Qui ne sait votre sort, qui n'a plaint vos malheurs?
Hélas! lorsque l'hymen préparait sa couronne,
Comme l'herbe des champs, le trépas vous moissonne;
Même heure, même lieu vous virent immoler.
Ah! des yeux maternels quels pleurs durent couler!
Mais vos noms sans vengeur, ne seront pas sans gloire;
Non: si ces vers touchans vivent dans la mémoire,
Ils diront vos vertus. C'est peu: je veux un jour
Qu'un marbre solennel atteste notre amour.
• • • • • • • • • • • • • • • • • •
Mais s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts,
Épargné des tyrans, ignoré des pervers,
Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante,
Aimable comme vous, comme vous innocente.
De là, j'écarterai les images de deuil,
Là ce sexe charmant dont vous êtes l'orgueil,
Dans la jeune saison, reviendra chaque année,
Consoler par ses chants votre ombre infortunée;
«Salut, objets touchans, diront-elles en chœur,
Salut, de notre sexe irréparable honneur!
Le temps qui rajeunit et vieillit la nature,
Ramène les zéphirs, les fleurs et la verdure;
Mais les ans, dans leur cours, ne ramèneront pas
Une vertu si rare unie à tant d'appas.
Espoir de vos parens, ornement de votre âge,
Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage;
Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal;
Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal.
Adieu, touchans objets, adieu. Puissent vos ombres
Revenir quelquefois dans ces asiles sombres!
Pour vous le rossignol prendra les plus doux sons,
Zéphyr suivra vos pas, Écho dira vos noms.
Adieu: quand le printemps reprendra ses guirlandes,
Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes;
Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs,
Ces hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs.»
MARAT
POIGNARDÉ PAR CHARLOTTE CORDAY.
A l'époque de la défaite du parti des girondins, de ce parti si riche
en beaux talens et en nobles caractères, qui avait rêvé l'établissement
d'une république soumise aux lois et féconde en vertus, parut un moment
sur la scène politique une jeune fille qui, par un acte de courage
et de dévoûment, a rendu son nom immortel. Elle se nommait Charlotte
Corday d'Armans. Elle était âgée de vingt-cinq ans, et joignait à
une grande beauté une âme ferme et indépendante. Selon quelques-uns,
elle aurait eu des sentimens très-monarchiques; mais cette opinion
est contredite par des lettres que Charlotte Corday écrivit dans un
temps où elle n'avait plus rien à dissimuler, et dans lesquelles elle
montre une exaltation toute républicaine. Ses mœurs étaient pures, mais
son esprit était inquiet et entreprenant. Les girondins, proscrits,
avaient fait insurger plusieurs départemens; Charlotte Corday crut que
la mort des principaux chefs des oppresseurs de la nation assurerait
infailliblement le succès de cette insurrection; elle se dévoua pour
cette entreprise, s'applaudissant de pouvoir consacrer à sa patrie une
vie qui n'était utile à personne.
Pour ne pas être entravée dans l'exécution de son dessein, elle trompa
son père, et lui écrivit que les troubles de la France, devenant
de jour en jour plus effrayans, elle allait chercher un refuge en
Angleterre. Elle se procura un passeport pour se rendre à Paris,
mais avant de partir, elle alla trouver Barbaroux, l'un des députés
proscrits, qui se trouvait alors à Caen, et lui demanda une lettre de
recommandation auprès du ministre de l'intérieur, ayant, disait-elle,
des papiers à réclamer pour une de ses parentes. Barbaroux lui donna
une lettre pour le député Duperret, ami du ministre. Il fut touché
de son enthousiasme républicain et de sa beauté; mais malgré cette
sympathie, la jeune fille ne crut point devoir lui confier ses projets.
Arrivée à Paris, Charlotte Corday se rend chez Duperret, et lui
communique la lettre de Barbaroux. On prend jour pour aller chez le
ministre. Charlotte ne s'en souciait nullement; ce n'était point là le
but de son voyage. Elle songea donc à choisir sa première victime. Son
poignard hésita long-temps entre Danton et Robespierre; mais il donna
la préférence à Marat, le chef des anarchistes, le principal auteur des
mesures les plus sanguinaires, cet être effrayant dont la puissance
incompréhensible faisait trembler les généraux à la tête de leurs
armées. Charlotte Corday aurait voulu immoler ce monstre au sein même
de la convention, au milieu des jacobins, ses dignes amis. Mais, dans
ce moment, Marat se trouvait dans un état de maladie qui l'empêchait de
siéger à l'assemblée. En conséquence, Charlotte Corday lui écrivit la
lettre suivante, sous la date du 12 juillet 1793: «Citoyen, j'arrive de
Caen; votre amour pour la patrie, me fait présumer que vous connaîtrez
avec plaisir les malheureux événemens qui ont lieu dans cette partie
de la république. Je me présenterai chez vous vers une heure; ayez
la bonté de me recevoir, et de m'accorder un moment d'entretien; je
vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.» Cette
lettre étant demeurée sans réponse, Marat en reçut une seconde qui en
annonçait une précédente, écrite dans la matinée. Elle était ainsi
conçue: «Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre?
Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte; j'espère que
du moins vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive
de Caen; j'ai à vous révéler les secrets les plus importans pour le
salut de la république. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de
la liberté; je suis malheureuse, il suffit que je le sois, pour avoir
droit à votre protection.»
Cette lettre produisit son effet. Le 13 juillet, Charlotte Corday se
présente chez Marat, à huit heures du soir. La gouvernante, jeune
femme de vingt-sept ans, avec laquelle Marat vivait maritalement,
refuse d'abord de l'introduire. Mais Marat, qui avait compris, par leur
altercation, que c'était la personne dont il avait reçu deux lettres,
ordonne qu'on la fasse entrer. Il était alors dans son bain. Charlotte
Corday entre; elle engage la conversation sur ce qui se passe dans le
Calvados. Marat lui demande les noms des députés qui se trouvent à
Caen, à Évreux; il les écrit sous sa dictée, en ajoutant: «C'est bien,
sous peu de jours, ils iront tous à la guillotine.—A la guillotine!
répond Charlotte Corday, indignée; en même temps, elle s'arme d'un
large couteau qu'elle tenait caché sous sa robe, frappe Marat sous le
sein gauche, et enfonce le fer jusqu'au cœur. Le monstre expirant ne
peut faire entendre que ce seul cri: _A moi! A moi! Ma chère amie!_ La
gouvernante accourt avec d'autres personnes; on voit Marat plongé dans
son sang, et la jeune Corday, calme et immobile. N'osant la saisir,
on la renverse d'un coup de chaise, on la foule aux pieds. Le tumulte
attire du monde. La foule prodigue ses invectives et ses outrages
à Charlotte, qui les brave avec dignité. Enfin, des membres de la
section, accourus au bruit, frappés de sa beauté et de son courage,
l'enlèvent du milieu de cette multitude prête à la déchirer, et la
conduisent dans les prisons de l'Abbaye, où elle avoue, non comme un
crime, mais comme une belle action, le meurtre de Marat.»
Toutefois, cette mort d'un tyran obscur mais formidable, ne couronna
pas les généreuses espérances de Charlotte Corday. Elle avait cru
contribuer à relever le parti de la gironde, et à sauver la patrie des
fureurs des anarchistes; le meurtre de Marat fut, au contraire, l'arrêt
de mort des députés proscrits; on les déclara instigateurs et complices
de la jeune Corday. On ne rougit pas de décerner à l'homme qui avait
donné le signal de tant de massacres la qualification de martyr.
Marat devint une divinité infernale, à laquelle on devait sacrifier
bien des victimes humaines. Un nommé Brochet, de la section de Marat,
juré au tribunal révolutionnaire, avait été tellement fanatisé par ce
misérable, que dans une ridicule prière qu'il avait composée et fait
imprimer, il avait confondu Jésus-Christ avec Marat, et partageait
entre eux ses adorations. On y lisait ces mots: _Cœur Jésus, cœur
Marat; ô sacré cœur de Jésus! ô sacré cœur de Marat!_ Le club des
Cordeliers éleva un autel au cœur de Marat. A la convention, aux
Jacobins, il fut décidé que l'on rendrait des honneurs extraordinaires
à la dépouille de Marat. Toutes les sociétés populaires, toutes les
sections, s'associèrent à cette résolution dite patriotique; on lui
déféra même les honneurs du Panthéon, bien que la loi ne permît d'y
transporter un individu que vingt ans après sa mort. Son corps resta
exposé pendant plusieurs jours; il était découvert, et on voyait la
blessure qu'il avait reçue. Les sociétés populaires, les sections,
venaient processionnellement jeter des fleurs sur son cercueil. Chaque
président prononçait un discours. La section de la République vint la
première: «Il est mort, s'écrie son président, il est mort, l'ami du
peuple..... Il est mort assassiné! Ne prononçons point son éloge sur
ses dépouilles inanimées; son éloge, c'est sa conduite, ses écrits,
sa plaie sanglante, et sa mort!..... Citoyennes, jetez des fleurs sur
le corps pâle de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple;
c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est
mort.» Après ces paroles, de jeunes filles font le tour du cercueil,
et jettent des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: «Mais
c'est assez se lamenter; écoutez la grande âme de Marat, qui se
réveille et vous dit: «Républicains, mettez un terme à vos pleurs;.....
les républicains ne doivent verser qu'une larme, et songer ensuite
à la patrie. Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner, c'est la
république; ce n'est pas moi qu'il faut venger, c'est la république,
c'est le peuple, c'est vous.»
«Toutes les sociétés, toutes les sections, dit M. Thiers, vinrent ainsi
l'une après l'autre autour du cercueil de Marat; et si l'histoire
rappelle de pareilles scènes, c'est pour apprendre aux hommes à
réfléchir sur l'effet des préoccupations du moment, et pour les engager
à bien s'examiner eux-mêmes, lorsqu'ils pleurent les puissans, ou
maudissent les vaincus du jour.»
Pendant ce temps, on instruisait, avec la célérité des formes
révolutionnaires, le procès de Charlotte Corday. Deux députés furent
impliqués dans cette affaire; Duperret, qui avait eu des rapports avec
la prévenue, et l'abbé Fauchet, ancien évêque, accusé d'avoir été vu
dans les tribunes de la convention avec Charlotte Corday.
Conduite devant le tribunal, cette fille ne démentit pas un seul
instant son caractère. Après la lecture de l'acte d'accusation, on
allait procéder à l'audition des témoins. Charlotte Corday interrompit
le premier qui fut appelé, et, ne lui laissant pas le temps de
commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle, qui ai assassiné
Marat.—Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui demanda le
président.—Ses crimes.—Qu'entendez-vous par ses crimes?—Les malheurs
dont il a été cause depuis la révolution.—Qui sont ceux qui vous ont
engagée à cette action?—Moi seule, répond fièrement la jeune fille;
je l'avais résolue depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris
conseil des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix
à mon pays.—Quelles étaient vos intentions en tuant Marat?—De faire
cesser les troubles et de passer en Angleterre, si je n'eusse pas été
arrêtée.—Y avait-il long-temps que vous aviez formé ce projet?—Depuis
le jour de l'arrestation des députés du peuple.—Où avez-vous appris
que Marat était un anarchiste?—Dans les journaux, et j'y ai vu qu'il
pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille.
J'étais républicaine bien long-temps avant la révolution, et je
n'ai jamais manqué d'énergie.—Mais croyez-vous avoir tué tous les
Marat?—Non, reprend tristement l'accusée; non.» Puis elle laisse
achever les témoins. A chaque déposant, elle disait: «C'est vrai, le
déposant a raison.»
Elle ne se défendit que d'une chose, de sa prétendue complicité
avec les girondins; elle ne démentit qu'un seul témoin, la femme
qui impliquait Duperret et l'abbé Fauchet dans sa cause. Du reste,
l'assassinat étant avoué, les juges et les jurés, qui n'étaient
nullement embarrassés pour envoyer à la mort les personnes les plus
innocentes, devaient être fort à l'aise pour statuer dans ce procès;
cependant ils affectèrent d'épuiser toutes les formalités judiciaires.
Elle avait prié un jeune député de la convention du même pays et du
même âge qu'elle, de vouloir bien être son défenseur, pour la forme
seulement, car elle était certaine d'être condamnée; mais il déclina ce
dangereux honneur; et l'avocat Chauveau-la-Garde, nommé d'office par le
tribunal, plaida la cause de l'héroïque Charlotte en peu de mots.
«L'accusée, dit-il, avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle
a commis; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation, elle
en avoue les circonstances les plus affreuses; en un mot, elle avoue
tout, et ne veut avoir recours à aucune justification. Voilà, citoyens
jurés, sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière
abnégation de soi-même, et qui n'annoncent aucuns remords, et, pour
ainsi dire, en présence de la mort même; ce calme et cette abnégation
sublimes, sous un rapport, ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent
s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique, qui lui a mis
le poignard à la main. Et c'est à vous, citoyens jurés, à juger de
quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la
justice; je m'en rapporte à votre prudence.»
Charlotte Corday remercia avec grâce son défenseur. «Vous avez, lui
dit-elle, saisi le véritable côté de la question; c'était la seule
manière de me défendre, et la seule qui pouvait me convenir.»
L'accusée entendit sa condamnation à mort avec le même calme qu'elle
avait montré pendant son interrogatoire; et cette sérénité ne
l'abandonna pas au milieu des huées de la populace rassemblée sur le
chemin de son supplice. Elle considérait tous ces furieux avec un
sourire de pitié. Sa belle figure conserva, jusqu'au dernier moment,
l'incarnat de la rose; elle inspirait tout à la fois de l'admiration,
de l'intérêt et de la terreur. Elle fut décapitée le 17 juillet 1793.
Le bourreau, féroce par caractère et par fanatisme révolutionnaire,
souffleta sa tête sanglante, en la faisant passer, suivant l'usage
d'alors, sous les regards des assistans. Ses joues étaient encore
vermeilles, et l'on ne manqua pas de dire que c'était de l'affront
qu'elle venait d'essuyer.
Cette fille intéressante et généreuse avait écrit à son père pour lui
demander pardon d'avoir disposé de sa vie; elle avait aussi adressé à
Barbaroux une lettre dans laquelle elle racontait son voyage et son
action, avec une grâce charmante, associée à beaucoup d'esprit et
d'élévation. Elle lui disait que ses amis ne devaient pas la regretter,
car une imagination vive, un cœur sensible, promettent une vie bien
orageuse à ceux qui en sont doués. Elle terminait par ces mots: «Quel
triste peuple pour former une république! Il faut au moins fonder la
paix; le gouvernement viendra comme il pourra.»
Le jeune Adam Lux, député de Mayence à la convention, et ennemi
prononcé des jacobins, eut le courage de faire l'apologie de Charlotte
Corday; il osa dire aux tyrans la haine qu'ils inspiraient, et leur
prédit qu'ils auraient le destin de Marat. Condamné par le tribunal
révolutionnaire, il remercia ses juges, et leur dit: _Enfin, je vais
donc devenir libre_. Il monta avec fermeté à l'échafaud le 5 novembre
1793.
EXÉCUTIONS SANGUINAIRES
A LYON, A MARSEILLE ET A BORDEAUX.
La ville de Lyon, suivant la généreuse impulsion qui avait été donnée
aux provinces par le parti des girondins, s'était insurgée contre
l'autorité tyrannique de la convention. Des populations entières,
arrachées de leurs foyers par le paralytique Couthon et plusieurs
autres agens du gouvernement révolutionnaire, vinrent se ruer en masse
sur cette malheureuse cité. Le siége fut terrible: les Lyonnais, sous
la conduite du brave Précy, firent des prodiges de valeur, et tinrent
long-temps en échec les assiégeans. Enfin, réduits à la famine, ils
furent forcés de se rendre le 9 octobre 1793.
La nouvelle de la reddition de cette ville importante, au lieu de
désarmer la colère du gouvernement révolutionnaire, porta sa rage
jusqu'au plus incroyable délire. On peut en juger par le décret barbare
qui fut rendu sur-le-champ par la convention, sur le rapport de
Barrère: Voici cet étrange monument historique:
Article 1er. Il sera nommé par la convention nationale, sur la
présentation du comité de salut public, une commission de cinq
représentans du peuple, qui se transporteront à Lyon sans délai, pour
faire saisir et juger militairement tous les contre-révolutionnaires
qui ont pris les armes dans cette ville.
Art. 2. Tous les Lyonnais seront désarmés, les armes seront données
à ceux qui seront reconnus n'avoir pas trempé dans la révolte et aux
défenseurs de la patrie.
Art. 3. La ville de Lyon sera détruite.
Art. 4. Il n'y sera conservé que la maison du pauvre, les manufactures,
les ateliers des arts, les hôpitaux, les monumens publics et ceux de
l'instruction.
Art. 5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
_Commune-Affranchie_.
Art. 6. Sur les débris de Lyon sera élevé un monument où seront lus ces
mots: _Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus!_
L'exécution de ce décret monstrueux fut confiée à plusieurs
commissaires désignés par la convention, et notamment à Collot
d'Herbois, qui, de mauvais comédien était devenu législateur, au
milieu de la confusion universelle; Collot avait été mal accueilli par
le parterre de Lyon; son amour-propre offensé avait voué une haine
implacable à cette ville; le décret de destruction qu'il était chargé
de faire exécuter le mit à même de savourer toutes les délices de la
vengeance.
A peine fut-il arrivé à Lyon, que, marquant d'un premier coup de
marteau l'une des nombreuses maisons destinées à être détruites, huit
cents ouvriers, à ce signal, se mirent sur-le-champ à l'œuvre pour
démolir les plus belles rues. Les dépenses pour ces épouvantables
démolitions s'élevèrent à onze millions, cinq cent mille livres.
Ce n'est pas tout encore. C'était peu de punir les révoltés dans leurs
propriétés, il fallait sévir contre leurs personnes. Collot d'Herbois
installe une commission révolutionnaire, composée de cinq individus
qui sont investis du droit de décimer la population lyonnaise. Le
costume de ces juges de mort ajoutait encore à ce que leur mission
avait de terrible. De longues moustaches ombrageaient leurs visages
sinistres; ils portaient sur la tête de longs panaches couleur de
sang. Revêtus d'habits militaires, un long sabre pendait à leur côté,
et leur poitrine était décorée d'une petite hache, suspendue à un
ruban tricolore; ils siégeaient deux fois par jour à l'Hôtel-de-Ville,
et prononçaient sur le sort des infortunés que leur amenaient les
guichetiers. L'interrogatoire était simple et la procédure expéditive.
«Quel est ton nom, ta profession? Quelle fut ta conduite pendant le
siége? Tu as été, ou tu n'as pas été dénoncé.» Et immédiatement après
ces questions, les juges, ou touchaient leur hache, ou portaient la
main à leur front, ou étendaient la main sur la table. Le premier signe
condamnait à la guillotine, le second à la fusillade, et le troisième
exemptait de la mort. Toutes les dix minutes, sept infortunés étaient
amenés, interrogés, inscrits, et faisaient place à sept autres. Tous
ceux qui avaient pris les armes pendant le siége, tous ceux qui
s'étaient montrés compatissans à l'égard des prêtres, qui s'étaient
prononcés contre les clubistes, qui avaient osé paraître une fois sans
cocarde, surtout ceux qui avaient le malheur d'être riches, étaient
considérés comme criminels d'état, et entassés dans les caves de
l'Hôtel-de-Ville jusqu'au moment de leur supplice. Collot d'Herbois,
entouré de soldats de l'armée révolutionnaire de Paris, chargés de
protéger tous ses actes de tyrannie, donnait à chaque instant, des
ordres exterminateurs pour dépeupler et démolir une des plus belles
villes de l'Europe. Dans ce conseil infernal, on délibérait si l'on
ne ferait pas jouer la mine, pour hâter la destruction et faire
disparaître sur-le-champ tous les détenus dont les caves étaient
remplies. Ce projet avait déjà été énoncé par Collot d'Herbois dans
le sein même de la convention. On ne s'y arrêta cependant pas, et
la résolution fut prise de tirer des canons à mitraille sur les
prisonniers condamnés à mort.
En exécution de cette horrible détermination, soixante-neuf jeunes
gens, amenés des prisons de Roanne, furent conduits aux Brotteaux.
On les place garrottés deux à deux, entre deux fossés parallèles,
bordés en dehors par des soldats tenant à la main leur sabre nu. Les
malheureuses victimes se trouvent à la suite les unes des autres, dans
la direction des canons braqués devant eux; ils voient sans frémir, cet
appareil effroyable, et reçoivent en chantant, la décharge meurtrière
qui déchire leurs membres, et laisse plusieurs d'entre eux encore
vivans sur la place. Les soldats franchissent les fossés, et les
achèvent à coups de sabres. Deux heures après cette affreuse canonnade,
tous ces martyrs n'avaient pas cessé de vivre.
Le lendemain, ce genre de supplice devait s'essayer d'une autre
manière, sur un nombre déterminé de deux cent huit personnes
rassemblées dans la même prison. Pendant la nuit, quinze d'entre
elles parvinrent à s'échapper. Pour remplir ce déficit, on imagine de
prendre des commissionnaires du dehors, et plusieurs autres prisonniers
qui se trouvent avec les condamnés; on les garotte, on les emmène
sans vouloir rien entendre. Tous comparaissent devant la commission
révolutionnaire, qui ne daigne pas même les interroger. En vain des
réclamations se font entendre, même de la part de ceux qui ont été
pris pour d'autres; on ne les écoute point, ils sont tous traînés au
supplice. Cependant les hommes chargés de l'exécution, comptent les
victimes sur le Pont-Morand, pour s'assurer si le nombre de deux cent
huit est complet; il s'en trouve deux cent dix. On va consulter Collot
d'Herbois.—«Qu'importe, répond-il, qu'il y en ait deux de plus; s'ils
passent aujourd'hui, ils ne passeront pas demain.» Tous sont traînés
alors au lieu de l'exécution. Leurs mains sont liées derrière le dos
par une corde qu'on attache à un cable fixé à chacun des arbres d'une
longue allée de saules; ils ont en face les soldats qui vont les
fusiller, et deux canons prêts à vomir la mort sur eux. Le signal est
donné, leurs membres sont dispersés; les cables qui les retiennent sont
brisés, et quelques malheureux, quoique mutilés, peuvent fuir encore;
la cavalerie les atteint, et les hache à coups de sabre. Les crosses,
les baïonnettes, tout est en mouvement pour achever ce que n'ont pu
exterminer le plomb et la mitraille; et cette exécution elle-même
demeura cruellement incomplète; plusieurs des victimes respiraient
encore le lendemain.
Dans ces expéditions en masse qui eurent lieu à plusieurs reprises,
quelques personnes parvinrent à s'échapper par d'heureux hasards, et
parvinrent à se réfugier en Suisse.
Nous allons citer quelques traits particuliers qui excitent la pitié,
l'horreur ou l'admiration, et quelquefois ces trois sentimens à la
fois. Un officier municipal, nommé Laurenson, avait été mis sur la
liste des condamnés, quoique sa commune eût réclamé sa liberté avec
énergie. On le conduisait au supplice, malgré ses réclamations; déjà le
bourreau l'étendait sur la fatale planche, lorsqu'un gendarme apporta
sa grâce. Aussitôt Laurenson est détaché; mais l'infortuné avait
perdu la raison. _Ma tête n'est-elle pas à terre?_ disait-il dans son
égarement. _Ah! qu'on me la rende..... Ne voyez-vous pas mon sang qui
fume? Il coule près de moi et sur mes souliers..... Voyez ce gouffre ou
sont entassés tous ces corps..... Retenez-moi, je vais y tomber._
Une femme octogénaire, nommée Martinon, malade au point de ne pouvoir
se soutenir sur la voiture qui conduisait au supplice, y fut jetée
comme un ballot, et, au moyen de cordes, on l'attacha avec force, de
crainte qu'elle ne vînt à rouler à terre. Plus elle faisait entendre
ses cris plaintifs, plus on la serrait violemment. Après quelques
instans de marche, la voiture ayant éprouvé une secousse, le ventre de
la malheureuse s'ouvrit, ses entrailles en sortirent, et elle expira.