Cependant la foule augmentait sans cesse autour de la salle; elle

ne tarde pas à faire un nouvel effort. Le combat s'engage au milieu

même de l'assemblée; les défenseurs de la convention croisent la

baïonnette; de leur côté, les assaillans font feu, et les balles

viennent frapper les murs de la salle. Les députés se lèvent en criant:

_Vive la république!_ Les coups de feu redoublent; on charge, on se

mêle, on sabre. Un jeune député, plein de courage et de dévoûment,

Féraud, récemment arrivé de l'armée du Rhin, et courant depuis quinze

jours autour de Paris pour hâter l'arrivage des subsistances, vole

au devant de la foule, et la conjure de ne pas pénétrer plus avant.

«Tuez-moi, s'écrie-t-il en découvrant sa poitrine; vous n'entrerez

qu'après avoir passé sur mon corps.» En effet, il se couche à terre,

pour essayer de les arrêter; mais ces furieux, sans l'écouter, passent

sur son corps, et courent vers le bureau. Des femmes ivres, des hommes

armés de sabres, de piques, de fusils, portant sur leurs chapeaux ces

mots: _Du pain! la constitution de 93_, inondent la salle; les uns

vont occuper les banquettes inférieures, abandonnées par les députés;

les autres remplissent le parquet; quelques-uns se placent devant le

bureau, ou montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil

du président. Un jeune officier des sections, nommé Mally, placé sur

les degrés du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau qu'il

portait sur son chapeau. On tire aussitôt sur lui, et il tombe blessé

de plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baïonnettes,

toutes les piques se dirigent sur le président; on enferme sa tête dans

une haie de fer; c'était Boissy-d'Anglas; il demeure calme et ferme.

Au même instant, les factieux couchent en joue le président. Féraud

veut escalader la tribune, et s'élance pour faire à Boissy-d'Anglas

un rempart de son corps. Un des factieux essaie de le retenir par

l'habit; un officier, pour dégager Féraud, assène un coup de poing à

l'homme qui le retenait; ce dernier répond au coup de poing par un

coup de pistolet qui atteint Féraud, à l'épaule. L'infortuné jeune

homme tombe dangereusement blessé; les rebelles s'emparent de sa

personne, l'accablent de coups; on l'entraîne, on le foule aux pieds,

on l'emporte hors de la salle, et on livre son corps à la populace. Un

écrivain, témoin oculaire de cette horrible scène, assure que Féraud

fut victime d'une méprise de noms. On le prit pour Fréron, que les

prétendus patriotes regardaient comme le chef des réactionnaires.

Boissy-d'Anglas demeura calme et impassible au milieu de cette scène de

violence et d'atrocités. Plusieurs fois sa voix courageuse entreprit

de se faire entendre, mais soudain elle était couverte par des cris

mille fois répétés: _Du pain, du pain! Coquin, qu'as-tu fait de notre

argent? La constitution de 1793!_ Plusieurs députés veulent parler;

ils ne peuvent obtenir la parole; le tumulte recommence et dure encore

plus d'une heure. Pendant cet intervalle, on apporte une tête au bout

d'une baïonnette; on la regarde avec effroi, on ne peut la reconnaître.

Les uns disent que c'est celle de Fréron, d'autres disent que c'est

celle de Féraud. C'était celle de Féraud en effet, que les brigands

avaient placée au bout d'une baïonnette. Ils promènent cet horrible

trophée dans la salle, au milieu des hurlemens de la multitude; ils la

présentent au président Boissy-d'Anglas, qui devient de nouveau l'objet

de leur fureur. Boissy-d'Anglas s'incline avec respect devant la tête

de son malheureux collègue. Il est de nouveau en péril; sa tête est

entourée de baïonnettes; on le couche en joue de tous côtés; mille

morts le menacent.

Cette périlleuse présidence dura six heures entières. Boissy-d'Anglas,

épuisé de fatigues, céda le fauteuil à son collègue Vernier. La

salle ne put être évacuée entièrement qu'à minuit et à force ouverte.

Plusieurs des représentans qui avaient favorisé cette insurrection

furent sévèrement punis par la convention, qui dès lors, n'eut plus

rien à craindre du parti patriote. Aucune journée de la révolution

n'avait présenté un spectacle si terrible. Jamais jusque là, le siége

de la représentation nationale n'avait été envahi, ensanglanté par

un combat, traversé par les balles, et souillé par l'assassinat d'un

représentant du peuple.

Nous terminerons ici cette suite de tableaux qui nous ont été fournis

par l'histoire de nos troubles révolutionnaires. Il nous eût été facile

de les multiplier à l'infini; car nous n'avons pu signaler que quelques

faits entre des milliers. Il nous aurait fallu plusieurs volumes pour

mentionner tout ce qui mériterait de l'être. Divers ouvrages existent,

où l'on trouvera les détails les plus minutieux sur les malheurs de

chaque famille, à cette désastreuse époque; nous citerons entre autres,

les _Martyrs de la Révolution_, ouvrage publié par un respectable

ecclésiastique.

Du reste, les scènes que nous avons détachées de ce grand drame

donneront quelqu'idée des forfaits qui ont accompagné notre

régénération politique; on peut les regarder comme des monumens

épouvantables de nos désordres, et l'on ne saurait trop les mettre

en lumière, dans un moment où toutes les jeunes têtes ne rêvent que

changemens et révolutions.

LOUIS FRANÇOIS TILLOY,

ACCUSÉ DU MEURTRE DE SA FEMME.

Louis-François Tilloy, était marié depuis quinze mois avec Catherine

Toupet. Cet homme, travaillant chez le sieur Prévost, en qualité de

compagnon cultivateur, ou de garçon de charrue, ne pouvait venir

coucher chez lui que tous les quinze jours. Il avait son domicile à

Gombremez, commune de Saulty, arrondissement d'Hesdin.

Le 19 germinal, an 5 (8 avril 1797), veille du jour correspondant au

dimanche des Rameaux, Tilloy ne retourna point chez lui, parce qu'il

y était allé le samedi précédent, et que c'était le tour d'un autre

ouvrier de la ferme; mais le lendemain, il fut libre de s'absenter

jusqu'à midi. Il part, son déjeûner à la main, et gagne, en mangeant,

sa chaumière. Il y arrive avant huit heures, et trouve sa femme

levée, occupée à allaiter un fils de cinq mois, gage de leur mutuelle

tendresse. Tilloy les embrasse tour à tour, prend sa bêche, et s'en va

fouir un enclos éloigné de sa maison, et séparé d'elle par une ferme et

deux rues garnies de haies vives.

Il y avait à peine une heure qu'il était parti pour cette occupation,

lorsqu'un individu, profitant de son absence, de la circonstance d'une

fête solennelle, et de l'heure à laquelle les rues et les campagnes

sont désertes à cause de l'office divin, s'introduit dans la maison de

Tilloy, et entraîne sa femme dans une chambre voisine, servant depuis

quelque temps d'étable à vaches.

Catherine Toupet n'avait que vingt-quatre ans; elle avait toute la

fraîcheur de la jeunesse. Cet individu voulait assouvir sa brutalité

sur cette jeune femme, qui, sans doute, avait fixé ses regards

luxurieux. Catherine Toupet se défend avec toute l'énergie de la vertu,

avec toute l'indignation de la pudeur; sa résistance ne fait qu'irriter

son brutal agresseur. Furieux, il saisit une coignée qu'il aperçoit, et

en frappe sa victime. Elle chancelle et tombe; mais bientôt, ranimant

son courage, et réunissant les forces qui lui restent encore, elle

tire de sa poche un couteau à manche de corne de cerf, et veut s'en

servir contre son bourreau, lorsque celui-ci le lui arrache de la main,

et la frappe de plusieurs coups.

Bientôt l'assassin fuit, laissant à terre, baignée dans son sang, la

femme qu'il n'a pu tout-à-fait déshonorer. Catherine Toupet, malgré son

état d'épuisement, a encore le courage de se traîner jusqu'aux portes

de la maison et de les fermer au verrou, afin de prévenir le retour de

son infâme assassin, dont elle redoute la fureur et la rage.

Cependant vers les dix heures trois quarts, Tilloy quitte son ouvrage,

pour la fin duquel il faut l'emploi de deux matinées, et il retourne

chez lui. Il se présente à la porte de la rue, il la trouve fermée;

celle du jardin l'est aussi. Il va chez une voisine demander si sa

femme est sortie; on lui répond que non. Il revient à la fenêtre du

jardin, y frappe, et ne tarde point à entendre quelque bruit; c'était

sa femme qui se traînait péniblement. Elle ouvre..... Quel spectacle

pour Tilloy! Il voit sa femme blessée à la tête, à la gorge, et perdant

son sang. Il cède alors aux premiers mouvemens de la douleur et de

l'effroi. Il court chez ses voisins, en poussant des cris lamentables.

Bientôt sa maison est pleine; tout le village s'y trouve rassemblé.

Tilloy aperçoit sur la table, le couteau à manche de corne de cerf; il

le prend machinalement, sans réflexion, et le met dans sa poche. Il est

à présumer que ce couteau avait été ramassé et lavé par quelques-unes

des voisines.

Bientôt l'agent municipal et son adjoint arrivent; ils interrogent

Catherine Toupet; ils en reçoivent la déclaration qu'un _inconnu est

entré chez elle, et l'a arrangée de cette manière_; qu'il l'a entraînée

dans la chambre servant d'étable à vaches, et que c'est là qu'il lui

a porté les coups. Elle ajoute que l'inconnu était vêtu d'une veste

blanche, et laisse entrevoir qu'il avait voulu jouir d'elle malgré sa

volonté.

Le brigadier de la gendarmerie à la résidence de l'Albret arrive,

accompagné de gendarmes; ils dressent procès-verbal, et reçoivent

de Catherine Toupet la même déclaration; mais elle y exprime plus

ouvertement l'attentat à sa pudeur.

Le juge de paix du canton se transporte plus tard au domicile de

Tilloy, et Catherine Toupet lui tient le même langage. Cependant,

d'après le rapport qu'on fait à ce magistrat que Tilloy avait été

trouvé porteur du couteau de sa femme, et sur la déclaration faite par

deux gendarmes, le juge de paix décerna un mandat d'arrêt contre ce

jeune homme, et le jury prononça qu'il y avait lieu à accusation.

La malheureuse Catherine Toupet ne tarda pas à succomber à la gravité

de ses blessures. Une instruction fut entamée à l'occasion de cet

assassinat. Plusieurs témoins à charge furent entendus, entre autres

les deux gendarmes qui avaient été préposés à la garde de Tilloy,

immédiatement après son arrestation, et la femme Lobel, mendiante,

qui fut soupçonnée d'avoir été subornée. Cette mendiante déposa que,

s'étant présentée le jour de l'assassinat à la porte de François

Tilloy, pour demander l'aumône, l'accusé lui avait dit rudement: _Il

n'y a point ici de pain pour toi_; qu'elle était revenue sur ses pas,

avait écouté à la porte, et avait entendu prononcer les mots: _Tu n'es

qu'un jaloux_, auxquels on répondait: _Tais-toi, car je te tuerai_.

Mais, comme le remarquait le défenseur de Tilloy, si la femme Lobel a

vu et entendu, pourquoi ne s'est-elle point présentée devant le juge

de paix, ou au moins devant le directeur du jury? N'est-elle pas aussi

reprochable, comme ayant pu déposer _ab irato_, et pour se venger

de ce que Tilloy lui avait refusé l'aumône? Pourquoi, d'ailleurs,

n'allait-elle pas au secours de celle qui criait miséricorde? Pourquoi

n'y a-t-elle pas appelé ses voisins? Laisse-t-on donc ainsi égorger son

semblable?

Le défenseur de Tilloy profita habilement des incohérences qui se

rencontraient dans les dépositions des témoins, et surtout des

déclarations de la victime. L'affaire avait été portée devant le

tribunal criminel du Pas-de-Calais, séant à Saint-Omer.

La défense prouva complètement l'innocence de Tilloy. Une des plus

fortes preuves, c'est que la femme de Tilloy avait survécu aux coups

qu'on lui avait portés. En effet, Tilloy eût été certain que sa femme

l'accuserait; il eût eu non seulement le temps nécessaire à son crime,

mais encore tout le loisir qui lui convenait. Il n'eût point été pressé

comme le brutal agresseur dont il tenait la place sur le banc des

accusés; il n'eût point laissé d'agonie à sa femme, et, impatient de la

voir mourir, il l'eût frappée d'un coup décisif.

Les mœurs de Tilloy étaient naturellement douces; il vivait en parfaite

intelligence avec sa femme. Il pouvait produire les certificats les

plus honorables sur sa conduite chez les divers maîtres qu'il avait

servis. Lors de son arrestation et pendant toute la procédure, il

conserva un maintien calme, ferme et assuré.

Où le crime pâlit la vertu se rassure.

Le tribunal criminel du Pas-de-Calais prononça l'acquittement de

Tilloy, et le fit mettre en liberté. Cet arrêt fut rendu le 23

messidor, an 5 (11 juillet 1797).

Nous avons puisé les faits que l'on vient de lire dans le plaidoyer

du défenseur de l'accusé, seul document que nous ait offert à cet

égard le recueil des causes célèbres de M. Méjan. Peut-être que l'acte

d'accusation et le réquisitoire du ministère public nous eussent appris

quelques autres particularités sur ce crime mystérieux. Le défenseur

devait naturellement atténuer les charges dirigées contre son client.

Du reste, nous ferons observer que l'arrêt d'acquittement prononcé

par la cour de Caen est principalement fondé sur ce qu'il n'est pas

constant que Tilloy soit convaincu d'avoir commis l'homicide de

Catherine Toupet, sa femme.

ADULTÈRE

ET EMPOISONNEMENT.

Le 15 frimaire de l'an 7 (5 décembre 1799), Marie Tavernier avait

épousé Jean Tribout. Le 9 nivose suivant (30 décembre), Tribout, après

avoir bu dans un cabaret, rentra chez lui fort tard, et mangea une

soupe que sa femme lui avait préparée. A peine en eut-il mangé quelques

cuillerées, qu'il fut atteint d'un grand mal de cœur, de violentes

nausées, et fut forcé de se mettre au lit.

Marie Tavernier, du consentement de son mari, envoya chez le curé

chercher une purgation. Le curé s'informa de l'état du malade,

conseilla l'émétique, et en donna trois grains. Tribout prit ce

vomitif; mais son mal s'accrut de plus en plus: au bout de quelques

jours, le malheureux expira dans les souffrances les plus affreuses.

Le jour même de la mort, un procès-verbal fut dressé après l'ouverture

du corps; et les deux chirurgiens qui l'avaient rédigé déclarèrent que

le sujet leur paraissait être mort par toutes les causes qui peuvent

occasionner le choléra-morbus.

Il est vrai que, quinze jours après, le cadavre fut exhumé pour être

soumis à un nouvel examen; et il résulta des observations faites par

les autres hommes de l'art à qui on avait confié ce soin que Tribout

était mort empoisonné.

Bientôt des indices accusateurs s'élevèrent contre Marie Tavernier. Ses

liaisons avec Marin Goupil, son cousin, étaient plus que suspectes.

Elle prit la fuite peu de temps après la mort de son mari, et se retira

à Vaugirard, où Goupil l'avait suivie. Ils y habitèrent quelque temps

ensemble, et Marie Tavernier devint mère.

D'après le second procès-verbal des chirurgiens appelés la seconde fois

pour examiner le cadavre de Tribout, la mort violente de ce dernier

avait été attribuée à un empoisonnement. Marie Tavernier et Marin

Goupil furent signalés comme les auteurs de ce crime. Les deux prévenus

furent mis l'un et l'autre en jugement devant le tribunal criminel de

l'Orne.

Ils furent défendus par Me Duronceray, qui ne négligea rien pour faire

triompher la cause de ses cliens; mais ses efforts furent infructueux;

le jury déclara les deux accusés coupables, et le tribunal criminel les

condamna à la peine de mort.

Nouvel et déplorable exemple des suites qu'entraîne quelquefois pour

les femmes l'infidélité conjugale! Qu'elles n'oublient jamais qu'elles

ne peuvent trahir leurs devoirs d'épouses, sans s'exposer à devenir

encore plus criminelles. Il en est beaucoup sans doute qui, tout en

violant les lois de la pudeur, sont incapables de concevoir l'idée d'un

assassinat; mais combien n'en est-il pas aussi dans le cœur desquelles

une première faute arrache le germe de toutes les vertus! Des forfaits

dont autrefois le récit les eût épouvantées ne sont plus à leurs yeux

que des actes enfantés par une nécessité cruelle; et, dans l'affreux

délire auquel elles s'abandonnent, elles ne rêvent qu'attentats.

ACCUSATION D'INCENDIE

SUSCITÉE PAR UN FILS CONTRE SON PÈRE.

Dans la nuit du 3 au 4 fructidor de l'an IX (22 août 1801), un

incendie se manifesta dans une halle située dans la commune de Mahéru,

département de l'Orne. Ce malheur n'avait peut-être d'autre cause que

le hasard ou la négligence; mais le bruit se répandit qu'il était

l'œuvre du crime.

La halle incendiée appartenait au sieur Louée, qui l'avait achetée

du sieur Besnou. Différens procès avaient éclaté entre l'ancien

propriétaire et le nouvel acquéreur; il en était résulté une haine

mutuelle dont la violence s'était fait remarquer en plusieurs occasions.

Par suite de ces différens animés, par suite aussi de plusieurs

propos menaçans, le sieur Besnou fut publiquement désigné comme

l'auteur de l'incendie. Le juge de paix se transporta sur les lieux,

le 6 fructidor, pour constater le corps de délit, et recevoir les

déclarations qui pouvaient être de nature à le mettre sur la trace des

coupables.

Louée déclara que le feu avait été mis à son bâtiment entre dix heures

et dix heures un quart; qu'il ignorait quel était l'incendiaire; que

cependant trois personnes des environs de Soligny assuraient avoir vu

une femme qui venait de Sainte-Goburge vers la halle en question un

instant avant qu'on y eût mis le feu, et que cette femme était affublée

d'un tablier qui leur parut blanc, et portait par-dessous du feu dans

un sabot: la femme de Louée fit une déclaration semblable. Le magistrat

chargé de l'instruction suivit ce premier indice, et se vit bientôt

amené à une forte prévention contre Besnou et sa femme, qui habitaient

Sainte-Goburge.

On lui parla de la haine qui animait Besnou contre Louée, des menaces

qu'il lui avait faites dans plusieurs circonstances. On rapporta

qu'en venant d'un village nommé Moulins, Besnou avait dit à sa femme:

_Tiens, voilà la place de ma pauvre halle; le sacré coquin qui l'a

n'en profitera pas: j'y mettrai le feu ou je l'y ferai mettre, quand

il devrait m'en coûter cent livres._ Suivant cette même déposition,

la femme Besnou aurait répondu à son mari: _Je l'y mettrai bien pour

rien_; et Besnou lui ayant dit qu'il ne voulait pas qu'elle s'exposât à

une pareille chose la nuit, elle aurait répliqué: _J'ai été bien plus

loin au clair de la lune._

Plusieurs témoins déclarèrent qu'ils avaient cru reconnaître l'épouse

de Pierre Besnou dans la femme qui avait été vue, à neuf heures et

demie du soir, allant du côté de Ricordane, lieu de l'incendie.

D'autres soutinrent qu'ils l'avaient rencontrée elle-même, vers

dix heures du soir, retournant à Sainte-Goburge, et qu'elle était

exactement vêtue comme la femme qu'on avait vue sur le même chemin

avant l'incendie.

D'après cet ensemble de circonstances, le tribunal spécial s'étant

déclaré compétent, le commissaire du gouvernement présenta son acte

d'accusation le 8 brumaire an X, et déclara Pierre Besnou et sa femme

prévenus d'être auteurs ou complices du crime affreux qui avait détruit

la propriété de Louée; en conséquence, les deux époux furent traduits

devant le tribunal d'Alençon.

Les débats eurent bientôt changé la première physionomie de l'affaire,

Besnou, ancien fonctionnaire public, ancien marchand, qui s'était

acquis dans le commerce une réputation de probité bien méritée, Besnou,

qui tout récemment encore avait été jugé digne de remplir les fonctions

de juré, se présentait avec avantage devant ses accusateurs, qui, en

général, étaient loin de jouir de l'estime publique.

Le défenseur de Besnou, Me Duronceray, ne manqua pas de tirer parti

de ce contraste si favorable à son client, pour faire voir combien il

était invraisemblable que les époux Besnou eussent commis le crime dont

on les accusait. «Il est une autre invraisemblance non moins frappante,

ajoutait-il, c'est que si Besnou eût commis le crime, il l'eût commis

sans intérêt, même contre son intérêt: c'est sa chose même qu'il aurait

détruite. En effet, cette halle, il l'avait vendue à Thibaut, qui en

devait le prix, à Thibaut, qui était insolvable. Faute de paiement,

Besnou avait certainement le droit de revendiquer sa propriété,

quoique passée dans les mains d'un tiers, dans les mains de Louée;

et ce droit, il ne l'ignorait pas, il était au moment de l'exercer,

il avait passé procuration, à l'effet de poursuivre le renvoi en

possession. Comment concilier cette démarche avec le crime atroce dont

il est accusé?»

Le défenseur prouve ensuite l'_alibi_ de Besnou, qui était attesté par

deux témoins. Il y avait déjà plusieurs jours, au moment de l'incendie,

que Besnou était à la foire de Guibray; il en revenait le soir du 3

fructidor, avait passé la nuit du 3 au 4 dans la commune du Bourg, où

il était encore le 4 au matin, se trouvant ainsi éloigné de Moulins par

une distance de neuf lieues.

En examinant la position respective des parties, l'avocat trouva de

nouveaux moyens de faire reculer l'accusation. «Louée, dit-il, depuis

plusieurs années fermier de Besnou, et ne payant pas ses fermages,

a mis celui-ci dans la triste nécessité de poursuivre contre lui

des jugemens, de faire des exécutions; Besnou a aussi obtenu contre

Louée le paiement d'un billet à ordre; une condamnation du tribunal

de commerce de Laigle. Quant à Thibaut, Besnou a obtenu contre

lui, au tribunal de l'Orne, trois jugemens de condamnation pour le

paiement du prix en vente de la halle. Le 17 vendémiaire dernier,

l'huissier de l'accusé s'est transporté au domicile de Thibaut, pour

saisir ses meubles; c'est le même jour que Besnou a été frappé d'un

mandat d'arrêt, jour de triomphe pour Thibaut et Louée? Thibaut a eu

l'impudence de manifester une joie atroce. _Enfin_, a-t-il dit, _nous

sommes bien heureux que le père Besnou soit en prison_. Et ce seraient

de pareils témoins, des témoins convaincus d'ailleurs par les débats,

d'avoir tenu des propos violens, des propos menaçans contre Besnou;

ce seraient eux qui, par leurs dépositions infectées par l'esprit de

haine, guideraient l'impartiale justice, provoqueraient un arrêt de

mort contre deux infortunés aux vertus desquels tous leurs concitoyens

rendent hommage! Non, il n'en sera pas ainsi: après dix mois de

souffrances, Besnou sortira vainqueur de cette lutte, il en sortira

avec une conscience pure, une réputation sans tache; il partagera son

triomphe avec une épouse chérie qui a partagé son infortune, avec une

épouse aussi innocente que lui. Quelles sont, en effet, les charges

contre la femme Besnou? des propos menaçans; mais quels sont les

témoins? Louée, Thibaut, le fils de Thibaut, la fille de Thibaut, des

témoins suspects, des ennemis déclarés de Besnou, des hommes intéressés

à le perdre.»

Le succès couronna les efforts et le zèle du défenseur: les deux

accusés furent acquittés.

L'auteur de toute cette trame odieuse était le propre fils de Besnou.

Ce jeune homme, qui depuis plusieurs années s'était montré le fils

le plus ingrat, en accablant son père de mauvais procédés, en lui

suscitant une foule de procès, avait poussé le délire et l'infamie

jusqu'à profiter de l'incendie de la halle de Louée pour lui porter le

coup le plus terrible, en le signalant comme l'auteur du crime, et en

subornant des témoins contre lui.

Bientôt s'étant aperçu que ce complot infernal pourrait avoir des

suites fâcheuses pour lui-même, parce que son père serait condamné à

des dépens considérables, à des dommages et intérêts, qui pourraient

absorber toute sa fortune, il avait séduit alors d'autres témoins qui

étaient venus attester à la justice des faits évidemment faux, des

faits d'ailleurs inutiles à la démonstration de l'innocence de son père.

Le ministère public avait requis l'arrestation de ces témoins corrompus

et du suborneur; mais, pendant qu'on procédait à l'instruction de ce

nouveau procès, Besnou fils mourut dans sa prison, après avoir rendu un

entier hommage à la vérité; et après avoir demandé pardon à Dieu et à

son père du crime horrible dont il s'était souillé.

LA VEUVE DESERVOLUS,

OU FRAPPANT EXEMPLE DE L'ACHARNEMENT

DES PRÉVENTIONS.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 14 / 17 段