Au milieu de ce délire féroce, on voyait éclater des actes du plus

grand courage, même dans le sexe le plus faible et dans l'âge le plus

tendre. Une jeune fille de seize ans, nommée Marie Adriam, s'était

habillée en homme, et avait servi dans l'artillerie pendant le siége

de la ville. «Comment, lui dirent les juges, as-tu pu braver le feu,

et tirer le canon contre ta patrie?—C'était au contraire pour la

défendre, répondit-elle.» Une autre jeune fille du même âge refusait de

porter la cocarde nationale; on l'interrogeait sur son refus.—Ce n'est

point, dit-elle, la cocarde que je hais; mais, comme vous la portez,

elle déshonorerait mon front.» Un des juges fait signe au guichetier

d'attacher une cocarde au bonnet de la jeune fille. «Va, lui dit-il

ensuite, en portant celle-là tu es sauvée.» La courageuse prisonnière

se lève avec sang-froid, détache la cocarde, ne répond que par ces

mots: _Je vous la rends_, et marche au supplice.

Une autre jeune fille, dans les transports du désespoir, entra dans

la salle du tribunal, en s'écriant: «Mes frères sont fusillés, vous

venez de faire périr mon père, je n'ai plus de famille; que faire seule

au monde? Je m'y déteste: mettez un terme à mon malheur; de grâce,

faites-moi périr.» Elle était aux genoux des juges, en leur adressant

cette prière. Ils ne purent rester insensibles à sa douleur, et la

firent retirer.

On vit aussi des traits du plus généreux dévoûment. Des billets, dits

_papier obsidional_, avaient été fabriqués pendant le siége dans

l'imprimerie des frères Bruyset, et portaient la signature de l'aîné.

Il fut dénoncé, et mis en jugement; mais, comme il était malade, son

frère se présenta pour lui. Quand on lui demanda si la signature portée

sur les billets était bien la sienne, il se contenta de répondre, sans

autre explication: «C'est bien la signature _Bruyset_!» et, par cette

équivoque généreuse, sauva son frère, en se sacrifiant pour lui.

Un autre Lyonnais, nommé Badger, avait un frère malade des blessures

qu'il avait reçues pendant le siége; il fut arrêté à sa place, et

conduit en prison. Un mot, un seul mot pouvait lui sauver la vie; il se

tut, fut condamné, et marcha gaîment au supplice.

On admira aussi le courage résigné de quelques prêtres: on exterminait

impitoyablement tous ceux que l'on pouvait saisir. «Si votre devoir

est de nous condamner, disait l'un d'eux, obéissez à votre loi; la

mienne m'ordonne de mourir et de pardonner à mes ennemis.» «Crois-tu

à l'enfer? disait le président au curé d'Amplepuy.—Comment en douter,

dit-il, puisque je vous vois?»

L'énergie de toutes ces innombrables victimes de la plus odieuse

tyrannie étonnait même ceux qui présidaient aux exécutions. Collot

d'Herbois, le plus farouche de tous, se plaignait de ce que les

Lyonnais avaient puisé, dans l'habitude des périls, l'indifférence de

la vie et même le mépris de la mort.

Les mêmes horreurs, à quelques variantes près, furent exercées à

Bordeaux, à Marseille et dans les principales villes de France. A

Toulon, lorsque cette place eut été reprise sur les Anglais, le 19

décembre 1793, un grand nombre de citoyens de cette ville furent

réunis sur une place, où, d'après des ordres donnés, on tira sur eux à

mitraille. Le député Fréron, qui assistait à cette terrible exécution,

se promenait froidement sur ce champ de carnage, et, s'étant aperçu que

quelques-unes des victimes avaient échappé à la mitraille, il s'écria

tout haut: _Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la république

leur pardonne_. Quelques-uns de ces malheureux se relevèrent en effet,

et l'ordre fut sur-le-champ donné de les fusiller.

MISSION DE JOSEPH LEBON,

A ARRAS, SA PATRIE.

Robespierre, dans sa rage révolutionnaire, ne respecta pas même

Arras, sa ville natale. Il semble même qu'il voulût la traiter

avec une sévérité toute particulière, en y envoyant Joseph Lebon,

son compatriote, l'un de ses sectateurs les plus ardens, avec la

mission d'extirper toutes les racines de l'aristocratie. Ce Joseph

Lebon, ancien membre de la congrégation de l'Oratoire, avait été

successivement maire d'Arras, administrateur du Pas-de-Calais, et en

dernier lieu, député à la convention nationale.

Joseph Lebon ne tarda pas à se rendre digne de celui qui l'avait

choisi. Il couvrit sa patrie de sang et de carnage. Il faisait tout à

la fois parade d'apostasie, de libertinage et de cruauté, et se vantait

d'avoir acquis une réputation incomparable de scélératesse parmi les

commissaires de la convention. Effrayé de la présence des Autrichiens

dans les environs du département du Pas-de-Calais, le comité de salut

public avait investi ce proconsul de pouvoirs illimités, avec ordre de

prendre dans son énergie toutes les mesures commandées par le salut de

la république. Ces ordres ne furent que trop fidèlement suivis. De là,

tant de spoliations, de meurtres, et d'atrocités de toutes espèces.

Nous allons relater quelques-uns de ses crimes, pris entre mille plus

épouvantables les uns que les autres.

Un jour, la dame Desvignes et sa fille, étaient assises sur le

rempart d'Arras, occupées à lire _Clarisse Harlowe_. Lebon s'approcha

d'elles sans être aperçu, lâcha un coup de pistolet à leurs oreilles,

et sans leur donner le temps de revenir de leur frayeur, poussa la

fille, la renversa, arracha le livre des mains de la mère, et menaça

de l'assommer avec le pommeau de son sabre. Il ordonna ensuite à la

jeune personne d'ôter le voile qui couvrait sa gorge, y plongea sa

main insolente, et joignant la cruauté à la lubricité, la retira

teinte de sang. Puis il enleva à ces femmes leurs boucles d'argent,

se fit remettre leur portefeuille, et y ayant trouvé quelques gravures

provenant d'un almanach, il prétendit qu'il y reconnaissait des signes

de la royauté, et les conduisit lui-même dans une maison d'arrêt. La

mère et la fille furent mises en liberté le lendemain; heureusement

pour elles que le tyran se souvint qu'il était ivre, lorsqu'il les

avait arrêtées.

Lebon fit assassiner le sieur Duvieux-Fort, parce qu'on avait trouvé

chez lui un perroquet qui disait: _Vive le roi_. Lebon fit tenir

cette victime sous le tranchant de la guillotine, pendant le temps

qu'on lisait la nouvelle d'une victoire à la multitude assemblée.

Pour justifier la barbarie de cet acte, il disait qu'il en avait agi

ainsi, afin que les ennemis de la république mourussent avec la douleur

d'avoir été les témoins de ses triomphes.

Deux jeunes gens, dont l'un nommé Vaillan, et l'autre, fils du maître

de poste de Lens, avaient été conduits, à dix heures du matin, sur la

place des exécutions, et garrottés au pied des échafauds. Ils restèrent

exposés pendant deux heures aux injures de la populace; on les couvrit

d'ordures, on brûla leurs habits. L'un d'eux perdit connaissance;

le bourreau lui jeta un seau d'eau sur la figure. Sept individus,

condamnés à mort, arrivèrent, et furent exécutés en leur présence.

Ces deux infortunés étaient couverts du sang des victimes. Puis le

bourreau, tenant la tête du dernier supplicié, l'approcha des lèvres

mourantes des deux patiens, qui ne furent exécutés qu'après cette

déchirante et longue agonie.

Une pauvre villageoise allaitait un petit enfant, sur la porte de sa

chaumière; elle n'avait pas de cocarde; un des agens de Lebon lui en

fait le reproche, en la menaçant de la guillotine.—Pour ça, dit la

paysanne, dans son patois picard; je reviens des champs, je vais y

retourner; je n'ai besoin de cocarde pour travailler.—Quoi! tu réponds!

reprend l'agent; je vais à Arras, et je te ferai guillotiner.—Eh bien!

va; si tu me fais guillotiner pour ça, on a bien raison de dire qu'on

en guillotine à Arras qui sont aussi innocens que l'innocent que je

tiens dans mes bras.» L'agent rendit compte des propos de cette pauvre

femme, qui, peu de jours après, fut incarcérée et guillotinée.

On connaît l'horrible histoire de cette infortunée à qui, pour prix de

son déshonneur, Lebon promit de rendre son mari qu'il avait destiné

au supplice. Lorsqu'elle crut revoir son époux, d'après la parole qui

lui avait été donnée, on conduisait ce malheureux à l'échafaud. Elle

court éplorée chez Lebon, croyant que cette exécution est une méprise;

le bourreau ne lui répond rien, mais lui présente dérisoirement un

assignat de cent sous, comme salaire de ses faveurs, et la met à la

porte.

Chaque jour, après son dîner, il assistait au supplice de ses victimes.

Il fit placer un orchestre près de la guillotine, et ordonna au

tribunal, de condamner à mort tous ceux qui s'étaient distingués par

leurs richesses ou par leurs talens. Dans la salle de spectacle, il

prêchait la loi agraire, le sabre à la main. «Sans-culottes, dit-il un

jour, dénoncez hardiment, si vous voulez quitter vos chaumières; c'est

pour vous qu'on guillotine. Vous êtes pauvres; n'y a-t-il pas près de

vous quelque noble, quelque riche, quelque marchand? Dénoncez donc, et

vous aurez sa maison.»

Une des rues de la ville qui était sa patrie fut entièrement dépeuplée

par lui. Tous ceux qui l'habitaient furent envoyés à l'échafaud.

Cambrai, et les autres villes du département, furent également les

théâtres de ses fureurs. Mais quand le régime de la terreur fut passé,

quand Robespierre eut succombé sous les coups de ses anciens complices,

des voix enhardies par quelques députés, vinrent dénoncer le misérable

Lebon, à la barre de la convention. Alors furent révélés la plupart

des actes atroces dont il s'était rendu coupable. Bourdon de l'Oise,

l'attaqua le premier: «Voilà, dit-il, le bourreau dont se servait

Robespierre.» C'est bien à lui, s'écria André Dumont, que l'on peut

dire: _Monstre, va cuver dans les enfers, le sang de tes victimes!_—Il

n'est pas étonnant, répondit Joseph Lebon, que la calomnie s'attache à

un représentant qui a sué.....—Tu as sué le sang, s'écria Poultier.—Tu

dînais avec le bourreau, ajouta Bourdon de l'Oise.

On fait monter de quinze cents à deux mille le nombre des personnes

assassinées à Arras et à Cambrai, pendant la mission de Joseph Lebon.

Ce monstre fut puni enfin de ses crimes. Par jugement du tribunal

d'Amiens, il fut exécuté dans cette ville, le 13 vendémiaire an 4 (5

octobre 1796). Il fut conduit à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge,

costume des assassins condamnés. Lorsqu'on voulut lui mettre cette

chemise, il s'écria, quoiqu'il fût ivre d'eau-de-vie: «Ce n'est pas moi

qui dois l'endosser, il faut l'envoyer à la convention, dont je n'ai

fait que suivre les ordres.»

Il faut ajouter à ses crimes qu'il avait dérobé plus de cinq cent

mille livres, sous les scellés qu'il avait fait mettre sur les effets

des prisonniers. Ce scélérat avait trente ans, lorsque la société fut

délivrée de sa présence.

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.

CONDAMNATION DES GIRONDINS;

DÉTAILS SUR LEURS DERNIERS MOMENS.

MORT DE MADAME ROLAND ET DE BAILLY.

AUTRES VICTIMES.

L'établissement du gouvernement révolutionnaire légalisa le système de

la terreur. Le massacre des bons citoyens continua avec une effrayante

activité; mais on le subordonna à une sorte de régularité dérisoire

qui offrait quelque chose de plus formidable encore. Les hommes les

plus vils, les plus sanguinaires, avaient été choisis pour siéger

dans ce tribunal de mort. Il n'y avait aucune pitié à attendre de ces

magistrats de sang. C'était un Fouquier-Tinville qui y remplissait

les fonctions d'accusateur public, fonctions qu'il exerça avec un

acharnement sans exemple contre tout ce qui portait un nom connu,

contre tout ce qui avait acquis des droits à l'estime générale.

Quelques traits feront encore mieux connaître cet homme sans moralité

comme sans entrailles. On avait amené devant son tribunal un citoyen

nommé Gamache; l'huissier observa qu'il n'était pas l'accusé qu'on

avait eu l'intention de traduire en justice. «Peu importe, répondit

Fouquier, celui-ci vaut autant que l'autre.» Et il l'envoya à la mort.

Rosset de Fleury avait écrit au tribunal pour lui annoncer qu'il

partageait les opinions de sa famille, qui venait de périr, et qu'il

demandait à partager son sort. Fouquier, en recevant cette lettre,

s'écria: «Ce monsieur est bien pressé; mais je suis charmé de le

satisfaire.» Fleury fut amené au tribunal, condamné comme complice de

gens qu'il n'avait jamais vus, livré au supplice, revêtu d'une chemise

rouge, comme assassin de Collot d'Herbois. Une veuve Maillet avait

été présentée aux juges au lieu de la duchesse de Maillé qu'on avait

cru arrêter. Dans l'interrogatoire, Fouquier s'aperçut de l'erreur.

«Ce n'est pas toi qu'on voulait juger, lui dit-il, mais c'est égal;

autant vaut que tu y passes aujourd'hui que demain.» Madame de

Sainte-Amarante, et sa fille, l'une des plus belles femmes de la

capitale, avaient montré le plus grand courage dans leurs réponses et

en écoutant leur arrêt. Fouquier fut irrité de leur fermeté. «Voyez,

s'écria-t-il, quel excès d'effronterie; il faut que je les voie monter

sur l'échafaud, pour m'assurer si elles conserveront leur caractère,

dussé-je me passer de dîner.» Un vieillard, paralysé de la langue,

ne pouvait répondre aux questions qui lui étaient faites. Fouquier,

apprenant la raison de son silence, répondit: «Ce n'est pas la langue

qu'il me faut, c'est la tête.» C'était lui qui disait que les jurés

venaient de faire _feu de file_, lorsqu'ils avaient condamné en masse

un grand nombre d'accusés, sans les entendre.

Les confrères de Fouquier-Tinville étaient en tout dignes de lui. Les

Dumas et les Coffinhal le secondaient merveilleusement. On connaît

le mot féroce de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, qui,

interrogeant une femme plus que sexagénaire, et ne pouvant en obtenir

de réponse, à cause de sa surdité, dit au greffier: «Écrivez qu'elle a

conspiré _sourdement_.» On se rappelle aussi la lâcheté de Coffinhal,

qui, après avoir prononcé la sentence de mort d'un maître en fait

d'armes, lui dit: _Pare cette botte-là, si tu peux_.

Que de victimes tombèrent sous les coups de ces juges-bourreaux! La

hache révolutionnaire n'avait pas un seul moment de repos. Les plus

illustres têtes tombaient tour à tour sur l'échafaud; les places

publiques étaient inondées de sang. Il n'entre point dans notre plan

de nous arrêter à décrire les exécutions de tant d'innocens; nous nous

bornerons à retracer les derniers momens de plusieurs de ces infortunés.

Les girondins, ces députés éloquens et généreux qui s'étaient opposés

de toutes leurs forces au projet insurrectionnel du 10 août, qui

avaient protesté énergiquement contre les massacres, qui avaient montré

quelque pitié pour Louis XVI, qui s'étaient montrés constamment en

opposition avec toutes les mesures révolutionnaires, devaient, par

la nature même des choses, se trouver en butte à toute la rage des

jacobins. Pour assurer leur perte, on les accusa de conspiration, de

projet de guerre civile.

La plupart de ces députés, du moins tous ceux qui avaient coopéré

activement au soulèvement de quelques provinces, n'étaient pas sous

la main de leurs ennemis. On résolut d'arrêter sans distinction tous

ceux qui leur étaient unis par l'amitié ou par la communauté d'opinion.

Vingt-un d'entre eux furent arrêtés et mis en jugement; tous à la fleur

de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat

de la jeunesse et de la beauté; c'étaient Brissot, Gardien, Lasource,

Vergniaud, Gensonné, Lehardy, Mainvielle, Ducos, Boyer-Fonfrède,

Duchastel, Duperret, Carra, Valazé, Lacase, Duprat, Sillery, Fauchet,

Lesterpt-Beauvais, Boileau, Antiboul, et Vigée.

«Gensonné était calme et froid, dit M. Thiers; Valazé, indigné et

méprisant; Vergniaud était plus ému que de coutume; le jeune Ducos

était gai; et Fonfrède, qu'on avait épargné dans la journée du 2 juin,

parce qu'il n'avait pas voté pour les arrestations de la commission

des douze, et qui, par ses instances réitérées en faveur de ses amis,

avait mérité depuis de partager leur sort, Fonfrède semblait, pour une

si belle cause, abandonner avec facilité, et sa grande fortune, et sa

jeune épouse, et sa vie.»

On n'eut pas de peine à trouver de faux témoins pour attester la

complicité des girondins avec les massacreurs de septembre. Fabre

d'Églantine, devenu suspect, pour cause d'agiotage, avait besoin de se

populariser; il appuya cette accusation avec perfidie. Vergniaud, n'y

résistant pas davantage, s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu

de me justifier de complicité avec des voleurs et des assassins.»

Malgré leur courageuse défense, les accusés virent bientôt que leur

perte était résolue, et se préparèrent à mourir noblement. Ils se

rendirent à la dernière séance du tribunal, avec un visage serein.

Tandis qu'on les fouillait à la porte de la Conciergerie, pour leur

enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils auraient pu attenter

à leurs jours, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son ami Riouffe,

lui dit, en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une arme

défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!»

Le 30 octobre 1793, les jurés prononcèrent la sentence de mort qui

leur avait été imposée. En entendant cet arrêt fatal, Brissot laissa

tomber ses bras; sa tête se pencha subitement sur sa poitrine; Gensonné

voulut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne put

se faire entendre. Sillery, qui était paralytique, laissa échapper

ses béquilles, en s'écriant: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On

avait conçu quelques espérances pour les deux jeunes frères Ducos et

Fonfrède, qui avaient paru moins compromis; mais ils furent condamnés

comme les autres. Fonfrède, en embrassant Ducos, lui dit: «Mon frère,

c'est moi qui te donne la mort.—Console-toi, répondit Ducos, nous

mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet, le visage baissé, semblait prier le

ciel; Carra conservait son air de dureté; Vergniaud montrait dans toute

sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier; Lasource prononça

ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a perdu la raison;

vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible Boileau, le

faible Gardien, qui avaient eu la honte de charger leurs coaccusés pour

se justifier, ne furent pas épargnés. Boileau, en jetant son chapeau en

l'air, s'écria: «Je suis innocent.—Nous sommes innocens, répétèrent

tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre

eux eurent le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager

la multitude à les sauver; leur tentative resta sans effet, et les

gendarmes les entourèrent pour les conduire dans leur cachot. Tout à

coup l'un des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans

son sang; c'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait

gardé un poignard, et s'en était frappé. Le farouche tribunal décida

sur-le-champ que son cadavre serait transporté sur une charrette, à

la suite des condamnés. En sortant du tribunal, ils entonnèrent tous

ensemble, par un mouvement spontané, l'hymne des Marseillais.

«Leur dernière nuit fut sublime, dit l'historien déjà cité. Vergniaud

avait du poison, il le jeta pour mourir avec ses amis. Ils firent en

commun un dernier repas, où ils furent tour-à-tour gais, sérieux,

éloquens. Brissot, Gensonné, étaient, graves et réfléchis; Vergniaud

parla de la liberté expirante avec les plus nobles regrets, et de la

destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos répéta des

vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent des

hymnes à la France et à la liberté. Le lendemain 31 octobre, une foule

immense s'était portée sur leur passage. Ils répétaient, en marchant

à l'échafaud, cet hymne des Marseillais que nos soldats chantaient

en marchant à l'ennemi. Arrivés à la place de la Révolution, et

descendus de leurs charrettes, ils s'embrassèrent en criant: _Vive

la République!_ Sillery monta le premier sur l'échafaud, et, après

avoir salué gravement le peuple, dans lequel il respectait encore

l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal. Tous imitèrent

Sillery, et moururent avec la même dignité; en trente-une minutes, le

bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en quelques

instans, jeunesse, beauté, vertu, talens. Telle fut la fin de ces

nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne

comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire

dans une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas

être meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la

contrarier. Respect à leur mémoire! Jamais tant de vertus, de talens,

ne brillèrent dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur

gloire, s'ils ne comprirent pas la nécessité des moyens violens pour

sauver la cause de la France, la plupart de leurs adversaires qui

préférèrent ces moyens se décidèrent par passion plutôt que par génie.

«Clavières, ex-ministre du parti de la gironde, fut jeté dans les

prisons de la Conciergerie peu de temps après la mort de madame Roland;

mais il eut le courage de prévenir la sentence de ses juges. Le matin

du jour où il devait paraître devant le tribunal révolutionnaire,

ses compagnons d'infortune virent avec effroi le mauvais grabat sur

lequel il était couché, et tout le pavé d'alentour, inondés de sang.

Il s'était enfoncé un large couteau dans le côté, et l'instrument de

mort pendait encore de la blessure qu'il s'était faite au milieu de la

nuit, sans qu'aucun des autres prisonniers s'en fût aperçu. «Ce qui m'a

toujours surpris, dit l'historien Beaulieu, qui se trouvait au nombre

de ces malheureux captifs, c'est que nos tyrans qui ont su tirer parti

de tant de contes absurdes pour se défaire des personnes qu'ils avaient

opprimées, n'aient pas profité de ce suicide pour nous faire couper

la tête, comme étant les meurtriers de M. Clavières, et se débarrasser

ainsi du mal qu'ils nous avaient fait.»

A dater de la mort des girondins, le glaive révolutionnaire ne se

reposa plus. Le 10 novembre, l'intéressante et courageuse épouse de

Roland, condamnée pour cause de complicité avec les girondins, ses

anciens amis, marcha à l'échafaud, avec une fermeté digne d'eux.

Cette femme, joignant aux grâces d'une Française l'héroïsme d'une

Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Son époux qu'elle

respectait et chérissait à l'égal d'un père, était obligé de cacher

sa tête menacée; elle éprouvait pour l'un des girondins proscrits une

passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle laissait une

fille, jeune et orpheline, confiée à des ennemis. Tous ces pénibles

sacrifices devaient rendre bien douloureux les derniers instans de sa

vie. Néanmoins, elle entendit son arrêt avec une sorte d'enthousiasme,

sembla inspirée depuis le moment de sa condamnation jusqu'à celui

de son exécution, et excita, chez tous ceux qui la virent, une

espèce d'admiration religieuse. Elle alla à l'échafaud vêtue en

blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces d'un compagnon

d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas le même

courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire. Arrivée

sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la liberté,

en s'écriant: «_ô Liberté! que de crimes on commet en ton nom!_» Elle

subit ensuite la mort avec un courage inébranlable.

Le mari de cette femme célèbre s'était réfugié aux environs de Rouen.

En apprenant sa fin tragique, il ne voulut pas lui survivre. Il quitta

la maison ou on lui donnait l'hospitalité; et, pour ne compromettre

personne, il vint se donner la mort sur la grande route. On le trouva

percé au cœur d'un coup d'épée, et gisant auprès d'un arbre contre

lequel il avait appuyé l'arme homicide.

«Ainsi, dit M. Thiers, dans cet épouvantable délire qui rendait

suspects et le génie, et la vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait

de plus noble, de plus généreux en France, périssait ou par le suicide

ou par le fer des bourreaux!

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 12 / 17 段