Le 29 juillet 1793, jour auquel un décret de la convention déclara

traître à la patrie les députés girondins fugitifs, il fut lui-même

décrété d'accusation. La reddition de la ville de Mayence aux

Prussiens, fut le prétexte de cette mesure. Custines se trouvait alors

à Paris; il s'y était rendu d'après les ordres du conseil exécutif.

Quand il eut appris le décret qui le mettait en état d'accusation, loin

de chercher à se soustraire par la fuite au danger qui le menaçait, il

affecta de se montrer plus qu'à l'ordinaire, et mit plus d'activité

dans ses poursuites contre le ministre de la guerre, qu'il accusait

devant le gouvernement d'avoir paralysé toutes ses opérations, en lui

refusant les secours qu'il lui avait demandés, et en répandant parmi

ses soldats l'esprit d'indiscipline et de méfiance.

Cet excès de franchise ne servit qu'à hâter sa perte. On l'accusa de

chercher à exciter un soulèvement général dans la capitale. On ordonna

son arrestation, et il fut conduit à l'Abbaye, d'où on le transféra,

le 31 juillet, à la Conciergerie. Quinze jours après, il fut traduit

devant le tribunal révolutionnaire.

L'acte d'accusation avait été dressé par le trop fameux

Fouquier-Tinville. On y voyait figurer les imputations les plus

calomnieuses et les plus stupides; on l'accusait d'avoir imité la

trahison de Dumouriez; on lui faisait un crime d'avoir improuvé la mort

du roi; et, parce qu'il avait fait fusiller quelques soldats qui, lors

de la prise de Spire, avaient pillé les boutiques des horlogers, les

principales églises, et les maisons religieuses, on l'accusait d'avoir

fait fusiller les officiers et les soldats de son armée, pour les

fautes les plus légères.

L'accusateur public fit représenter à Custines un billet qui portait

sa signature, et qui était daté du 9 avril. «Je ne l'ai point écrit,

dit Custines après l'avoir examiné, je ne l'ai point dicté, je ne l'ai

point signé; enfin je déclare que je ne le connais pas.»

Les vérificateurs-experts d'écriture déclarèrent effectivement que

la signature _Custines_, apposée à ce billet, était imitée d'après

une signature de l'accusé, et qu'elle portait tous les signes de

contrefaçon.

L'accusé répondit avec une fermeté mêlée d'indignation à tous les

griefs que des témoins à charge, inspirés par la haine ou l'ambition,

voulaient faire peser sur lui. Plusieurs témoins à décharge eurent

le courage de faire l'apologie de Custines, entre autres le général

Miranda.

L'audition des témoins étant terminée, l'accusateur public, après

avoir fait un rapport succinct des combats de la liberté française

contre tous les despotes de l'Europe, fit un parallèle perfide de

Custines avec Dumouriez, et récapitula les faits qui avaient été

articulés contre l'accusé. Après ce résumé de l'accusateur public,

Tronson-Ducoudrai, défenseur de Custines, prévint le tribunal que la

défense de son client étant divisée en deux parties, le général allait

plaider lui-même la partie relative aux opérations militaires, et

qu'ensuite l'avocat plaiderait les autres faits.

Custines passa en revue tous les reproches que lui avait faits

l'accusateur public; il répéta ce qu'il avait déjà dit sur la

plus grande partie de ces délits. Sa défense fut celle d'un brave

militaire, à qui il ne manquait que des juges capables de l'apprécier.

Tronson-Ducoudrai dont la mémoire sera toujours chère au barreau, prit

ensuite la parole et défendit Custines, avec un zèle et un talent

dignes des plus grands éloges. Mais que pouvaient le langage de la

vérité et les ressources de l'éloquence contre des tigres altérés de

sang?

Le 27 août, à neuf heures du soir, le tribunal, d'après la déclaration

du jury, prononça contre Custines la peine de mort. Quand on fit

rentrer l'accusé, le président poussa l'hypocrisie jusqu'à recommander

au peuple qui remplissait la salle de ne donner aucune marque

d'approbation ou d'improbation, en disant que l'accusé n'appartenait

plus à la république, mais à la loi qui allait le frapper, et qu'il

fallait le plaindre d'avoir encouru, par sa conduite, un pareil sort.

Custines, marchant d'un pas assuré, sous une nombreuse escorte de

gendarmerie, reparut dans la salle d'audience. Le calme profond qui

y régnait et la clarté des bougies qu'on avait allumées pendant son

absence, parurent lui causer une vive impression. Le président lui fit

part de la déclaration des jurés, en lui annonçant que la première

question avait eu une majorité de dix voix sur onze, la seconde de neuf

et la troisième de huit. Il lui fit donner ensuite lecture du jugement,

en le prévenant qu'il pouvait, soit par lui-même, soit par l'organe de

ses défenseurs, faire des observations sur l'application de la loi.

Custines, regardant de nouveau autour de lui, et n'apercevant ni

Tronson-Ducoudrai, ni son conseil, à qui leur profonde émotion n'avait

pas permis d'être témoins de ce déchirant spectacle, dit à ses juges

ou plus tôt à ses bourreaux: _Je n'ai plus de défenseurs, ils se

sont évanouis; ma conscience ne me reproche rien; je meurs calme et

innocent_.

Après la clôture de l'audience, il entra dans le greffe, se mit à

genoux et resta dans cette attitude religieuse pendant deux heures. Il

pria son confesseur de passer la nuit avec lui. Il écrivit à son fils

une lettre dans laquelle, après lui avoir fait les adieux touchans

d'un père prêt à mourir, il l'exhortait à faire, dans les beaux jours

de la république, tout ce qui dépendrait de lui pour obtenir la

réhabilitation de sa mémoire.

Le lendemain, vers dix heures et un quart, il sortit de la Conciergerie

pour aller au supplice. Arrivé au lieu de l'exécution, il se mit à

genoux sur le premier degré de l'échelle, puis se relevant et reprenant

toute sa force, il monta sur l'échafaud avec courage, et reçut la

mort avec la plus grande résignation, le le 27 août 1793, à l'âge de

cinquante-trois ans.

Ce n'était pas assez pour les scélérats, usurpateurs du pouvoir,

d'avoir immolé le père; il leur fallait encore le sang du fils; sa

mort fut dont jurée. On redoutait que ce jeune homme, doué d'une âme

énergique, ne cherchât l'occasion de venger l'assassinat de son père.

Il fut arrêté et conduit devant le tribunal révolutionnaire. Un seul

témoin, nommé Vincent, parut pour l'accuser; sa déposition portait

en substance: «Que Custines fils fuyait les patriotes, qu'il s'était

lié avec les contre-révolutionnaires, et qu'il avait été complice des

projets liberticides de son père.»

Dumas, président du tribunal, ayant demandé au témoin quelles preuves

il pouvait donner à l'appui de sa déposition, il répondit qu'il avait

_ouï dire_ ce qu'il venait d'alléguer, et qu'au surplus, la chose était

connue de tout le monde. Dumas interrogea ensuite Custines, sur une

lettre qu'il avait confiée à un courrier du général et qu'on avait

interceptée, dans laquelle il lui témoignait la part qu'il prenait à

ses peines, et l'instruisait de la manière dont le nouveau comité de

salut public venait d'être composé.

«Quelles étaient, lui dit-il, les peines de votre père, auxquelles vous

vous montriez si sensible?—Custines répondit qu'il s'agissait alors

de la prise de Condé, qui avait eu lieu presqu'au moment où son père

avait été appelé au commandement de l'armée du Nord, et que la ville de

Valenciennes étant menacée du même sort, il craignait que ses ennemis

ne lui en fissent un crime, quoique depuis son arrivée à l'armée, il

lui eût été impossible d'avoir la moindre communication avec ces deux

places.»

Interrogé pourquoi il avait instruit son père du renouvellement du

comité de salut public, il répondit que rien n'était plus intéressant

pour un général, que de savoir à quels hommes il avait affaire, et quel

parti il pouvait tirer de leurs lumières.

Le président lui demanda aussi s'il avait eu des liaisons avec les

députés frappés par le glaive de la loi. Il répondit qu'il ne les avait

jamais vus que dans les différens comités dont ils étaient membres,

et où il était obligé d'aller pour les affaires de son père; qu'au

demeurant, il estimait leurs talens et ignorait leurs intentions.

Custines répondait avec tant de candeur, que l'auditoire en était ému,

et qu'on se disait tout haut: _Mais il n'y a rien de criminel là

dedans; ce jeune homme sera sûrement acquitté_.

Le président continua ses questions, lui demanda pourquoi il avait

été envoyé auprès du duc de Brunswick, au commencement de la guerre;

il répondit qu'on l'avait chargé d'engager ce prince, célèbre par ses

talens militaires, à accepter le commandement des armées françaises;

qu'il avait tout fait pour réussir, et que s'il avait pu y parvenir,

il aurait cru rendre un grand service à sa patrie, en préparant ses

triomphes sur les provinces coalisées; qu'au surplus, si, en lui

donnant cette mission, on avait eu des vues ultérieures, il l'avait

ignoré, et qu'il n'était pas naturel de croire qu'on les eût confiées à

un jeune homme de vingt-trois ans.

Ici, Custines eut occasion de déployer son courage et sa fermeté.

Le président ayant cru devoir lire aux jurés la correspondance de

l'accusé, pendant qu'il était à Brunswick, ce jeune homme s'aperçut

qu'il la tronquait pour en abuser: _Citoyens jurés_, s'écria-t-il avec

force, _je demande que le président lise mes lettres en entier; il les

dénature pour me perdre. Je vous demande justice de cette mauvaise

foi_!

Le président, confondu par cette apostrophe vigoureuse, dit que les

jurés auraient bientôt sous les yeux toute la correspondance, et qu'ils

jugeraient, d'après les pièces.

La dernière interpellation faite à l'accusé, portait sur sa prétendue

complicité avec son père. «Avez-vous eu connaissance, lui dit Dumas,

de ses complots?—Je n'ai jamais connu dans mon père, répondit-il avec

dignité, d'autre dessein que celui de bien servir la république. Je

n'ai été que très-peu de temps auprès de lui à l'armée; je m'étais

borné à remplir ses commissions auprès des comités, et on peut juger

par les lettres qu'on a interceptées, qu'il ne me consultait en rien

sur ses projets, ni sur ses expéditions militaires.

Plus il y avait de calme et de modération dans cette réponse, plus

elle excita la rage du président, qui, après avoir cherché à démontrer

que le fils avait trempé dans les complots du père, finit par déclarer

aux jurés qu'il lui paraissait impossible, et même contraire à la

nature des choses, qu'un fils, tel que l'accusé, habituellement en

correspondance avec son père, ne fût pas son complice.

En ce moment, le défenseur, indigné d'un pareil langage dans la bouche

d'un magistrat, s'écria: «Quel est le tribunal où l'on oserait se

permettre de condamner un homme sur des présomptions pareilles? Quoi!

il est contraire à la nature des choses qu'un fils ne soit pas complice

de son père! Quelle jurisprudence affreuse! J'irai plus loin: et quand

même l'accusé aurait été instruit du dessein d'un père coupable (car

le générai l'était sans doute, puisque vous l'avez condamné), un fils

doit-il dénoncer son père? Où serait donc la piété filiale, la première

des vertus? où seraient les mœurs qu'on cherche à régénérer?»

Ce morceau fit une telle impression sur les auditeurs, qu'on ne douta

plus que cet intéressant jeune homme ne fût acquitté. Mais, hélas!

les monstres ne lâchaient pas ainsi leur proie; l'arrêt de mort fut

prononcé.

Custines l'entendit avec une fermeté stoïque. Rentré dans sa prison, il

écrivit à sa femme la lettre suivante:

«C'en est fait, ma pauvre Delphine, je t'embrasse pour la dernière

fois! Je ne puis pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le

voudrais pas; la séparation serait trop difficile, et ce n'est pas le

moment de s'attendrir.

«Que dis-je, s'attendrir? Comment pourrais-je m'en défendre à ton

image? Il n'en est qu'un moyen..... Celui de la repousser avec une

barbarie déchirante, mais nécessaire.

«Ma réputation sera ce qu'elle doit être; et, pour la vie, c'est chose

fragile de sa nature. Des regrets sont les seules affections qui

viennent troubler par moment ma tranquillité parfaite. Charge-toi de

les exprimer, toi qui connais bien mes sentimens, et détourne ta pensée

des plus douloureux de tous, car ils s'adressent à toi.

«Je ne pense avoir jamais fait à dessein du mal à personne. J'ai

quelquefois senti le vif désir de faire le bien. Je voudrais en avoir

fait davantage; mais je ne sens pas le poids incommode du remords.

Pourquoi donc éprouverais-je quelque trouble? Mourir est nécessaire, et

tout aussi simple que de naître.

«Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir! Puisse-t-il même devenir

heureux un jour! C'est un de mes vœux les plus chers et les plus vrais.

«Apprends à ton fils à bien connaître son père; que des soins éclairés

écartent loin de lui le vice; et, quant au malheur, qu'une âme

énergique et pure lui donne la force de le supporter.

«Adieu!..... Je n'érige point en axiômes les espérances de mon

imagination et de mon cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans

espérer de te revoir un jour.

«J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon

arrêt. Toi, donne une récompense à qui te remettra cette lettre.»

Le lendemain du jour où Custines écrivait ce touchant testament de

mort, il marcha au supplice, et le subit en héros, le 4 janvier

1794. Les démarches de ce jeune homme lors du procès de son père,

son courage, ses talens, et surtout ses liaisons avec le parti des

girondins, lui avaient valu la haine des dominateurs, et notamment de

Robespierre, qui l'avait dénoncé à la tribune.

La général Custines ne fut pas le seul des généraux de la république

que le tribunal révolutionnaire envoya à l'échafaud. Le 25 novembre

1793, fut condamné le malheureux général Brunet, pour n'avoir pas

envoyé une partie de son armée de Nice devant Toulon; et le lendemain

26, la mort fut prononcée contre le victorieux Houchard, pour

n'avoir pas compris un plan qui lui avait été tracé, et ne s'être pas

rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à prendre toute

l'armée anglaise. Le général Beysser qui avait puissamment contribué

à sauver Nantes, et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré

comme complice des ultra-révolutionnaires, et sacrifié en avril 1794.

Le 5 du même mois, Westermann, autre général de la république, qui

avait rendu de grands services à la cause révolutionnaire, et que ses

exploits sanglans avaient fait surnommer le _Boucher de la Vendée_,

fut envoyé à l'échafaud par la faction de Robespierre, comme partisan

de la faction dite des cordeliers. Déjà au mois de décembre de l'année

précédente, le général Biron avait été condamné à mort par le tribunal

révolutionnaire; et l'on rapporte qu'en montant à l'échafaud, il dit,

en regardant tristement le ciel: «Je meurs puni d'avoir été infidèle à

Dieu, à mon ordre et à mon roi.»

MASSACRES DE VERSAILLES.

Les exécutions les plus horribles après celles du 2 septembre, furent

celles qui eurent lieu le 9 du même mois à Versailles. L'assemblée

législative avait, par une multitude de décrets d'accusation, rempli

les prisons d'Orléans d'un grand nombre de personnes, pour de prétendus

projets de contre-révolution. Dès les derniers jours du mois d'août,

les révolutionnaires avaient pris sur eux d'envoyer chercher ces

prisonniers pour les conduire à Paris. D'après les horribles tableaux

qui viennent de passer sous les yeux des lecteurs, il est facile de

pénétrer leur infernal dessein. Deux cents Marseillais avaient été

chargés de cette mission. Arrivés à Longjumeau, ils écrivirent à

l'assemblée, pour lui exposer le motif de leur arrivée à Paris.

D'abord l'assemblée défendit à ce détachement d'aller plus loin,

et décréta que les prisonniers seraient conduits à Saumur. Par ce

décret, elle voulait soustraire ces malheureux à l'autorité cruelle

de la Commune de Paris, dont la funeste influence était connue. Au

lieu d'obéir au décret, une députation de Marseillais se rendit à

l'assemblée et déclara que leur dessein n'était pas d'amener les

prisonniers à Paris, mais de les garder à Orléans, parce qu'ils

savaient que l'on avait formé le projet de les enlever. L'assemblée

obéit aux Marseillais, ou plutôt à la Commune qui les faisait agir; le

projet de faire transférer les prisonniers à Saumur fut abandonné; elle

adopta le projet proposé par la Commune d'envoyer à Orléans un renfort

de douze cents hommes de la garde nationale pour garder les prisons de

cette ville. Mais ce renfort, choisi par la Commune, fut composé des

plus furieux jacobins que l'on pût trouver dans les rangs de la garde

nationale. Les canonniers eurent pour chef le Polonais Lazouski, l'un

des vainqueurs du 10 août; et tout le détachement était commandé par

Fournier, surnommé l'_Américain_, le même qui avait tiré un coup de

pistolet sur Lafayette, le matin de l'insurrection du Champ-de-Mars.

Arrivés à Orléans, ils éprouvèrent une assez vive opposition de la

part de la garde nationale de cette ville; celle-ci ne voulait pas

céder son poste aux nouveaux venus. Enfin, pour tout concilier, il fut

convenu que les Orléanais consentiraient que les prisonniers fussent

conduits à Paris. Aussi, les Parisiens et les Marseillais s'emparèrent

des prisonniers, et, après avoir pillé leurs effets, jetèrent ces

malheureux pêle-mêle dans de mauvaises charrettes que l'on fit partir

sans délai. Parmi ces prisonniers accusés de haute trahison, se

trouvaient Brissac, chef de la garde constitutionnelle, licenciée

sous la législative; Delessart et d'Abancour, anciens ministres, et

plusieurs évêques.

Nous avons dit qu'il s'était formé dans Paris une troupe d'assassins

que les massacres des premiers jours du mois avaient familiarisés avec

le sang. Le 9, on apprit que les prisonniers d'Orléans devaient arriver

le 10 à Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres fussent

donnés à la bande des égorgeurs, soit que leur ardeur sanguinaire fût

réveillée par la nouvelle de cette arrivée, ils envahirent Versailles

du 9 au 10. A l'instant même, le bruit se répandit que de nouveaux

massacres allaient être commis. Le maire de Versailles prit toutes les

précautions pour prévenir de tels malheurs. Le président du tribunal

criminel courut à Paris avertir le ministre Danton du danger qui

menaçait les prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à toutes ses

instances: «_Ces hommes-là sont bien coupables_.—Soit, répliqua le

président, mais la loi seule doit en faire justice.—Eh! ne voyez-vous

pas, reprit Danton d'une voix terrible, que je vous aurais déjà

répondu d'une autre manière si je le pouvais? Que vous importent ces

prisonniers? Retournez à vos fonctions, et ne vous occupez plus d'eux.»

Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à Versailles, au milieu des

imprécations d'une multitude d'hommes inconnus, ameutés sur leur

passage. A peine furent-ils arrivés à la grille qu'il fallait passer

pour arriver à la ménagerie, où ils devaient être conduits, que des

cris _à bas les têtes_ se firent entendre.

Cette foule se précipita sur les voitures, parvint à les entourer et

à les séparer de leur escorte, enleva le maire de Versailles, nommé

Lacoste, qui voulait généreusement se faire tuer à son poste, et

massacra les malheureux prisonniers au nombre de cinquante-deux. Là,

périrent Delessart, d'Abancour et Brissac. L'évêque du Mans, fut

assassiné par un homme et une femme. On rapporte que cette tigresse

coupa un doigt de la main du prélat, le mit dans une fiole pleine

d'esprit-de-vin et la conserva comme un fétiche. On coupa la tête à la

plupart de ces victimes, on mit leurs cadavres en lambeaux, et leurs

restes encore palpitans furent accrochés à la grille du palais des rois

de France.

Après cet égorgement, la multitude courut aux prisons de la ville et

y assassina tous ceux qui s'y trouvaient, sans éprouver la moindre

résistance. Sept prêtres furent confondus dans cette tuerie. Ces

exécutions furent une imitation des scènes de Paris dans laquelle on

parodia aussi les formes judiciaires.

«Ce dernier événement, dit M. Thiers, arrivé à cinq jours d'intervalle

du premier, acheva de produire une terreur universelle. A Paris, le

comité de surveillance ne ralentit point son action: tandis que les

prisons venaient d'être vidées par la mort, il recommença à les

remplir en lançant de nouveaux mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en

si grand nombre, que le ministre de l'intérieur, Roland, dénonçant à

l'assemblée ces nouveaux actes arbitraires, put en déposer cinq à six

cents sur le bureau, les uns signés par une seule personne, les autres

par deux ou trois au plus, la plupart dépourvus de motifs et fondés le

plus souvent sur le simple soupçon d'_incivisme_.»

LES VICTIMES DE VERDUN.

Il serait impossible d'énumérer toutes les têtes innocentes qui

tombèrent sous la hache révolutionnaire. On pourra s'en faire une idée

par approximation, quand on saura qu'à une époque où sur tous les

points de la France, les échafauds avaient fait couler des flots de

sang français, peu de temps avant le supplice de Robespierre, le nombre

des détenus, tant à Paris que dans les provinces, s'élevait encore à

près de quatre cent mille. Ce fait était attesté par les listes et

les registres qui étaient alors au comité de sûreté générale. Comment

serait-il possible de raconter en détail toutes les infortunes privées

dont se composait le malheur général? Il faudrait plusieurs volumes

pour narrer les horreurs qui se commirent sur toute l'étendue de notre

malheureux pays; et, malgré l'intérêt que nous inspirent naturellement

les martyrs de cette époque de crimes et de gloire, il serait bien

difficile d'éviter l'écueil de la monotonie. Aussi, nous bornons-nous

à reproduire les scènes les plus capitales par l'importance et

l'illustration des personnages qui y figuraient, ou celles dont les

détails méritent une mention particulière.

A ce dernier titre, le fait suivant est bien digne d'être recueilli.

Trente-huit habitans de Verdun furent traînés à Paris et traduits

devant le tribunal révolutionnaire. Parmi ces victimes se trouvaient

des femmes qui n'avaient d'autre tort que d'avoir porté des fleurs

au roi de Prusse, lors de son entrée dans cette ville. Tous les yeux

s'arrêtaient avec attendrissement sur Henriette, Hélène, Agathe

Watterin, jeunes, aimables et vertueuses sœurs, filles d'un militaire

parvenu aux grades supérieurs par de longs et importans services:

leur innocence, leur candeur et leur beauté intéressèrent leurs

bourreaux eux-mêmes. Leur crime était d'avoir prêté de l'argent aux

émigrés. Fouquier-Tinville, ce farouche accusateur public qui, par ses

réquisitoires sanguinaires, seconda si efficacement la faction des

égorgeurs, fut néanmoins touché à leur vue, et tenta de les sauver. Il

leur insinua qu'elles n'avaient qu'à nier le fait dont on les accusait,

et qu'elles obtiendraient leur liberté. Bien convaincues d'avoir fait

une bonne action, ces jeunes filles refusèrent de se prêter à un

désaveu; leur mort fut un des crimes de cette époque révolutionnaire,

qui excita le plus d'indignation, et qui prépara la chûte des tyrans.

Sophie Tabouillot, fille de l'ancien procureur-du-roi au bailliage de

Verdun, et Barbe Henri, fille d'un président au même tribunal, furent

aussi comprises dans cette horrible procédure. Comme elles avaient

à peine quatorze ans, elles ne furent point condamnées à mort, mais

seulement à une exposition de six heures sur la place publique, et à

vingt années de détention à la Salpêtrière. L'odieux de ce jugement

remplit d'indignation le côté modéré de la convention, qui parvint à

s'emparer de l'autorité. Après la chûte de Robespierre, ces deux jeunes

infortunées furent rendues à la liberté.

Delille en célébrant le courage héroïque déployé par les femmes pendant

l'effroyable régime de la terreur, s'est plu à décerner un poétique

hommage aux admirables jeunes filles dont nous venons de parler; voici

quelques-uns des beaux vers qu'il a consacrés à leur mémoire.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 10 / 17 段