répétés: _Point de véto! Point de prêtres! Point d'aristocrates! Le
camp sous Paris!_ Le boucher Legendre s'approche, et demande, dans
son langage populaire, la sanction du décret.—Ce n'est ni le lieu ni
le moment, répond le roi avec fermeté; je ferai tout ce qu'exigera
la constitution.—Cette noble résistance produit son effet: _Vive la
nation! Vive la nation!_ s'écrient les assaillans.—Oui, reprend Louis
XVI, _Vive la nation_! Je suis son meilleur ami.—Eh bien! faites-le
voir, lui dit un de ces hommes, en lui présentant un bonnet rouge au
bout d'une pique. Pour prouver sa résignation, le roi se laisse placer
le bonnet rouge sur la tête, et l'approbation est générale. On lui
présente une bouteille, en lui proposant de boire aux patriotes.—Cela
est empoisonné, lui dit tout bas un de ses voisins.—Eh bien! réplique
le prince, je mourrai sans sanctionner; et il boit sans hésiter,
quoiqu'il eût depuis long-temps la crainte d'être empoisonné.—On a
voulu seulement effrayer Votre Majesté, lui dit quelque temps après
un grenadier de la garde nationale, croyant qu'il avait besoin d'être
rassuré.—_Vous voyez qu'il est calme_, lui dit le roi, en lui prenant
la main, et la mettant sur son cœur: _On est tranquille en faisant son
devoir_.
Pendant cette pénible scène, madame Élisabeth, qui aimait tendrement
son frère, était accourue, et s'était placée derrière lui, pour
partager ses dangers. Le peuple, en la voyant, la prit pour la reine.
Les cris: _Voilà l'Autrichienne!_ retentirent de toutes parts, d'une
manière effrayante. Les grenadiers de la garde nationale, qui avaient
entouré la princesse, voulaient détromper le peuple.—Ah! laissez-les
dans l'erreur, dit vivement cette sœur généreuse, et sauvez la reine.
Cependant Marie-Antoinette, entourée de ses enfans, faisait tous ses
efforts pour joindre son époux. Elle voulait se réunir à lui, et
demandait avec instance qu'on la menât dans la salle où il se trouvait.
On était parvenu à l'en dissuader, et rangée derrière la table du
conseil, avec quelques grenadiers, elle voyait défiler le peuple,
l'effroi dans le cœur. A ses côtés, sa fille versait des pleurs; son
jeune fils, effrayé d'abord, s'était bientôt rassuré, et souriait avec
l'heureuse ignorance de son âge. On lui avait présenté un bonnet rouge,
que la reine avait mis sur sa tête.
En apprenant les dangers du château, des députés étaient accourus
auprès du roi, et parlaient au peuple, pour l'inviter au
respect. L'assemblée nationale, sur la proposition du parti des
constitutionnels, envoya une députation aux Tuileries, pour préserver
le roi de la fureur populaire. Le maire de Paris à cette époque,
Pétion, qui n'était pas étranger à l'insurrection, et qui lui avait
laissé tout le temps de se développer, arriva enfin au château,
et après s'être excusé de son retard auprès du roi, monta sur un
fauteuil, et s'adressant à la foule, lui dit, qu'ayant fait des
représentations au roi, il ne lui restait plus qu'à se retirer sans
tumulte, et de manière à ne pas souiller cette journée. En effet, la
multitude s'écoula paisiblement, et avec ordre. Il était environ sept
heures, et il y en avait plus de trois que durait cette scène horrible
de désordre.
Aussitôt, le roi, la reine, sa sœur, ses enfans, se réunirent en
versant des torrens de larmes. Le roi, étourdi de ce qui venait de se
passer, avait encore le bonnet rouge sur la tête; il s'en aperçut pour
la première fois, et il le rejeta avec indignation. Parmi les députés
accourus au château, Merlin de Thionville, ardent républicain, était
présent. La reine aperçut des larmes dans ses yeux. «Vous pleurez,
lui dit-elle, de voir le roi et sa famille traités si cruellement
par un peuple qu'il a toujours voulu rendre heureux.—Il est vrai,
madame, répondit Merlin, je pleure sur les malheurs d'une femme belle,
sensible, et mère de famille; mais ne vous y méprenez point, _il n'y a
pas une de mes larmes pour le roi, ni pour la reine; je hais les rois
et les reines_.» Réponse qui exprime, en quelques mots, l'aveuglement
du fanatisme politique.
De cette fatale journée du 20 juin, où la royauté fut avilie, à celle
du 10 août, où elle fut anéantie, la transition n'était pas difficile
à prévoir. Les partis qui avaient poussé le peuple à violer la demeure
des rois pour obtenir de force la sanction de deux décrets, ne devaient
pas se faire plus de scrupule de ruer de nouveau ce peuple sur
l'enceinte royale, pour faire proclamer la déchéance du roi, qu'ils
désignaient comme l'ami avoué des ennemis de la patrie. La coalition
formée contre la France par tous les princes de l'Europe, favorisait
leur audace, et servait de prétexte à leurs desseins de renversement.
On montrait au peuple l'ennemi extérieur qui le menaçait, et il était
facile de le convaincre qu'il avait dans la cour un ennemi non moins
redoutable, allié secret du premier. Les partis étaient en présence.
Celui de la Gironde méditait une insurrection républicaine. Les
fédérés des départemens arrivaient, surtout ceux de Marseille, qui
se sont fait une si triste célébrité dans la boucherie du 10 août.
L'orage grossissait de jour en jour. Déjà, à la fête solennelle de la
fédération, Louis XVI avait à peine échappé à la fureur du peuple,
qui, d'un autre côté, prodiguait toutes les marques de son affection à
Pétion, son ancien maire, et l'agent fidèle des factieux.
Enfin le moment de la crise arriva. Tout était prêt pour porter le coup
décisif. Le 9 août, le président du club des Cordeliers, foyer de la
sédition, avait dit à ses gens, qu'il ne s'agissait plus, comme au 20
juin, d'une simple promenade civique. On avait éloigné de la capitale
les régimens dont les dispositions avaient paru favorables au roi
pendant la dernière fédération. Le château des Tuileries avait pour
toute défense huit ou neuf cents Suisses, et un peu plus d'un bataillon
de la garde nationale. A ces défenseurs du château, il faut joindre une
foule de vieux serviteurs qui s'étaient pourvus, à la hâte, de toutes
les armes qu'ils avaient pu se procurer.
Tous les membres du directoire du département s'étaient rendus au
château, aux premiers tintemens du tocsin. On y manda Pétion, qui
arriva avec deux officiers municipaux. On lui fit signer l'ordre de
repousser la force par la force, et il le signa, pour ne pas paraître
le complice des insurgés. On voulait le retenir au château, comme une
sorte d'ôtage, mais le roi s'y opposa.
Il eût été, peut-être, un moyen de conjurer le danger qui menaçait;
c'était de prévenir l'attaque, en dissipant les insurgés, qui n'étaient
pas encore très-nombreux. On ne s'y arrêta point, par respect pour la
légalité.
Une nouvelle municipalité s'était formée à l'Hôtel-de-Ville. Mandat,
commandant en chef les forces destinées à la défense du château, est
sommé par cette municipalité insurrectionnelle, de comparaître à
l'Hôtel-de-Ville. Il ignorait la composition de cette nouvelle commune;
il hésite un moment, puis il remet à son fils l'ordre de repousser
la force par la force, signé de Pétion, et se rend à la sommation
de la municipalité. Il était quatre heures du matin. A peine est-il
arrivé à l'Hôtel-de-Ville, qu'il est surpris d'y trouver une autorité
nouvelle. On l'entoure, on l'interroge sur les ordres qu'il a donnés;
on le renvoie ensuite, et, en le renvoyant, le président fait un
signe sinistre qui devient un arrêt de mort. En effet, le malheureux
commandant est à peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est
renversé d'un coup de pistolet; on le dépouille de ses vêtemens,
et l'on jette son corps dans la rivière, où tant d'autres cadavres
allaient bientôt le suivre.
Par ce meurtre, tous les moyens de défense du château furent paralysés.
Les insurgés se réunirent de tous les points de la capitale. Le château
fut assiégé au milieu d'une confusion extraordinaire. Dès le point du
jour, on découvrit leurs bandes, occupant toutes les avenues du palais;
on aperçut leur artillerie pointée sur le château; on entendit leurs
cris confus, et leurs chants menaçans. La plus grande division régnait
dans les rangs de la garde nationale; un grand nombre de citoyens
faisant partie de cette garde, s'était réuni aux assaillans. Le roi
et la reine avaient passé plusieurs fois la revue des défenseurs du
château; la reine, surtout, les encourageait par des discours vifs et
animés. Arrachant vivement un pistolet de la ceinture d'un officier
suisse, elle le présenta à Louis XVI, en lui disant avec chaleur:
«Allons, monsieur, voilà l'instant de vous montrer.» Mais quelque
courage qu'eût le roi, car il en montra encore beaucoup dans cette
désastreuse journée, il lui manquait celui de l'offensive.
Rœderer, le procureur-syndic de la commune, vivement alarmé des
événemens qui se préparaient, et de la défection qui se manifestait
dans les rangs des gardes nationaux restés jusque là fidèles, vint
conseiller au roi de se réfugier au sein de l'assemblée nationale.
La reine s'opposa vivement à ce projet. «Madame, lui dit Rœderer, vous
exposez la vie de votre époux et celle de vos enfans: Songez à la
responsabilité dont vous vous chargez.» L'altercation fut assez vive;
enfin le roi se décida à se retirer dans l'assemblée; et d'un air
résigné: Partons, dit-il à sa famille, et à ceux qui l'entouraient.
«Monsieur, dit la reine à Rœderer, vous répondez de la vie du roi et de
mes enfans.—Madame, répliqua le procureur-syndic, je réponds de mourir
à leurs côtés, mais je ne promets rien de plus.»
Une difficulté restait, celle de traverser les bataillons des
assiégeans, pour se rendre à la salle du Manége, où se tenait
l'assemblée. Rœderer parla au nom de la loi; les rangs s'ouvrirent;
mais on ne voulait laisser passer que le roi, et sacrifier
Marie-Antoinette à la vengeance publique. On eut bien de la peine à
calmer cette effervescence. Un homme du peuple prit la main du roi,
et lui promit, en termes grossiers, sa protection. Un autre prit le
jeune prince dans ses bras; aussitôt les cris: _Point de femme! à bas
madame Véto!_ se firent entendre. Mais Rœderer, par sa fermeté, imposa
à cette multitude déchaînée, et parvint à introduire saine et sauve la
famille royale dans l'assemblée. Louis XVI et tous les siens furent
placés dans la loge d'un journaliste, d'où ils assistèrent aux tristes
délibérations dont ils devaient être l'objet.
A peine la famille royale était-elle en sûreté, qu'une affreuse
décharge d'artillerie, suivie de coups de fusils répétés sans
intervalles, se fit entendre. Ce combat avait lieu au château.
Après le départ du roi, toute résistance avait paru inutile; aussi
les commandans du château n'avaient-ils pas cherché à défendre les
portes extérieures. Les Marseillais, les bataillons des faubourgs,
étaient entrés sans coup férir dans les cours. Les canonniers, les
gendarmes, une partie des gardes nationaux s'étaient déclarés pour
eux. On parlementait avec les Suisses. Tout annonçait une pacification
immédiate; les Suisses remettaient même leurs baïonnettes dans le
fourreau, quand tout-à-coup, la décharge d'une arme à feu, partant du
château, fit crier des deux côtés à la trahison. On ignore de quelle
main partit ce coup fatal; quoiqu'il en soit, les suites en furent
terribles. Les Suisses, auxquels on présenta ce coup de feu comme une
trahison du parti populaire, s'emparèrent de plusieurs canons, les
tirèrent sur les Marseillais, et ajoutèrent à l'effet terrible de la
mitraille celui d'un feu de file bien nourri: ils repoussèrent pendant
quelques instans le peuple et les fédérés. Mais bientôt la masse
populaire, qui répare si facilement ses pertes, revint à la charge, et,
après une héroïque défense, les malheureux Suisses tombèrent accablés
sous le nombre; presque tous périrent dans cette sanglante catastrophe,
ou sous le canon des Marseillais, ou sous les coups de la populace, qui
les suivait.
Alors le château fut envahi; le feu, mis aux casernes, gagna bientôt
tous les bâtimens: les appartemens du roi furent dévastés, ses fidèles
serviteurs poursuivis, arrêtés ou massacrés. Un peloton de dix-sept
Suisses s'était réfugié dans la chapelle, où quelques femmes s'étaient
également sauvées. Bourdon de l'Oise, armé d'une espingole, enfonce
la porte, et dit en riant, dans un baragouin dérisoire, à plusieurs
personnes qui étaient auprès de lui: _Tirerai-je t'y où ne tirerai-je
t'y pas?_ et à l'instant il lâche la détente. La foule se précipite,
et tout est égorgé. Un mauvais acteur tragique se barbouilla le visage
du sang d'un Suisse. Le nommé Arthur, riche manufacturier, arracha
le cœur à un de ces malheureux, et l'emporta; on a dit, mais le fait
est si atroce qu'on se refuse à le croire, qu'il trempa ce cœur dans
de l'eau-de-vie brûlée et le dévora. Les domestiques du château,
quoique tous d'une opinion révolutionnaire, ne furent pas épargnés.
Quelques-uns furent précipités dans les feux des cuisines, d'autres
furent égorgés.
Il se trouva quelques vainqueurs généreux: «Grâce aux femmes, s'écria
l'un d'entre eux; ne déshonorez pas la nation!» Et il sauva des dames
de la cour qui étaient à genoux, en présence des sabres levés sur leur
tête.
Cette terrible et déplorable journée se termina par le décret de
déchéance que rendit l'assemblée. Le roi fut déclaré déchu de la
royauté et la convention nationale convoquée. C'était le dernier jour
de la couronne. «La monarchie suspendue, dit M. Thiers, allait être
bientôt la monarchie détruite. Elle allait périr, non dans la personne
d'un Louis XI, d'un Charles IX, d'un Louis XIV, mais dans celle de
Louis XVI, l'un des rois les plus honnêtes qui se soient assis sur le
trône.»
MASSACRES
DANS LES PRISONS DE PARIS.
PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE
CES JOURNÉES SANGLANTES.
Qui le croirait, si le fait n'était prouvé d'une manière irrécusable?
Un ministre de la justice fut le principal ordonnateur des assassinats
de septembre! C'était donner au meurtre une sorte de quasi-légalité; on
marchait à pas de géant dans la voie d'un effroyable progrès, et l'on
devait encore aller bien au-delà.
La coalition des armées étrangères avait fait invasion sur le
territoire français; sa marche n'éprouvait que très-peu d'obstacles;
déjà plusieurs villes importantes étaient en son pouvoir. La terreur
était au cœur des républicains. Danton, à cette époque l'homme le plus
puissant de Paris, était ministre de la justice. Doué d'une audace
extraordinaire, maître du conseil, ami de Marat et partageant ses
opinions, sympathisant par son naturel violent avec les passions de
la populace, il pensait qu'il fallait que le gouvernement restât à
Paris, qu'il s'y défendît, et que plus tôt que de reculer, il fallait
qu'il s'y ensevelît sous les ruines de la patrie. Mais, tout bouillant
d'ardeur révolutionnaire, il voulait qu'avant l'arrivée des ennemis du
dehors, on immolât les ennemis du dedans, c'est-à-dire les royalistes.
Ce fut l'origine de l'odieuse qualification de suspects et des visites
domiciliaires. Dès lors le système des dénonciations fut organisé. Tout
ce qui avait appartenu à l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par
le rang, tout ce qui s'était prononcé pour elle, tous les prêtres non
assermentés, tous les citoyens qui avaient de lâches ennemis, furent
jetés dans les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus.
La terreur régnait dans Paris. Le comité de _défense générale_, établi
dans la convention, avisait aux moyens de résister à l'ennemi. C'était
le 30 août. Quelques membres avaient ouvert l'avis de se retirer à
Saumur; cet avis venait d'être combattu par Vergniaud et Guadet. Après
eux, Danton prit la parole: «On vous propose, dit-il, de quitter
Paris. Vous n'ignorez pas que, dans l'opinion des ennemis, Paris
représente la France, et que leur céder ce point, c'est leur abandonner
la révolution. Reculer, c'est nous perdre. Il faut donc nous maintenir
ici par tous les moyens, et nous sauver par l'audace.
«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a semblé décisif. Il faut ne
pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a placés le 10 août.
Il nous a divisés en républicains et en royalistes, les premiers peu
nombreux et les seconds beaucoup. Dans cet état de faiblesse, nous
républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de l'ennemi,
placé au dehors, et celui des royalistes placés au dedans. Il est un
directoire royal qui siége secrètement à Paris et correspond avec
l'armée prussienne. Vous dire où il se réunit, qui le compose, serait
impossible aux ministres. Mais pour le déconcerter et empêcher sa
funeste correspondance avec l'étranger, _il faut..... il faut faire
peur aux royalistes_.....»
Ces mots, accompagnés d'un geste d'extermination, furent l'arrêt de
mort des infortunés détenus. Danton laissa tout le conseil frappé
de stupeur, et se rendit au comité de surveillance de la commune, où
régnait Marat. Danton, que toujours on trouva sans haine contre ses
ennemis personnels, et souvent accessible à la pitié, prêta son audace
aux horribles rêveries de Marat. Ils formèrent tous deux l'exécrable
complot de faire massacrer les malheureux détenus dans les prisons de
Paris.
Un nommé Maillard, ancien huissier, qui avait figuré à la tête des
femmes soulevées dans les journées des 5 et 6 octobre, s'était formé
une bande d'hommes grossiers et propres à tout oser. Comme on savait
que cette bande n'agissait que par ses ordres, on l'avertit de se
tenir prêt à agir au premier signal, de se placer d'une manière utile
et sûre, de préparer des assommoirs, de prendre des précautions
pour empêcher les cris des victimes, et de se procurer des voitures
couvertes, ainsi que d'autres objets.
Le bruit d'une horrible exécution s'était répandu sourdement dans
tout Paris. On accusait perfidement les détenus des complots les plus
absurdes; ces malheureux, qu'on accusait, tremblaient pour leur vie;
leurs parens étaient dans la consternation, et la famille royale, qui
avait été jetée dans la tour du Temple, n'attendait que la mort.
Tout-à-coup, le samedi 1er septembre, se répand la nouvelle de la prise
de Verdun. Cette place n'était qu'investie, mais on crut qu'elle avait
été emportée par l'effet d'une trahison.
Le lendemain, 2 septembre était un dimanche, et l'oisiveté augmentait
le tumulte populaire. De plus, on avait décrété une levée en masse
des citoyens. Des attroupemens nombreux se formaient partout, et on
répandait que l'ennemi pouvait être à Paris sous trois jours. Cependant
une terreur profonde régnait dans les prisons; les geôliers eux-mêmes
étaient consternés; celui de l'Abbaye avait, dès le matin, fait sortir
sa femme et ses enfans; le dîner avait été servi aux prisonniers deux
heures plus tôt qu'à l'ordinaire; tous les couteaux avaient été retirés
de leurs serviettes. Frappés de ces circonstances qu'ils ne pouvaient
s'expliquer, ils interrogeaient avec instance leurs sinistres gardiens,
qui demeuraient sourds à leurs questions. A deux heures enfin, on
entend battre la générale, le tocsin sonne de toutes parts, et le
canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale; des troupes de
citoyens remplissent les places publiques.
Vingt-quatre prêtres, arrêtés pour refus de serment, se trouvaient à
l'Hôtel-de-Ville; ils devaient être transférés à l'Abbaye. On choisit
ce moment pour leur translation. On les fait monter dans six fiacres
escortés par les fédérés bretons et marseillais. Sur les quais, la
foule les entoure, et les accable d'outrages. Les fédérés les signalent
comme les conspirateurs qui devaient égorger les femmes et les enfans,
tandis que les citoyens seraient à la frontière. Ces paroles augmentent
encore le tumulte. On ouvre les portières des voitures; on accable
d'injures et de coups ces malheureux prêtres. Enfin on arrive dans
la cour de l'Abbaye, devant la porte du comité de la section des
Quatre-Nations. Maillard était présent avec sa bande féroce. Le premier
des prisonniers qui sort du premier fiacre est aussitôt percé de mille
coups; celui qui le suit, à cette vue, se rejette dans la voiture; on
l'en arrache avec violence, et on l'égorge comme le premier; les deux
autres subissent le même sort. Les égorgeurs se portent sur les autres
voitures, et font un carnage horrible, au milieu des hurlemens d'une
populace furieuse. Tous ces infortunés furent immolés, à l'exception
d'un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par miracle.
En ce moment arrive, l'infâme Billaud-Varennes, membre du conseil
de la commune; il marche sans s'émouvoir dans le sang et sur les
cadavres, et, s'adressant à la foule des assassins: _Peuple_, dit-il,
_tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. La voix de Maillard
s'élève après celle de Billaud: _Il n'y a plus rien à faire ici_,
s'écrie-t-il, _allons aux Carmes_. On avait enfermé, parqué dans cette
église environ deux cents prêtres. Ces malheureux, attendant la mort,
adressaient des prières au ciel, et s'embrassaient les uns les autres
en signe d'adieu. La bande infernale entre; elle appelle à grands
cris le vénérable archevêque d'Arles; on le cherche; il est reconnu
et tué d'un coup de sabre sur le crâne. Les monstres, fatigués de se
servir du sabre, emploient leurs armes à feu, et font des décharges
générales dans le fond des salles, dans le jardin, sur les murs et
sur les arbres où quelques unes des victimes cherchaient à se sauver.
Plusieurs évêques se trouvaient parmi ces ecclésiastiques, entre
autres les évêques de Beauvais et de Saintes, tous deux frères et
de la maison de La Rochefoucauld. On les fit rentrer dans l'église
à coups de plat de sabre, pour les égorger plus à loisir. L'évêque
de Saintes avait déjà la jambe cassée. Il n'avait point été arrêté,
mais s'était rendu volontairement en prison pour consoler son frère,
vieillard octogénaire. Il fut déposé sur un grabat, et entouré de
quelques gendarmes qui paraissaient vouloir le sauver, en le cachant
au milieu d'eux. Pendant ce temps, on arrachait les prêtres de l'autel
où ils s'étaient réfugiés; on les faisait sortir deux à deux, et on
les égorgeait. L'évêque de Beauvais ayant aussi été mis à mort, les
cannibales enlevèrent aux gendarmes son généreux frère, le jetèrent à
la porte et le massacrèrent.
Tandis que le massacre s'achève aux Carmes, Maillard revient à l'Abbaye
avec une partie de ses dégoûtans sicaires. Il était couvert de sang
et de sueur. Il entre au comité de la section des Quatre-Nations,
et demande _du vin pour les braves travailleurs qui délivrent la
nation de ses ennemis_. Le comité, tremblant, leur en fait distribuer
vingt-quatre pintes; on sert ce vin dans la cour et sur des tables
entourées de cadavres. On boit, et tout-à-coup, montrant la prison
voisine, Maillard s'écrie: _A l'Abbaye!_ _A l'Abbaye!_ répètent ces
hommes sanguinaires, et ils suivent leur digne commandant; on attaque
la porte; les prisonniers entendent les hurlemens de ces bêtes féroces;
les portes sont ouvertes; les premiers détenus qui se présentent sont
saisis, traînés par les pieds, et jetés tout sanglans dans la cour.
Tandis qu'on immole sans distinction les premiers venus, Maillard se
fait remettre les écrous et les clés des diverses prisons. Un homme,
qui se trouve parmi les égorgeurs, s'avançant vers la porte du guichet,
monte sur un tabouret, et prend la parole: «Mes amis, dit-il, vous
voulez détruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple,
et qui devaient égorger vos femmes et vos enfans, tandis que vous
seriez à la frontière. Vous avez raison sans doute; mais vous êtes
de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez désespérés
de tremper vos mains dans le sang innocent.—Oui! oui! s'écrient les
exécuteurs.—Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien
entendre, vous jeter, comme des tigres en fureur, sur des hommes qui
vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas à confondre les innocens
avec les coupables?—Voulez-vous, vous aussi, nous endormir? s'écrie à
son tour un des assistans, en brandissant son sabre; si les Prussiens
et les Autrichiens étaient à Paris, chercheraient-ils à distinguer les
coupables? J'ai une femme et des enfans que je ne veux pas laisser en
danger. Si vous voulez, donnez des armes à ces _coquins_, nous les
combattrons à nombre égal, et, avant de partir, Paris en sera purgé.—Il
a raison; il faut entrer, se disent les autres.» Ils poussent et
s'avancent. Cependant on les arrête, et on les oblige à consentir à
une espèce de jugement: on convient que l'on prendra le registre des
écrous, que l'un d'eux fera les fonctions de président, lira les noms,
le motif de la détention, et prononcera à l'instant même sur le sort de
chaque prisonnier. «Maillard! Maillard président!» s'écrient plusieurs
voix; et, en vertu de cette élection, Maillard entre en fonctions.
Ce sanguinaire président s'assied aussitôt devant une table, prend le
registre des écrous, nomme juges, de son autorité privée, plusieurs
de ses assassins, et laisse les autres à la porte pour exécuter ses
arrêts. Afin de s'épargner les scènes de désespoir, il est convenu que,
pour toute sentence de mort, il prononcera ces mots: _Monsieur, à la
Force_; et qu'alors, jeté hors du guichet, le prisonnier sera livré,
sans s'en douter à ses bourreaux. Dans d'autres prisons, le mot fatal
était: _Élargissez monsieur_.