Après cette plaidoirie, et Louis XVI ayant été reconduit au Temple, un

orage violent s'éleva au sein de l'assemblée. Lanjuinais s'élança à la

tribune, et, au milieu des cris qu'excitait sa présence, il demanda,

non pas un délai pour la discussion, mais l'annulation même de la

procédure. Il s'écria que le temps des hommes féroces était passé;

qu'il ne fallait pas déshonorer l'assemblée, en lui faisant juger Louis

XVI; que personne n'en avait le droit en France, et que l'assemblée,

particulièrement, n'avait aucun titre pour le faire. Les girondins, et

notamment l'éloquent Vergniaud, leur principal orateur, proposèrent

avec force l'appel au peuple, qui fut repoussé par Robespierre,

Saint-Just, Barrère, et tout le parti de la montagne. La discussion se

prolongea depuis le 27 décembre 1792, jusqu'au 7 janvier suivant. Le

14 janvier fut fixé pour la position des questions et l'appel nominal.

L'assemblée se composait de sept cent quarante-neuf membres; six cent

quatre-vingt-trois d'entre eux, déclarèrent Louis XVI, coupable de

conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentats contre la

sûreté générale de l'État. L'appel nominal pour la question décisive,

celle de l'application de la peine, dura toute la nuit du 16, et

toute la journée du 17, au milieu d'une agitation menaçante, qui se

manifestait fréquemment dans les tribunes. Sept cent vingt-un députés

étaient présens à cette séance; la majorité absolue était de trois

cent soixante-une voix, et il y eut trois cent soixante-une voix pour

la mort sans condition. Les autres voix s'étaient partagées entre le

bannissement, les fers, et la mort avec sursis.

Alors Vergniaud, qui présidait en ce moment l'assemblée, déclare, avec

l'accent de la douleur, que _la peine prononcée contre Louis Capet est

la mort_.

Louis XVI attendait depuis quatre jours ses défenseurs, et demandait

en vain à les voir. Le 20 janvier, à deux heures de l'après-midi, il

entend le bruit d'un cortège nombreux; il s'avance, et aperçoit les

envoyés du conseil exécutif. Il s'arrête avec dignité sur la porte de

sa chambre, et ne paraît point ému. On lui annonce qu'on vient lui

communiquer les décrets de la convention. Le premier de ces décrets

déclare Louis XVI coupable d'attentat contre la sûreté générale de

l'État; le second le condamne à mort; le troisième rejette tout appel

au peuple; le quatrième enfin ordonne l'exécution sous vingt-quatre

heures. Louis, promenant sur tous ceux qui l'entouraient un regard

tranquille, prit l'arrêt, le mit dans sa poche, et lut à Garat,

ministre de la justice, une lettre dans laquelle il demandait à la

convention trois jours pour se préparer à la mort, un confesseur pour

l'assister dans ses derniers momens, la faculté de voir sa famille,

et la permission pour elle de sortir de France. Garat se chargea de

remettre sur-le-champ cette lettre à la convention, et Louis XVI

rentra avec beaucoup de calme, demanda à dîner, et mangea comme à

l'ordinaire. Comme on avait retiré les couteaux, et qu'on refusait de

lui en donner: «Me croit-on assez lâche, dit-il avec dignité, pour

attenter à ma vie? Je suis innocent, et je saurai mourir sans crainte.»

Il acheva son repas sans couteau, rentra dans son appartement, et

attendit avec sang-froid la réponse à sa lettre. La convention refusa

le sursis, mais on accorda toutes les autres demandes. Garat envoya

chercher M. Edgeworth de Firmont, le prêtre que Louis XVI avait

choisi. En apprenant le rejet de la demande du sursis, le malheureux

prince montra une magnanimité si tranquille, que le ministre, qui lui

apportait cette triste nouvelle, en fut et surpris et touché.

Quand l'abbé Edgeworth eut été introduit auprès du roi, il voulut se

jeter à ses pieds, mais le prince l'en empêcha, et versa avec lui

des larmes d'attendrissement. Il lui demanda ensuite, avec une vive

curiosité, des nouvelles du clergé de France, de plusieurs évêques,

et surtout de l'archevêque de Paris, et le pria d'assurer ce dernier

prélat qu'il mourait fidèlement attaché à sa communion.

Il était huit heures du soir. Le roi se leva, pria M. Edgeworth

d'attendre, et sortit avec émotion, en disant qu'il allait voir sa

famille. Les municipaux, ne voulant pas perdre de vue la personne du

roi, même pendant qu'il serait avec sa famille, avaient décidé qu'il

la verrait dans la salle à manger, qui était fermée par une porte

vitrée, et dans laquelle on pouvait apercevoir tous ses mouvemens,

sans entendre ses paroles. Le roi s'y rendit, et fit placer de l'eau

sur une table, pour secourir les princesses, si elles venaient à

perdre connaissance. Il attendit avec anxiété le moment de cette

douloureuse et dernière entrevue. A huit heures et demie, la porte

s'ouvrit; la reine, tenant le dauphin par la main, madame Élisabeth,

Madame Royale, se précipitèrent dans les bras de Louis XVI, en versant

des torrens de larmes. La porte fut fermée, et ce ne fut, pendant le

premier moment, qu'une scène déchirante de confusion et de désespoir.

Enfin la conversation devint plus calme, et les princesses, tenant

toujours le roi embrassé, lui parlèrent quelque temps à voix basse.

Après un entretien assez long, interrompu fréquemment par des momens

de silence et d'abattement, Louis XVI se leva pour s'arracher à cette

situation pénible, et promit de les revoir le lendemain matin à huit

heures. «Nous le promettez-vous? lui demandèrent avec instance les

princesses.—Oui, oui, répondit le roi, le cœur brisé de douleur.» Ces

femmes infortunées ne pouvaient se séparer de celui qu'elles allaient

perdre à jamais. Madame Royale tenait son père embrassé par le milieu

du corps. Au moment de sortir, elle tomba évanouie; on l'emporta

aussitôt, et le roi, accablé de cette scène cruelle, retourna auprès

de M. Edgeworth, et ce ne fut qu'après quelques instans qu'il recouvra

tout son calme. Le roi se coucha vers minuit, en recommandant à Cléry,

son fidèle valet de chambre, de le réveiller à cinq heures. Nous allons

emprunter à M. Thiers le funèbre récit qui forme le dénoûment de ce

drame épouvantable qui n'était pourtant, en quelque sorte, que le

prologue d'un massacre universel.

«Le lendemain, 21 janvier, cinq heures avaient sonné au Temple. Le

roi s'éveille, appelle Cléry, lui demande l'heure, et s'habille avec

beaucoup de calme. Il s'applaudit d'avoir retrouvé ses forces dans le

sommeil. Cléry allume du feu, transporte une commode dont il fait un

autel. M. Edgeworth se revêt des ornemens pontificaux, et commence à

célébrer la messe; Cléry la sert, et le roi l'entend à genoux, avec

le plus grand recueillement. Il reçoit ensuite la communion des mains

de M. Edgeworth, et, après la messe, se relève plein de forces, et

attendant avec calme le moment d'aller à l'échafaud. Il demande des

ciseaux pour couper ses cheveux lui-même, et se soustraire à cette

humiliante opération faite de la main des bourreaux, mais la Commune

les lui refuse par défiance.

«Dans ce moment, le tambour battait dans la capitale. Tous ceux qui

faisaient partie des sections armées se rendaient à leurs compagnies

avec une complète soumission; ceux qu'aucune obligation n'appelait à

figurer dans cette terrible journée se cachaient chez eux. Les portes,

les fenêtres étaient fermées, et chacun attendait chez soi la fin de

ce triste événement. On disait que quatre ou cinq cents hommes dévoués

devaient fondre sur la voiture, et enlever le roi. La convention, la

Commune, le conseil exécutif, les jacobins étaient en séance.

«A huit heures du matin, Louis XVI, en entendant le bruit, se lève

et se dispose à partir. Il n'avait pas voulu revoir sa famille, pour

ne pas renouveler la triste scène de la veille. Il charge Cléry de

faire pour lui ses adieux à sa femme, à sa sœur et à ses enfans; il

lui donne un cachet, des cheveux et divers bijoux, avec commission de

les leur remettre. Il lui serre ensuite la main, en le remerciant de

ses services. Après cela, il s'adresse à l'un des municipaux, en le

priant de transmettre son testament à la Commune. Ce municipal était un

ancien prêtre, nommé Jacques Roux, qui lui répond brutalement qu'il est

chargé de le conduire au supplice, et non de faire ses commissions. Un

autre s'en charge, et Louis, se retournant vers le cortége, donne avec

assurance le signal du départ.

«Des officiers de gendarmerie étaient placés sur le devant de la

voiture; le roi et M. Edgeworth étaient assis dans le fond. Pendant la

route, qui fut assez longue, le roi lisait, dans le bréviaire de M.

Edgeworth, les prières des agonisans, et les deux gendarmes étaient

confondus de sa piété et de sa résignation tranquille. Ils avaient,

dit-on, la commission de le frapper si la voiture était attaquée.

Cependant aucune démonstration hostile n'eut lieu depuis le Temple

jusqu'à la place de la Révolution. Une multitude armée bordait la haie;

la voiture s'avançait lentement et au milieu d'un silence universel.

Sur la place de la Révolution, un grand espace avait été laissé vide

autour de l'échafaud. Des canons environnaient cet espace; les fédérés

les plus exaltés étaient placés autour de l'échafaud, et la vile

populace, toujours prête à outrager le génie, la vertu, le malheur,

quand on lui en donne le signal, se pressait derrière les rangs des

fédérés, et donnait seule quelques signes extérieurs de satisfaction,

tandis que partout on ensevelissait au fond de son cœur les sentimens

qu'on éprouvait. A dix heures dix minutes, la voiture s'arrête. Louis

XVI, se levant avec force, descend sur la place. Trois bourreaux

se présentent; il les repousse, et se déshabille lui-même. Mais,

voyant qu'ils voulaient lui lier les mains, il éprouve un mouvement

d'indignation, et semble prêt à se défendre. M. Edgeworth, dont toutes

les paroles furent alors sublimes, lui adresse un dernier regard, et

lui dit: «Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le

Dieu qui va être votre récompense.» A ces mots, la victime, résignée

et soumise, se laisse lier et conduire à l'échafaud. Tout-à-coup,

Louis fait un pas, se sépare des bourreaux, et s'avance pour parler

au peuple. «Français, dit-il d'une voix forte, je meurs innocent

des crimes qu'on m'impute; je pardonne aux auteurs de ma mort, et

je demande que mon sang ne retombe pas sur la France.» Il allait

continuer, mais aussitôt l'ordre de battre est donné aux tambours;

leur roulement couvre la voix du prince, les bourreaux s'en emparent,

et M. Edgeworth lui dit ces paroles: «_Fils de saint Louis, montez au

ciel!_» A peine le sang avait-il coulé, que des furieux y trempent

leurs piques et leurs mouchoirs, se répandent dans Paris, en criant:

_vive la République! vive la Nation!_ et vont, jusqu'aux portes du

Temple, montrer la brutale et fausse joie que la multitude manifeste à

la naissance, à l'avènement et à la chute de tous les princes.»

Pendant toute cette journée si funestement mémorable, Paris ressembla

à une vaste solitude; les rues étaient désertes, et l'on ne rencontrait

que des piquets ou des patrouilles armées. Un ordre sévère avait

prescrit de tenir les croisées fermées; on devait faire feu sur ceux

qui auraient osé se trouver en contravention. Un temps nébuleux, un

brouillard froid, ajoutaient à la tristesse, à l'inquiétude générale.

Aussitôt après le procès de Louis XVI, des pétitionnaires salariés

avaient demandé à la convention que la reine fût mise en jugement.

Deux fois, Robespierre avait dit à la tribune, qu'il fallait que cette

princesse fût envoyée au tribunal révolutionnaire; et le 1er août 1793,

Barrère fit décréter cette proposition, à la suite d'un long rapport

où le ridicule le dispute à l'atrocité. «Est-ce l'oubli des crimes de

l'_Autrichienne_, dit-il, est-ce notre indifférence pour la famille

_Capet_, qui a abusé nos ennemis? Eh bien! il est temps d'extirper tous

les rejetons de la royauté.»

Le 5 novembre suivant, le même homme annonça aux _royalistes_ qui,

selon lui, _demandaient du sang_, le supplice prochain de la reine.

Déjà, cette princesse avait été impitoyablement séparée de sa famille,

pour être transférée à la Conciergerie, où elle fut plongée dans un

cachot humide et mal-sain; rien ne fut oublié pour remplir d'amertume

les derniers jours de la reine. Le 3 octobre, Billaud-Varennes fit

ordonner au tribunal révolutionnaire de s'occuper _sans délai, et sans

interruption du procès de la veuve Capet_; et le 11 du même mois, le

comité de salut public, envoya les pièces à l'accusateur public, en lui

recommandant de _seconder son zèle_. Le lendemain, Marie-Antoinette

fut interrogée secrètement dans une salle obscure, où plusieurs

témoins l'entendirent sans qu'elle pût les apercevoir: «C'est vous,

lui dit le président Hermann, qui avez appris à Louis Capet l'art de

la dissimulation avec laquelle il a trompé le peuple?—Oui, répondit

la reine, le peuple a été trompé; mais ce n'est ni par mon mari, ni

par moi.—Vous n'avez jamais cessé, dit encore le président, de vouloir

détruire la liberté. Vous vouliez remonter au trône sur les cadavres

des patriotes?—Nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France,

répondit la reine; nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône,

nous y étions.....»

Le 14 octobre, elle parut devant le tribunal révolutionnaire. Parmi

les jurés qui devaient prononcer sur son sort, se trouvaient un

perruquier, un peintre, un tailleur, un menuisier et un recors. L'acte

d'accusation fut digne d'un pareil tribunal. «A l'instar des Brunehaut

et des Frédegonde, disait Fouquier-Tinville, Marie-Antoinette a été

le fléau et la sangsue des Français.» Cet acte d'accusation était

un assemblage honteux d'iniquités et de mensonges; il se terminait

par la monstrueuse accusation dont Hébert et ses ignobles collègues

étaient allés demander le témoignage aux propres enfans de l'illustre

accusée. Cet Hébert, rédacteur de la dégoûtante feuille intitulée le

_Père Duchêne_, et auparavant vendeur de contremarques à la porte des

spectacles, rapporta, dans les termes les plus grossiers, les horribles

questions qu'il avait faites à ces enfans. Il dit que Charles Capet (le

dauphin) avait raconté à Simon, son précepteur, le voyage à Varennes et

désigné Lafayette et Bailly comme en étant les coopérateurs. Puis, il

ajouta que cet enfant avait des vices funestes et bien prématurés pour

son âge; que Simon l'ayant surpris et l'ayant interrogé, avait appris

qu'il tenait de sa mère les vices auxquels il se livrait. Hébert

ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en affaiblissant de

bonne heure la constitution physique de son fils, s'assurer le moyen

de le dominer, s'il remontait sur le trône. La reine contenant d'abord

son indignation, s'abstint de répondre; mais, pressée par un des jurés

sur les mêmes faits, elle se retourna vers le public avec dignité,

et prononça ces paroles remarquables: «Je croyais que la nature me

dispenserait de répondre à une telle imputation; mais j'en appelle au

cœur de toutes les mères ici présentes.» Cette réponse si noble, si

simple, remua tous les assistans.

Cependant Marie-Antoinette reçut de courageux hommages de la part

de plusieurs témoins qu'on avait tirés de leurs prisons pour les

faire comparaître. Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui

autrefois avait si souvent prédit à la cour les maux qu'entraîneraient

ses imprudences, il parut douloureusement affecté, et comme on lui

demandait s'il connaissait la femme Capet:—Oui, dit-il, en s'inclinant

avec respect; oui, _j'ai connu madame_.—Il déclara ne rien savoir, et

soutint que les déclarations arrachées au jeune prince, relativement au

voyage à Varennes, étaient fausses. En récompense de sa déposition, il

reçut des reproches outrageans, augure certain du sort qui lui était

réservé.

Dans toute la suite des débats, le ridicule ne cessa d'être joint à

la barbarie. On entendit reprocher à la reine de France, le nombre de

souliers qu'elle avait usés; on l'accusa d'avoir accaparé pour quinze

cent mille francs de sucre et de café, d'avoir dépensé des fonds

_conséquens_ pour un rocher, d'avoir tenu un conciliabule le jour où

_le peuple fit l'honneur à son mari de le décorer du bonnet rouge_,

d'avoir _porté des pistolets dans ses poches_, etc.

Dans son résumé, le président parla de _bouteilles vides_ trouvées sous

le lit de Marie-Antoinette, après le massacre du 10 août; il déclara

que le peuple avait été trop long-temps victime des _machinations

infernales de cette moderne Médicis_; et il parla de _justice

impartiale_, de _conscience_, même d'_humanité_.

Pendant trois jours et trois nuits que durèrent les débats, l'auguste

victime n'eut pas un seul instant de repos. Elle fut constamment

sublime par sa constance, et par toutes ses réponses simples, précises,

pleines de calme et de noblesse.

La terreur était tellement à son comble, que personne n'avait osé

se présenter pour défendre la reine. Le tribunal nomma d'office

Tronson-du-Coudray et Chauveau Lagarde, qui remplirent cette tâche

périlleuse avec tout le courage et le dévoûment que permettaient les

circonstances, et persuadés, comme ils l'étaient, de l'inutilité de

leur ministère.

Marie-Antoinette fut condamnée à l'unanimité; elle entendit son

arrêt de mort sans effroi, le 16 octobre 1793, à quatre heures du

matin. Rentrée dans sa prison, elle écrivit à madame Élisabeth, une

lettre touchante, qui ne devait pas parvenir à son adresse. Un prêtre

constitutionnel s'étant présenté pour lui offrir les derniers secours

de la religion, elle refusa de l'entendre; et lorsque les bourreaux

entrèrent, cet homme lui ayant dit: «Voilà le moment de demander pardon

à Dieu.....» «De mes fautes, reprit-elle; mais de mes crimes, je n'en

ai pas commis.» A onze heures, elle sortit de la Conciergerie, vêtue de

blanc, témoigna quelque étonnement de ce qu'on ne la conduisait pas

au supplice comme Louis XVI, dans une voiture fermée, et monta dans un

tombereau, avec l'exécuteur et le prêtre. Elle avait elle-même coupé

ses cheveux; ses mains étaient liées derrière le dos. Son dernier vœu,

ainsi qu'elle venait de l'écrire à madame Élisabeth, était de mourir

avec autant de fermeté que son époux.

La garde nationale formait une double haie sur son passage; l'armée

révolutionnaire suivait, et un histrion précédait le cortége, exhortant

le peuple à applaudir à la _justice nationale_. Cette exhortation

ne fut que trop entendue; le cortége prit le chemin le plus long,

passa dans les rues les plus populeuses, et fut plus de deux heures

avant d'arriver au lieu du supplice, sur la place fatale où, dix mois

auparavant, avait succombé Louis XVI. Partout sur son passage, on

entendit des cris féroces et des injures dégoûtantes. Les marches du

grand escalier de Saint-Roch étaient couvertes de spectateurs; ils

applaudirent avec fureur, lorsque la fatale charrette passa devant eux,

et voulant considérer à loisir les traits de la victime, ils la firent

arrêter. Elle promenait avec indifférence ses regards sur ce peuple

qui, tant de fois, avait applaudi à sa beauté et à sa grâce. Arrivée au

pied de l'échafaud, elle aperçut les Tuileries, et parut émue; alors

elle se hâta de monter la fatale échelle, et se livra avec courage

aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête au peuple, comme il

faisait toujours, après l'immolation d'une victime illustre.

Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, survécut sept mois à son

infortunée belle-sœur. On l'envoya à la mort le 10 mai 1794. Ce meurtre

ne saurait pas trouver un seul motif d'excuse, même en politique.

Madame Élisabeth était un ange de bonté; elle n'était connue que par

ses bienfaits et ses vertus; et sa condamnation ne put pas même être

établie sur les prétextes vulgaires dont on se servait alors. Cette

princesse fut jugée et conduite au supplice le même jour, dans une

charrette, avec une foule d'autres condamnés qui furent exécutés avant

elle. On eût dit que les bourreaux voulaient rendre plus cruels, les

derniers momens de la plus innocente victime, en la faisant mourir

ainsi la dernière de sa famille et de ses compagnons d'infortune.

Il restait encore entre les mains des tyrans de la France, une personne

de la famille royale, qui, trop jeune pour être traitée en criminel

et conduite à l'échafaud, devait subir la mort en détail, pour le

repos des consciences des bourreaux, ou plutôt (car la conscience des

hommes pervers saurait-elle jamais être tranquille?) pour assurer la

consommation de leurs projets; c'était le jeune dauphin, fils de Louis

XVI. Cet enfant était resté dans la tour du Temple. On avait placé

d'abord auprès de lui, à titre de précepteur, un cordonnier, nommé

Simon. Cet homme, aidé de sa femme, forçait son élève à chanter la

_Carmagnole_ et d'autres chansons du même genre.

Après la retraite de Simon, qui fut rappelé au conseil de la Commune,

en janvier 1794, deux autres hommes de cette Commune, veillaient jour

et nuit autour du cachot du jeune prince. Dès qu'il faisait nuit, on

lui ordonnait de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui donner de

lumière. Quelque temps après, lorsqu'il était plongé dans son premier

sommeil, un de ces Cerbères lui criait d'une voix effroyable: _Capet,

où es-tu, dors-tu_?—Me voilà, disait l'enfant à moitié endormi, et

tout tremblant.—Viens ici que je te voie.—Et le petit malheureux

d'accourir tout suant et tout nu: «Me voilà, que voulez-vous?—Te voir;

va, retourne te coucher, _housse_, _décanille_!» Deux ou trois heures

après, l'autre brigand recommençait le même manége, et le pauvre enfant

était forcé d'obéir.

Ce royal enfant était dans un lit que l'on ne remuait jamais, et

qu'il n'avait pas la force de faire. Son linge et sa personne étaient

couverts de puces et de punaises. On ne le changea ni de chemise, ni de

bas, pendant plus d'un an. Ses ordures restaient dans la chambre; sa

fenêtre, fermée en dedans avec des verroux, n'était jamais ouverte, et

l'on ne pouvait tenir dans sa chambre à cause de l'odeur infecte.

Ce jeune prince mourut en juin 1795; son corps était couvert d'ulcères.

On crut d'abord qu'il avait été empoisonné; mais il paraît certain que

le régime de vie qu'on lui faisait subir, fut la principale cause de sa

mort. «Ce malheureux enfant, dit un écrivain, avait une figure céleste;

mais il avait le dos courbé dans les derniers momens de sa vie, et il

avait perdu presque toutes ses facultés morales; le seul sentiment

qui lui restât était la reconnaissance, non pas pour le bien qu'on lui

faisait, mais pour le mal qu'on ne lui faisait pas. Sans prononcer une

seule parole, il se précipitait au-devant de ses gardiens, leur serrait

les mains, et baisait le pan de leur habit.»

PROCÈS

DU GÉNÉRAL CUSTINES

ET DE SON FILS.

La révolution, devenue la proie des démagogues les plus forcenés qui

terrifiaient la France en son nom, envoyait à l'échafaud les plus

illustres victimes. Les généraux eux-mêmes, à la tête de leurs armées

victorieuses, n'étaient point à l'abri des coups de cette faction

sanguinaire. Des hommes, étrangers à l'art de la guerre s'arrogeaient

le droit de contrôler leurs opérations militaires, trouvaient dans tous

leurs actes des preuves de trahison, produisaient de faux témoins pour

les attester, et condamnaient à la mort les serviteurs les plus dévoués

de la patrie. L'infortuné Custine fut du nombre de ceux qui éprouvèrent

ainsi l'ingratitude du gouvernement populaire.

Adam-Philippe Custines était né à Metz d'une famille noble. Il avait

embrassé le parti des armes, et avait obtenu des grades importans,

lorsque les suffrages de la noblesse l'appelèrent aux fonctions de

député à l'assemblée constituante, où il se distingua par une noble

loyauté. Quelques années après, il fut nommé général d'armée, succéda à

Dumouriez, qui venait d'abandonner l'armée du Nord, en passant du côté

de l'ennemi, et signala son élévation à ce poste par plusieurs actions

d'éclat.

D'abord, les deux partis qui divisaient la convention nationale

comptaient également sur lui; mais, lorsque sa prédilection pour les

amis des idées vraiment libérales fut bien connue, l'horrible faction

de Robespierre jura sa perte. Elle ne négligea rien pour contrarier

toutes ses opérations, pour aigrir contre lui ses soldats, aussi bien

que le peuple; et chaque jour, la feuille sanguinaire de Marat le

désignait d'avance comme un traître.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 9 / 17 段