traître à la patrie les députés girondins fugitifs, il fut lui-même
décrété d'accusation. La reddition de la ville de Mayence aux
Prussiens, fut le prétexte de cette mesure. Custines se trouvait alors
à Paris; il s'y était rendu d'après les ordres du conseil exécutif.
Quand il eut appris le décret qui le mettait en état d'accusation, loin
de chercher à se soustraire par la fuite au danger qui le menaçait, il
affecta de se montrer plus qu'à l'ordinaire, et mit plus d'activité
dans ses poursuites contre le ministre de la guerre, qu'il accusait
devant le gouvernement d'avoir paralysé toutes ses opérations, en lui
refusant les secours qu'il lui avait demandés, et en répandant parmi
ses soldats l'esprit d'indiscipline et de méfiance.
Cet excès de franchise ne servit qu'à hâter sa perte. On l'accusa de
chercher à exciter un soulèvement général dans la capitale. On ordonna
son arrestation, et il fut conduit à l'Abbaye, d'où on le transféra,
le 31 juillet, à la Conciergerie. Quinze jours après, il fut traduit
devant le tribunal révolutionnaire.
L'acte d'accusation avait été dressé par le trop fameux
Fouquier-Tinville. On y voyait figurer les imputations les plus
calomnieuses et les plus stupides; on l'accusait d'avoir imité la
trahison de Dumouriez; on lui faisait un crime d'avoir improuvé la mort
du roi; et, parce qu'il avait fait fusiller quelques soldats qui, lors
de la prise de Spire, avaient pillé les boutiques des horlogers, les
principales églises, et les maisons religieuses, on l'accusait d'avoir
fait fusiller les officiers et les soldats de son armée, pour les
fautes les plus légères.
L'accusateur public fit représenter à Custines un billet qui portait
sa signature, et qui était daté du 9 avril. «Je ne l'ai point écrit,
dit Custines après l'avoir examiné, je ne l'ai point dicté, je ne l'ai
point signé; enfin je déclare que je ne le connais pas.»
Les vérificateurs-experts d'écriture déclarèrent effectivement que
la signature _Custines_, apposée à ce billet, était imitée d'après
une signature de l'accusé, et qu'elle portait tous les signes de
contrefaçon.
L'accusé répondit avec une fermeté mêlée d'indignation à tous les
griefs que des témoins à charge, inspirés par la haine ou l'ambition,
voulaient faire peser sur lui. Plusieurs témoins à décharge eurent
le courage de faire l'apologie de Custines, entre autres le général
Miranda.
L'audition des témoins étant terminée, l'accusateur public, après
avoir fait un rapport succinct des combats de la liberté française
contre tous les despotes de l'Europe, fit un parallèle perfide de
Custines avec Dumouriez, et récapitula les faits qui avaient été
articulés contre l'accusé. Après ce résumé de l'accusateur public,
Tronson-Ducoudrai, défenseur de Custines, prévint le tribunal que la
défense de son client étant divisée en deux parties, le général allait
plaider lui-même la partie relative aux opérations militaires, et
qu'ensuite l'avocat plaiderait les autres faits.
Custines passa en revue tous les reproches que lui avait faits
l'accusateur public; il répéta ce qu'il avait déjà dit sur la
plus grande partie de ces délits. Sa défense fut celle d'un brave
militaire, à qui il ne manquait que des juges capables de l'apprécier.
Tronson-Ducoudrai dont la mémoire sera toujours chère au barreau, prit
ensuite la parole et défendit Custines, avec un zèle et un talent
dignes des plus grands éloges. Mais que pouvaient le langage de la
vérité et les ressources de l'éloquence contre des tigres altérés de
sang?
Le 27 août, à neuf heures du soir, le tribunal, d'après la déclaration
du jury, prononça contre Custines la peine de mort. Quand on fit
rentrer l'accusé, le président poussa l'hypocrisie jusqu'à recommander
au peuple qui remplissait la salle de ne donner aucune marque
d'approbation ou d'improbation, en disant que l'accusé n'appartenait
plus à la république, mais à la loi qui allait le frapper, et qu'il
fallait le plaindre d'avoir encouru, par sa conduite, un pareil sort.
Custines, marchant d'un pas assuré, sous une nombreuse escorte de
gendarmerie, reparut dans la salle d'audience. Le calme profond qui
y régnait et la clarté des bougies qu'on avait allumées pendant son
absence, parurent lui causer une vive impression. Le président lui fit
part de la déclaration des jurés, en lui annonçant que la première
question avait eu une majorité de dix voix sur onze, la seconde de neuf
et la troisième de huit. Il lui fit donner ensuite lecture du jugement,
en le prévenant qu'il pouvait, soit par lui-même, soit par l'organe de
ses défenseurs, faire des observations sur l'application de la loi.
Custines, regardant de nouveau autour de lui, et n'apercevant ni
Tronson-Ducoudrai, ni son conseil, à qui leur profonde émotion n'avait
pas permis d'être témoins de ce déchirant spectacle, dit à ses juges
ou plus tôt à ses bourreaux: _Je n'ai plus de défenseurs, ils se
sont évanouis; ma conscience ne me reproche rien; je meurs calme et
innocent_.
Après la clôture de l'audience, il entra dans le greffe, se mit à
genoux et resta dans cette attitude religieuse pendant deux heures. Il
pria son confesseur de passer la nuit avec lui. Il écrivit à son fils
une lettre dans laquelle, après lui avoir fait les adieux touchans
d'un père prêt à mourir, il l'exhortait à faire, dans les beaux jours
de la république, tout ce qui dépendrait de lui pour obtenir la
réhabilitation de sa mémoire.
Le lendemain, vers dix heures et un quart, il sortit de la Conciergerie
pour aller au supplice. Arrivé au lieu de l'exécution, il se mit à
genoux sur le premier degré de l'échelle, puis se relevant et reprenant
toute sa force, il monta sur l'échafaud avec courage, et reçut la
mort avec la plus grande résignation, le le 27 août 1793, à l'âge de
cinquante-trois ans.
Ce n'était pas assez pour les scélérats, usurpateurs du pouvoir,
d'avoir immolé le père; il leur fallait encore le sang du fils; sa
mort fut dont jurée. On redoutait que ce jeune homme, doué d'une âme
énergique, ne cherchât l'occasion de venger l'assassinat de son père.
Il fut arrêté et conduit devant le tribunal révolutionnaire. Un seul
témoin, nommé Vincent, parut pour l'accuser; sa déposition portait
en substance: «Que Custines fils fuyait les patriotes, qu'il s'était
lié avec les contre-révolutionnaires, et qu'il avait été complice des
projets liberticides de son père.»
Dumas, président du tribunal, ayant demandé au témoin quelles preuves
il pouvait donner à l'appui de sa déposition, il répondit qu'il avait
_ouï dire_ ce qu'il venait d'alléguer, et qu'au surplus, la chose était
connue de tout le monde. Dumas interrogea ensuite Custines, sur une
lettre qu'il avait confiée à un courrier du général et qu'on avait
interceptée, dans laquelle il lui témoignait la part qu'il prenait à
ses peines, et l'instruisait de la manière dont le nouveau comité de
salut public venait d'être composé.
«Quelles étaient, lui dit-il, les peines de votre père, auxquelles vous
vous montriez si sensible?—Custines répondit qu'il s'agissait alors
de la prise de Condé, qui avait eu lieu presqu'au moment où son père
avait été appelé au commandement de l'armée du Nord, et que la ville de
Valenciennes étant menacée du même sort, il craignait que ses ennemis
ne lui en fissent un crime, quoique depuis son arrivée à l'armée, il
lui eût été impossible d'avoir la moindre communication avec ces deux
places.»
Interrogé pourquoi il avait instruit son père du renouvellement du
comité de salut public, il répondit que rien n'était plus intéressant
pour un général, que de savoir à quels hommes il avait affaire, et quel
parti il pouvait tirer de leurs lumières.
Le président lui demanda aussi s'il avait eu des liaisons avec les
députés frappés par le glaive de la loi. Il répondit qu'il ne les avait
jamais vus que dans les différens comités dont ils étaient membres,
et où il était obligé d'aller pour les affaires de son père; qu'au
demeurant, il estimait leurs talens et ignorait leurs intentions.
Custines répondait avec tant de candeur, que l'auditoire en était ému,
et qu'on se disait tout haut: _Mais il n'y a rien de criminel là
dedans; ce jeune homme sera sûrement acquitté_.
Le président continua ses questions, lui demanda pourquoi il avait
été envoyé auprès du duc de Brunswick, au commencement de la guerre;
il répondit qu'on l'avait chargé d'engager ce prince, célèbre par ses
talens militaires, à accepter le commandement des armées françaises;
qu'il avait tout fait pour réussir, et que s'il avait pu y parvenir,
il aurait cru rendre un grand service à sa patrie, en préparant ses
triomphes sur les provinces coalisées; qu'au surplus, si, en lui
donnant cette mission, on avait eu des vues ultérieures, il l'avait
ignoré, et qu'il n'était pas naturel de croire qu'on les eût confiées à
un jeune homme de vingt-trois ans.
Ici, Custines eut occasion de déployer son courage et sa fermeté.
Le président ayant cru devoir lire aux jurés la correspondance de
l'accusé, pendant qu'il était à Brunswick, ce jeune homme s'aperçut
qu'il la tronquait pour en abuser: _Citoyens jurés_, s'écria-t-il avec
force, _je demande que le président lise mes lettres en entier; il les
dénature pour me perdre. Je vous demande justice de cette mauvaise
foi_!
Le président, confondu par cette apostrophe vigoureuse, dit que les
jurés auraient bientôt sous les yeux toute la correspondance, et qu'ils
jugeraient, d'après les pièces.
La dernière interpellation faite à l'accusé, portait sur sa prétendue
complicité avec son père. «Avez-vous eu connaissance, lui dit Dumas,
de ses complots?—Je n'ai jamais connu dans mon père, répondit-il avec
dignité, d'autre dessein que celui de bien servir la république. Je
n'ai été que très-peu de temps auprès de lui à l'armée; je m'étais
borné à remplir ses commissions auprès des comités, et on peut juger
par les lettres qu'on a interceptées, qu'il ne me consultait en rien
sur ses projets, ni sur ses expéditions militaires.
Plus il y avait de calme et de modération dans cette réponse, plus
elle excita la rage du président, qui, après avoir cherché à démontrer
que le fils avait trempé dans les complots du père, finit par déclarer
aux jurés qu'il lui paraissait impossible, et même contraire à la
nature des choses, qu'un fils, tel que l'accusé, habituellement en
correspondance avec son père, ne fût pas son complice.
En ce moment, le défenseur, indigné d'un pareil langage dans la bouche
d'un magistrat, s'écria: «Quel est le tribunal où l'on oserait se
permettre de condamner un homme sur des présomptions pareilles? Quoi!
il est contraire à la nature des choses qu'un fils ne soit pas complice
de son père! Quelle jurisprudence affreuse! J'irai plus loin: et quand
même l'accusé aurait été instruit du dessein d'un père coupable (car
le générai l'était sans doute, puisque vous l'avez condamné), un fils
doit-il dénoncer son père? Où serait donc la piété filiale, la première
des vertus? où seraient les mœurs qu'on cherche à régénérer?»
Ce morceau fit une telle impression sur les auditeurs, qu'on ne douta
plus que cet intéressant jeune homme ne fût acquitté. Mais, hélas!
les monstres ne lâchaient pas ainsi leur proie; l'arrêt de mort fut
prononcé.
Custines l'entendit avec une fermeté stoïque. Rentré dans sa prison, il
écrivit à sa femme la lettre suivante:
«C'en est fait, ma pauvre Delphine, je t'embrasse pour la dernière
fois! Je ne puis pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le
voudrais pas; la séparation serait trop difficile, et ce n'est pas le
moment de s'attendrir.
«Que dis-je, s'attendrir? Comment pourrais-je m'en défendre à ton
image? Il n'en est qu'un moyen..... Celui de la repousser avec une
barbarie déchirante, mais nécessaire.
«Ma réputation sera ce qu'elle doit être; et, pour la vie, c'est chose
fragile de sa nature. Des regrets sont les seules affections qui
viennent troubler par moment ma tranquillité parfaite. Charge-toi de
les exprimer, toi qui connais bien mes sentimens, et détourne ta pensée
des plus douloureux de tous, car ils s'adressent à toi.
«Je ne pense avoir jamais fait à dessein du mal à personne. J'ai
quelquefois senti le vif désir de faire le bien. Je voudrais en avoir
fait davantage; mais je ne sens pas le poids incommode du remords.
Pourquoi donc éprouverais-je quelque trouble? Mourir est nécessaire, et
tout aussi simple que de naître.
«Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir! Puisse-t-il même devenir
heureux un jour! C'est un de mes vœux les plus chers et les plus vrais.
«Apprends à ton fils à bien connaître son père; que des soins éclairés
écartent loin de lui le vice; et, quant au malheur, qu'une âme
énergique et pure lui donne la force de le supporter.
«Adieu!..... Je n'érige point en axiômes les espérances de mon
imagination et de mon cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans
espérer de te revoir un jour.
«J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon
arrêt. Toi, donne une récompense à qui te remettra cette lettre.»
Le lendemain du jour où Custines écrivait ce touchant testament de
mort, il marcha au supplice, et le subit en héros, le 4 janvier
1794. Les démarches de ce jeune homme lors du procès de son père,
son courage, ses talens, et surtout ses liaisons avec le parti des
girondins, lui avaient valu la haine des dominateurs, et notamment de
Robespierre, qui l'avait dénoncé à la tribune.
La général Custines ne fut pas le seul des généraux de la république
que le tribunal révolutionnaire envoya à l'échafaud. Le 25 novembre
1793, fut condamné le malheureux général Brunet, pour n'avoir pas
envoyé une partie de son armée de Nice devant Toulon; et le lendemain
26, la mort fut prononcée contre le victorieux Houchard, pour
n'avoir pas compris un plan qui lui avait été tracé, et ne s'être pas
rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à prendre toute
l'armée anglaise. Le général Beysser qui avait puissamment contribué
à sauver Nantes, et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré
comme complice des ultra-révolutionnaires, et sacrifié en avril 1794.
Le 5 du même mois, Westermann, autre général de la république, qui
avait rendu de grands services à la cause révolutionnaire, et que ses
exploits sanglans avaient fait surnommer le _Boucher de la Vendée_,
fut envoyé à l'échafaud par la faction de Robespierre, comme partisan
de la faction dite des cordeliers. Déjà au mois de décembre de l'année
précédente, le général Biron avait été condamné à mort par le tribunal
révolutionnaire; et l'on rapporte qu'en montant à l'échafaud, il dit,
en regardant tristement le ciel: «Je meurs puni d'avoir été infidèle à
Dieu, à mon ordre et à mon roi.»
MASSACRES DE VERSAILLES.
Les exécutions les plus horribles après celles du 2 septembre, furent
celles qui eurent lieu le 9 du même mois à Versailles. L'assemblée
législative avait, par une multitude de décrets d'accusation, rempli
les prisons d'Orléans d'un grand nombre de personnes, pour de prétendus
projets de contre-révolution. Dès les derniers jours du mois d'août,
les révolutionnaires avaient pris sur eux d'envoyer chercher ces
prisonniers pour les conduire à Paris. D'après les horribles tableaux
qui viennent de passer sous les yeux des lecteurs, il est facile de
pénétrer leur infernal dessein. Deux cents Marseillais avaient été
chargés de cette mission. Arrivés à Longjumeau, ils écrivirent à
l'assemblée, pour lui exposer le motif de leur arrivée à Paris.
D'abord l'assemblée défendit à ce détachement d'aller plus loin,
et décréta que les prisonniers seraient conduits à Saumur. Par ce
décret, elle voulait soustraire ces malheureux à l'autorité cruelle
de la Commune de Paris, dont la funeste influence était connue. Au
lieu d'obéir au décret, une députation de Marseillais se rendit à
l'assemblée et déclara que leur dessein n'était pas d'amener les
prisonniers à Paris, mais de les garder à Orléans, parce qu'ils
savaient que l'on avait formé le projet de les enlever. L'assemblée
obéit aux Marseillais, ou plutôt à la Commune qui les faisait agir; le
projet de faire transférer les prisonniers à Saumur fut abandonné; elle
adopta le projet proposé par la Commune d'envoyer à Orléans un renfort
de douze cents hommes de la garde nationale pour garder les prisons de
cette ville. Mais ce renfort, choisi par la Commune, fut composé des
plus furieux jacobins que l'on pût trouver dans les rangs de la garde
nationale. Les canonniers eurent pour chef le Polonais Lazouski, l'un
des vainqueurs du 10 août; et tout le détachement était commandé par
Fournier, surnommé l'_Américain_, le même qui avait tiré un coup de
pistolet sur Lafayette, le matin de l'insurrection du Champ-de-Mars.
Arrivés à Orléans, ils éprouvèrent une assez vive opposition de la
part de la garde nationale de cette ville; celle-ci ne voulait pas
céder son poste aux nouveaux venus. Enfin, pour tout concilier, il fut
convenu que les Orléanais consentiraient que les prisonniers fussent
conduits à Paris. Aussi, les Parisiens et les Marseillais s'emparèrent
des prisonniers, et, après avoir pillé leurs effets, jetèrent ces
malheureux pêle-mêle dans de mauvaises charrettes que l'on fit partir
sans délai. Parmi ces prisonniers accusés de haute trahison, se
trouvaient Brissac, chef de la garde constitutionnelle, licenciée
sous la législative; Delessart et d'Abancour, anciens ministres, et
plusieurs évêques.
Nous avons dit qu'il s'était formé dans Paris une troupe d'assassins
que les massacres des premiers jours du mois avaient familiarisés avec
le sang. Le 9, on apprit que les prisonniers d'Orléans devaient arriver
le 10 à Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres fussent
donnés à la bande des égorgeurs, soit que leur ardeur sanguinaire fût
réveillée par la nouvelle de cette arrivée, ils envahirent Versailles
du 9 au 10. A l'instant même, le bruit se répandit que de nouveaux
massacres allaient être commis. Le maire de Versailles prit toutes les
précautions pour prévenir de tels malheurs. Le président du tribunal
criminel courut à Paris avertir le ministre Danton du danger qui
menaçait les prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à toutes ses
instances: «_Ces hommes-là sont bien coupables_.—Soit, répliqua le
président, mais la loi seule doit en faire justice.—Eh! ne voyez-vous
pas, reprit Danton d'une voix terrible, que je vous aurais déjà
répondu d'une autre manière si je le pouvais? Que vous importent ces
prisonniers? Retournez à vos fonctions, et ne vous occupez plus d'eux.»
Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à Versailles, au milieu des
imprécations d'une multitude d'hommes inconnus, ameutés sur leur
passage. A peine furent-ils arrivés à la grille qu'il fallait passer
pour arriver à la ménagerie, où ils devaient être conduits, que des
cris _à bas les têtes_ se firent entendre.
Cette foule se précipita sur les voitures, parvint à les entourer et
à les séparer de leur escorte, enleva le maire de Versailles, nommé
Lacoste, qui voulait généreusement se faire tuer à son poste, et
massacra les malheureux prisonniers au nombre de cinquante-deux. Là,
périrent Delessart, d'Abancour et Brissac. L'évêque du Mans, fut
assassiné par un homme et une femme. On rapporte que cette tigresse
coupa un doigt de la main du prélat, le mit dans une fiole pleine
d'esprit-de-vin et la conserva comme un fétiche. On coupa la tête à la
plupart de ces victimes, on mit leurs cadavres en lambeaux, et leurs
restes encore palpitans furent accrochés à la grille du palais des rois
de France.
Après cet égorgement, la multitude courut aux prisons de la ville et
y assassina tous ceux qui s'y trouvaient, sans éprouver la moindre
résistance. Sept prêtres furent confondus dans cette tuerie. Ces
exécutions furent une imitation des scènes de Paris dans laquelle on
parodia aussi les formes judiciaires.
«Ce dernier événement, dit M. Thiers, arrivé à cinq jours d'intervalle
du premier, acheva de produire une terreur universelle. A Paris, le
comité de surveillance ne ralentit point son action: tandis que les
prisons venaient d'être vidées par la mort, il recommença à les
remplir en lançant de nouveaux mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en
si grand nombre, que le ministre de l'intérieur, Roland, dénonçant à
l'assemblée ces nouveaux actes arbitraires, put en déposer cinq à six
cents sur le bureau, les uns signés par une seule personne, les autres
par deux ou trois au plus, la plupart dépourvus de motifs et fondés le
plus souvent sur le simple soupçon d'_incivisme_.»
LES VICTIMES DE VERDUN.
Il serait impossible d'énumérer toutes les têtes innocentes qui
tombèrent sous la hache révolutionnaire. On pourra s'en faire une idée
par approximation, quand on saura qu'à une époque où sur tous les
points de la France, les échafauds avaient fait couler des flots de
sang français, peu de temps avant le supplice de Robespierre, le nombre
des détenus, tant à Paris que dans les provinces, s'élevait encore à
près de quatre cent mille. Ce fait était attesté par les listes et
les registres qui étaient alors au comité de sûreté générale. Comment
serait-il possible de raconter en détail toutes les infortunes privées
dont se composait le malheur général? Il faudrait plusieurs volumes
pour narrer les horreurs qui se commirent sur toute l'étendue de notre
malheureux pays; et, malgré l'intérêt que nous inspirent naturellement
les martyrs de cette époque de crimes et de gloire, il serait bien
difficile d'éviter l'écueil de la monotonie. Aussi, nous bornons-nous
à reproduire les scènes les plus capitales par l'importance et
l'illustration des personnages qui y figuraient, ou celles dont les
détails méritent une mention particulière.
A ce dernier titre, le fait suivant est bien digne d'être recueilli.
Trente-huit habitans de Verdun furent traînés à Paris et traduits
devant le tribunal révolutionnaire. Parmi ces victimes se trouvaient
des femmes qui n'avaient d'autre tort que d'avoir porté des fleurs
au roi de Prusse, lors de son entrée dans cette ville. Tous les yeux
s'arrêtaient avec attendrissement sur Henriette, Hélène, Agathe
Watterin, jeunes, aimables et vertueuses sœurs, filles d'un militaire
parvenu aux grades supérieurs par de longs et importans services:
leur innocence, leur candeur et leur beauté intéressèrent leurs
bourreaux eux-mêmes. Leur crime était d'avoir prêté de l'argent aux
émigrés. Fouquier-Tinville, ce farouche accusateur public qui, par ses
réquisitoires sanguinaires, seconda si efficacement la faction des
égorgeurs, fut néanmoins touché à leur vue, et tenta de les sauver. Il
leur insinua qu'elles n'avaient qu'à nier le fait dont on les accusait,
et qu'elles obtiendraient leur liberté. Bien convaincues d'avoir fait
une bonne action, ces jeunes filles refusèrent de se prêter à un
désaveu; leur mort fut un des crimes de cette époque révolutionnaire,
qui excita le plus d'indignation, et qui prépara la chûte des tyrans.
Sophie Tabouillot, fille de l'ancien procureur-du-roi au bailliage de
Verdun, et Barbe Henri, fille d'un président au même tribunal, furent
aussi comprises dans cette horrible procédure. Comme elles avaient
à peine quatorze ans, elles ne furent point condamnées à mort, mais
seulement à une exposition de six heures sur la place publique, et à
vingt années de détention à la Salpêtrière. L'odieux de ce jugement
remplit d'indignation le côté modéré de la convention, qui parvint à
s'emparer de l'autorité. Après la chûte de Robespierre, ces deux jeunes
infortunées furent rendues à la liberté.
Delille en célébrant le courage héroïque déployé par les femmes pendant
l'effroyable régime de la terreur, s'est plu à décerner un poétique
hommage aux admirables jeunes filles dont nous venons de parler; voici
quelques-uns des beaux vers qu'il a consacrés à leur mémoire.