tous les complots qu'on lui imputait. «Cet accusé, dit Prudhomme, dans
son _Journal des révolutions de Paris_, parut devant ses juges avec
tous les avantages que donne l'innocence, et qu'il sut faire valoir,
parce qu'à un esprit orné, il joignait la facilité de s'exprimer avec
grâce. Ses paroles avaient même un charme dont il était difficile de
se défendre. Il avait de la douceur dans le caractère, de la décence
dans le maintien. Il était d'une taille avantageuse, d'une physionomie
noble. La croix de Saint-Louis, dont il était décoré, contribuait
à rehausser sa bonne mine. Ses cheveux commençaient à blanchir,
il avait alors quarante-six ans; il était naturellement froid et
réservé, parlait peu, et réfléchissait beaucoup. Dans tout le cours
de sa défense, il ne perdit jamais cette attitude noble qui convient
à l'innocent. Favras répondit à toutes les questions avec netteté,
sans embarras. Les juges restèrent pendant six heures aux opinions,
et condamnèrent l'accusé à être pendu et à faire préalablement amende
honorable. A trois heures du soir, le 18 février 1790, il fut conduit
au lieu de son supplice. Les cheveux épars, les mains liées, assis dans
l'infâme tombereau, il n'en conserva pas moins le calme et la majesté
de sa figure. Arrivé devant l'église de Notre-Dame, il descendit, prit
des mains du greffier l'arrêt qui le condamnait, et en fit lui-même la
lecture à haute voix. Lorsqu'il fut à l'Hôtel-de-Ville, il demanda à
dicter une déclaration, dont voici un extrait: «En ce moment terrible,
prêt à paraître devant Dieu, j'atteste en sa présence, à mes juges et à
tous ceux qui m'entendent, que je pardonne aux hommes qui, contre leur
conscience, m'ont accusé de projets criminels qui n'ont jamais été dans
mon âme..... J'aimais mon roi; je mourrai fidèle à ce sentiment; mais
il n'y a jamais eu en moi ni moyen ni volonté d'employer des mesures
violentes contre l'ordre de choses nouvellement établi..... Je sais
que le peuple demande à grands cris ma mort; eh bien! puisqu'il lui
faut une victime, je préfère que le choix tombe sur moi, plutôt que sur
quelque innocent, faible peut-être, et que la présence d'un supplice
non mérité jetterait dans le désespoir. Je vais donc expier des crimes
que je n'ai pas commis.»
Favras corrigea ensuite tranquillement les fautes d'orthographe et de
ponctuation faites par le greffier, et dit un éternel adieu à ceux
qui l'entouraient. Le juge rapporteur l'ayant invité à déclarer ses
complices, il répondit: «Je suis innocent, j'en appelle au trouble où
je vous vois.» Quand il fut sur l'échafaud, la douceur de son regard
et la sérénité de son visage, enchaînèrent la rage des spectateurs,
cruellement prévenus contre le patient, et commandèrent le silence;
alors, il se tourna vers le peuple, et s'écria: «Braves citoyens, je
meurs sans être coupable, priez pour moi le dieu de bonté.» Il dit
ensuite au bourreau de faire son devoir, et de terminer ses jours.
Jamais exécution n'avait attiré autant de monde sur la place de Grève;
des croisées furent louées jusqu'à 36 livres. Le public, personnage
incompréhensible, tour-à-tour si féroce et si compatissant, après avoir
demandé la mort de Favras avec acharnement, le jugea innocent, et fut
sensible à sa mort.
Il eût été possible de sauver cet innocent, si le peuple eût été plus
tranquille et les juges plus disposés à braver sa fureur; mais, au lieu
d'auditeurs cherchant à reconnaître l'innocence, on n'entendait que
des énergumènes crier dans toutes les rues: _Favras à la lanterne_!
Favras fut pendu à un gibet très-élevé, afin que le peuple pût voir,
de tous les points qui avoisinent la place de Grève, qu'il était
bien réellement exécuté. Malgré cette attention pour satisfaire
une curiosité barbare, on répandit depuis que M. de Favras était
vivant, que l'exécuteur l'avait suspendu par les aisselles et avait
fait semblant de l'étrangler. «Ce jugement, dit un historien de la
révolution, n'a point honoré ceux qui l'ont rendu, et surtout celui
d'entr'eux qui ne craignit pas de dire à celui qu'il condamnait que
sa vie était un sacrifice nécessaire à la tranquillité publique. Des
jugemens où l'on pouvait faire entrer de telles considérations, en
préparaient d'atroces qui devaient retomber sur la tête des magistrats
pusillanimes qui avaient pu prendre pour règle de leurs devoirs une
autre autorité que le cri de leur conscience.»
Ajoutons à ces détails la relation succincte que M. Thiers a donnée de
cet événement, et qui confirmera pleinement ce que l'on vient de lire.
«Favras, dit cet historien, montra à ses derniers momens une fermeté
digne d'un martyr, et non d'un intrigant. Il protesta de son innocence,
et demanda à faire une déclaration avant de mourir. L'échafaud était
dressé sur la place de Grève. On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où
il demeura jusqu'à la nuit. Le peuple voulait voir pendre un marquis,
et attendait avec impatience cette égalité dans les supplices. Favras
rapporta qu'il avait eu des communications avec un grand de l'État
qui l'avait engagé à disposer les esprits en faveur du roi. Comme il
fallait faire quelques dépenses, ce seigneur lui avait donné cent
louis, qu'il avait acceptés. Il assura que son crime se bornait là, et
il ne nomma personne. Cependant il demanda si l'aveu des noms pourrait
le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas satisfait: «En ce
cas, dit-il, je mourrai avec mon secret», et il s'achemina vers le lieu
du supplice avec une grande fermeté.»
INSURRECTION DE NANCY.
DÉVOUEMENT HÉROÏQUE DU JEUNE DESILLES.
Les idées révolutionnaires se répandant avec débordement dans les
masses, qui les recueillaient avec un fanatique enthousiasme, avaient
fini par gagner l'armée; et, malgré les louables efforts de plusieurs
chefs énergiques, les liens si salutaires de la discipline s'en
trouvaient singulièrement affaiblis. Des révoltes avaient éclaté sur
plusieurs points. A Metz, les soldats enfermèrent leurs officiers,
s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même mettre à
contribution la municipalité. Le général Bouillé courut le plus grand
danger, et parvint à réprimer la sédition.
Bientôt après, une révolte du même genre et plus grave par ses
conséquences, se manifesta à Nancy. Des régimens suisses y prirent
part, et on eut lieu de craindre, si cet exemple était suivi, que
bientôt tout le royaume ne se trouvât livré aux excès réunis de la
soldatesque et de la populace. L'assemblée nationale elle-même en
trembla; elle rendit un décret contre les rebelles. L'officier chargé
de son exécution se rendit à Nancy, et le fit proclamer; mais il fut
couvert de huées par le peuple et par les soldats, et ne put s'échapper
de la ville qu'après avoir couru les plus grands périls. Alors Bouillé
reçut ordre de marcher sur Nancy, pour que force restât à la loi. Il
n'avait que peu de soldats sur lesquels il pût compter; heureusement
les troupes naguère révoltées à Metz, humiliées de ce qu'il n'osait
pas se fier à elles, demandèrent à marcher contre les rebelles. Les
gardes nationales offrirent également leurs services, et le général
s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie nombreuse sur Nancy.
Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir sa
cavalerie, et que son infanterie était bien inférieure en nombre pour
attaquer les rebelles secondés de la populace, il n'avait que trois
mille hommes de pied et quatorze cents cavaliers. Les insurgés étaient
au nombre d'environ dix mille. Néanmoins, le général leur parla
avec la plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Il y eut des
pourparlers, et les révoltés parurent décidés à mettre bas les armes,
et même à évacuer la ville, ainsi que Bouillé l'exigeait. Déjà ils
avaient remis en liberté quelques officiers dont ils s'étaient emparés,
et le régiment du roi défilait pour sortir de Nancy. Le général croyait
tout pacifié, lorsqu'une querelle s'engagea entre son avant-garde, la
populace armée et un grand nombre de soldats qui, n'ayant pas suivi
leurs drapeaux, se disposaient à tirer sur les troupes fidèles; une
grosse pièce d'artillerie était prête à vomir la mitraille.
Un jeune officier du régiment du roi, nommé Desilles, voulut empêcher
l'effusion du sang, et ramener les troupes à la subordination. Il
parvient à contenir les furieux pendant quelque temps; il se précipite
sur la bouche du canon, et, quand on l'en a arraché, il saute sur une
autre pièce de vingt-quatre, et s'assied sur la lumière. La mort fut
le prix de son zèle: les rebelles tirèrent sur lui, et le percèrent de
plusieurs balles.
En même temps, ils mettent le feu à une pièce d'artillerie, et
une soixantaine de soldats ou de gardes nationaux tombent morts,
atteints de la mitraille qu'elle vomit; alors, les soldats, furieux,
s'élancent sur les insurgés. Bouillé se met à leur tête, et pénètre
dans la ville au milieu d'une grêle de balles qui partent de toutes
parts, des portes, des fenêtres, des toits et même des caves; Bouillé
perdit quinze cents hommes; mais la perte des insurgés fut aussi
très-considérable; il fallut gagner sur eux le terrain pied à pied.
Enfin, maître des principales places, Bouillé obtint la soumission des
rebelles, et les fit sortir de la ville. Cet événement, qui eut lieu le
31 août 1790, répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on
avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi
et de l'assemblée des félicitations et des éloges; plus tard, il fut
calomnié, et l'on accusa sa conduite de cruauté; cependant elle était
irréprochable et exemplaire, et dans le moment elle fut applaudie comme
telle.
Le beau dévoûment du jeune Desilles, qui aurait dû désarmer ses
bourreaux furieux, fut l'objet des éloges de l'assemblée constituante,
et la sculpture, la peinture, le théâtre se chargèrent à l'envi de son
apothéose!
INSURRECTION DU CHAMP-DE-MARS.
COURAGE DE BAILLY, MAIRE DE PARIS.
Le départ du roi et de la famille royale, et leur arrestation à
Varennes, avaient été saisis avidement, comme prétexte de déchéance,
par le parti des républicains. Un rapport fut fait à l'assemblée
nationale sur cet événement; et, après des débats orageux, dans
lesquels la monarchie trouva d'éloquens et nombreux défenseurs,
l'assemblée rendit un décret qui proclamait l'inviolabilité du
monarque. Ce décret fut rendu par une immense majorité. Robespierre et
quelques-uns de ses amis politiques déclamèrent seuls contre le roi, et
le comparèrent aux plus abominables tyrans de l'antiquité.
La décision de l'assemblée excita la rage des républicains. Robespierre
se leva, et protesta hautement au nom de l'humanité. Aussitôt ce
parti eut recours à l'insurrection, sa ressource ordinaire. Dans
la soirée, il y eut un grand tumulte à la société des Jacobins.
Une pétition y fut rédigée pour demander, ou plutôt enjoindre à
l'assemblée, qu'elle déclarât le roi déchu, comme perfide et traître à
ses sermens, et qu'elle pourvût à son remplacement par tous les moyens
constitutionnels. Il fut résolu que le lendemain cette pétition serait
portée au Champ-de-Mars, où chacun pourrait la signer sur l'autel de la
patrie.
C'était le dimanche, 17 juillet 1790. Dès le matin, les meneurs se
rendirent sur la place de la Bastille, pour soulever le faubourg
Saint-Antoine, en tâchant de faire croire au peuple qu'on voulait
relever la prison d'état dont on voyait encore les ruines. La garde
nationale déjoua ce projet.
Mais les séditieux ne se tinrent pas pour battus: ils prirent le chemin
du Champ-de-Mars, appelant à eux la populace de tous les quartiers.
A cette multitude ameutée, se joignit la foule des curieux qui
voulaient être témoins de l'événement. Le général Lafayette et la garde
nationale, avertis du projet d'insurrection, arrivèrent bientôt; en un
instant les barricades, déjà élevées, furent brisées ou renversées.
Lafayette fut menacé, et reçut même un coup de feu qui, quoique tiré
à bout portant, ne l'atteignit pas. Les officiers municipaux s'étant
réunis à lui, obtinrent de la populace qu'elle se retirât. Des gardes
nationaux furent placés pour veiller à sa retraite; et on espéra
un instant qu'elle se dissiperait, mais le tumulte ne tarda pas à
recommencer.
Deux invalides qui, pour manger un mauvais déjeuner sans être
incommodés des ardeurs du soleil, s'étaient assis dans un trou pratiqué
sous l'autel de la patrie, y furent aperçus par les séditieux, et
saisis aussitôt. Il n'en fallut pas davantage pour faire dire que ces
hommes conspiraient contre la patrie. Au même instant, ces malheureux
furent pendus à une lanterne à l'entrée du Gros-Caillou; on leur
coupa la tête, et suivant l'usage reçu, on se disposa à porter ces
tristes trophées au bout d'une pique dans les rues de Paris, pour y
répandre une patriotique terreur; car c'était dans cette intention que
cet assassinat venait d'être commis; on savait bien que les victimes
n'avaient pas songé à conspirer; mais il fallait des têtes au bout des
piques, et les barbares avaient saisi l'occasion de s'en procurer.
Cependant les séditieux, doutant du succès de leur entreprise,
voulurent donner une sorte de légalité à leur conduite; ils envoyèrent
des commissaires à la municipalité, pour lui déclarer qu'ils se
conformaient aux lois; que, réunis sans armes, ils allaient signer
une pétition que tous les citoyens avaient le droit de faire. Pour
toute réponse, la municipalité dit aux commissaires de porter à leurs
commettans l'ordre de se séparer. Les attroupés n'ayant pas voulu
obéir, Bailly, maire de Paris, se rendit au Champ-de-Mars, fit déployer
le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la force,
quoiqu'on ait dit, était légitime. On voulait, ou on ne voulait pas
les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent
exécutées, que l'insurrection ne fût pas perpétuelle, et que les
décisions de l'assemblée ne pussent être annulées par les plébiscites
de la multitude.
Une partie des révoltés s'était avancée jusque sur la place des
Invalides, et lançait des pierres contre le corps municipal.
Quelques cavaliers coururent sur eux, et les dispersèrent. Arrivées
au Champs-de-Mars, la municipalité et la garde nationale furent
accueillies par des huées, par une grêle de pierres, par toutes sortes
de démonstrations hostiles. Quelques individus même eurent l'audace de
tirer sur elles plusieurs coups de pistolet.
Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il s'avança, avec ce courage
impassible qu'il avait toujours montré, reçut, sans être atteint,
plusieurs coups de fusil; et, au milieu du tumulte, ne put faire
toutes les sommations voulues. D'abord, Lafayette ordonna de tirer
quelques coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais
se rallia bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu;
la première décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre
en fut exagéré. Les uns l'ont réduit à quatorze; d'autres à trente;
d'autres l'ont élevé à quatre cents; et les furieux à quelques mille.
Ces derniers furent crus dans le premier moment, et la terreur devint
générale. Ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que la mort frappa
vraisemblablement quelques malheureux qui ne s'étaient rendus au
Champ-de-Mars que par un motif de curiosité.
«On a accusé, dit un historien, MM. Lafayette et Bailly d'avoir
été les assassins du Champ-de-Mars (c'est la qualification qu'on a
donnée à cette expédition); la vérité est qu'ils firent tout ce qui
dépendit d'eux pour empêcher cet événement. Les canonniers, indignés
des insultes dont on les accablait, faisaient les plus énergiques
imprécations, et voulaient lâcher leurs canons, chargés à mitraille,
sur la populace: M. Lafayette se précipita devant eux, et par défense,
et par prière, il vint à bout de les calmer.»
«L'exécution du Champ-de-Mars, dit M. Thiers, fut fort reprochée
à Lafayette et à Bailly. Mais tous deux, plaçant leur devoir dans
l'observation de la loi, et sacrifiant leur popularité et leur vie
à son exécution, n'eurent aucun regret, aucune crainte de ce qu'ils
avaient fait. L'énergie qu'ils montrèrent imposa aux factieux.»
Ajoutons à ce jugement que, pour ne pas admirer le courage de Bailly
et de Lafayette dans cette malheureuse circonstance, il faut être
bien aveuglé par l'esprit de parti, et n'avoir pas la moindre idée
de l'ordre et de la science gouvernementale. Au milieu des crises
politiques, on est encore heureux, lorsqu'il se trouve des hommes en
qui le sentiment du devoir se change soudain en dévoûment, pour sauver
la chose publique en péril.
SATURNALES PARISIENNES.
JOURNÉE DU 10 AOUT.
Dans toutes les insurrections, le peuple croit agir de son propre
mouvement, tandis qu'il est l'aveugle instrument de quelques ambitieux
ou de quelques factions qui ont intérêt à le faire agir. Dans toutes
les mémorables journées de la révolution, il est facile de reconnaître
que tels ou tels événemens avaient été préparés à l'avance par des
meneurs qui, travaillant pour leur propre compte, ou pour celui de
riches et puissans patrons, exploitaient les passions violentes et la
misère des classes inférieures; pour les soulever au nom de l'intérêt
général, d'abord on avait toujours sous la main un certain nombre de
séditieux à gages, de ces hommes à figure sinistre qui ne se montrent
que dans les jours néfastes, et qui sont au service de qui veut les
payer. Ces condottieri de la sédition apparaissaient criant à la
trahison, et vomissant des imprécations de patriotique fureur; les
masses s'ébranlaient par imitation, par sympathie, et se mettaient à
l'œuvre par entraînement. Dans de pareilles circonstances, ce sera
toujours l'histoire des moutons de Panurge.
Les saturnales du 20 juin 1792 furent le résultat, d'ailleurs prévu
par ses auteurs, de la faction démagogique; on avait tenu des
conciliabules, harangué plusieurs sections des faubourgs. On avait
parlé d'une fête pour le 20 juin, anniversaire du serment du jeu de
paume; il s'agissait, disait-on, de planter un arbre de la liberté sur
la terrasse des Feuillans, et d'adresser une pétition à l'assemblée
ainsi qu'au roi. Cette pétition, qui avait pour principal objet le
rappel de trois ministres girondins, devait être présentée en armes. On
voit assez par là que l'intention véritable du projet était de jeter
l'épouvante dans le château par la vue de quarante mille piques.
Le 19 juin, le bruit courut dans Paris qu'une émeute allait éclater.
Comme ce mouvement était favorisé par les mécontens de tous les partis,
l'assemblée, lorsqu'on lui dénonça les préludes de la révolte, feignit
de n'y point ajouter foi, et passa à l'ordre du jour, alléguant
qu'elle croyait à la sagesse du peuple; aucune précaution ne fut
prise: aussi, dès le lendemain, le tocsin sonna-t-il dans toutes les
sections de Paris. Le faubourg Saint-Antoine se mit en marche. Le
prétexte était comme nous l'avons dit, la présentation d'une pétition.
Les pétitionnaires, au nombre de huit mille seulement, envahirent la
salle de l'assemblée; leur orateur prononça un discours diffus sur les
droits de l'homme et les trahisons de la cour; après cette harangue,
ils défilèrent dans l'enceinte de la représentation nationale, aux
acclamations d'une partie des députés. Ce cortége étrange était, en ce
moment, de trente mille individus au moins. On se figure facilement
tout ce que peut enfanter l'imagination du peuple livrée à elle-même.
D'énormes tables portant la déclaration des droits de l'homme ouvraient
la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces tables, en
agitant des branches d'olivier et des piques, c'est-à-dire la paix ou
la guerre au choix de l'ennemi; ils répétaient en chœur le fameux _ça
ira_. Cette foule de gens ivres et couverts de haillons, offrait un
spectacle dégoûtant. On y voyait pêle-mêle des forts de la halle, des
ouvriers de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et
des fers tranchans placés au bout de gros bâtons. Des bataillons de la
garde nationale suivaient en bon ordre pour contenir le tumulte par
leur présence; après venaient encore des femmes suivies d'autres hommes
armés. Beaucoup de ces individus portaient des emblêmes grossiers et
terribles à la fois. Sur des banderolles flottantes on lisait: _La
Constitution ou la Mort_! Des culottes déchirées étaient élevées en
l'air aux cris de _Vivent les Sans-Culottes_! D'autres avaient écrit
sur leurs bonnets ou sur des drapeaux: _Tremblez, tyrans, le Peuple est
debout_! Enfin un signe atroce vint ajouter la férocité à la bizarrerie
du spectacle: au bout d'une pique était porté un cœur de veau, ou,
selon d'autres, de cochon encore saignant, avec cette inscription
horrible: _Cœur d'aristocrate_! La douleur et l'indignation éclatèrent
à cette vue: sur-le-champ l'emblême affreux disparut, mais ce fut
pour reparaître encore aux portes des Tuileries, où ce formidable
rassemblement se rendit aussitôt.
Le château était entouré de nombreux détachemens de la garde nationale.
La porte du jardin ayant été ouverte par l'ordre du roi, la foule
s'y précipita, et défila devant les fenêtres du palais, sans aucune
démonstration hostile, mais en criant: _A bas le Véto! Vivent les
Sans-Culottes!_ Cependant quelques individus ajoutaient en parlant du
roi: «Pourquoi ne se montre-t-il pas?... Nous ne voulons lui faire
aucun mal.» La multitude sortit par la porte du château qui donne sur
le Pont-Royal, et vint, en traversant les guichets du Louvre, occuper
la place du Carrousel. Le peuple inonda bientôt tous les environs, et
se présenta à la porte royale. L'entrée lui en fut défendue; les flots
de cette foule tumultueuse furent long-temps contenus par des officiers
municipaux; mais, la consigne ayant été levée tout-à-coup, le peuple se
précipita pêle-mêle dans la cour et delà dans le vestibule du château,
qui en un instant fut envahi par tous les escaliers. On transporta
à force de bras une pièce de canon jusqu'au premier étage, et les
assaillans se mirent à attaquer, à coups de sabres et de haches, les
portes qui s'opposaient à leur passage.
Une partie de la garde préposée à la défense du château, avait
d'abord paru disposée à repousser les assaillans; mais, par un de ces
changemens subits qu'on ne peut expliquer, plusieurs des volontaires
qui étaient de garde à la porte royale et dans les appartemens,
non-seulement refusèrent de faire feu, mais encore se mêlèrent avec le
peuple.
Dans cette circonstance si périlleuse, Louis XVI se comporta d'une
manière qui ne s'accordait guère avec la faiblesse et la pusillanimité
dont ses ennemis l'ont tant de fois accusé. Il avait fait retirer un
assez grand nombre de nobles qui voulaient défendre sa personne jusqu'à
la dernière extrémité. Il était resté avec le vieux maréchal de Mouchy,
le chef de bataillon Acloque, quelques serviteurs de sa maison et
plusieurs officiers dévoués de la garde nationale. Quand on entendit
les cris du peuple et le bruit des coups de hache, les officiers de la
garde nationale entourèrent le roi, le suppliant de se montrer, en lui
jurant de mourir à ses côtés. Le roi n'hésite pas, et ordonne d'ouvrir;
au même instant, le panneau de la porte vient tomber à ses pieds sous
un coup violent; un canon était pointé devant le roi; près de ce canon
étaient groupés une foule d'hommes furieux qui passaient les pointes
menaçantes de leurs piques à travers les ouvertures qu'on venait de
faire à la porte.
«Me voici,» dit Louis XVI, en se montrant à la foule déchaînée. Ceux
qui l'entourent, se pressent autour de lui, et lui font un rempart de
leurs corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils; et la multitude,
qui n'avait certainement d'autre but qu'une invasion menaçante,
ralentit son irruption. Plusieurs voix annoncent une pétition, et
demandent qu'elle soit écoutée. Ceux qui entourent le roi l'engagent
alors à passer dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre
cette lecture. Le peuple, satisfait de se voir obéi, suit le prince,
qu'on a l'heureuse idée de placer dans l'embrasure d'une fenêtre.
On le fait monter sur une banquette; on en dispose plusieurs devant
lui; on y ajoute une table: tous ceux qui l'accompagnent se rangent
autour. Les personnes dévouées au roi se pressent autour de lui pour
le garantir des fureurs individuelles auxquelles il pouvait être en
butte. Certes, si Louis XVI avait eu des torts aux yeux de la nation,
l'agonie d'une telle journée en était une bien cruelle vengeance.
Le spectacle qui s'offrait alors à lui était horrible: du milieu de
cette foule hétérogène, composée en grande partie de gens ameutés, il
voyait s'élever trois espèces d'enseignes; l'une formée d'un fer qui
ressemblait au couperet de la guillotine, avec cette inscription: _Pour
le tyran_! La seconde représentait une femme à une potence, avec ces
mots: _Pour Antoinette_! Sur la troisième, on voyait un morceau de
chair en forme de cœur, cloué à une planche avec cette inscription:
_Pour les prêtres et les aristocrates_!