plus lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de
Bailly. Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité
dans le procès de la reine, comment il serait accueilli au tribunal
révolutionnaire. La scène du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi
martiale et la fusillade qui s'en était suivie, étaient les événemens
le plus souvent et le plus amèrement reprochés au parti constituant;
c'était sur Bailly, l'ami de Lafayette, c'était sur le magistrat qui
avait fait déployer le drapeau rouge, qu'on voulait punir tous les
prétendus forfaits de la constituante. Il fut condamné, et dut être
exécuté au Champ-de-Mars, théâtre de ce qu'on appelait son crime.
Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et pluvieux, qu'eut
lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des outrages d'une
populace barbare qu'il avait nourrie pendant qu'il était maire, il
demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long trajet
de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le visage
le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un
étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au
terme de son supplice; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre,
s'écrie qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de
son sang. Alors, on se précipite sur la guillotine, on la transporte
avec le même empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ
de la fédération; on court l'élever enfin sur le bord de la Seine,
sur un tas d'ordures, et vis-à-vis le quartier de Chaillot, où Bailly
avait passé sa vie et composé ses ouvrages. Cette opération dura
plusieurs heures. Pendant ce temps, on lui fait parcourir plusieurs
fois le Champ-de-Mars. La tête nue, les mains derrière le dos, il
se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue, d'autres lui
donnent des coups de pieds ou de bâton. Accablé, il tombe, on le
relève de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un
tremblement involontaire. «Tu trembles, lui dit un soldat.—Mon ami,
répond le vieillard, c'est de froid.....» Après plusieurs heures de
cette torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau
s'empare de lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et
l'un des hommes les plus vertueux qui aient honoré notre patrie.
«Depuis ce temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs,
ajoute l'historien, la vile populace n'a pas changé; toujours brusque
en ses mouvemens, tantôt elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle
dresse des échafauds, et n'est belle et noble à voir que lorsque,
entraînée dans les armées, elle se précipite sur les bataillons
ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses crimes à la liberté; car,
sous le despotisme, elle fut toujours aussi coupable que sous la
république. Mais invoquons sans cesse les lumières et l'instruction
pour ces barbares pullulant au fond des sociétés, et toujours prêts à
les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les pouvoirs, et
pour le déshonneur de toutes les causes.»
Les années 1793 et 1794 offrirent peu de journées qui ne fussent
souillées du sang de quelques citoyens; tantôt c'étaient d'innocentes
victimes étrangères à toutes les factions, et que leur nom et leurs
vertus désignaient aux bourreaux; tantôt c'étaient les hommes d'un
parti immolés par ceux d'un parti vainqueur. Ainsi, quand tous les
partis modérés furent abattus, on vit celui de la montagne, qui avait
organisé le terrible systême de la terreur, se décimer lui-même, et
envoyer successivement à la mort ses membres les plus influens. Ceux
qui avaient fait tomber tant de têtes au nom de la liberté, finirent
presque tous par porter la leur sur l'échafaud, au nom de la justice et
de l'humanité, qui demandaient vengeance. Les Hébert, les Chaumette,
les Danton, les Chabot, les Couthon, les Saint-Just, les Robespierre,
long-temps complices, puis devenus ennemis, tombèrent tour à tour, et
laissèrent enfin respirer la patrie.
Mais, avant la journée du 9 thermidor, qui vit porter le coup décisif
à la tyrannie toute sanguinaire de Robespierre et de ses agens, que de
sang innocent versé! Que d'illustres proscrits! Combien de milliers
de Français entassés dans les prisons! La nation semblait avoir été
mise en coupe réglée. Le vénérable Malesherbes, ce courageux défenseur
de l'infortuné Louis XVI, cet homme vertueux, qui, comme le dit M.
de Chateaubriand, au milieu de la corruption des cours, avait su
conserver, dans un rang élevé, l'intégrité du cœur et le courage
du patriote, fut condamné avec toute sa famille, au nombre de près
de vingt personnes. Ainsi, le protecteur et l'ami de Jean-Jacques
Rousseau, celui qui, dans le cours d'une longue vie, s'était fait
un devoir de prendre la défense de l'opprimé contre l'oppresseur,
et qui, de même qu'il avait protégé le dernier individu du peuple
contre la tyrannie des grands, avait osé plaider la cause d'un roi
innocent contre des despotes démagogues, vint terminer sur l'échafaud
ses soixante-douze années de probité. Il marcha à la mort avec la
sérénité et la gaîté d'un sage. Ayant fait un faux pas en sortant de
la prison pour aller au supplice, il avait dit: «Ce faux pas est d'un
mauvais augure; un Romain serait rentré chez lui.» «Ah! s'écrie M. de
Chateaubriand en rappelant ces lamentables événemens, il était donné à
notre siècle de contempler le vénérable magistrat revêtu de la chemise
rouge, monté sur un tombereau sanglant, et mené à la guillotine entre
sa fille, sa petite-fille et son petit-fils, aux acclamations d'un
peuple ingrat dont il avait tant de fois pleuré la misère.»
Aux Malesherbes avaient été joints vingt-deux membres du parlement.
Le parlement de Toulouse fut immolé presque tout entier. Enfin, les
fermiers-généraux furent mis en jugement à cause de leurs anciens
marchés avec le fisc. On leur prouva que ces marchés renfermaient des
conditions onéreuses à l'État; et le tribunal révolutionnaire les
envoya à l'échafaud pour de prétendues exactions sur le tabac, sur le
sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le célèbre chimiste
Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une
découverte.
Devant le tribunal révolutionnaire, comme lors du massacre des prisons,
on peut remarquer des traits sans nombre de générosité.
On a vu des enfans s'immoler pour leurs pères,
Des frères disputer le trépas à leurs frères.
Loizerolles, ancien conseiller du roi, avait été enfermé à
Saint-Lazare, ainsi que son fils. Le 7 thermidor (26 juillet 1794),
l'huissier du tribunal arrive, tenant en main sa liste mortuaire; il
appelle Loizerolles fils. Ce jeune homme dormait; son père n'hésite pas
à se présenter en sa place. Le lendemain, il comparaît à l'audience
avec vingt-cinq autres compagnons d'infortune, entend son arrêt de mort
sans pâlir, et va consommer en silence son héroïque sacrifice.
Parmi les femmes qui honorèrent leur mort par un courage plus
qu'humain, on peut citer les carmélites de Royal-Lieu, près de
Compiègne: elles furent condamnées toutes ensemble par le tribunal
révolutionnaire. Enchaînées sur la fatale charrette, et conduites à
travers un peuple furieux, elles chantaient le _Salve Regina_ avec la
même tranquillité que si elles avaient encore été dans leur église.
Lorsqu'une d'elle fut montée à l'échafaud, les autres continuèrent leur
chant religieux, et ce pieux concert ne fut interrompu que lorsque
l'abbesse, qui fut exécutée la dernière, reçut le coup mortel. Le
courage sublime de ces religieuses avait tellement frappé et attendri
le peuple, que, dès ce moment, il cessa d'applaudir aux exécutions.
Le même jour et au même instant, deux victimes dont la mémoire est
chère aux amis des beaux vers, André Chénier et Roucher, auteur du
poème des _Mois_, tous deux amis d'enfance, se retrouvèrent sur la
fatale charrette. Que de regrets ils exprimèrent l'un sur l'autre!
«Vous! disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens, un père,
un époux adoré; c'est vous qu'on sacrifie!—Vous! répliquait Roucher,
vous, vertueux jeune homme, on vous mène à la mort, brillant de génie
et d'espérance!—Je n'ai rien fait pour la postérité, répondit Chénier.»
Puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter: _Pourtant j'avais
quelque chose là_. Ces deux poètes parlèrent de poésie à leurs derniers
momens, et récitèrent des vers de Racine pour étouffer les clameurs de
cette foule barbare qui insultait à leur courage et à leur infortune.
Roucher, le matin même de l'exécution avait fait faire son portrait, et
mis au bas ces vers, adressés à sa femme et à ses enfans:
Ne vous étonnez pas, objets charmans et doux:
Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage;
Quand un savant crayon dessinait cette image,
On dressait l'échafaud, et je pensais à vous!
CARRIER A NANTES.
Les Robespierre, les Marat, les Couthon, les Saint-Just et plusieurs
autres de leurs complices, étaient les principaux auteurs et
propagateurs de l'effroyable système de la terreur; mais ils avaient
en sous-ordre pour mettre à exécution leurs mesures sanguinaires, des
monstres dignes de réaliser leurs conceptions infernales, et qui,
s'ingéniant à trouver de nouveaux moyens de destruction, semblaient
s'être chargés à l'entreprise de l'extermination des hommes. Déjà l'on
a vu les traits les plus saillans de quelques-uns de ces êtres hideux,
nés pour jeter l'épouvante dans la société. Tous, sans contredit, se
sont souillés de crimes et d'atrocités; mais le féroce Carrier, au
milieu de tous ces scélérats, est resté, pour ainsi dire, hors de pair,
et il sera facile de prouver par des faits, que sa sinistre célébrité
ne fut nullement usurpée.
Carrier était procureur à Aurillac, à l'époque de la révolution. Le
zèle révolutionnaire de ce jeune démagogue, mérita de fixer les regards
des féroces meneurs de la révolution, et il ne tarda pas à devenir un
de leurs séïdes les plus dévoués. Nantes fut le quartier-général de ses
exécutions et de ses horreurs.
Nous allons emprunter à l'_Histoire de la révolution_, de M. Thiers,
quelques fragmens qui sont de nature à faire connaître cet exécrable
brigand. «Carrier, dit-il, avait été envoyé à Nantes, pour y punir la
Vendée.» Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et
violens qui, dans l'entraînement des guerres civiles, deviennent des
monstres de cruauté et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant
à Nantes, qu'il fallait tout égorger, et que, malgré la promesse de
grâce faite aux Vendéens qui mettraient bas les armes, il ne fallait
accorder quartier à aucun d'entre eux. Les autorités constituées ayant
parlé de tenir la parole donnée aux rebelles: «Vous êtes des j...
f....., leur dit Carrier; vous ne savez pas votre métier; je vous ferai
tous guillotiner.» Et il commença par faire fusiller et mitrailler par
troupes de cent et deux cents, les malheureux qui se rendaient. Il
se présentait à la société populaire, le sabre à la main, l'injure à
la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt cette société
ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les autorités
à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un jour,
elles voulaient lui parler des subsistances; il répondit aux officiers
municipaux que ce n'était pas son affaire; que le premier b..... qui
lui parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et
qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé
ne croyait avoir d'autre mission que celle d'égorger.
«Il voulait punir à la fois, et les Vendéens rebelles, et les Nantais
fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins,
après le siége de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient
échappé au massacre du Mans et de Savenay, arrivaient en foule, chassés
par les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait
enfermer dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de
dix mille. Il avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se
répandaient dans les campagnes des environs, arrêtaient les familles
nantaises, et joignaient les rapines à la cruauté. Carrier avait
d'abord institué une commission révolutionnaire, devant laquelle il
faisait passer les Vendéens et les Nantais. Il faisait fusiller les
Vendéens, et guillotiner les Nantais, suspects de fédéralisme ou de
royalisme. Bientôt il trouva la formalité trop longue, et le supplice
de la fusillade, sujet à des inconvéniens. Ce supplice était lent; il
était difficile d'enterrer les cadavres; souvent ils restaient sur le
champ du carnage, et infectaient l'air à tel point, qu'une épidémie
régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes, suggéra une
affreuse idée à Carrier; ce fut de se débarrasser des prisonniers en
les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai, chargea une
gabarre, de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les déporter,
et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen trouvé, il
se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la formalité
dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission; il les
faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux
cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux, on les transportait
sur de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait
les malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait
l'entrée des ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient
dans des chaloupes, et des charpentiers, placés dans des batelets,
ouvraient les flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient
couler bas. Quatre ou cinq mille individus périrent de cette manière
affreuse. Carrier se réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif
et plus salubre de délivrer la république de ses ennemis. Il noya,
non seulement des hommes, mais un grand nombre de femmes et d'enfans.
Lorsque les familles vendéennes s'étaient dispersées, après la déroute
de Savenay, une foule de Nantais avaient recueilli des enfans pour les
élever. «Ce sont des louveteaux, dit Carrier;» et il ordonna qu'ils
fussent restitués à la république. Ces malheureux enfans furent noyés
pour la plupart.
«La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre,
soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de
proie couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris
humains; les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait
l'usage dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces
horreurs se joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu
des désastres, Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le
moindre mouvement de pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre
ceux qui venaient lui parler, et, avait fait afficher que quiconque
viendrait solliciter pour un détenu serait jeté en prison. Heureusement
le comité de salut public venait de le remplacer, car il voulait bien
l'extermination, mais sans extravagance. On évalue à quatre ou cinq
mille les victimes de Carrier. La plupart étaient des Vendéens.»
Carrier avait à ses ordres une bande de forcenés, à laquelle il avait
donné le nom de _compagnie Marat_. Ces assassins parcouraient la ville
et les campagnes, enlevant ou égorgeant tous les individus qu'ils
rencontraient sans distinction d'âge ni de sexe. Carrier avait donné
pour auxiliaire à cette troupe meurtrière une compagnie de nègres,
dont la figure ajoutait encore à l'effroi qu'inspirait leur mission.
Ces noirs étaient spécialement chargés de poursuivre et d'arrêter les
enfans et les femmes. Le nommé Pinard, qui les commandait, s'adressait
de préférence aux femmes; il assouvissait sur elles sa brutalité
lubrique, et les faisait ensuite égorger. On trouve dans un mémoire
publié sur ces horreurs, qu'on massacra un jour cinq cents enfans, dont
le plus âgé n'avait pas quatorze ans. Ces petits infortunés se jetaient
entre les jambes des assassins, demandaient la vie à mains jointes,
et recevaient la mort. Un enfant de treize ans, qu'on avait envoyé à
la guillotine, demandait au bourreau, avec la naïveté de son âge: _me
feras-tu bien du mal_? Le misérable, déconcerté, ajusta mal sa machine;
le coup porta sur la tête de l'enfant, et l'intéressante victime vécut
encore quelques instans.
Parmi les soldats de la compagnie Marat, se trouvait un pauvre
montagnard d'Auvergne, ancien porteur d'eau, à qui une dame Lefèvre
avait rendu des services, dans le temps qu'elle habitait Paris. Cette
dame avait vu sa famille décimée pendant la guerre de la Vendée; son
fils et son mari avaient été tués par les révolutionnaires; sa fille,
après avoir été violée, avait été assassinée; elle-même était tombée
avec une foule d'autres, entre les mains des bandits de Carrier,
qui allaient la précipiter dans la Loire. Parmi les hommes chargés
de cette exécution, se trouvait le porteur d'eau: il entend nommer
madame Lefèvre, se retourne, la considère. «Vous vous appelez madame
Lefèvre?—Hélas! oui.—Vous demeuriez à Paris, près Saint-Sulpice?—C'est
moi-même.—Citoyens, la citoyenne Lefèvre n'est pas une _brigande_,
c'est une bonne patriote.....» Et aussitôt il coupe avec son sabre
la corde qui l'attache avec les autres victimes, et la prend sous sa
protection. La dame Lefèvre implora le porteur d'eau en faveur de sa
voisine qui n'était pas plus _brigande_ qu'elle; mais l'Auvergnat, lui
ayant fait observer que c'était le moyen de se perdre et de le faire
périr lui-même, elle n'insista plus.
Le chef de tous ces cannibales, l'inventeur de toutes ces mesures
infernales, l'ordonnateur de toutes ces terribles exterminations,
Carrier, allait quelquefois dîner à bord des navires, pour s'assurer
du succès de ses opérations. Là, il faisait boire ses agens, et
s'enivrait avec eux. _Buvons_, disait-il, _à la santé des calotins qui
ont bu à la grande tasse_.
Lorsque ce monstre fut traduit à son tour devant la justice, le 16
octobre 1794, il fut accusé par Philippe Fronjoly, et plusieurs autres
témoins, d'avoir provoqué les _mariages républicains_, qui consistaient
à suspendre pendant une demi-heure, un jeune homme avec une jeune
femme, à leur donner ensuite un coup de sabre sur la tête, et à les
précipiter enfin dans l'eau.
On trouve aussi une autre déposition dans cette procédure. Un témoin,
nommé Naudy, déclara que, se trouvant un jour chez Carrier avec
quelques généraux, il entendit Grandmaison leur dire: «En voilà deux
mille huit cents d'expédiés;» et sur la demande d'une explication de ce
propos, Carrier répondit: «Quoi! vous n'entendez pas ce que cela veut
dire? C'est que j'en ai fait descendre deux mille huit cents dans la
_baignoire nationale_.»
Toutes les horreurs que nous venons de raconter, ont été fidèlement
décrites par le chantre de _la Pitié_.
Partout, la soif du meurtre et la faim du carnage.
Les arts, jadis si doux, le sexe, le jeune âge,
Tout prend un cœur d'airain: la farouche beauté
Préfère à notre scène un cirque ensanglanté;
Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes;
Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes.
Que dis-je? la nature, ô comble de nos maux!
De tous ses élémens seconde nos bourreaux.
Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie;
Le feu dans les hameaux promène l'incendie;
Et la terre, complice, en ses avides flancs,
Recèle par milliers les cadavres sanglans!
A peine elle a peuplé ses cavernes profondes,
La mort, infatigable, a volé sur les ondes.
Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups;
Le baptême de sang est achevé pour vous.
Par un art tout nouveau, des nacelles perfides
Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides.
Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos
Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots.
Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage,
Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage;
Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds,
Les deux sexes unis par un hymen affreux.
O Loire! tu les vis, ces hymens qu'on abhorre,
Tu les vis, et tes flots en frémissent encore!
Cependant, le trépas s'accuse de lenteur:
Eh bien! ange de mort, ange exterminateur,
Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre;
Maisons, ville, habitans, que tous soit mis en poudre;
Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards,
Jonchent le sol natal de leurs membres épars.
Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage;
Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage,
Quelque coupable encor peut-être est échappé.
Annonce le pardon; et, par l'espoir trompé,
Si quelque malheureux, en tremblant, se relève,
Que la foudre redouble, et que le fer achève.
Français, vous pleurerez un jour ces attentats.
Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas.
Au reste, ainsi que Joseph Lebon, et plusieurs autres scélérats de la
même espèce, le Néron de la ville de Nantes, reçut le salaire de ses
forfaits. Il fut condamné à mort, après une procédure qui révéla des
atrocités presque incroyables, et qui ne furent que trop bien prouvées.
La France commençait à respirer. Le système de la terreur, après la
chute de Robespierre et des siens, était resté sans appui, pour le
repos du genre humain.
ASSASSINAT DU REPRÉSENTANT FÉRAUD.
COURAGE IMPASSIBLE DE BOISSY-D'ANGLAS.
Fouquier-Tinville, cet accusateur public si dévoué aux ardeurs
sanguinaires des Robespierre et des Couthon, venait d'être condamné à
mort avec plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire, pour la manière
atroce dont il avait exercé ses fonctions. Le supplice de ce misérable
avait poussé l'irritation des soi-disans patriotes au plus haut degré.
Ils étaient décidés à une tentative désespérée.
Le 1er prairial an III (20 mai 1795), fut choisi pour porter ce coup
qui devait être décisif. Il s'agissait, comme dans tous les mouvemens
de ce genre, d'une insurrection à organiser. On mit les femmes en
avant, parce que, disait-on, la force armée n'oserait pas tirer sur des
femmes; on les fit suivre par un rassemblement immense. On voulait
entourer la convention d'une telle multitude qu'elle ne pût être
secourue, et la forcer de rappeler Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois
et Barrère, tous trois les dignes compagnons des plus fameux
terroristes; en un mot, exiger l'élargissement de tous les patriotes
renfermés et la remise en vigueur de la constitution de 1793, avec tous
ses accessoires.
Le tumulte était général dans les faubourgs et dans plusieurs
quartiers. Les patriotes sonnaient le tocsin de tous les côtés,
battaient la générale et tiraient le canon. Les sections qui étaient
dans le complot s'étaient formées de grand matin, et marchaient déjà
en armes bien avant que les autres eussent été averties. Bientôt la
salle de l'assemblée est assiégée; toutes les issues sont fermées. Les
députés, accourus en toute hâte, étaient à leurs places. En voyant la
convention ainsi entourée, un membre s'écria qu'elle saurait mourir à
son poste. Aussitôt tous les députés se levèrent en répétant: _Oui!
oui!_ En même temps la foule croissait sans interruption au-dehors; un
essaim de femmes se précipite dans les tribunes, en foulant aux pieds
ceux qui les occupent, et en criant: _Du pain! du pain!_ les unes
montrent le poing à l'assemblée, les autres rient de sa détresse. Le
tumulte devient général; on couvre de huées la voix du président, qui
s'efforce vainement de rétablir le silence. La multitude armée enfonce
une des portes de l'assemblée. Une escorte de fusiliers et plusieurs
jeunes gens, qui s'étaient munis de fouets de poste, escaladent les
tribunes, et en font sortir les femmes, en les chassant à coups de
fouet. Elles fuient, en poussant des cris épouvantables.
Mais bientôt la foule armée, qui vient d'enfoncer une porte, pénètre
au sein de la convention; d'abord elle est refoulée, puis elle revient
à la charge. Enfin, on parvient à repousser sans blessure la multitude
des assaillans, qui cèdent à la vue du fer.