Voici encore une histoire qui pourra faire apprécier les fatales

erreurs où des juges, d'ailleurs éclairés et de bonne foi, peuvent

être précipités, en se laissant conduire par les préventions de tout

genre qui les assaillent incessamment. La mort de Calas, celle de

Montbailly, et de tant d'autres victimes de la clameur populaire,

ont depuis long-temps prouvé cette vérité, scellée tant de fois par

le sang innocent. Les infortunes de la veuve Deservolus montreront

peut-être, de la part de plusieurs personnes appelées à donner un avis

ou à prononcer un jugement, une persistance aveugle, peut-être sans

exemple jusqu'ici. Heureusement que l'humanité n'eut point à gémir sur

les suites d'une préoccupation aussi acharnée, et que, grâce à d'autres

juges, l'innocence fut reconnue, et se vit même en position de faire

trembler ses accusateurs.

Un ancien militaire d'Évreux, le sieur Cochart Deservolus, faisant

un usage abusif de liqueurs fortes, succomba, le 19 messidor an X (6

juillet 1802), au milieu de sa famille, aux atteintes d'un mal violent

contre lequel toutes les ressources de l'art furent infructueuses.

Cette mort, quoique très-subite, n'avait rien d'extraordinaire aux

yeux de ceux qui connaissaient les funestes habitudes du sieur Cochart

Deservolus. Cependant, à l'instant même où il venait d'expirer,

avant que sa dépouille fût rendue à la terre, des soupçons vagues

d'empoisonnement se répandirent dans la multitude, qui les accueillit

sans examen, selon son usage.

La méchanceté, qui tire parti de tout, ne manqua pas de commenter

quelques scènes orageuses qui, depuis quelques années, avaient eu

lieu dans le ménage du sieur Deservolus; on se répétait les diverses

circonstances qui avaient accompagné ou précédé sa mort, et partant, on

ne craignait pas de l'attribuer au crime.

Quelque temps avant de succomber le sieur Deservolus se plaignait de

malaises, d'affections douloureuses, qui n'étaient que les indices

d'une crise terrible. Cette crise, annoncée par tant de signes

alarmans, eut lieu le 17 messidor an X; elle se déclara par un hoquet

violent, par des vomissemens réitérés, par des mouvemens convulsifs,

par un délire complet; en un mot, par les symptômes les plus effrayans.

Le citoyen Delzeuzes, médecin à Évreux, docteur en médecine de l'école

de Paris, professeur d'histoire naturelle à l'école centrale du

département de l'Eure, et le citoyen Renault, maître en chirurgie,

furent appelés pour donner des soins au malade. Ils ne dissimulèrent

pas, au premier aspect, le danger dans lequel ils le trouvaient. Le

jeudi suivant, 19 messidor, leur fatal augure s'était vérifié.

Quelques instans après la catastrophe, une femme accourt dans la maison

du défunt, demande à le voir, et, apprenant qu'il a cessé de vivre, se

précipite sur le cadavre, éclate en sanglots et en gémissemens, donne

toutes les marques de la plus violente douleur; puis tout-à-coup elle

ordonne à une garde qui veillait auprès du lit funèbre de lui apporter

du vinaigre et une glace; mais la garde ayant refusé de quitter son

poste pour lui obéir, cette femme sort aussitôt de la chambre avec

fureur, et soit que l'excès de sa douleur l'égarât, soit qu'elle eût

été mal comprise dans l'expression de ses plaintes amères, on assure

qu'elle avait proféré le mot terrible d'empoisonnement.

Cette femme était la propre sœur de Deservolus; elle se nommait madame

du Roule, et se trouvait depuis long-temps en rupture ouverte avec la

majeure partie de la famille, pour des motifs d'intérêt. Au reste, ce

fut sur le mot funeste attribué à cette dame du Roule, que l'on bâtit

une accusation qui devait envelopper l'épouse et la belle-sœur de

Deservolus.

Sur les bruits qui ne tardèrent pas à se répandre, les sieurs Delzeuzes

et Renault accoururent chez la veuve, et lui déclarèrent que, pour

leur instruction, ils allaient procéder à l'ouverture du cadavre. Le

procès-verbal qui fut dressé par eux en cette occasion ne laissa aucun

doute sur l'état naturel dans lequel se trouvait le corps.

Les sieurs Renault et Delzeuzes se disposaient à aller instruire

madame Deservolus du résultat de cette opération, lorsque le magistrat

de sûreté, substitut du commissaire près le tribunal criminel du

département de l'Eure, parut tout-à-coup dans la maison désolée,

accompagné d'officiers de santé munis de leurs instrumens, et lut à

haute voix l'ordonnance que, sur la rumeur publique, il venait de

décerner pour l'ouverture du corps.

Pour la seconde fois donc, et dans la même journée, les viscères et

les organes du mort furent examinés avec attention, et chacun put

se convaincre de leur état naturel. Le magistrat qui avait présidé

à l'opération, monta, avant de se retirer, dans l'appartement de

la veuve, et là, en présence de quatre témoins, il lui adressa ces

paroles: «Le devoir que nous venons de remplir est bien pénible,

madame, mais il a cela de consolant pour vous et pour nous, que nous

avons trouvé dans le résultat les moyens de confondre la calomnie, si

elle osait jamais lever la tête.» S'adressant ensuite à la belle-sœur

de la veuve, au moment de redescendre, il ajouta en propres termes: «Je

vous ferai parvenir dans la journée le procès-verbal des officiers de

santé qui ne laissera aucun doute sur la mort de M. Deservolus.»

Les funérailles furent célébrées le soir du même jour. A peine

l'inhumation fut-elle achevée, qu'un bruit nouveau circula dans la

ville. Malgré leur première déclaration verbale, par suite de laquelle

le magistrat avait proclamé solennellement l'erreur des soupçons formés

sur la mort de Deservolus et autorisé son inhumation, les officiers

de santé commis par lui à l'examen juridique, élevaient des doutes,

assurait-on, sur la véritable cause de la mort de Deservolus.

Ce qui peut servir à expliquer ce nouvel incident, c'est la

mésintelligence qui régnait entre les officiers de santé établis

à Évreux, et le sieur Delzeuzes. La jalousie et l'amour-propre

n'étaient pas étrangers à ces discordes. L'avancement rapide du sieur

Delzeuzes, et la haute opinion qu'il paraissait avoir de sa supériorité

personnelle, excitaient contre lui ses confrères. Lui, de son côté, ne

voyait pas sans humeur l'arrogance des membres du comité de vaccine.

Le dimanche 22 messidor, c'est-à-dire, le quatrième jour après

l'inhumation du cadavre, déjà ouvert une première fois, on se

rendit dans le cimetière, suivant l'ordre qui en avait été donné

par le magistrat, pour procéder à l'exhumation que tous les propos

d'empoisonnement semblaient avoir rendue nécessaire. La présence des

officiers de santé qui avaient procédé à la première visite juridique

fut requise cette fois encore, quoiqu'il eût été peut-être prudent

de les en exclure. Les sieurs Delzeuzes et Renault furent aussi

mandés. Avec eux, se trouvèrent réunis d'autres gens de l'art et

quelques chirurgiens militaires de la garnison d'Évreux. On procéda

à l'exhumation. Le sieur Delzeuzes, ainsi qu'il l'avait fait lors

du premier examen, exposa les causes de la maladie, et répéta ses

conjectures sur celles de la mort. Son rapport produisit une très-vive

agitation parmi les officiers de santé présens. Sans respect pour

l'asile des morts, des débats violens s'engagèrent: les reproches

sanglans, les injures grossières retentirent au milieu du silence des

tombeaux. A travers ces dissentimens scandaleux, à travers quelques

réticences cruelles, on parut néanmoins s'accorder sur l'absence

totale de traces de poison. Le procès-verbal de cette vérification ne

contenait absolument rien qui pût justifier le moindre acte de rigueur

de la part du ministère public.

Cependant, le bruit se répandit bientôt dans la ville qu'une pièce

légale allait devenir la base d'une accusation en forme contre madame

Deservolus et contre sa sœur; on annonçait même le dépôt de cette

pièce redoutable au greffe du tribunal criminel. C'était, disait-on,

un troisième procès-verbal qui aurait été remis secrètement et de

confiance au magistrat, sur sa demande, par les médecins et chirurgiens

d'Évreux, contradicteurs des sieurs Delzeuzes et Renault, et qui

aurait été rédigé _postérieurement_ à celui des nouveaux officiers

de santé, convoqués pour l'exhumation. Dans cet état de choses, les

enfans de madame Deservolus, intéressés à faire éclater au grand jour

l'innocence de leur mère, provoquèrent auprès du ministère public une

nouvelle exhumation, insistant surtout, pour que cette seconde visite

du cadavre fût faite par des officiers de santé choisis dans tout

autre département que celui de l'Eure. Ils s'adressèrent au magistrat

qui jusqu'alors avait connu de cette affligeante affaire, mais ils

eurent la douleur d'en éprouver un refus. L'examen nouveau que l'on

sollicitait ne devait produire, selon lui, aucune espèce de résultat;

c'était d'ailleurs, à l'entendre, une affaire terminée. Un pareil

langage semblait bien attester que celui qui le tenait était convaincu

de la non-existence du délit. Comment alors expliquer les poursuites

que ce même magistrat jugea sans doute indispensable de continuer de

faire?

Mais ce que ce substitut n'avait pas voulu autoriser, le commissaire

près le tribunal criminel le permit. Il fut décidé qu'une exhumation

aurait lieu. Un médecin et deux chirurgiens de Rouen, hommes aussi

habiles qu'intègres, furent appelés à Évreux.

C'était le 27 messidor. La même faute qui avait causé un si grand

scandale lors de la première exhumation, fut encore commise pour

celle-ci. Les premiers experts furent appelés. Aussitôt que le cadavre

eut été tiré, pour la seconde fois, de la fosse, les trois officiers

de santé de Rouen, l'examinèrent dans toutes ses parties avec la plus

scrupuleuse attention, et leur procès-verbal renferma la déclaration

authentique de la mort naturelle du sieur Deservolus. Ils affirmaient

n'avoir trouvé aucune trace qui pût décéler l'effet d'un agent délétère

ou, en d'autres termes, aucune trace de poison ou de substances

malignes.

Une déclaration aussi précise que celle que venaient de faire les

médecins et chirurgiens de Rouen devait bien enfin fixer l'opinion

publique; mais la malveillance s'empara avec ardeur d'une fatale

circonstance qui vint lui fournir de nouveaux prétextes de calomnie et

de persécution.

Au nombre des viscères sur lesquels les officiers de santé devaient

porter leur attention, on ne retrouva plus l'estomac, lorsque,

arrivés dans le lieu destiné à leur examen, ils se mirent en devoir

d'y procéder. Soit que, mal enveloppé, ce viscère eût glissé par

une des ouvertures de la serviette qui les contenait tous, et que,

dans une translation qui avait eu lieu de nuit, personne ne s'en fût

aperçu, soit qu'une main intéressée à faire disparaître une preuve

matérielle de l'ignorance ou de la méchanceté, eût réussi à détourner

l'objet même qui la renfermait, on chercha vainement l'estomac pour

le soumettre aux mêmes expériences que les autres viscères. Cette

circonstance, consignée dans le procès-verbal, ne tarda pas à réveiller

toutes les conjectures, tous les soupçons; la calomnie s'exerça avec

une activité nouvelle.

Bientôt le même magistrat qui avait dit aux enfans de la veuve

Deservolus qu'il regardait l'affaire comme terminée commença

mystérieusement une information dans laquelle tous les moyens

inquisitoriaux furent mis en usage. Le sieur Delzeuzes, ami de la

famille Deservolus, fut étrangement calomnié, et devint aussi l'objet

de la défiance du magistrat. Le substitut, malgré toute la rigueur dont

il s'était armé, ne trouva pas probablement de charges suffisantes

pour autoriser le mandat de dépôt; car il ne le décerna point en

renvoyant les pièces au directeur du jury. Cet autre magistrat se

livra à un examen subsidiaire; il se disposait à clore la procédure

par une déclaration de non-inculpation, lorsqu'au mépris des preuves

d'innocence qui résultaient de l'information, le substitut crut devoir

faire encore éclater le zèle qui l'animait; un mandat d'amener fut

lancé contre madame Deservolus, contre sa sœur, la demoiselle Emilie Le

Prévot, et contre le citoyen Delzeuzes.

Le directeur du jury, considérant sans doute que là où manquaient les

preuves il n'y avait pas de délit, rendit une ordonnance tendante au

rejet du réquisitoire, ordonnance qui fut déposée au greffe du tribunal

le 6 fructidor. Par jugement rendu le 10, le tribunal de première

instance de l'arrondissement, sur les conclusions de son commissaire,

consacra la décision du directeur du jury; mais le substitut ne se

tint pas pour battu; il se pourvût contre le jugement du tribunal

d'arrondissement devant le commissaire près le tribunal criminel qui,

après mûr examen des pièces qui lui avaient été adressées, déclara, le

17 fructidor, donner son adhésion à ce même jugement.

Toutes ces décisions successives, favorables à l'innocence, auraient

dû suffire pour la pleine justification des accusés; mais il fallait

encore éclairer l'opinion, ce qui n'est pas toujours chose aussi

facile que de la tromper; il fallait étouffer la calomnie et la flétrir

à son tour. Me Billecocq, à la demande des enfans de la veuve, fit un

mémoire circonstancié sur cette malheureuse affaire, et servit, par

ce moyen, non-seulement à faire taire les calomniateurs, mais encore

à éclairer la religion de la cour suprême, qui, sur le réquisitoire

du procureur-général impérial, avait renvoyé la procédure devant le

magistrat de sûreté et le directeur du jury de l'arrondissement de

Mantes.

Madame Deservolus et sa sœur ayant formé opposition à cet arrêt, cette

décision fut rapportée par une autre du tribunal de cassation, en

date du 9 prairial an XI, qui faisait justice complète de toutes les

inculpations dirigées contre les accusés.

Après une accusation semblable à celle dont la veuve Deservolus et sa

sœur pouvaient être les victimes, qui fit peser sur elles les soupçons

les plus atroces, qui troubla si cruellement leur repos, qui les

contraignit de porter leurs plaintes devant différens juges, quelle

est la vertu qui pourrait se flatter d'être toujours inattaquable?

et cependant cette accusation était absurde, dénuée de vraisemblance,

repoussée par la science, seule compétente en pareille matière; et

cependant un magistrat, dont la conduite fut inexplicable dans toute

cette affaire, s'obstinait à poursuivre les auteurs d'un délit qui

n'existait point, et trouvait des auxiliaires pour cette odieuse

prévention: tant il est vrai que la prévention, en matière criminelle,

peut donner les couleurs du crime à l'innocence la plus incontestable,

et qu'elle est un des plus grands fléaux de la justice.

Quand une accusation est invraisemblable, il est presque toujours

certain qu'elle est fausse: en pareil cas, le juge ne saurait procéder

avec trop de circonspection; c'est une vérité dont s'était bien

pénétré le célèbre Dupaty, magistrat éloquent du dernier siècle. «La

vraisemblance, dit-il, est comme un témoin nécessaire des autres

témoins. Si ce témoin n'a pas déposé dans un procès, la procédure, en

quelque sorte, n'est pas consommée, l'information est incomplète. Les

invraisemblances d'un fait sont autant de présomptions que ce fait

n'existe pas; et l'invraisemblance absolue d'un fait est comme une

déposition concluante de la nature contre l'existence de ce fait. Entre

des hommes qui diront: _Telle chose est_, et la nature qui dira: _Telle

chose n'est pas_, il faudra croire la nature.»

LOUISE PERTHUY,

ACCUSÉE D'INFANTICIDE.

«La loi de Henri II, dit Montesquieu, qui condamne à mort une fille

dont l'enfant a péri, en cas qu'elle n'ait pas déclaré au magistrat

sa grossesse, est contraire à la défense naturelle. Il suffisait de

l'obliger d'en instruire une de ses plus proches parentes, pour qu'elle

veillât à la conservation de l'enfant.

«Quel autre aveu pourrait-elle faire dans ce supplice de la pudeur

naturelle? L'éducation a augmenté en elle l'idée de la conservation de

cette pudeur; et à peine, dans ces momens, est-il resté en elle une

idée de la perte de la vie.»

La peine portée par cette loi est sans doute d'une cruelle sévérité;

dans quelques cas, elle a pu être injustement appliquée. Cette loi

d'ailleurs est du seizième siècle, époque encore bien voisine des temps

de barbarie. Mais la déclaration qu'elle prescrivait, considérée

comme mesure générale, ne nous semble pas avoir mérité le blâme dont

l'a voulu flétrir l'illustre auteur de l'_Esprit des lois_. A part

quelques exceptions trop rares, la pudeur des filles-mères n'est

point un obstacle qui doive arrêter le législateur. On sait que la

plupart d'entre elles ne sont pas d'innocentes victimes des faiblesses

de l'amour; malheureusement l'éducation, qui manque encore à tant

de classes de la société, n'a pas augmenté en elles l'idée de la

conservation de cette pudeur. Comment supposer quelque honte de leur

état, à des filles qui font presque parade de leur conduite infâme, à

des filles devenues mères au sein de la débauche et de la prostitution?

Ne sait-on pas que c'est de ces sources impures que sortent la plupart

des orphelins qui peuplent nos hôpitaux?

Voici sommairement ce que pourrait offrir d'avantageux le système

des déclarations de grossesse. Il fixerait sur ce point la vigilance

du magistrat et les menaces de la loi; il frapperait l'imagination

de la mère, dès les premiers instans de sa conception illégitime; et

l'on étoufferait le crime, pour ainsi dire, avant de naître. Tout au

moins s'épargnerait-on le scandale d'une recherche infructueuse, et

d'une impunité funeste; ce qui n'arrive que trop fréquemment dans les

accusations d'infanticide, où, pour l'ordinaire, tout est vague et

enveloppé d'un mystère impénétrable, comme dans le fait que nous allons

raconter.

Le 10 frimaire an 10 (30 novembre 1801), un enfant mort, enveloppé

dans des linges, et entouré de braise, fut trouvé par deux gendarmes,

sur l'un des remparts de la ville de Dijon. Le magistrat de sûreté,

informé de ce fait, se transporta aussitôt sur les lieux, accompagné

d'un officier de santé, qui, après avoir examiné le cadavre, déclara

que cet enfant paraissait avoir été brûlé dans quelques parties du

corps; qu'il avait été étouffé dans la braise allumée, dont on l'avait

enveloppé; qu'il avait pu périr aussi par le défaut de ligature du

cordon ombilical; qu'il était du sexe masculin, qu'il était né à terme,

et qu'il n'y avait pas vingt-quatre heures qu'il était venu au monde.

On apprit bientôt qu'une fille nommée Louise Perthuy, qui, peu de jours

avant, était dans un état de grossesse voisin de son terme, avait

été vue pâle et considérablement amincie, et qu'elle avait quitté son

domicile, le 16, à neuf ou dix heures du matin.

Le magistrat de sûreté s'y transporta et fit ouvrir la chambre; on

découvrit dans le lit, dans les chemises, dans le linge, des traces

nombreuses d'une perte abondante de sang, et l'on remarqua un sac de

toile rousse également ensanglanté, à côté duquel était un petit tas

de braise pareille à celle dans laquelle l'enfant avait été enveloppé.

Le magistrat interrogea la femme Perrier, qui logeait dans la même

maison. Elle répondit qu'elle s'était aperçue de la grossesse de Louise

Perthuy, mais qu'elle ignorait le jour de son accouchement qu'elle

supposait cependant très-récent, d'après les indices qu'elle avait sous

les yeux. La femme Dorey, autre voisine, fit une réponse à peu près

semblable.

Le 18, le magistrat de sûreté fit exhumer le cadavre, et ordonna

l'expérience usitée de la supernatation des poumons. Le même officier,

après avoir reconnu que toutes les parties internes étaient saines,

procéda à l'expérience prescrite; les poumons surnagèrent; il en

conclut qu'ils étaient remplis d'air, et que par conséquent l'enfant

était né vivant.

Le lendemain 19, Louise est arrêtée. Deux jours après, le magistrat se

transporte encore à son domicile pour vérifier la cause de l'effusion

de sang remarquée lors de la première visite. L'officier de santé

déclare qu'il y a eu nécessairement accouchement, attendu qu'une perte

de sang aussi considérable aurait causé une telle faiblesse à la femme,

qu'elle aurait succombé.

On interroge Louise; elle convient de sa grossesse et de son

accouchement, dont elle fixe la date à trois semaines avant son

interrogatoire; mais elle déclare être accouchée d'une fille morte; on

lui demande ce qu'elle a fait de cet enfant. Elle se trouble, et dit

l'avoir jeté dans les latrines; sur l'observation que son allégation

peut être vérifiée, elle se rétracte, et déclare qu'elle est accouchée

d'un enfant mâle, mort; qu'elle l'a mis d'abord dans un sac de toile,

ensuite dans des linges, que le 15 frimaire, à sept heures du soir,

elle l'a porté sur le rempart du château. Interrogée pourquoi elle

n'avait pas noué le cordon ombilical, elle répondit qu'elle avait cru

l'enfant mort. Quant aux brûlures remarquées sur le corps de son fils,

elle s'écria: _Je ne suis point une mère dénaturée: je n'ai point

allumé de braise pour brûler le corps de mon enfant._

Le magistrat de sûreté décerna contre elle un mandat de dépôt; et

l'on procéda à l'instruction des témoins. Parmi les dépositions des

témoins entendus, nous remarquerons celle de la femme Royère, lingère,

pour qui Louise travaillait depuis plusieurs années. Elle dit,

entr'autres choses, qu'ayant lieu de soupçonner fortement que Louise

était accouchée, elle se rendit chez elle, le 14, avec une demoiselle

Darbois; qu'après l'avoir long-temps et vainement pressée de ne pas

lui faire un mystère de son accouchement, après lui avoir promis à cet

égard secours et protection, elle avait enfin obtenu l'aveu qu'elle

sollicitait; que Louise lui avait déclaré qu'elle était accouchée

depuis huit jours; que la sage-femme qu'elle n'avait point voulu

nommer, s'était chargée de cet enfant, et l'avait porté à l'hôpital.

La femme Royère ajouta que le surlendemain, ayant eu connaissance

de l'exposition d'un enfant sur le rempart du château, elle s'était

indignée contre Louise qu'elle avait regardée comme l'auteur de ce

crime, et qu'elle avait envoyé sa domestique reprendre l'ouvrage

qu'elle avait donné à cette fille; que Louise accourut aussitôt à son

magasin; qu'elle, veuve Royère, lui avait demandé ce qu'elle avait fait

de son enfant, en lui disant que celui trouvé sur le rempart était sans

doute le sien, mais que cette fille avait nié, disant qu'elle était

accouchée d'un garçon mort qu'elle avait jeté dans les latrines; que

Louise la quitta tout de suite, et étant dans la cour, dit qu'elle

allait se jeter dans le puits, parce qu'on la ferait périr; qu'on se

saisit alors de cette fille pour empêcher le suicide, et qu'on la

renvoya après lui avoir donné par pitié une petite somme d'argent et

quelques objets d'habillement.

Le directeur du jury fit subir un nouvel interrogatoire à Louise;

ses réponses furent conformes à celles qu'elle avait faites devant

le magistrat de sûreté. Plus tard, elle varia sur la date de son

accouchement. A sa déclaration qu'elle était accouchée d'un enfant

mort, le directeur du jury opposa les rapports de l'officier de santé,

et l'expérience de la surnatation des poumons. Ici encore elle

persista dans son dire, et ajouta qu'ayant fait une chûte trois jours

avant son accouchement, elle était accouchée avant terme, qu'on ne

pouvait croire d'ailleurs qu'elle eût ôté la vie à son enfant, puisque

lors, de la naissance de sa fille, elle avait appelé une sage-femme.

Le magistrat lui opposa encore l'aveu fait par elle devant plusieurs

témoins, qu'elle était accouchée d'un enfant vivant. Elle ne nia pas

cet aveu, mais elle prétendit avoir menti, excusant ce mensonge par

la circonstance qu'elle avait encore chez elle son enfant dont elle

ne savait que faire. On lui demanda pourquoi, si elle était accouchée

d'un enfant mort, elle ne l'avait pas déclaré sur-le-champ à ses plus

proches voisines; elle répondit qu'elle avait redouté les suites de

cette déclaration; elle dit aussi qu'elle avait fui lorsqu'on lui avait

imputé la naissance et la mort de l'enfant exposé, parce qu'elle avait

craint d'être poursuivie par la justice pour avoir exposé son enfant.

Elle nia avoir manifesté chez la veuve Royère l'intention de se jeter

dans un puits.

Le 9 nivose, un jury spécial s'assembla. Louise fut mise en

accusation, et arriva bientôt au pied du tribunal, arbitre de son

sort. On a vu toutes les circonstances qui s'élevaient contre elle;

le ministère public en fit un faisceau et en forma une masse terrible

d'accusation; tout paraissait annoncer et la réalité du crime et la

conviction de l'accusée.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 15 / 17 段