été rédigé _postérieurement_ à celui des nouveaux officiers
de santé, convoqués pour l'exhumation. Dans cet état de choses, les
enfans de madame Deservolus, intéressés à faire éclater au grand jour
l'innocence de leur mère, provoquèrent auprès du ministère public une
nouvelle exhumation, insistant surtout, pour que cette seconde visite
du cadavre fût faite par des officiers de santé choisis dans tout
autre département que celui de l'Eure. Ils s'adressèrent au magistrat
qui jusqu'alors avait connu de cette affligeante affaire, mais ils
eurent la douleur d'en éprouver un refus. L'examen nouveau que l'on
sollicitait ne devait produire, selon lui, aucune espèce de résultat;
c'était d'ailleurs, à l'entendre, une affaire terminée. Un pareil
langage semblait bien attester que celui qui le tenait était convaincu
de la non-existence du délit. Comment alors expliquer les poursuites
que ce même magistrat jugea sans doute indispensable de continuer de
faire?
Mais ce que ce substitut n'avait pas voulu autoriser, le commissaire
près le tribunal criminel le permit. Il fut décidé qu'une exhumation
aurait lieu. Un médecin et deux chirurgiens de Rouen, hommes aussi
habiles qu'intègres, furent appelés à Évreux.
C'était le 27 messidor. La même faute qui avait causé un si grand
scandale lors de la première exhumation, fut encore commise pour
celle-ci. Les premiers experts furent appelés. Aussitôt que le cadavre
eut été tiré, pour la seconde fois, de la fosse, les trois officiers
de santé de Rouen, l'examinèrent dans toutes ses parties avec la plus
scrupuleuse attention, et leur procès-verbal renferma la déclaration
authentique de la mort naturelle du sieur Deservolus. Ils affirmaient
n'avoir trouvé aucune trace qui pût décéler l'effet d'un agent délétère
ou, en d'autres termes, aucune trace de poison ou de substances
malignes.
Une déclaration aussi précise que celle que venaient de faire les
médecins et chirurgiens de Rouen devait bien enfin fixer l'opinion
publique; mais la malveillance s'empara avec ardeur d'une fatale
circonstance qui vint lui fournir de nouveaux prétextes de calomnie et
de persécution.
Au nombre des viscères sur lesquels les officiers de santé devaient
porter leur attention, on ne retrouva plus l'estomac, lorsque,
arrivés dans le lieu destiné à leur examen, ils se mirent en devoir
d'y procéder. Soit que, mal enveloppé, ce viscère eût glissé par
une des ouvertures de la serviette qui les contenait tous, et que,
dans une translation qui avait eu lieu de nuit, personne ne s'en fût
aperçu, soit qu'une main intéressée à faire disparaître une preuve
matérielle de l'ignorance ou de la méchanceté, eût réussi à détourner
l'objet même qui la renfermait, on chercha vainement l'estomac pour
le soumettre aux mêmes expériences que les autres viscères. Cette
circonstance, consignée dans le procès-verbal, ne tarda pas à réveiller
toutes les conjectures, tous les soupçons; la calomnie s'exerça avec
une activité nouvelle.
Bientôt le même magistrat qui avait dit aux enfans de la veuve
Deservolus qu'il regardait l'affaire comme terminée commença
mystérieusement une information dans laquelle tous les moyens
inquisitoriaux furent mis en usage. Le sieur Delzeuzes, ami de la
famille Deservolus, fut étrangement calomnié, et devint aussi l'objet
de la défiance du magistrat. Le substitut, malgré toute la rigueur dont
il s'était armé, ne trouva pas probablement de charges suffisantes
pour autoriser le mandat de dépôt; car il ne le décerna point en
renvoyant les pièces au directeur du jury. Cet autre magistrat se
livra à un examen subsidiaire; il se disposait à clore la procédure
par une déclaration de non-inculpation, lorsqu'au mépris des preuves
d'innocence qui résultaient de l'information, le substitut crut devoir
faire encore éclater le zèle qui l'animait; un mandat d'amener fut
lancé contre madame Deservolus, contre sa sœur, la demoiselle Emilie Le
Prévot, et contre le citoyen Delzeuzes.
Le directeur du jury, considérant sans doute que là où manquaient les
preuves il n'y avait pas de délit, rendit une ordonnance tendante au
rejet du réquisitoire, ordonnance qui fut déposée au greffe du tribunal
le 6 fructidor. Par jugement rendu le 10, le tribunal de première
instance de l'arrondissement, sur les conclusions de son commissaire,
consacra la décision du directeur du jury; mais le substitut ne se
tint pas pour battu; il se pourvût contre le jugement du tribunal
d'arrondissement devant le commissaire près le tribunal criminel qui,
après mûr examen des pièces qui lui avaient été adressées, déclara, le
17 fructidor, donner son adhésion à ce même jugement.
Toutes ces décisions successives, favorables à l'innocence, auraient
dû suffire pour la pleine justification des accusés; mais il fallait
encore éclairer l'opinion, ce qui n'est pas toujours chose aussi
facile que de la tromper; il fallait étouffer la calomnie et la flétrir
à son tour. Me Billecocq, à la demande des enfans de la veuve, fit un
mémoire circonstancié sur cette malheureuse affaire, et servit, par
ce moyen, non-seulement à faire taire les calomniateurs, mais encore
à éclairer la religion de la cour suprême, qui, sur le réquisitoire
du procureur-général impérial, avait renvoyé la procédure devant le
magistrat de sûreté et le directeur du jury de l'arrondissement de
Mantes.
Madame Deservolus et sa sœur ayant formé opposition à cet arrêt, cette
décision fut rapportée par une autre du tribunal de cassation, en
date du 9 prairial an XI, qui faisait justice complète de toutes les
inculpations dirigées contre les accusés.
Après une accusation semblable à celle dont la veuve Deservolus et sa
sœur pouvaient être les victimes, qui fit peser sur elles les soupçons
les plus atroces, qui troubla si cruellement leur repos, qui les
contraignit de porter leurs plaintes devant différens juges, quelle
est la vertu qui pourrait se flatter d'être toujours inattaquable?
et cependant cette accusation était absurde, dénuée de vraisemblance,
repoussée par la science, seule compétente en pareille matière; et
cependant un magistrat, dont la conduite fut inexplicable dans toute
cette affaire, s'obstinait à poursuivre les auteurs d'un délit qui
n'existait point, et trouvait des auxiliaires pour cette odieuse
prévention: tant il est vrai que la prévention, en matière criminelle,
peut donner les couleurs du crime à l'innocence la plus incontestable,
et qu'elle est un des plus grands fléaux de la justice.
Quand une accusation est invraisemblable, il est presque toujours
certain qu'elle est fausse: en pareil cas, le juge ne saurait procéder
avec trop de circonspection; c'est une vérité dont s'était bien
pénétré le célèbre Dupaty, magistrat éloquent du dernier siècle. «La
vraisemblance, dit-il, est comme un témoin nécessaire des autres
témoins. Si ce témoin n'a pas déposé dans un procès, la procédure, en
quelque sorte, n'est pas consommée, l'information est incomplète. Les
invraisemblances d'un fait sont autant de présomptions que ce fait
n'existe pas; et l'invraisemblance absolue d'un fait est comme une
déposition concluante de la nature contre l'existence de ce fait. Entre
des hommes qui diront: _Telle chose est_, et la nature qui dira: _Telle
chose n'est pas_, il faudra croire la nature.»
LOUISE PERTHUY,
ACCUSÉE D'INFANTICIDE.
«La loi de Henri II, dit Montesquieu, qui condamne à mort une fille
dont l'enfant a péri, en cas qu'elle n'ait pas déclaré au magistrat
sa grossesse, est contraire à la défense naturelle. Il suffisait de
l'obliger d'en instruire une de ses plus proches parentes, pour qu'elle
veillât à la conservation de l'enfant.
«Quel autre aveu pourrait-elle faire dans ce supplice de la pudeur
naturelle? L'éducation a augmenté en elle l'idée de la conservation de
cette pudeur; et à peine, dans ces momens, est-il resté en elle une
idée de la perte de la vie.»
La peine portée par cette loi est sans doute d'une cruelle sévérité;
dans quelques cas, elle a pu être injustement appliquée. Cette loi
d'ailleurs est du seizième siècle, époque encore bien voisine des temps
de barbarie. Mais la déclaration qu'elle prescrivait, considérée
comme mesure générale, ne nous semble pas avoir mérité le blâme dont
l'a voulu flétrir l'illustre auteur de l'_Esprit des lois_. A part
quelques exceptions trop rares, la pudeur des filles-mères n'est
point un obstacle qui doive arrêter le législateur. On sait que la
plupart d'entre elles ne sont pas d'innocentes victimes des faiblesses
de l'amour; malheureusement l'éducation, qui manque encore à tant
de classes de la société, n'a pas augmenté en elles l'idée de la
conservation de cette pudeur. Comment supposer quelque honte de leur
état, à des filles qui font presque parade de leur conduite infâme, à
des filles devenues mères au sein de la débauche et de la prostitution?
Ne sait-on pas que c'est de ces sources impures que sortent la plupart
des orphelins qui peuplent nos hôpitaux?
Voici sommairement ce que pourrait offrir d'avantageux le système
des déclarations de grossesse. Il fixerait sur ce point la vigilance
du magistrat et les menaces de la loi; il frapperait l'imagination
de la mère, dès les premiers instans de sa conception illégitime; et
l'on étoufferait le crime, pour ainsi dire, avant de naître. Tout au
moins s'épargnerait-on le scandale d'une recherche infructueuse, et
d'une impunité funeste; ce qui n'arrive que trop fréquemment dans les
accusations d'infanticide, où, pour l'ordinaire, tout est vague et
enveloppé d'un mystère impénétrable, comme dans le fait que nous allons
raconter.
Le 10 frimaire an 10 (30 novembre 1801), un enfant mort, enveloppé
dans des linges, et entouré de braise, fut trouvé par deux gendarmes,
sur l'un des remparts de la ville de Dijon. Le magistrat de sûreté,
informé de ce fait, se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné
d'un officier de santé, qui, après avoir examiné le cadavre, déclara
que cet enfant paraissait avoir été brûlé dans quelques parties du
corps; qu'il avait été étouffé dans la braise allumée, dont on l'avait
enveloppé; qu'il avait pu périr aussi par le défaut de ligature du
cordon ombilical; qu'il était du sexe masculin, qu'il était né à terme,
et qu'il n'y avait pas vingt-quatre heures qu'il était venu au monde.
On apprit bientôt qu'une fille nommée Louise Perthuy, qui, peu de jours
avant, était dans un état de grossesse voisin de son terme, avait
été vue pâle et considérablement amincie, et qu'elle avait quitté son
domicile, le 16, à neuf ou dix heures du matin.
Le magistrat de sûreté s'y transporta et fit ouvrir la chambre; on
découvrit dans le lit, dans les chemises, dans le linge, des traces
nombreuses d'une perte abondante de sang, et l'on remarqua un sac de
toile rousse également ensanglanté, à côté duquel était un petit tas
de braise pareille à celle dans laquelle l'enfant avait été enveloppé.
Le magistrat interrogea la femme Perrier, qui logeait dans la même
maison. Elle répondit qu'elle s'était aperçue de la grossesse de Louise
Perthuy, mais qu'elle ignorait le jour de son accouchement qu'elle
supposait cependant très-récent, d'après les indices qu'elle avait sous
les yeux. La femme Dorey, autre voisine, fit une réponse à peu près
semblable.
Le 18, le magistrat de sûreté fit exhumer le cadavre, et ordonna
l'expérience usitée de la supernatation des poumons. Le même officier,
après avoir reconnu que toutes les parties internes étaient saines,
procéda à l'expérience prescrite; les poumons surnagèrent; il en
conclut qu'ils étaient remplis d'air, et que par conséquent l'enfant
était né vivant.
Le lendemain 19, Louise est arrêtée. Deux jours après, le magistrat se
transporte encore à son domicile pour vérifier la cause de l'effusion
de sang remarquée lors de la première visite. L'officier de santé
déclare qu'il y a eu nécessairement accouchement, attendu qu'une perte
de sang aussi considérable aurait causé une telle faiblesse à la femme,
qu'elle aurait succombé.
On interroge Louise; elle convient de sa grossesse et de son
accouchement, dont elle fixe la date à trois semaines avant son
interrogatoire; mais elle déclare être accouchée d'une fille morte; on
lui demande ce qu'elle a fait de cet enfant. Elle se trouble, et dit
l'avoir jeté dans les latrines; sur l'observation que son allégation
peut être vérifiée, elle se rétracte, et déclare qu'elle est accouchée
d'un enfant mâle, mort; qu'elle l'a mis d'abord dans un sac de toile,
ensuite dans des linges, que le 15 frimaire, à sept heures du soir,
elle l'a porté sur le rempart du château. Interrogée pourquoi elle
n'avait pas noué le cordon ombilical, elle répondit qu'elle avait cru
l'enfant mort. Quant aux brûlures remarquées sur le corps de son fils,
elle s'écria: _Je ne suis point une mère dénaturée: je n'ai point
allumé de braise pour brûler le corps de mon enfant._
Le magistrat de sûreté décerna contre elle un mandat de dépôt; et
l'on procéda à l'instruction des témoins. Parmi les dépositions des
témoins entendus, nous remarquerons celle de la femme Royère, lingère,
pour qui Louise travaillait depuis plusieurs années. Elle dit,
entr'autres choses, qu'ayant lieu de soupçonner fortement que Louise
était accouchée, elle se rendit chez elle, le 14, avec une demoiselle
Darbois; qu'après l'avoir long-temps et vainement pressée de ne pas
lui faire un mystère de son accouchement, après lui avoir promis à cet
égard secours et protection, elle avait enfin obtenu l'aveu qu'elle
sollicitait; que Louise lui avait déclaré qu'elle était accouchée
depuis huit jours; que la sage-femme qu'elle n'avait point voulu
nommer, s'était chargée de cet enfant, et l'avait porté à l'hôpital.
La femme Royère ajouta que le surlendemain, ayant eu connaissance
de l'exposition d'un enfant sur le rempart du château, elle s'était
indignée contre Louise qu'elle avait regardée comme l'auteur de ce
crime, et qu'elle avait envoyé sa domestique reprendre l'ouvrage
qu'elle avait donné à cette fille; que Louise accourut aussitôt à son
magasin; qu'elle, veuve Royère, lui avait demandé ce qu'elle avait fait
de son enfant, en lui disant que celui trouvé sur le rempart était sans
doute le sien, mais que cette fille avait nié, disant qu'elle était
accouchée d'un garçon mort qu'elle avait jeté dans les latrines; que
Louise la quitta tout de suite, et étant dans la cour, dit qu'elle
allait se jeter dans le puits, parce qu'on la ferait périr; qu'on se
saisit alors de cette fille pour empêcher le suicide, et qu'on la
renvoya après lui avoir donné par pitié une petite somme d'argent et
quelques objets d'habillement.
Le directeur du jury fit subir un nouvel interrogatoire à Louise;
ses réponses furent conformes à celles qu'elle avait faites devant
le magistrat de sûreté. Plus tard, elle varia sur la date de son
accouchement. A sa déclaration qu'elle était accouchée d'un enfant
mort, le directeur du jury opposa les rapports de l'officier de santé,
et l'expérience de la surnatation des poumons. Ici encore elle
persista dans son dire, et ajouta qu'ayant fait une chûte trois jours
avant son accouchement, elle était accouchée avant terme, qu'on ne
pouvait croire d'ailleurs qu'elle eût ôté la vie à son enfant, puisque
lors, de la naissance de sa fille, elle avait appelé une sage-femme.
Le magistrat lui opposa encore l'aveu fait par elle devant plusieurs
témoins, qu'elle était accouchée d'un enfant vivant. Elle ne nia pas
cet aveu, mais elle prétendit avoir menti, excusant ce mensonge par
la circonstance qu'elle avait encore chez elle son enfant dont elle
ne savait que faire. On lui demanda pourquoi, si elle était accouchée
d'un enfant mort, elle ne l'avait pas déclaré sur-le-champ à ses plus
proches voisines; elle répondit qu'elle avait redouté les suites de
cette déclaration; elle dit aussi qu'elle avait fui lorsqu'on lui avait
imputé la naissance et la mort de l'enfant exposé, parce qu'elle avait
craint d'être poursuivie par la justice pour avoir exposé son enfant.
Elle nia avoir manifesté chez la veuve Royère l'intention de se jeter
dans un puits.
Le 9 nivose, un jury spécial s'assembla. Louise fut mise en
accusation, et arriva bientôt au pied du tribunal, arbitre de son
sort. On a vu toutes les circonstances qui s'élevaient contre elle;
le ministère public en fit un faisceau et en forma une masse terrible
d'accusation; tout paraissait annoncer et la réalité du crime et la
conviction de l'accusée.