dit Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août?—Nous étions
attaqués, répondent ces malheureux, et nous obéissions à nos chefs.—Au
reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de vous conduire à
la Force.» Mais les malheureux, qui avaient entrevu les sabres menaçans
de l'autre côté du guichet, ne peuvent s'abuser. Il faut sortir; ils
reculent, se rejettent en arrière. L'un d'eux, d'une contenance plus
ferme, demande où il faut passer. On lui ouvre la porte, et il se
précipite tête baissée au milieu des sabres et des piques; les autres
le suivent, et subissent le même sort.
Reding, officier suisse, avait reçu, au combat du 10 août, un coup de
feu qui lui avait cassé le bras. Deux hommes, les mains ensanglantées,
armés de sabres, et conduits par un guichetier qui portait une torche,
vinrent chercher ce malheureux militaire. Un d'eux ayant fait un
mouvement pour l'enlever, Reding l'arrêta en lui disant d'une voix
mourante: _Eh! monsieur, j'ai assez souffert, je ne crains pas la mort;
de grâce, donnez-la moi ici_. Ces mots parurent attendrir l'assassin,
qui resta un moment immobile; mais son camarade, en le regardant, et en
lui disant: _Allons donc_, le décida. Le malheureux Reding fut enlevé,
porté et jeté dans la rue, où il reçut la mort.
A mesure que la prison était _déblayée_, suivant l'expression de ces
bourreaux forcenés, on amenait d'autres prisonniers, qui ne tardaient
pas à être immolés à leur tour. De ce nombre fut Montmorin, ancien
ministre de Louis XVI. Amené devant le sanglant président, il déclara
que, soumis à un tribunal régulier, il n'en pouvait reconnaître
d'autre. «Soit, répondit Maillard, vous irez donc à la Force attendre
un nouveau jugement.» L'ex-ministre, trompé, demande une voiture; on
lui répond qu'il en trouvera une à la porte. Il demande encore quelques
effets, fait quelques pas vers la porte, et reçoit la mort.
On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel maître, tel
valet_, dit Maillard, et le malheureux tombe sous les coups des
assassins. D'autres victimes succèdent encore. Chacun des prisonniers,
entendant les vociférations des égorgeurs, s'apprêtait à sa dernière
heure. A dix heures du soir, l'abbé Lenfant, confesseur du roi, et
l'abbé Chapt de Rastignac, parurent dans la tribune de la chapelle de
l'Abbaye, qui servait de prison à un grand nombre d'infortunés, et,
étendant les mains, donnèrent leur bénédiction à cette foule, vouée,
comme eux, à une mort certaine. Une heure après, ces deux vénérables
prêtres furent massacrés, et leurs cris furent entendus de ceux qu'ils
venaient de consoler et de bénir.
Au rapport de M. de Saint-Méard, qui se trouvait au milieu de ces
malheureux, la principale occupation des prisonniers était de savoir
quelle était la position à prendre pour recevoir la mort le moins
douloureusement possible. «Nous envoyions de temps à autre, dit-il,
quelques-uns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle, pour nous
instruire de l'attitude que prenaient les malheureux qu'on immolait,
et pour calculer, d'après leur rapport, celle que nous ferions bien de
prendre. Ils rapportaient que ceux qui étendaient les mains souffraient
beaucoup plus long-temps, parce que les coups de sabre étaient amortis
avant de porter sur la tête; qu'il y en avait même dont les bras et les
mains tombaient avant le corps; et que ceux qui les plaçaient derrière
le dos devaient souffrir beaucoup moins. Tels étaient les horribles
détails sur lesquels nous délibérions.»
M. Journiac de Saint-Méard, à qui nous venons d'emprunter ces détails,
échappa miraculeusement à cette boucherie. Un de ses gardes conçut
pour lui de l'intérêt, en lui entendant parler le patois de son pays.
«Pourquoi es-tu ici, dit-il à M. de Saint-Méard; si tu n'es pas
un traître, le président, _qui n'est pas un sot_, saura te rendre
justice. Ne tremble pas, et réponds bien.» M. de Saint-Méard est
présenté à Maillard, qui regarde l'écrou: «Ah! dit Maillard, c'est
vous, monsieur Journiac, qui écriviez dans le journal de la cour et
de la ville?—Non, répond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y
ai jamais écrit.—Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car
ici tout mensonge est puni de mort. Ne vous êtes-vous pas récemment
absenté pour aller à l'armée des émigrés?—C'est encore une calomnie;
j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai
pas quitté Paris.—De qui est le certificat? la signature en est-elle
authentique?» Heureusement pour M. de Saint-Méard, il y avait dans
ce sanguinaire auditoire un homme qui connaissait personnellement le
signataire de ce certificat. La signature est en effet vérifiée et
déclarée véritable. «Vous le voyez donc, reprend le prisonnier, on
m'a calomnié.—Si le calomniateur était ici, reprend Maillard, une
justice terrible en serait faite; mais, répondez, n'avait-on aucun
motif de vous enfermer?—Oui, reprend M. de Saint-Méard, j'étais connu
pour aristocrate, j'étais franc royaliste.—Ce n'est pas pour juger les
opinions que nous sommes ici, répondit un des juges; c'est pour en
juger les résultats.—Ma conduite est sans reproche, répliqua l'accusé;
je n'ai jamais conspiré; mes soldats, dans le régiment où je servais,
m'étaient tous dévoués.»
Frappés de tant de fermeté, les juges se regardent, et Maillard donne
le signal de grâce. Aussitôt les cris de _vive la nation!_ retentissent
de toutes parts, le prisonnier est embrassé; deux individus s'emparent
de lui, et, le couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf à
travers la haie menaçante des piques et des sabres. M. de Saint-Méard
veut leur donner de l'argent, ils le refusent, et ne demandent qu'à
l'embrasser.
Pendant cette affreuse nuit, la troupe des assassins s'était divisée,
et avait porté le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet,
à la Force, à la Conciergerie, aux Bernardins, à Saint-Firmin, à la
Salpêtrière, à Bicêtre, les mêmes horreurs avaient été commises.
Partout le sang coulait à flots. Le lendemain lundi 3 septembre, le
jour éclaira l'affreux carnage de la nuit, et tout Paris fut dans
la stupeur. Billaud-Varennes reparut à l'Abbaye, où la veille, il
avait prodigué ses atroces encouragemens à ceux qu'on appelait _les
travailleurs_. Il offrit, au nom de la France, vingt-quatre livres à
ces égorgeurs, qui, disait-il, venaient de sauver la patrie. On courut
chez Roland, ministre de l'intérieur, qui venait d'apprendre avec le
jour les crimes de la nuit; on lui demanda des fonds pour acquitter le
salaire de ces affreux travaux. Le ministre repoussa cette demande avec
indignation; et la commune, qui avait ordonné et dirigé les massacres,
paya cette horrible dette. On peut lire au registre de ses dépenses
la mention de plusieurs sommes payées aux exécuteurs de septembre.
On y verra aussi, à la date du 4 septembre, la somme de 1,463 livres
affectée à cet exécrable emploi.
Il y avait, à la Force, un tribunal semblable à celui de l'Abbaye,
et qui procédait de la même manière. C'était là que se trouvait
l'infortunée princesse de Lamballe qui avait été célèbre à la cour,
par sa beauté, et par l'intimité qui l'unissait à la reine. On la
traîna mourante, au terrible guichet.—Qui êtes-vous? lui demandent les
bourreaux en écharpe.—Louise de Savoie, princesse de Lamballe.—Quel
était votre rôle à la cour? Connaissiez-vous les complots du
château?—Je n'ai connu aucun complot.—Faites serment d'aimer la
liberté et l'égalité; faites serment de haïr le roi, la reine, et la
royauté.—Je ferai le premier serment, je ne puis faire le second, il
n'est pas dans mon cœur.—Jurez donc, lui dit un des assistans qui
voulait la sauver; mais l'infortunée ne voyait, et n'entendait plus
rien.—Qu'on _élargisse_ madame, dit le chef du guichet. On emmène
cette femme infortunée; elle est reçue à la porte par des furieux
avides de carnage. Un premier coup de sabre, porté sur le derrière de
sa tête, fait jaillir le sang, dont ces cannibales sont altérés. Elle
fait encore plusieurs pas, soutenue par deux hommes qui, peut-être,
voulaient la sauver; mais un dernier coup la fait tomber un peu plus
loin. Ses assassins l'outragent, la mutilent, se partagent les lambeaux
de son beau corps déchiré. Sa tête, son cœur, d'autres parties du
cadavre, portées au bout d'une pique, sont promenées dans Paris. «J'ai
été obligé, dit l'historien Beaulieu, de me trouver plusieurs fois avec
un bourreau de cette princesse; il se nommait Mamain, ancien soldat, et
fils d'un aubergiste de Bordeaux; il se vantait de l'avoir éventrée,
et de lui avoir arraché le cœur.»
Les misérables qui portaient la tête de l'infortunée princesse,
au bout d'une pique, s'arrêtèrent long-temps sous les fenêtres du
château du Temple, où était renfermée la reine. Il était environ
une heure et demie, et la famille royale était à dîner. Les cris de
la populace, le bruit du tambour, se font entendre; ces infortunés
quittent la table avec précipitation, et se réunissent dans la chambre
qu'occupait Marie-Antoinette. Un instant après, la tête de madame de
Lamballe est présentée à l'une des croisées où dînait le fidèle Cléry,
valet-de-chambre du roi, et la dame Tison, que la municipalité avait
placée auprès de la reine; à cette vue épouvantable, cette femme jette
un grand cri; les assassins, croyant avoir reconnu la voix de la reine,
font entendre des éclats de rire affreux. Les officiers municipaux
qui veillaient au Temple font tous leurs efforts pour éloigner cette
horde d'assassins qui voulaient qu'on les laissât entrer dans le
Temple, avec madame de Lamballe; ils voulaient seulement présenter
cette tête aux illustres prisonniers, et leur apprendre, disaient-ils,
par ce spectacle, quel était le résultat de leurs conspirations. Les
officiers municipaux s'y étant opposés formellement, ils se réduisirent
à demander qu'on les laissât entrer dans la cour, et qu'on fît mettre
le roi et la reine à la fenêtre. Cette affreuse négociation en était
là, lorsque deux officiers municipaux se présentèrent à la famille
royale. Le roi leur demanda si sa famille était en sûreté. «On fait
courir le bruit, répondirent-ils, que vous et votre famille, n'êtes
plus dans la tour du Temple. On demande que vous paraissiez à la
croisée; mais nous ne le souffrirons pas; le peuple doit montrer plus
de confiance à ses magistrats.»
Laissons continuer le récit de cette pénible scène au fidèle Cléry.
«Cependant, dit-il, les cris et le tumulte redoublaient, et l'on
entendait distinctement, de l'intérieur du Temple, les imprécations
et les injures grossières adressées à la reine. Un troisième officier
municipal parut, et introduisit dans la chambre où était la famille
royale, quatre soi-disant députés du peuple, envoyés pour vérifier si
leurs majestés étaient dans la tour. L'un d'eux, portant l'uniforme de
commandant de bataillon de la garde nationale, insista pour que les
prisonniers se montrassent aux fenêtres; les officiers municipaux
s'y opposèrent. Cet homme dit alors à la reine, sur le ton le plus
brutal: _On veut vous cacher la tête de madame de Lamballe, qu'on
vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge de
ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que
le peuple monte ici_. A ces mots, la reine tomba évanouie; madame
Élisabeth aida Cléry à la placer sur un fauteuil; ses enfans, fondant
en larmes, cherchaient à la rassurer par leurs caresses. Cet homme ne
s'éloignant pas, le roi lui dit avec fermeté: _Nous nous attendons à
tout, mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la reine ce
malheur affreux_. Il ne répondit rien, et sortit avec ses camarades.»
Les cris de cette troupe féroce retentirent encore long-temps autour de
la prison royale.
La princesse de Tarente fut moins malheureuse que la princesse
de Lamballe. Elle se sauva à force d'héroïsme. Traduite devant
les juges-bourreaux du 2 septembre, après avoir attendu son tour
pendant quarante heures, sans fermer l'œil, au milieu des cris des
victimes qu'on immolait et des angoisses de celles qui allaient être
massacrées, elle retrouva toute son énergie, lorsqu'elle vit que les
interrogatoires qu'on lui faisait subir, ne tendaient qu'à obtenir
d'elle des déclarations qui inculpassent la reine. Elle réfuta si
victorieusement les calomnies sur lesquelles on l'interrogeait, que
l'opinion de tout l'auditoire, hautement prononcée, força les juges à
la reconnaître innocente.
En vain des hommes généreux avaient fait tous leurs efforts pour mettre
un terme à cet horrible carnage; en vain l'assemblée manifestait son
indignation; en vain le ministre Roland s'éleva courageusement contre
les fureurs de la populace, et prit des mesures pour les arrêter.
Pétion, maire de Paris, ne montra pas moins de courage: il s'était
rendu de sa personne sur les différens théâtres des assassinats, et
avait arraché de leurs siéges sanglans les scélérats qui s'étaient
constitués les juges des malheureux prisonniers. Ces louables et
énergiques tentatives n'avaient abouti à rien. A peine était-il sorti
pour se rendre en d'autres lieux, que les bourreaux rentraient, et
continuaient leurs exécutions. L'opinion publique était tellement
égarée, que partout on rencontrait des gens qui, en s'apitoyant sur
les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient: «Si on les eût
laissé vivre, ils nous auraient égorgés dans quelques jours.» D'autres
disaient: «Si nous sommes vaincus et massacrés par les Prussiens, ils
auront du moins succombé avant nous.»
La journée du 3 septembre et la nuit du 3 au 4 continuèrent d'être
souillées par ces massacres. A Bicêtre surtout, le carnage fut plus
long et plus terrible qu'ailleurs. Cette prison renfermait quelques
mille prisonniers enfermés pour toute espèce de délits. On les attaqua;
ils voulurent se défendre, et le canon fut employé pour les réduire.
Un membre du conseil-général de la commune osa même venir demander
des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient. Pétion se
rendit aussi à Bicêtre; mais sa courageuse popularité échoua contre la
rage de la multitude altérée de sang. Dans cette prison, le massacre se
prolongea jusqu'au mercredi 5 septembre.
L'évaluation du nombre des victimes diffère dans tous les rapports du
temps; cette évaluation varie de six à douze mille dans les prisons
de Paris. Tout fut atroce dans ces déplorables journées. Les êtres
monstrueux qui s'étaient chargés des fonctions de bourreaux s'étaient
acharnés à cette horrible tâche, et comme des tigres insatiables
attachés à leur proie, ils ne pouvaient plus s'arrêter. Ils avaient
même établi une sorte de régularité dans leur travail; ils suspendaient
les exécutions pour transporter les cadavres et pour prendre leurs
repas; et des femmes, leurs dignes compagnes, se rendaient aux prisons
pour porter le dîner à leurs maris, qui, disaient-elles, _étaient
occupés à l'Abbaye_.
Au rapport d'un auteur contemporain, on assassinait encore librement
à la Force, le 6 septembre. On voyait de tous côtés dans Paris des
cadavres amoncelés les uns sur les autres comme des piles de bois
dans un chantier; on rencontrait dans toutes les rues des charrettes
chargées de corps morts presque nus, qu'on ne cherchait point à dérober
aux yeux. Voici ce que dit à ce sujet M. de Chateaubriand: «Deux
traits que j'ai entendu citer à un témoin oculaire méritent d'être
connus pour effrayer les hommes. Ce citoyen passait dans les rues
de Paris, dans les journées des 2 et 3 septembre. Il vit une petite
fille pleurant auprès d'un chariot plein de corps, où celui de son
père, qui venait d'être massacré, avait été jeté. Un monstre portant
l'uniforme national, qui escortait cette digne pompe des factieux,
passa aussitôt sa baïonnette dans la poitrine de cette enfant, et,
pour me servir de l'expression énergique du narrateur, _la plaça
aussi tranquillement qu'on aurait fait d'une botte de paille_ sur la
pile des morts, à côté de son père. Le second trait, peut-être encore
plus horrible, développe le caractère du peuple à qui l'on a prétendu
devoir donner un gouvernement républicain. Le même citoyen rencontra
d'autres tombereaux, je crois vers la porte Saint-Martin; une troupe de
femmes étaient montées parmi ces lambeaux de chair, et _à cheval sur
les cadavres des hommes_ (je me sers encore des mots du rapporteur),
cherchaient, avec des rires affreux, à assouvir la plus monstrueuse des
lubricités.»
Nous trouvons dans un historien de la révolution un autre fait qui
atteste la plus froide barbarie. Pendant qu'on égorgeait devant le
guichet de la Force, un membre de l'assemblée législative vit un
peintre de sa connaissance, assis sur une borne, en face du théâtre
des massacres; il dessinait avec beaucoup d'attention. «Que fais-tu
là? lui dit-il avec l'accent de l'effroi.—Ce que je fais, mon ami?
_je tâche de saisir les derniers effets de la mort au milieu des
contorsions que font ces scélérats_. Le député se retira stupéfait, et
le peintre continua de dessiner.
Mais, si les exécutions répandirent la stupeur, l'audace qu'on mit
à les avouer et à en recommander l'imitation, ne surprit pas moins
que les exécutions mêmes. Ce n'était pas assez pour le conseil de
la commune et son odieux comité d'avoir fait commettre de tels
attentats au sein de la capitale, il fallait intéresser les autres
villes de France à ces forfaits, et établir entre la populace abusée
des départemens et les égorgeurs de Paris une solidarité telle que
ces bourreaux trouvassent partout des défenseurs et des apologistes;
enfin, il fallait, s'il était possible, lier toutes les parties de la
France par une communauté de barbaries. Ce fut l'objet d'une circulaire
adressée aux départemens, dans laquelle les membres du comité de
surveillance invitaient les citoyens des provinces à traiter de même
ceux qu'ils appelaient des conspirateurs. Cette lettre fut envoyée
sous le contre-seing du ministre de la justice. Nous allons citer
quelques fragmens de cette pièce étrange, que l'on peut regarder comme
un monument du délire de cette époque déplorable.
«La commune de Paris, y est-il dit, se hâte d'informer ses frères des
départemens qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus dans
les prisons, a été mise à mort par le peuple; actes de justice qui
lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur ces légions
de traîtres cachés dans ses murs, au moment où ils allaient marcher
à l'ennemi; et sans doute la nation entière, après la longue suite
de trahisons qui l'ont conduite sur le bord de l'abîme, s'empressera
d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public; et tous les Français
s'écrieront comme les Parisiens: Marchons à l'ennemi, mais ne laissons
pas derrière nous ces brigands, pour égorger nos enfans et nos femmes.
Frères et amis, nous nous attendons qu'une partie d'entre vous va voler
à notre secours, et nous aider à repousser les légions innombrables de
satellites des despotes conjurés contre la France. Nous allons ensemble
sauver la patrie, et nous vous devrons la gloire de l'avoir retirée de
l'abîme.»
On invitait aussi les frères à mettre cette lettre sous presse, et à la
faire parvenir à toutes les municipalités de leur arrondissement.
Au milieu de ces horreurs de tout genre, on a la consolation de pouvoir
signaler plusieurs traits du dévoûment le plus sublime. Cazotte,
vieillard octogénaire, auteur de plusieurs ouvrages pleins d'esprit
et d'originalité, était sur le point de tomber sous les coups des
bourreaux. Sa fille se précipite au milieu de ces hommes sanguinaires,
embrasse son père étroitement, et l'enveloppe dans ses bras, déterminée
à ne pas s'en séparer. Cette situation intéressa les assistans; des
larmes coulèrent des yeux de ces hommes féroces; on cria _grâce_, et
Cazotte fut sauvé, mais pour périr, peu de temps après, sur l'échafaud
révolutionnaire.
Le vénérable Sombreuil, gouverneur des Invalides, avait été enfermé
à l'Abbaye; il fut amené à son tour devant le sanglant tribunal. Au
milieu de leurs arrêts et de leurs exécutions, les juges-bourreaux
buvaient et déposaient sur une table leurs verres empreints de sang.
Sombreuil traîné devant eux, fut condamné à être transféré à la Force,
ce qui équivalait à une sentence de mort. Mais sa fille l'a aperçu du
milieu de la prison; elle s'élance au travers des piques et des sabres,
serre son père dans ses bras, s'attache à lui avec tant de force,
supplie les meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant,
que leur fureur, étonnée, reste suspendue. Alors, comme pour mettre à
une plus rude épreuve encore cette sensibilité qui les touche: _Bois_,
disent-ils à cette fille généreuse, _bois du sang des aristocrates_. Et
ils lui présentent un vase plein de sang. Elle boit sans hésiter, et
son père est sauvé. Cet héroïsme inouï de piété filiale avait désarmé
les assassins, et M. de Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe.
Delille avait présens à sa pensée les deux traits que nous venons de
citer, lorsqu'il composa, pour son poème de la _Pitié_, les quatre vers
suivans:
On a vu les bourreaux, fatigués de carnage,
Aux cris de la pitié laisser fléchir leur rage,
Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux,
Et, tout couverts de sang, s'attendrir avec eux.
GRANDES INFORTUNES
DE LOUIS XVI ET DE SA FAMILLE.
La désastreuse journée du 10 août, qui venait de renverser le trône,
et de voir la royauté foulée aux pieds, devait ouvrir la porte à une
foule d'autres calamités. Les audacieux qui avaient détrôné leur roi,
qui l'avaient constitué prisonnier dans la tour du Temple, s'arrogèrent
bientôt le droit de le juger comme un criminel. A peine lui
accorda-t-on le temps qui était nécessaire pour compulser les immenses
matériaux sur lesquels sa défense devait être établie. Le vénérable et
fidèle Malesherbes, Tronchet et Desèze, s'illustrèrent à jamais par
leurs courageux efforts pour faire triompher la cause de leur monarque,
accusé par ses sujets.
Louis XVI parut devant la convention, avec un front calme et
tranquille. Desèze, qui était chargé de porter la parole, parla avec
force de l'inviolabilité de la personne du roi; il déclara que, si on
refusait à Louis XVI les droits de roi, il fallait lui laisser au moins
ceux de citoyen. Il ajouta avec une hardiesse qui ne rencontra qu'un
silence absolu qu'il cherchait partout des juges et ne trouvait que des
accusateurs. Puis, il passa à la discussion des faits, et s'acquitta
de cette tâche avec avantage, parce qu'on avait amassé une foule de
faits insignifians, à défaut de la preuve précise des intelligences
avec l'étranger. Il repoussa ensuite victorieusement l'accusation
d'avoir versé le sang français au 10 août. Enfin, il termina par ces
mots: «Louis était monté sur le trône à vingt ans; et, à vingt ans, il
donna sur le trône, l'exemple des mœurs; il n'y porta aucune faiblesse
coupable, ni aucune passion corruptrice; il y fut économe, juste,
sévère, et il s'y montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple
désirait la destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le
détruisit; le peuple demandait l'abolition de la servitude, il commença
par l'abolir lui-même dans ses domaines; le peuple sollicitait des
réformes dans la législation criminelle, pour l'adoucissement du sort
des accusés, il fit ces réformes; le peuple voulait que des milliers
de Français, que la rigueur de nos usages avait privés jusqu'alors
des droits qui appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits, ou
les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois; le peuple voulut
la liberté, et il la lui donna! Il vint même au-devant de lui par ses
sacrifices, et cependant c'est au nom de ce même peuple, qu'on demande
aujourd'hui..... Citoyens, je n'achève pas..... Je m'arrête devant
l'histoire; songez qu'elle jugera votre jugement, et que le sien sera
celui des siècles!»