grand courage, même dans le sexe le plus faible et dans l'âge le plus
tendre. Une jeune fille de seize ans, nommée Marie Adriam, s'était
habillée en homme, et avait servi dans l'artillerie pendant le siége
de la ville. «Comment, lui dirent les juges, as-tu pu braver le feu,
et tirer le canon contre ta patrie?—C'était au contraire pour la
défendre, répondit-elle.» Une autre jeune fille du même âge refusait de
porter la cocarde nationale; on l'interrogeait sur son refus.—Ce n'est
point, dit-elle, la cocarde que je hais; mais, comme vous la portez,
elle déshonorerait mon front.» Un des juges fait signe au guichetier
d'attacher une cocarde au bonnet de la jeune fille. «Va, lui dit-il
ensuite, en portant celle-là tu es sauvée.» La courageuse prisonnière
se lève avec sang-froid, détache la cocarde, ne répond que par ces
mots: _Je vous la rends_, et marche au supplice.
Une autre jeune fille, dans les transports du désespoir, entra dans
la salle du tribunal, en s'écriant: «Mes frères sont fusillés, vous
venez de faire périr mon père, je n'ai plus de famille; que faire seule
au monde? Je m'y déteste: mettez un terme à mon malheur; de grâce,
faites-moi périr.» Elle était aux genoux des juges, en leur adressant
cette prière. Ils ne purent rester insensibles à sa douleur, et la
firent retirer.
On vit aussi des traits du plus généreux dévoûment. Des billets, dits
_papier obsidional_, avaient été fabriqués pendant le siége dans
l'imprimerie des frères Bruyset, et portaient la signature de l'aîné.
Il fut dénoncé, et mis en jugement; mais, comme il était malade, son
frère se présenta pour lui. Quand on lui demanda si la signature portée
sur les billets était bien la sienne, il se contenta de répondre, sans
autre explication: «C'est bien la signature _Bruyset_!» et, par cette
équivoque généreuse, sauva son frère, en se sacrifiant pour lui.
Un autre Lyonnais, nommé Badger, avait un frère malade des blessures
qu'il avait reçues pendant le siége; il fut arrêté à sa place, et
conduit en prison. Un mot, un seul mot pouvait lui sauver la vie; il se
tut, fut condamné, et marcha gaîment au supplice.
On admira aussi le courage résigné de quelques prêtres: on exterminait
impitoyablement tous ceux que l'on pouvait saisir. «Si votre devoir
est de nous condamner, disait l'un d'eux, obéissez à votre loi; la
mienne m'ordonne de mourir et de pardonner à mes ennemis.» «Crois-tu
à l'enfer? disait le président au curé d'Amplepuy.—Comment en douter,
dit-il, puisque je vous vois?»
L'énergie de toutes ces innombrables victimes de la plus odieuse
tyrannie étonnait même ceux qui présidaient aux exécutions. Collot
d'Herbois, le plus farouche de tous, se plaignait de ce que les
Lyonnais avaient puisé, dans l'habitude des périls, l'indifférence de
la vie et même le mépris de la mort.
Les mêmes horreurs, à quelques variantes près, furent exercées à
Bordeaux, à Marseille et dans les principales villes de France. A
Toulon, lorsque cette place eut été reprise sur les Anglais, le 19
décembre 1793, un grand nombre de citoyens de cette ville furent
réunis sur une place, où, d'après des ordres donnés, on tira sur eux à
mitraille. Le député Fréron, qui assistait à cette terrible exécution,
se promenait froidement sur ce champ de carnage, et, s'étant aperçu que
quelques-unes des victimes avaient échappé à la mitraille, il s'écria
tout haut: _Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la république
leur pardonne_. Quelques-uns de ces malheureux se relevèrent en effet,
et l'ordre fut sur-le-champ donné de les fusiller.
MISSION DE JOSEPH LEBON,
A ARRAS, SA PATRIE.
Robespierre, dans sa rage révolutionnaire, ne respecta pas même
Arras, sa ville natale. Il semble même qu'il voulût la traiter
avec une sévérité toute particulière, en y envoyant Joseph Lebon,
son compatriote, l'un de ses sectateurs les plus ardens, avec la
mission d'extirper toutes les racines de l'aristocratie. Ce Joseph
Lebon, ancien membre de la congrégation de l'Oratoire, avait été
successivement maire d'Arras, administrateur du Pas-de-Calais, et en
dernier lieu, député à la convention nationale.
Joseph Lebon ne tarda pas à se rendre digne de celui qui l'avait
choisi. Il couvrit sa patrie de sang et de carnage. Il faisait tout à
la fois parade d'apostasie, de libertinage et de cruauté, et se vantait
d'avoir acquis une réputation incomparable de scélératesse parmi les
commissaires de la convention. Effrayé de la présence des Autrichiens
dans les environs du département du Pas-de-Calais, le comité de salut
public avait investi ce proconsul de pouvoirs illimités, avec ordre de
prendre dans son énergie toutes les mesures commandées par le salut de
la république. Ces ordres ne furent que trop fidèlement suivis. De là,
tant de spoliations, de meurtres, et d'atrocités de toutes espèces.
Nous allons relater quelques-uns de ses crimes, pris entre mille plus
épouvantables les uns que les autres.
Un jour, la dame Desvignes et sa fille, étaient assises sur le
rempart d'Arras, occupées à lire _Clarisse Harlowe_. Lebon s'approcha
d'elles sans être aperçu, lâcha un coup de pistolet à leurs oreilles,
et sans leur donner le temps de revenir de leur frayeur, poussa la
fille, la renversa, arracha le livre des mains de la mère, et menaça
de l'assommer avec le pommeau de son sabre. Il ordonna ensuite à la
jeune personne d'ôter le voile qui couvrait sa gorge, y plongea sa
main insolente, et joignant la cruauté à la lubricité, la retira
teinte de sang. Puis il enleva à ces femmes leurs boucles d'argent,
se fit remettre leur portefeuille, et y ayant trouvé quelques gravures
provenant d'un almanach, il prétendit qu'il y reconnaissait des signes
de la royauté, et les conduisit lui-même dans une maison d'arrêt. La
mère et la fille furent mises en liberté le lendemain; heureusement
pour elles que le tyran se souvint qu'il était ivre, lorsqu'il les
avait arrêtées.
Lebon fit assassiner le sieur Duvieux-Fort, parce qu'on avait trouvé
chez lui un perroquet qui disait: _Vive le roi_. Lebon fit tenir
cette victime sous le tranchant de la guillotine, pendant le temps
qu'on lisait la nouvelle d'une victoire à la multitude assemblée.
Pour justifier la barbarie de cet acte, il disait qu'il en avait agi
ainsi, afin que les ennemis de la république mourussent avec la douleur
d'avoir été les témoins de ses triomphes.
Deux jeunes gens, dont l'un nommé Vaillan, et l'autre, fils du maître
de poste de Lens, avaient été conduits, à dix heures du matin, sur la
place des exécutions, et garrottés au pied des échafauds. Ils restèrent
exposés pendant deux heures aux injures de la populace; on les couvrit
d'ordures, on brûla leurs habits. L'un d'eux perdit connaissance;
le bourreau lui jeta un seau d'eau sur la figure. Sept individus,
condamnés à mort, arrivèrent, et furent exécutés en leur présence.
Ces deux infortunés étaient couverts du sang des victimes. Puis le
bourreau, tenant la tête du dernier supplicié, l'approcha des lèvres
mourantes des deux patiens, qui ne furent exécutés qu'après cette
déchirante et longue agonie.
Une pauvre villageoise allaitait un petit enfant, sur la porte de sa
chaumière; elle n'avait pas de cocarde; un des agens de Lebon lui en
fait le reproche, en la menaçant de la guillotine.—Pour ça, dit la
paysanne, dans son patois picard; je reviens des champs, je vais y
retourner; je n'ai besoin de cocarde pour travailler.—Quoi! tu réponds!
reprend l'agent; je vais à Arras, et je te ferai guillotiner.—Eh bien!
va; si tu me fais guillotiner pour ça, on a bien raison de dire qu'on
en guillotine à Arras qui sont aussi innocens que l'innocent que je
tiens dans mes bras.» L'agent rendit compte des propos de cette pauvre
femme, qui, peu de jours après, fut incarcérée et guillotinée.
On connaît l'horrible histoire de cette infortunée à qui, pour prix de
son déshonneur, Lebon promit de rendre son mari qu'il avait destiné
au supplice. Lorsqu'elle crut revoir son époux, d'après la parole qui
lui avait été donnée, on conduisait ce malheureux à l'échafaud. Elle
court éplorée chez Lebon, croyant que cette exécution est une méprise;
le bourreau ne lui répond rien, mais lui présente dérisoirement un
assignat de cent sous, comme salaire de ses faveurs, et la met à la
porte.
Chaque jour, après son dîner, il assistait au supplice de ses victimes.
Il fit placer un orchestre près de la guillotine, et ordonna au
tribunal, de condamner à mort tous ceux qui s'étaient distingués par
leurs richesses ou par leurs talens. Dans la salle de spectacle, il
prêchait la loi agraire, le sabre à la main. «Sans-culottes, dit-il un
jour, dénoncez hardiment, si vous voulez quitter vos chaumières; c'est
pour vous qu'on guillotine. Vous êtes pauvres; n'y a-t-il pas près de
vous quelque noble, quelque riche, quelque marchand? Dénoncez donc, et
vous aurez sa maison.»
Une des rues de la ville qui était sa patrie fut entièrement dépeuplée
par lui. Tous ceux qui l'habitaient furent envoyés à l'échafaud.
Cambrai, et les autres villes du département, furent également les
théâtres de ses fureurs. Mais quand le régime de la terreur fut passé,
quand Robespierre eut succombé sous les coups de ses anciens complices,
des voix enhardies par quelques députés, vinrent dénoncer le misérable
Lebon, à la barre de la convention. Alors furent révélés la plupart
des actes atroces dont il s'était rendu coupable. Bourdon de l'Oise,
l'attaqua le premier: «Voilà, dit-il, le bourreau dont se servait
Robespierre.» C'est bien à lui, s'écria André Dumont, que l'on peut
dire: _Monstre, va cuver dans les enfers, le sang de tes victimes!_—Il
n'est pas étonnant, répondit Joseph Lebon, que la calomnie s'attache à
un représentant qui a sué.....—Tu as sué le sang, s'écria Poultier.—Tu
dînais avec le bourreau, ajouta Bourdon de l'Oise.
On fait monter de quinze cents à deux mille le nombre des personnes
assassinées à Arras et à Cambrai, pendant la mission de Joseph Lebon.
Ce monstre fut puni enfin de ses crimes. Par jugement du tribunal
d'Amiens, il fut exécuté dans cette ville, le 13 vendémiaire an 4 (5
octobre 1796). Il fut conduit à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge,
costume des assassins condamnés. Lorsqu'on voulut lui mettre cette
chemise, il s'écria, quoiqu'il fût ivre d'eau-de-vie: «Ce n'est pas moi
qui dois l'endosser, il faut l'envoyer à la convention, dont je n'ai
fait que suivre les ordres.»
Il faut ajouter à ses crimes qu'il avait dérobé plus de cinq cent
mille livres, sous les scellés qu'il avait fait mettre sur les effets
des prisonniers. Ce scélérat avait trente ans, lorsque la société fut
délivrée de sa présence.
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
CONDAMNATION DES GIRONDINS;
DÉTAILS SUR LEURS DERNIERS MOMENS.
MORT DE MADAME ROLAND ET DE BAILLY.
AUTRES VICTIMES.
L'établissement du gouvernement révolutionnaire légalisa le système de
la terreur. Le massacre des bons citoyens continua avec une effrayante
activité; mais on le subordonna à une sorte de régularité dérisoire
qui offrait quelque chose de plus formidable encore. Les hommes les
plus vils, les plus sanguinaires, avaient été choisis pour siéger
dans ce tribunal de mort. Il n'y avait aucune pitié à attendre de ces
magistrats de sang. C'était un Fouquier-Tinville qui y remplissait
les fonctions d'accusateur public, fonctions qu'il exerça avec un
acharnement sans exemple contre tout ce qui portait un nom connu,
contre tout ce qui avait acquis des droits à l'estime générale.
Quelques traits feront encore mieux connaître cet homme sans moralité
comme sans entrailles. On avait amené devant son tribunal un citoyen
nommé Gamache; l'huissier observa qu'il n'était pas l'accusé qu'on
avait eu l'intention de traduire en justice. «Peu importe, répondit
Fouquier, celui-ci vaut autant que l'autre.» Et il l'envoya à la mort.
Rosset de Fleury avait écrit au tribunal pour lui annoncer qu'il
partageait les opinions de sa famille, qui venait de périr, et qu'il
demandait à partager son sort. Fouquier, en recevant cette lettre,
s'écria: «Ce monsieur est bien pressé; mais je suis charmé de le
satisfaire.» Fleury fut amené au tribunal, condamné comme complice de
gens qu'il n'avait jamais vus, livré au supplice, revêtu d'une chemise
rouge, comme assassin de Collot d'Herbois. Une veuve Maillet avait
été présentée aux juges au lieu de la duchesse de Maillé qu'on avait
cru arrêter. Dans l'interrogatoire, Fouquier s'aperçut de l'erreur.
«Ce n'est pas toi qu'on voulait juger, lui dit-il, mais c'est égal;
autant vaut que tu y passes aujourd'hui que demain.» Madame de
Sainte-Amarante, et sa fille, l'une des plus belles femmes de la
capitale, avaient montré le plus grand courage dans leurs réponses et
en écoutant leur arrêt. Fouquier fut irrité de leur fermeté. «Voyez,
s'écria-t-il, quel excès d'effronterie; il faut que je les voie monter
sur l'échafaud, pour m'assurer si elles conserveront leur caractère,
dussé-je me passer de dîner.» Un vieillard, paralysé de la langue,
ne pouvait répondre aux questions qui lui étaient faites. Fouquier,
apprenant la raison de son silence, répondit: «Ce n'est pas la langue
qu'il me faut, c'est la tête.» C'était lui qui disait que les jurés
venaient de faire _feu de file_, lorsqu'ils avaient condamné en masse
un grand nombre d'accusés, sans les entendre.
Les confrères de Fouquier-Tinville étaient en tout dignes de lui. Les
Dumas et les Coffinhal le secondaient merveilleusement. On connaît
le mot féroce de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, qui,
interrogeant une femme plus que sexagénaire, et ne pouvant en obtenir
de réponse, à cause de sa surdité, dit au greffier: «Écrivez qu'elle a
conspiré _sourdement_.» On se rappelle aussi la lâcheté de Coffinhal,
qui, après avoir prononcé la sentence de mort d'un maître en fait
d'armes, lui dit: _Pare cette botte-là, si tu peux_.
Que de victimes tombèrent sous les coups de ces juges-bourreaux! La
hache révolutionnaire n'avait pas un seul moment de repos. Les plus
illustres têtes tombaient tour à tour sur l'échafaud; les places
publiques étaient inondées de sang. Il n'entre point dans notre plan
de nous arrêter à décrire les exécutions de tant d'innocens; nous nous
bornerons à retracer les derniers momens de plusieurs de ces infortunés.
Les girondins, ces députés éloquens et généreux qui s'étaient opposés
de toutes leurs forces au projet insurrectionnel du 10 août, qui
avaient protesté énergiquement contre les massacres, qui avaient montré
quelque pitié pour Louis XVI, qui s'étaient montrés constamment en
opposition avec toutes les mesures révolutionnaires, devaient, par
la nature même des choses, se trouver en butte à toute la rage des
jacobins. Pour assurer leur perte, on les accusa de conspiration, de
projet de guerre civile.
La plupart de ces députés, du moins tous ceux qui avaient coopéré
activement au soulèvement de quelques provinces, n'étaient pas sous
la main de leurs ennemis. On résolut d'arrêter sans distinction tous
ceux qui leur étaient unis par l'amitié ou par la communauté d'opinion.
Vingt-un d'entre eux furent arrêtés et mis en jugement; tous à la fleur
de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat
de la jeunesse et de la beauté; c'étaient Brissot, Gardien, Lasource,
Vergniaud, Gensonné, Lehardy, Mainvielle, Ducos, Boyer-Fonfrède,
Duchastel, Duperret, Carra, Valazé, Lacase, Duprat, Sillery, Fauchet,
Lesterpt-Beauvais, Boileau, Antiboul, et Vigée.
«Gensonné était calme et froid, dit M. Thiers; Valazé, indigné et
méprisant; Vergniaud était plus ému que de coutume; le jeune Ducos
était gai; et Fonfrède, qu'on avait épargné dans la journée du 2 juin,
parce qu'il n'avait pas voté pour les arrestations de la commission
des douze, et qui, par ses instances réitérées en faveur de ses amis,
avait mérité depuis de partager leur sort, Fonfrède semblait, pour une
si belle cause, abandonner avec facilité, et sa grande fortune, et sa
jeune épouse, et sa vie.»
On n'eut pas de peine à trouver de faux témoins pour attester la
complicité des girondins avec les massacreurs de septembre. Fabre
d'Églantine, devenu suspect, pour cause d'agiotage, avait besoin de se
populariser; il appuya cette accusation avec perfidie. Vergniaud, n'y
résistant pas davantage, s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu
de me justifier de complicité avec des voleurs et des assassins.»
Malgré leur courageuse défense, les accusés virent bientôt que leur
perte était résolue, et se préparèrent à mourir noblement. Ils se
rendirent à la dernière séance du tribunal, avec un visage serein.
Tandis qu'on les fouillait à la porte de la Conciergerie, pour leur
enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils auraient pu attenter
à leurs jours, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son ami Riouffe,
lui dit, en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une arme
défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!»
Le 30 octobre 1793, les jurés prononcèrent la sentence de mort qui
leur avait été imposée. En entendant cet arrêt fatal, Brissot laissa
tomber ses bras; sa tête se pencha subitement sur sa poitrine; Gensonné
voulut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne put
se faire entendre. Sillery, qui était paralytique, laissa échapper
ses béquilles, en s'écriant: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On
avait conçu quelques espérances pour les deux jeunes frères Ducos et
Fonfrède, qui avaient paru moins compromis; mais ils furent condamnés
comme les autres. Fonfrède, en embrassant Ducos, lui dit: «Mon frère,
c'est moi qui te donne la mort.—Console-toi, répondit Ducos, nous
mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet, le visage baissé, semblait prier le
ciel; Carra conservait son air de dureté; Vergniaud montrait dans toute
sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier; Lasource prononça
ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a perdu la raison;
vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible Boileau, le
faible Gardien, qui avaient eu la honte de charger leurs coaccusés pour
se justifier, ne furent pas épargnés. Boileau, en jetant son chapeau en
l'air, s'écria: «Je suis innocent.—Nous sommes innocens, répétèrent
tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre
eux eurent le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager
la multitude à les sauver; leur tentative resta sans effet, et les
gendarmes les entourèrent pour les conduire dans leur cachot. Tout à
coup l'un des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans
son sang; c'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait
gardé un poignard, et s'en était frappé. Le farouche tribunal décida
sur-le-champ que son cadavre serait transporté sur une charrette, à
la suite des condamnés. En sortant du tribunal, ils entonnèrent tous
ensemble, par un mouvement spontané, l'hymne des Marseillais.
«Leur dernière nuit fut sublime, dit l'historien déjà cité. Vergniaud
avait du poison, il le jeta pour mourir avec ses amis. Ils firent en
commun un dernier repas, où ils furent tour-à-tour gais, sérieux,
éloquens. Brissot, Gensonné, étaient, graves et réfléchis; Vergniaud
parla de la liberté expirante avec les plus nobles regrets, et de la
destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos répéta des
vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent des
hymnes à la France et à la liberté. Le lendemain 31 octobre, une foule
immense s'était portée sur leur passage. Ils répétaient, en marchant
à l'échafaud, cet hymne des Marseillais que nos soldats chantaient
en marchant à l'ennemi. Arrivés à la place de la Révolution, et
descendus de leurs charrettes, ils s'embrassèrent en criant: _Vive
la République!_ Sillery monta le premier sur l'échafaud, et, après
avoir salué gravement le peuple, dans lequel il respectait encore
l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal. Tous imitèrent
Sillery, et moururent avec la même dignité; en trente-une minutes, le
bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en quelques
instans, jeunesse, beauté, vertu, talens. Telle fut la fin de ces
nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne
comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire
dans une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas
être meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la
contrarier. Respect à leur mémoire! Jamais tant de vertus, de talens,
ne brillèrent dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur
gloire, s'ils ne comprirent pas la nécessité des moyens violens pour
sauver la cause de la France, la plupart de leurs adversaires qui
préférèrent ces moyens se décidèrent par passion plutôt que par génie.
«Clavières, ex-ministre du parti de la gironde, fut jeté dans les
prisons de la Conciergerie peu de temps après la mort de madame Roland;
mais il eut le courage de prévenir la sentence de ses juges. Le matin
du jour où il devait paraître devant le tribunal révolutionnaire,
ses compagnons d'infortune virent avec effroi le mauvais grabat sur
lequel il était couché, et tout le pavé d'alentour, inondés de sang.
Il s'était enfoncé un large couteau dans le côté, et l'instrument de
mort pendait encore de la blessure qu'il s'était faite au milieu de la
nuit, sans qu'aucun des autres prisonniers s'en fût aperçu. «Ce qui m'a
toujours surpris, dit l'historien Beaulieu, qui se trouvait au nombre
de ces malheureux captifs, c'est que nos tyrans qui ont su tirer parti
de tant de contes absurdes pour se défaire des personnes qu'ils avaient
opprimées, n'aient pas profité de ce suicide pour nous faire couper
la tête, comme étant les meurtriers de M. Clavières, et se débarrasser
ainsi du mal qu'ils nous avaient fait.»
A dater de la mort des girondins, le glaive révolutionnaire ne se
reposa plus. Le 10 novembre, l'intéressante et courageuse épouse de
Roland, condamnée pour cause de complicité avec les girondins, ses
anciens amis, marcha à l'échafaud, avec une fermeté digne d'eux.
Cette femme, joignant aux grâces d'une Française l'héroïsme d'une
Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Son époux qu'elle
respectait et chérissait à l'égal d'un père, était obligé de cacher
sa tête menacée; elle éprouvait pour l'un des girondins proscrits une
passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle laissait une
fille, jeune et orpheline, confiée à des ennemis. Tous ces pénibles
sacrifices devaient rendre bien douloureux les derniers instans de sa
vie. Néanmoins, elle entendit son arrêt avec une sorte d'enthousiasme,
sembla inspirée depuis le moment de sa condamnation jusqu'à celui
de son exécution, et excita, chez tous ceux qui la virent, une
espèce d'admiration religieuse. Elle alla à l'échafaud vêtue en
blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces d'un compagnon
d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas le même
courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire. Arrivée
sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la liberté,
en s'écriant: «_ô Liberté! que de crimes on commet en ton nom!_» Elle
subit ensuite la mort avec un courage inébranlable.
Le mari de cette femme célèbre s'était réfugié aux environs de Rouen.
En apprenant sa fin tragique, il ne voulut pas lui survivre. Il quitta
la maison ou on lui donnait l'hospitalité; et, pour ne compromettre
personne, il vint se donner la mort sur la grande route. On le trouva
percé au cœur d'un coup d'épée, et gisant auprès d'un arbre contre
lequel il avait appuyé l'arme homicide.
«Ainsi, dit M. Thiers, dans cet épouvantable délire qui rendait
suspects et le génie, et la vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait
de plus noble, de plus généreux en France, périssait ou par le suicide
ou par le fer des bourreaux!