ne tarde pas à faire un nouvel effort. Le combat s'engage au milieu
même de l'assemblée; les défenseurs de la convention croisent la
baïonnette; de leur côté, les assaillans font feu, et les balles
viennent frapper les murs de la salle. Les députés se lèvent en criant:
_Vive la république!_ Les coups de feu redoublent; on charge, on se
mêle, on sabre. Un jeune député, plein de courage et de dévoûment,
Féraud, récemment arrivé de l'armée du Rhin, et courant depuis quinze
jours autour de Paris pour hâter l'arrivage des subsistances, vole
au devant de la foule, et la conjure de ne pas pénétrer plus avant.
«Tuez-moi, s'écrie-t-il en découvrant sa poitrine; vous n'entrerez
qu'après avoir passé sur mon corps.» En effet, il se couche à terre,
pour essayer de les arrêter; mais ces furieux, sans l'écouter, passent
sur son corps, et courent vers le bureau. Des femmes ivres, des hommes
armés de sabres, de piques, de fusils, portant sur leurs chapeaux ces
mots: _Du pain! la constitution de 93_, inondent la salle; les uns
vont occuper les banquettes inférieures, abandonnées par les députés;
les autres remplissent le parquet; quelques-uns se placent devant le
bureau, ou montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil
du président. Un jeune officier des sections, nommé Mally, placé sur
les degrés du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau qu'il
portait sur son chapeau. On tire aussitôt sur lui, et il tombe blessé
de plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baïonnettes,
toutes les piques se dirigent sur le président; on enferme sa tête dans
une haie de fer; c'était Boissy-d'Anglas; il demeure calme et ferme.
Au même instant, les factieux couchent en joue le président. Féraud
veut escalader la tribune, et s'élance pour faire à Boissy-d'Anglas
un rempart de son corps. Un des factieux essaie de le retenir par
l'habit; un officier, pour dégager Féraud, assène un coup de poing à
l'homme qui le retenait; ce dernier répond au coup de poing par un
coup de pistolet qui atteint Féraud, à l'épaule. L'infortuné jeune
homme tombe dangereusement blessé; les rebelles s'emparent de sa
personne, l'accablent de coups; on l'entraîne, on le foule aux pieds,
on l'emporte hors de la salle, et on livre son corps à la populace. Un
écrivain, témoin oculaire de cette horrible scène, assure que Féraud
fut victime d'une méprise de noms. On le prit pour Fréron, que les
prétendus patriotes regardaient comme le chef des réactionnaires.
Boissy-d'Anglas demeura calme et impassible au milieu de cette scène de
violence et d'atrocités. Plusieurs fois sa voix courageuse entreprit
de se faire entendre, mais soudain elle était couverte par des cris
mille fois répétés: _Du pain, du pain! Coquin, qu'as-tu fait de notre
argent? La constitution de 1793!_ Plusieurs députés veulent parler;
ils ne peuvent obtenir la parole; le tumulte recommence et dure encore
plus d'une heure. Pendant cet intervalle, on apporte une tête au bout
d'une baïonnette; on la regarde avec effroi, on ne peut la reconnaître.
Les uns disent que c'est celle de Fréron, d'autres disent que c'est
celle de Féraud. C'était celle de Féraud en effet, que les brigands
avaient placée au bout d'une baïonnette. Ils promènent cet horrible
trophée dans la salle, au milieu des hurlemens de la multitude; ils la
présentent au président Boissy-d'Anglas, qui devient de nouveau l'objet
de leur fureur. Boissy-d'Anglas s'incline avec respect devant la tête
de son malheureux collègue. Il est de nouveau en péril; sa tête est
entourée de baïonnettes; on le couche en joue de tous côtés; mille
morts le menacent.
Cette périlleuse présidence dura six heures entières. Boissy-d'Anglas,
épuisé de fatigues, céda le fauteuil à son collègue Vernier. La
salle ne put être évacuée entièrement qu'à minuit et à force ouverte.
Plusieurs des représentans qui avaient favorisé cette insurrection
furent sévèrement punis par la convention, qui dès lors, n'eut plus
rien à craindre du parti patriote. Aucune journée de la révolution
n'avait présenté un spectacle si terrible. Jamais jusque là, le siége
de la représentation nationale n'avait été envahi, ensanglanté par
un combat, traversé par les balles, et souillé par l'assassinat d'un
représentant du peuple.
Nous terminerons ici cette suite de tableaux qui nous ont été fournis
par l'histoire de nos troubles révolutionnaires. Il nous eût été facile
de les multiplier à l'infini; car nous n'avons pu signaler que quelques
faits entre des milliers. Il nous aurait fallu plusieurs volumes pour
mentionner tout ce qui mériterait de l'être. Divers ouvrages existent,
où l'on trouvera les détails les plus minutieux sur les malheurs de
chaque famille, à cette désastreuse époque; nous citerons entre autres,
les _Martyrs de la Révolution_, ouvrage publié par un respectable
ecclésiastique.
Du reste, les scènes que nous avons détachées de ce grand drame
donneront quelqu'idée des forfaits qui ont accompagné notre
régénération politique; on peut les regarder comme des monumens
épouvantables de nos désordres, et l'on ne saurait trop les mettre
en lumière, dans un moment où toutes les jeunes têtes ne rêvent que
changemens et révolutions.
LOUIS FRANÇOIS TILLOY,
ACCUSÉ DU MEURTRE DE SA FEMME.
Louis-François Tilloy, était marié depuis quinze mois avec Catherine
Toupet. Cet homme, travaillant chez le sieur Prévost, en qualité de
compagnon cultivateur, ou de garçon de charrue, ne pouvait venir
coucher chez lui que tous les quinze jours. Il avait son domicile à
Gombremez, commune de Saulty, arrondissement d'Hesdin.
Le 19 germinal, an 5 (8 avril 1797), veille du jour correspondant au
dimanche des Rameaux, Tilloy ne retourna point chez lui, parce qu'il
y était allé le samedi précédent, et que c'était le tour d'un autre
ouvrier de la ferme; mais le lendemain, il fut libre de s'absenter
jusqu'à midi. Il part, son déjeûner à la main, et gagne, en mangeant,
sa chaumière. Il y arrive avant huit heures, et trouve sa femme
levée, occupée à allaiter un fils de cinq mois, gage de leur mutuelle
tendresse. Tilloy les embrasse tour à tour, prend sa bêche, et s'en va
fouir un enclos éloigné de sa maison, et séparé d'elle par une ferme et
deux rues garnies de haies vives.
Il y avait à peine une heure qu'il était parti pour cette occupation,
lorsqu'un individu, profitant de son absence, de la circonstance d'une
fête solennelle, et de l'heure à laquelle les rues et les campagnes
sont désertes à cause de l'office divin, s'introduit dans la maison de
Tilloy, et entraîne sa femme dans une chambre voisine, servant depuis
quelque temps d'étable à vaches.
Catherine Toupet n'avait que vingt-quatre ans; elle avait toute la
fraîcheur de la jeunesse. Cet individu voulait assouvir sa brutalité
sur cette jeune femme, qui, sans doute, avait fixé ses regards
luxurieux. Catherine Toupet se défend avec toute l'énergie de la vertu,
avec toute l'indignation de la pudeur; sa résistance ne fait qu'irriter
son brutal agresseur. Furieux, il saisit une coignée qu'il aperçoit, et
en frappe sa victime. Elle chancelle et tombe; mais bientôt, ranimant
son courage, et réunissant les forces qui lui restent encore, elle
tire de sa poche un couteau à manche de corne de cerf, et veut s'en
servir contre son bourreau, lorsque celui-ci le lui arrache de la main,
et la frappe de plusieurs coups.
Bientôt l'assassin fuit, laissant à terre, baignée dans son sang, la
femme qu'il n'a pu tout-à-fait déshonorer. Catherine Toupet, malgré son
état d'épuisement, a encore le courage de se traîner jusqu'aux portes
de la maison et de les fermer au verrou, afin de prévenir le retour de
son infâme assassin, dont elle redoute la fureur et la rage.
Cependant vers les dix heures trois quarts, Tilloy quitte son ouvrage,
pour la fin duquel il faut l'emploi de deux matinées, et il retourne
chez lui. Il se présente à la porte de la rue, il la trouve fermée;
celle du jardin l'est aussi. Il va chez une voisine demander si sa
femme est sortie; on lui répond que non. Il revient à la fenêtre du
jardin, y frappe, et ne tarde point à entendre quelque bruit; c'était
sa femme qui se traînait péniblement. Elle ouvre..... Quel spectacle
pour Tilloy! Il voit sa femme blessée à la tête, à la gorge, et perdant
son sang. Il cède alors aux premiers mouvemens de la douleur et de
l'effroi. Il court chez ses voisins, en poussant des cris lamentables.
Bientôt sa maison est pleine; tout le village s'y trouve rassemblé.
Tilloy aperçoit sur la table, le couteau à manche de corne de cerf; il
le prend machinalement, sans réflexion, et le met dans sa poche. Il est
à présumer que ce couteau avait été ramassé et lavé par quelques-unes
des voisines.
Bientôt l'agent municipal et son adjoint arrivent; ils interrogent
Catherine Toupet; ils en reçoivent la déclaration qu'un _inconnu est
entré chez elle, et l'a arrangée de cette manière_; qu'il l'a entraînée
dans la chambre servant d'étable à vaches, et que c'est là qu'il lui
a porté les coups. Elle ajoute que l'inconnu était vêtu d'une veste
blanche, et laisse entrevoir qu'il avait voulu jouir d'elle malgré sa
volonté.
Le brigadier de la gendarmerie à la résidence de l'Albret arrive,
accompagné de gendarmes; ils dressent procès-verbal, et reçoivent
de Catherine Toupet la même déclaration; mais elle y exprime plus
ouvertement l'attentat à sa pudeur.
Le juge de paix du canton se transporte plus tard au domicile de
Tilloy, et Catherine Toupet lui tient le même langage. Cependant,
d'après le rapport qu'on fait à ce magistrat que Tilloy avait été
trouvé porteur du couteau de sa femme, et sur la déclaration faite par
deux gendarmes, le juge de paix décerna un mandat d'arrêt contre ce
jeune homme, et le jury prononça qu'il y avait lieu à accusation.
La malheureuse Catherine Toupet ne tarda pas à succomber à la gravité
de ses blessures. Une instruction fut entamée à l'occasion de cet
assassinat. Plusieurs témoins à charge furent entendus, entre autres
les deux gendarmes qui avaient été préposés à la garde de Tilloy,
immédiatement après son arrestation, et la femme Lobel, mendiante,
qui fut soupçonnée d'avoir été subornée. Cette mendiante déposa que,
s'étant présentée le jour de l'assassinat à la porte de François
Tilloy, pour demander l'aumône, l'accusé lui avait dit rudement: _Il
n'y a point ici de pain pour toi_; qu'elle était revenue sur ses pas,
avait écouté à la porte, et avait entendu prononcer les mots: _Tu n'es
qu'un jaloux_, auxquels on répondait: _Tais-toi, car je te tuerai_.
Mais, comme le remarquait le défenseur de Tilloy, si la femme Lobel a
vu et entendu, pourquoi ne s'est-elle point présentée devant le juge
de paix, ou au moins devant le directeur du jury? N'est-elle pas aussi
reprochable, comme ayant pu déposer _ab irato_, et pour se venger
de ce que Tilloy lui avait refusé l'aumône? Pourquoi, d'ailleurs,
n'allait-elle pas au secours de celle qui criait miséricorde? Pourquoi
n'y a-t-elle pas appelé ses voisins? Laisse-t-on donc ainsi égorger son
semblable?
Le défenseur de Tilloy profita habilement des incohérences qui se
rencontraient dans les dépositions des témoins, et surtout des
déclarations de la victime. L'affaire avait été portée devant le
tribunal criminel du Pas-de-Calais, séant à Saint-Omer.
La défense prouva complètement l'innocence de Tilloy. Une des plus
fortes preuves, c'est que la femme de Tilloy avait survécu aux coups
qu'on lui avait portés. En effet, Tilloy eût été certain que sa femme
l'accuserait; il eût eu non seulement le temps nécessaire à son crime,
mais encore tout le loisir qui lui convenait. Il n'eût point été pressé
comme le brutal agresseur dont il tenait la place sur le banc des
accusés; il n'eût point laissé d'agonie à sa femme, et, impatient de la
voir mourir, il l'eût frappée d'un coup décisif.
Les mœurs de Tilloy étaient naturellement douces; il vivait en parfaite
intelligence avec sa femme. Il pouvait produire les certificats les
plus honorables sur sa conduite chez les divers maîtres qu'il avait
servis. Lors de son arrestation et pendant toute la procédure, il
conserva un maintien calme, ferme et assuré.
Où le crime pâlit la vertu se rassure.
Le tribunal criminel du Pas-de-Calais prononça l'acquittement de
Tilloy, et le fit mettre en liberté. Cet arrêt fut rendu le 23
messidor, an 5 (11 juillet 1797).
Nous avons puisé les faits que l'on vient de lire dans le plaidoyer
du défenseur de l'accusé, seul document que nous ait offert à cet
égard le recueil des causes célèbres de M. Méjan. Peut-être que l'acte
d'accusation et le réquisitoire du ministère public nous eussent appris
quelques autres particularités sur ce crime mystérieux. Le défenseur
devait naturellement atténuer les charges dirigées contre son client.
Du reste, nous ferons observer que l'arrêt d'acquittement prononcé
par la cour de Caen est principalement fondé sur ce qu'il n'est pas
constant que Tilloy soit convaincu d'avoir commis l'homicide de
Catherine Toupet, sa femme.
ADULTÈRE
ET EMPOISONNEMENT.
Le 15 frimaire de l'an 7 (5 décembre 1799), Marie Tavernier avait
épousé Jean Tribout. Le 9 nivose suivant (30 décembre), Tribout, après
avoir bu dans un cabaret, rentra chez lui fort tard, et mangea une
soupe que sa femme lui avait préparée. A peine en eut-il mangé quelques
cuillerées, qu'il fut atteint d'un grand mal de cœur, de violentes
nausées, et fut forcé de se mettre au lit.
Marie Tavernier, du consentement de son mari, envoya chez le curé
chercher une purgation. Le curé s'informa de l'état du malade,
conseilla l'émétique, et en donna trois grains. Tribout prit ce
vomitif; mais son mal s'accrut de plus en plus: au bout de quelques
jours, le malheureux expira dans les souffrances les plus affreuses.
Le jour même de la mort, un procès-verbal fut dressé après l'ouverture
du corps; et les deux chirurgiens qui l'avaient rédigé déclarèrent que
le sujet leur paraissait être mort par toutes les causes qui peuvent
occasionner le choléra-morbus.
Il est vrai que, quinze jours après, le cadavre fut exhumé pour être
soumis à un nouvel examen; et il résulta des observations faites par
les autres hommes de l'art à qui on avait confié ce soin que Tribout
était mort empoisonné.
Bientôt des indices accusateurs s'élevèrent contre Marie Tavernier. Ses
liaisons avec Marin Goupil, son cousin, étaient plus que suspectes.
Elle prit la fuite peu de temps après la mort de son mari, et se retira
à Vaugirard, où Goupil l'avait suivie. Ils y habitèrent quelque temps
ensemble, et Marie Tavernier devint mère.
D'après le second procès-verbal des chirurgiens appelés la seconde fois
pour examiner le cadavre de Tribout, la mort violente de ce dernier
avait été attribuée à un empoisonnement. Marie Tavernier et Marin
Goupil furent signalés comme les auteurs de ce crime. Les deux prévenus
furent mis l'un et l'autre en jugement devant le tribunal criminel de
l'Orne.
Ils furent défendus par Me Duronceray, qui ne négligea rien pour faire
triompher la cause de ses cliens; mais ses efforts furent infructueux;
le jury déclara les deux accusés coupables, et le tribunal criminel les
condamna à la peine de mort.
Nouvel et déplorable exemple des suites qu'entraîne quelquefois pour
les femmes l'infidélité conjugale! Qu'elles n'oublient jamais qu'elles
ne peuvent trahir leurs devoirs d'épouses, sans s'exposer à devenir
encore plus criminelles. Il en est beaucoup sans doute qui, tout en
violant les lois de la pudeur, sont incapables de concevoir l'idée d'un
assassinat; mais combien n'en est-il pas aussi dans le cœur desquelles
une première faute arrache le germe de toutes les vertus! Des forfaits
dont autrefois le récit les eût épouvantées ne sont plus à leurs yeux
que des actes enfantés par une nécessité cruelle; et, dans l'affreux
délire auquel elles s'abandonnent, elles ne rêvent qu'attentats.
ACCUSATION D'INCENDIE
SUSCITÉE PAR UN FILS CONTRE SON PÈRE.
Dans la nuit du 3 au 4 fructidor de l'an IX (22 août 1801), un
incendie se manifesta dans une halle située dans la commune de Mahéru,
département de l'Orne. Ce malheur n'avait peut-être d'autre cause que
le hasard ou la négligence; mais le bruit se répandit qu'il était
l'œuvre du crime.
La halle incendiée appartenait au sieur Louée, qui l'avait achetée
du sieur Besnou. Différens procès avaient éclaté entre l'ancien
propriétaire et le nouvel acquéreur; il en était résulté une haine
mutuelle dont la violence s'était fait remarquer en plusieurs occasions.
Par suite de ces différens animés, par suite aussi de plusieurs
propos menaçans, le sieur Besnou fut publiquement désigné comme
l'auteur de l'incendie. Le juge de paix se transporta sur les lieux,
le 6 fructidor, pour constater le corps de délit, et recevoir les
déclarations qui pouvaient être de nature à le mettre sur la trace des
coupables.
Louée déclara que le feu avait été mis à son bâtiment entre dix heures
et dix heures un quart; qu'il ignorait quel était l'incendiaire; que
cependant trois personnes des environs de Soligny assuraient avoir vu
une femme qui venait de Sainte-Goburge vers la halle en question un
instant avant qu'on y eût mis le feu, et que cette femme était affublée
d'un tablier qui leur parut blanc, et portait par-dessous du feu dans
un sabot: la femme de Louée fit une déclaration semblable. Le magistrat
chargé de l'instruction suivit ce premier indice, et se vit bientôt
amené à une forte prévention contre Besnou et sa femme, qui habitaient
Sainte-Goburge.
On lui parla de la haine qui animait Besnou contre Louée, des menaces
qu'il lui avait faites dans plusieurs circonstances. On rapporta
qu'en venant d'un village nommé Moulins, Besnou avait dit à sa femme:
_Tiens, voilà la place de ma pauvre halle; le sacré coquin qui l'a
n'en profitera pas: j'y mettrai le feu ou je l'y ferai mettre, quand
il devrait m'en coûter cent livres._ Suivant cette même déposition,
la femme Besnou aurait répondu à son mari: _Je l'y mettrai bien pour
rien_; et Besnou lui ayant dit qu'il ne voulait pas qu'elle s'exposât à
une pareille chose la nuit, elle aurait répliqué: _J'ai été bien plus
loin au clair de la lune._
Plusieurs témoins déclarèrent qu'ils avaient cru reconnaître l'épouse
de Pierre Besnou dans la femme qui avait été vue, à neuf heures et
demie du soir, allant du côté de Ricordane, lieu de l'incendie.
D'autres soutinrent qu'ils l'avaient rencontrée elle-même, vers
dix heures du soir, retournant à Sainte-Goburge, et qu'elle était
exactement vêtue comme la femme qu'on avait vue sur le même chemin
avant l'incendie.
D'après cet ensemble de circonstances, le tribunal spécial s'étant
déclaré compétent, le commissaire du gouvernement présenta son acte
d'accusation le 8 brumaire an X, et déclara Pierre Besnou et sa femme
prévenus d'être auteurs ou complices du crime affreux qui avait détruit
la propriété de Louée; en conséquence, les deux époux furent traduits
devant le tribunal d'Alençon.
Les débats eurent bientôt changé la première physionomie de l'affaire,
Besnou, ancien fonctionnaire public, ancien marchand, qui s'était
acquis dans le commerce une réputation de probité bien méritée, Besnou,
qui tout récemment encore avait été jugé digne de remplir les fonctions
de juré, se présentait avec avantage devant ses accusateurs, qui, en
général, étaient loin de jouir de l'estime publique.
Le défenseur de Besnou, Me Duronceray, ne manqua pas de tirer parti
de ce contraste si favorable à son client, pour faire voir combien il
était invraisemblable que les époux Besnou eussent commis le crime dont
on les accusait. «Il est une autre invraisemblance non moins frappante,
ajoutait-il, c'est que si Besnou eût commis le crime, il l'eût commis
sans intérêt, même contre son intérêt: c'est sa chose même qu'il aurait
détruite. En effet, cette halle, il l'avait vendue à Thibaut, qui en
devait le prix, à Thibaut, qui était insolvable. Faute de paiement,
Besnou avait certainement le droit de revendiquer sa propriété,
quoique passée dans les mains d'un tiers, dans les mains de Louée;
et ce droit, il ne l'ignorait pas, il était au moment de l'exercer,
il avait passé procuration, à l'effet de poursuivre le renvoi en
possession. Comment concilier cette démarche avec le crime atroce dont
il est accusé?»
Le défenseur prouve ensuite l'_alibi_ de Besnou, qui était attesté par
deux témoins. Il y avait déjà plusieurs jours, au moment de l'incendie,
que Besnou était à la foire de Guibray; il en revenait le soir du 3
fructidor, avait passé la nuit du 3 au 4 dans la commune du Bourg, où
il était encore le 4 au matin, se trouvant ainsi éloigné de Moulins par
une distance de neuf lieues.
En examinant la position respective des parties, l'avocat trouva de
nouveaux moyens de faire reculer l'accusation. «Louée, dit-il, depuis
plusieurs années fermier de Besnou, et ne payant pas ses fermages,
a mis celui-ci dans la triste nécessité de poursuivre contre lui
des jugemens, de faire des exécutions; Besnou a aussi obtenu contre
Louée le paiement d'un billet à ordre; une condamnation du tribunal
de commerce de Laigle. Quant à Thibaut, Besnou a obtenu contre
lui, au tribunal de l'Orne, trois jugemens de condamnation pour le
paiement du prix en vente de la halle. Le 17 vendémiaire dernier,
l'huissier de l'accusé s'est transporté au domicile de Thibaut, pour
saisir ses meubles; c'est le même jour que Besnou a été frappé d'un
mandat d'arrêt, jour de triomphe pour Thibaut et Louée? Thibaut a eu
l'impudence de manifester une joie atroce. _Enfin_, a-t-il dit, _nous
sommes bien heureux que le père Besnou soit en prison_. Et ce seraient
de pareils témoins, des témoins convaincus d'ailleurs par les débats,
d'avoir tenu des propos violens, des propos menaçans contre Besnou;
ce seraient eux qui, par leurs dépositions infectées par l'esprit de
haine, guideraient l'impartiale justice, provoqueraient un arrêt de
mort contre deux infortunés aux vertus desquels tous leurs concitoyens
rendent hommage! Non, il n'en sera pas ainsi: après dix mois de
souffrances, Besnou sortira vainqueur de cette lutte, il en sortira
avec une conscience pure, une réputation sans tache; il partagera son
triomphe avec une épouse chérie qui a partagé son infortune, avec une
épouse aussi innocente que lui. Quelles sont, en effet, les charges
contre la femme Besnou? des propos menaçans; mais quels sont les
témoins? Louée, Thibaut, le fils de Thibaut, la fille de Thibaut, des
témoins suspects, des ennemis déclarés de Besnou, des hommes intéressés
à le perdre.»
Le succès couronna les efforts et le zèle du défenseur: les deux
accusés furent acquittés.
L'auteur de toute cette trame odieuse était le propre fils de Besnou.
Ce jeune homme, qui depuis plusieurs années s'était montré le fils
le plus ingrat, en accablant son père de mauvais procédés, en lui
suscitant une foule de procès, avait poussé le délire et l'infamie
jusqu'à profiter de l'incendie de la halle de Louée pour lui porter le
coup le plus terrible, en le signalant comme l'auteur du crime, et en
subornant des témoins contre lui.
Bientôt s'étant aperçu que ce complot infernal pourrait avoir des
suites fâcheuses pour lui-même, parce que son père serait condamné à
des dépens considérables, à des dommages et intérêts, qui pourraient
absorber toute sa fortune, il avait séduit alors d'autres témoins qui
étaient venus attester à la justice des faits évidemment faux, des
faits d'ailleurs inutiles à la démonstration de l'innocence de son père.
Le ministère public avait requis l'arrestation de ces témoins corrompus
et du suborneur; mais, pendant qu'on procédait à l'instruction de ce
nouveau procès, Besnou fils mourut dans sa prison, après avoir rendu un
entier hommage à la vérité; et après avoir demandé pardon à Dieu et à
son père du crime horrible dont il s'était souillé.
LA VEUVE DESERVOLUS,
OU FRAPPANT EXEMPLE DE L'ACHARNEMENT
DES PRÉVENTIONS.