orage violent s'éleva au sein de l'assemblée. Lanjuinais s'élança à la
tribune, et, au milieu des cris qu'excitait sa présence, il demanda,
non pas un délai pour la discussion, mais l'annulation même de la
procédure. Il s'écria que le temps des hommes féroces était passé;
qu'il ne fallait pas déshonorer l'assemblée, en lui faisant juger Louis
XVI; que personne n'en avait le droit en France, et que l'assemblée,
particulièrement, n'avait aucun titre pour le faire. Les girondins, et
notamment l'éloquent Vergniaud, leur principal orateur, proposèrent
avec force l'appel au peuple, qui fut repoussé par Robespierre,
Saint-Just, Barrère, et tout le parti de la montagne. La discussion se
prolongea depuis le 27 décembre 1792, jusqu'au 7 janvier suivant. Le
14 janvier fut fixé pour la position des questions et l'appel nominal.
L'assemblée se composait de sept cent quarante-neuf membres; six cent
quatre-vingt-trois d'entre eux, déclarèrent Louis XVI, coupable de
conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentats contre la
sûreté générale de l'État. L'appel nominal pour la question décisive,
celle de l'application de la peine, dura toute la nuit du 16, et
toute la journée du 17, au milieu d'une agitation menaçante, qui se
manifestait fréquemment dans les tribunes. Sept cent vingt-un députés
étaient présens à cette séance; la majorité absolue était de trois
cent soixante-une voix, et il y eut trois cent soixante-une voix pour
la mort sans condition. Les autres voix s'étaient partagées entre le
bannissement, les fers, et la mort avec sursis.
Alors Vergniaud, qui présidait en ce moment l'assemblée, déclare, avec
l'accent de la douleur, que _la peine prononcée contre Louis Capet est
la mort_.
Louis XVI attendait depuis quatre jours ses défenseurs, et demandait
en vain à les voir. Le 20 janvier, à deux heures de l'après-midi, il
entend le bruit d'un cortège nombreux; il s'avance, et aperçoit les
envoyés du conseil exécutif. Il s'arrête avec dignité sur la porte de
sa chambre, et ne paraît point ému. On lui annonce qu'on vient lui
communiquer les décrets de la convention. Le premier de ces décrets
déclare Louis XVI coupable d'attentat contre la sûreté générale de
l'État; le second le condamne à mort; le troisième rejette tout appel
au peuple; le quatrième enfin ordonne l'exécution sous vingt-quatre
heures. Louis, promenant sur tous ceux qui l'entouraient un regard
tranquille, prit l'arrêt, le mit dans sa poche, et lut à Garat,
ministre de la justice, une lettre dans laquelle il demandait à la
convention trois jours pour se préparer à la mort, un confesseur pour
l'assister dans ses derniers momens, la faculté de voir sa famille,
et la permission pour elle de sortir de France. Garat se chargea de
remettre sur-le-champ cette lettre à la convention, et Louis XVI
rentra avec beaucoup de calme, demanda à dîner, et mangea comme à
l'ordinaire. Comme on avait retiré les couteaux, et qu'on refusait de
lui en donner: «Me croit-on assez lâche, dit-il avec dignité, pour
attenter à ma vie? Je suis innocent, et je saurai mourir sans crainte.»
Il acheva son repas sans couteau, rentra dans son appartement, et
attendit avec sang-froid la réponse à sa lettre. La convention refusa
le sursis, mais on accorda toutes les autres demandes. Garat envoya
chercher M. Edgeworth de Firmont, le prêtre que Louis XVI avait
choisi. En apprenant le rejet de la demande du sursis, le malheureux
prince montra une magnanimité si tranquille, que le ministre, qui lui
apportait cette triste nouvelle, en fut et surpris et touché.
Quand l'abbé Edgeworth eut été introduit auprès du roi, il voulut se
jeter à ses pieds, mais le prince l'en empêcha, et versa avec lui
des larmes d'attendrissement. Il lui demanda ensuite, avec une vive
curiosité, des nouvelles du clergé de France, de plusieurs évêques,
et surtout de l'archevêque de Paris, et le pria d'assurer ce dernier
prélat qu'il mourait fidèlement attaché à sa communion.
Il était huit heures du soir. Le roi se leva, pria M. Edgeworth
d'attendre, et sortit avec émotion, en disant qu'il allait voir sa
famille. Les municipaux, ne voulant pas perdre de vue la personne du
roi, même pendant qu'il serait avec sa famille, avaient décidé qu'il
la verrait dans la salle à manger, qui était fermée par une porte
vitrée, et dans laquelle on pouvait apercevoir tous ses mouvemens,
sans entendre ses paroles. Le roi s'y rendit, et fit placer de l'eau
sur une table, pour secourir les princesses, si elles venaient à
perdre connaissance. Il attendit avec anxiété le moment de cette
douloureuse et dernière entrevue. A huit heures et demie, la porte
s'ouvrit; la reine, tenant le dauphin par la main, madame Élisabeth,
Madame Royale, se précipitèrent dans les bras de Louis XVI, en versant
des torrens de larmes. La porte fut fermée, et ce ne fut, pendant le
premier moment, qu'une scène déchirante de confusion et de désespoir.
Enfin la conversation devint plus calme, et les princesses, tenant
toujours le roi embrassé, lui parlèrent quelque temps à voix basse.
Après un entretien assez long, interrompu fréquemment par des momens
de silence et d'abattement, Louis XVI se leva pour s'arracher à cette
situation pénible, et promit de les revoir le lendemain matin à huit
heures. «Nous le promettez-vous? lui demandèrent avec instance les
princesses.—Oui, oui, répondit le roi, le cœur brisé de douleur.» Ces
femmes infortunées ne pouvaient se séparer de celui qu'elles allaient
perdre à jamais. Madame Royale tenait son père embrassé par le milieu
du corps. Au moment de sortir, elle tomba évanouie; on l'emporta
aussitôt, et le roi, accablé de cette scène cruelle, retourna auprès
de M. Edgeworth, et ce ne fut qu'après quelques instans qu'il recouvra
tout son calme. Le roi se coucha vers minuit, en recommandant à Cléry,
son fidèle valet de chambre, de le réveiller à cinq heures. Nous allons
emprunter à M. Thiers le funèbre récit qui forme le dénoûment de ce
drame épouvantable qui n'était pourtant, en quelque sorte, que le
prologue d'un massacre universel.
«Le lendemain, 21 janvier, cinq heures avaient sonné au Temple. Le
roi s'éveille, appelle Cléry, lui demande l'heure, et s'habille avec
beaucoup de calme. Il s'applaudit d'avoir retrouvé ses forces dans le
sommeil. Cléry allume du feu, transporte une commode dont il fait un
autel. M. Edgeworth se revêt des ornemens pontificaux, et commence à
célébrer la messe; Cléry la sert, et le roi l'entend à genoux, avec
le plus grand recueillement. Il reçoit ensuite la communion des mains
de M. Edgeworth, et, après la messe, se relève plein de forces, et
attendant avec calme le moment d'aller à l'échafaud. Il demande des
ciseaux pour couper ses cheveux lui-même, et se soustraire à cette
humiliante opération faite de la main des bourreaux, mais la Commune
les lui refuse par défiance.
«Dans ce moment, le tambour battait dans la capitale. Tous ceux qui
faisaient partie des sections armées se rendaient à leurs compagnies
avec une complète soumission; ceux qu'aucune obligation n'appelait à
figurer dans cette terrible journée se cachaient chez eux. Les portes,
les fenêtres étaient fermées, et chacun attendait chez soi la fin de
ce triste événement. On disait que quatre ou cinq cents hommes dévoués
devaient fondre sur la voiture, et enlever le roi. La convention, la
Commune, le conseil exécutif, les jacobins étaient en séance.
«A huit heures du matin, Louis XVI, en entendant le bruit, se lève
et se dispose à partir. Il n'avait pas voulu revoir sa famille, pour
ne pas renouveler la triste scène de la veille. Il charge Cléry de
faire pour lui ses adieux à sa femme, à sa sœur et à ses enfans; il
lui donne un cachet, des cheveux et divers bijoux, avec commission de
les leur remettre. Il lui serre ensuite la main, en le remerciant de
ses services. Après cela, il s'adresse à l'un des municipaux, en le
priant de transmettre son testament à la Commune. Ce municipal était un
ancien prêtre, nommé Jacques Roux, qui lui répond brutalement qu'il est
chargé de le conduire au supplice, et non de faire ses commissions. Un
autre s'en charge, et Louis, se retournant vers le cortége, donne avec
assurance le signal du départ.
«Des officiers de gendarmerie étaient placés sur le devant de la
voiture; le roi et M. Edgeworth étaient assis dans le fond. Pendant la
route, qui fut assez longue, le roi lisait, dans le bréviaire de M.
Edgeworth, les prières des agonisans, et les deux gendarmes étaient
confondus de sa piété et de sa résignation tranquille. Ils avaient,
dit-on, la commission de le frapper si la voiture était attaquée.
Cependant aucune démonstration hostile n'eut lieu depuis le Temple
jusqu'à la place de la Révolution. Une multitude armée bordait la haie;
la voiture s'avançait lentement et au milieu d'un silence universel.
Sur la place de la Révolution, un grand espace avait été laissé vide
autour de l'échafaud. Des canons environnaient cet espace; les fédérés
les plus exaltés étaient placés autour de l'échafaud, et la vile
populace, toujours prête à outrager le génie, la vertu, le malheur,
quand on lui en donne le signal, se pressait derrière les rangs des
fédérés, et donnait seule quelques signes extérieurs de satisfaction,
tandis que partout on ensevelissait au fond de son cœur les sentimens
qu'on éprouvait. A dix heures dix minutes, la voiture s'arrête. Louis
XVI, se levant avec force, descend sur la place. Trois bourreaux
se présentent; il les repousse, et se déshabille lui-même. Mais,
voyant qu'ils voulaient lui lier les mains, il éprouve un mouvement
d'indignation, et semble prêt à se défendre. M. Edgeworth, dont toutes
les paroles furent alors sublimes, lui adresse un dernier regard, et
lui dit: «Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le
Dieu qui va être votre récompense.» A ces mots, la victime, résignée
et soumise, se laisse lier et conduire à l'échafaud. Tout-à-coup,
Louis fait un pas, se sépare des bourreaux, et s'avance pour parler
au peuple. «Français, dit-il d'une voix forte, je meurs innocent
des crimes qu'on m'impute; je pardonne aux auteurs de ma mort, et
je demande que mon sang ne retombe pas sur la France.» Il allait
continuer, mais aussitôt l'ordre de battre est donné aux tambours;
leur roulement couvre la voix du prince, les bourreaux s'en emparent,
et M. Edgeworth lui dit ces paroles: «_Fils de saint Louis, montez au
ciel!_» A peine le sang avait-il coulé, que des furieux y trempent
leurs piques et leurs mouchoirs, se répandent dans Paris, en criant:
_vive la République! vive la Nation!_ et vont, jusqu'aux portes du
Temple, montrer la brutale et fausse joie que la multitude manifeste à
la naissance, à l'avènement et à la chute de tous les princes.»
Pendant toute cette journée si funestement mémorable, Paris ressembla
à une vaste solitude; les rues étaient désertes, et l'on ne rencontrait
que des piquets ou des patrouilles armées. Un ordre sévère avait
prescrit de tenir les croisées fermées; on devait faire feu sur ceux
qui auraient osé se trouver en contravention. Un temps nébuleux, un
brouillard froid, ajoutaient à la tristesse, à l'inquiétude générale.
Aussitôt après le procès de Louis XVI, des pétitionnaires salariés
avaient demandé à la convention que la reine fût mise en jugement.
Deux fois, Robespierre avait dit à la tribune, qu'il fallait que cette
princesse fût envoyée au tribunal révolutionnaire; et le 1er août 1793,
Barrère fit décréter cette proposition, à la suite d'un long rapport
où le ridicule le dispute à l'atrocité. «Est-ce l'oubli des crimes de
l'_Autrichienne_, dit-il, est-ce notre indifférence pour la famille
_Capet_, qui a abusé nos ennemis? Eh bien! il est temps d'extirper tous
les rejetons de la royauté.»
Le 5 novembre suivant, le même homme annonça aux _royalistes_ qui,
selon lui, _demandaient du sang_, le supplice prochain de la reine.
Déjà, cette princesse avait été impitoyablement séparée de sa famille,
pour être transférée à la Conciergerie, où elle fut plongée dans un
cachot humide et mal-sain; rien ne fut oublié pour remplir d'amertume
les derniers jours de la reine. Le 3 octobre, Billaud-Varennes fit
ordonner au tribunal révolutionnaire de s'occuper _sans délai, et sans
interruption du procès de la veuve Capet_; et le 11 du même mois, le
comité de salut public, envoya les pièces à l'accusateur public, en lui
recommandant de _seconder son zèle_. Le lendemain, Marie-Antoinette
fut interrogée secrètement dans une salle obscure, où plusieurs
témoins l'entendirent sans qu'elle pût les apercevoir: «C'est vous,
lui dit le président Hermann, qui avez appris à Louis Capet l'art de
la dissimulation avec laquelle il a trompé le peuple?—Oui, répondit
la reine, le peuple a été trompé; mais ce n'est ni par mon mari, ni
par moi.—Vous n'avez jamais cessé, dit encore le président, de vouloir
détruire la liberté. Vous vouliez remonter au trône sur les cadavres
des patriotes?—Nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France,
répondit la reine; nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône,
nous y étions.....»
Le 14 octobre, elle parut devant le tribunal révolutionnaire. Parmi
les jurés qui devaient prononcer sur son sort, se trouvaient un
perruquier, un peintre, un tailleur, un menuisier et un recors. L'acte
d'accusation fut digne d'un pareil tribunal. «A l'instar des Brunehaut
et des Frédegonde, disait Fouquier-Tinville, Marie-Antoinette a été
le fléau et la sangsue des Français.» Cet acte d'accusation était
un assemblage honteux d'iniquités et de mensonges; il se terminait
par la monstrueuse accusation dont Hébert et ses ignobles collègues
étaient allés demander le témoignage aux propres enfans de l'illustre
accusée. Cet Hébert, rédacteur de la dégoûtante feuille intitulée le
_Père Duchêne_, et auparavant vendeur de contremarques à la porte des
spectacles, rapporta, dans les termes les plus grossiers, les horribles
questions qu'il avait faites à ces enfans. Il dit que Charles Capet (le
dauphin) avait raconté à Simon, son précepteur, le voyage à Varennes et
désigné Lafayette et Bailly comme en étant les coopérateurs. Puis, il
ajouta que cet enfant avait des vices funestes et bien prématurés pour
son âge; que Simon l'ayant surpris et l'ayant interrogé, avait appris
qu'il tenait de sa mère les vices auxquels il se livrait. Hébert
ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en affaiblissant de
bonne heure la constitution physique de son fils, s'assurer le moyen
de le dominer, s'il remontait sur le trône. La reine contenant d'abord
son indignation, s'abstint de répondre; mais, pressée par un des jurés
sur les mêmes faits, elle se retourna vers le public avec dignité,
et prononça ces paroles remarquables: «Je croyais que la nature me
dispenserait de répondre à une telle imputation; mais j'en appelle au
cœur de toutes les mères ici présentes.» Cette réponse si noble, si
simple, remua tous les assistans.
Cependant Marie-Antoinette reçut de courageux hommages de la part
de plusieurs témoins qu'on avait tirés de leurs prisons pour les
faire comparaître. Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui
autrefois avait si souvent prédit à la cour les maux qu'entraîneraient
ses imprudences, il parut douloureusement affecté, et comme on lui
demandait s'il connaissait la femme Capet:—Oui, dit-il, en s'inclinant
avec respect; oui, _j'ai connu madame_.—Il déclara ne rien savoir, et
soutint que les déclarations arrachées au jeune prince, relativement au
voyage à Varennes, étaient fausses. En récompense de sa déposition, il
reçut des reproches outrageans, augure certain du sort qui lui était
réservé.
Dans toute la suite des débats, le ridicule ne cessa d'être joint à
la barbarie. On entendit reprocher à la reine de France, le nombre de
souliers qu'elle avait usés; on l'accusa d'avoir accaparé pour quinze
cent mille francs de sucre et de café, d'avoir dépensé des fonds
_conséquens_ pour un rocher, d'avoir tenu un conciliabule le jour où
_le peuple fit l'honneur à son mari de le décorer du bonnet rouge_,
d'avoir _porté des pistolets dans ses poches_, etc.
Dans son résumé, le président parla de _bouteilles vides_ trouvées sous
le lit de Marie-Antoinette, après le massacre du 10 août; il déclara
que le peuple avait été trop long-temps victime des _machinations
infernales de cette moderne Médicis_; et il parla de _justice
impartiale_, de _conscience_, même d'_humanité_.
Pendant trois jours et trois nuits que durèrent les débats, l'auguste
victime n'eut pas un seul instant de repos. Elle fut constamment
sublime par sa constance, et par toutes ses réponses simples, précises,
pleines de calme et de noblesse.
La terreur était tellement à son comble, que personne n'avait osé
se présenter pour défendre la reine. Le tribunal nomma d'office
Tronson-du-Coudray et Chauveau Lagarde, qui remplirent cette tâche
périlleuse avec tout le courage et le dévoûment que permettaient les
circonstances, et persuadés, comme ils l'étaient, de l'inutilité de
leur ministère.
Marie-Antoinette fut condamnée à l'unanimité; elle entendit son
arrêt de mort sans effroi, le 16 octobre 1793, à quatre heures du
matin. Rentrée dans sa prison, elle écrivit à madame Élisabeth, une
lettre touchante, qui ne devait pas parvenir à son adresse. Un prêtre
constitutionnel s'étant présenté pour lui offrir les derniers secours
de la religion, elle refusa de l'entendre; et lorsque les bourreaux
entrèrent, cet homme lui ayant dit: «Voilà le moment de demander pardon
à Dieu.....» «De mes fautes, reprit-elle; mais de mes crimes, je n'en
ai pas commis.» A onze heures, elle sortit de la Conciergerie, vêtue de
blanc, témoigna quelque étonnement de ce qu'on ne la conduisait pas
au supplice comme Louis XVI, dans une voiture fermée, et monta dans un
tombereau, avec l'exécuteur et le prêtre. Elle avait elle-même coupé
ses cheveux; ses mains étaient liées derrière le dos. Son dernier vœu,
ainsi qu'elle venait de l'écrire à madame Élisabeth, était de mourir
avec autant de fermeté que son époux.
La garde nationale formait une double haie sur son passage; l'armée
révolutionnaire suivait, et un histrion précédait le cortége, exhortant
le peuple à applaudir à la _justice nationale_. Cette exhortation
ne fut que trop entendue; le cortége prit le chemin le plus long,
passa dans les rues les plus populeuses, et fut plus de deux heures
avant d'arriver au lieu du supplice, sur la place fatale où, dix mois
auparavant, avait succombé Louis XVI. Partout sur son passage, on
entendit des cris féroces et des injures dégoûtantes. Les marches du
grand escalier de Saint-Roch étaient couvertes de spectateurs; ils
applaudirent avec fureur, lorsque la fatale charrette passa devant eux,
et voulant considérer à loisir les traits de la victime, ils la firent
arrêter. Elle promenait avec indifférence ses regards sur ce peuple
qui, tant de fois, avait applaudi à sa beauté et à sa grâce. Arrivée au
pied de l'échafaud, elle aperçut les Tuileries, et parut émue; alors
elle se hâta de monter la fatale échelle, et se livra avec courage
aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête au peuple, comme il
faisait toujours, après l'immolation d'une victime illustre.
Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, survécut sept mois à son
infortunée belle-sœur. On l'envoya à la mort le 10 mai 1794. Ce meurtre
ne saurait pas trouver un seul motif d'excuse, même en politique.
Madame Élisabeth était un ange de bonté; elle n'était connue que par
ses bienfaits et ses vertus; et sa condamnation ne put pas même être
établie sur les prétextes vulgaires dont on se servait alors. Cette
princesse fut jugée et conduite au supplice le même jour, dans une
charrette, avec une foule d'autres condamnés qui furent exécutés avant
elle. On eût dit que les bourreaux voulaient rendre plus cruels, les
derniers momens de la plus innocente victime, en la faisant mourir
ainsi la dernière de sa famille et de ses compagnons d'infortune.
Il restait encore entre les mains des tyrans de la France, une personne
de la famille royale, qui, trop jeune pour être traitée en criminel
et conduite à l'échafaud, devait subir la mort en détail, pour le
repos des consciences des bourreaux, ou plutôt (car la conscience des
hommes pervers saurait-elle jamais être tranquille?) pour assurer la
consommation de leurs projets; c'était le jeune dauphin, fils de Louis
XVI. Cet enfant était resté dans la tour du Temple. On avait placé
d'abord auprès de lui, à titre de précepteur, un cordonnier, nommé
Simon. Cet homme, aidé de sa femme, forçait son élève à chanter la
_Carmagnole_ et d'autres chansons du même genre.
Après la retraite de Simon, qui fut rappelé au conseil de la Commune,
en janvier 1794, deux autres hommes de cette Commune, veillaient jour
et nuit autour du cachot du jeune prince. Dès qu'il faisait nuit, on
lui ordonnait de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui donner de
lumière. Quelque temps après, lorsqu'il était plongé dans son premier
sommeil, un de ces Cerbères lui criait d'une voix effroyable: _Capet,
où es-tu, dors-tu_?—Me voilà, disait l'enfant à moitié endormi, et
tout tremblant.—Viens ici que je te voie.—Et le petit malheureux
d'accourir tout suant et tout nu: «Me voilà, que voulez-vous?—Te voir;
va, retourne te coucher, _housse_, _décanille_!» Deux ou trois heures
après, l'autre brigand recommençait le même manége, et le pauvre enfant
était forcé d'obéir.
Ce royal enfant était dans un lit que l'on ne remuait jamais, et
qu'il n'avait pas la force de faire. Son linge et sa personne étaient
couverts de puces et de punaises. On ne le changea ni de chemise, ni de
bas, pendant plus d'un an. Ses ordures restaient dans la chambre; sa
fenêtre, fermée en dedans avec des verroux, n'était jamais ouverte, et
l'on ne pouvait tenir dans sa chambre à cause de l'odeur infecte.
Ce jeune prince mourut en juin 1795; son corps était couvert d'ulcères.
On crut d'abord qu'il avait été empoisonné; mais il paraît certain que
le régime de vie qu'on lui faisait subir, fut la principale cause de sa
mort. «Ce malheureux enfant, dit un écrivain, avait une figure céleste;
mais il avait le dos courbé dans les derniers momens de sa vie, et il
avait perdu presque toutes ses facultés morales; le seul sentiment
qui lui restât était la reconnaissance, non pas pour le bien qu'on lui
faisait, mais pour le mal qu'on ne lui faisait pas. Sans prononcer une
seule parole, il se précipitait au-devant de ses gardiens, leur serrait
les mains, et baisait le pan de leur habit.»
PROCÈS
DU GÉNÉRAL CUSTINES
ET DE SON FILS.
La révolution, devenue la proie des démagogues les plus forcenés qui
terrifiaient la France en son nom, envoyait à l'échafaud les plus
illustres victimes. Les généraux eux-mêmes, à la tête de leurs armées
victorieuses, n'étaient point à l'abri des coups de cette faction
sanguinaire. Des hommes, étrangers à l'art de la guerre s'arrogeaient
le droit de contrôler leurs opérations militaires, trouvaient dans tous
leurs actes des preuves de trahison, produisaient de faux témoins pour
les attester, et condamnaient à la mort les serviteurs les plus dévoués
de la patrie. L'infortuné Custine fut du nombre de ceux qui éprouvèrent
ainsi l'ingratitude du gouvernement populaire.
Adam-Philippe Custines était né à Metz d'une famille noble. Il avait
embrassé le parti des armes, et avait obtenu des grades importans,
lorsque les suffrages de la noblesse l'appelèrent aux fonctions de
député à l'assemblée constituante, où il se distingua par une noble
loyauté. Quelques années après, il fut nommé général d'armée, succéda à
Dumouriez, qui venait d'abandonner l'armée du Nord, en passant du côté
de l'ennemi, et signala son élévation à ce poste par plusieurs actions
d'éclat.
D'abord, les deux partis qui divisaient la convention nationale
comptaient également sur lui; mais, lorsque sa prédilection pour les
amis des idées vraiment libérales fut bien connue, l'horrible faction
de Robespierre jura sa perte. Elle ne négligea rien pour contrarier
toutes ses opérations, pour aigrir contre lui ses soldats, aussi bien
que le peuple; et chaque jour, la feuille sanguinaire de Marat le
désignait d'avance comme un traître.