Parmi les enfans qui restaient à Verdure, il y en avait un âgé de

six ans. Il avait été élevé jusqu'à l'âge où l'enfance commence à

former ses premiers pas, précisément à côté de la maison qu'habitait

la femme Bouillon. L'enfance est naturellement confiante et crédule;

elle s'attache aisément à ceux qu'elle voit le plus fréquemment; sans

discernement comme sans prévoyance, elle répète le bien ou le mal

indifféremment, parce que sa raison, qui sommeille encore, ne peut

discerner les nuances qui différencient ces deux contraires: rien de

plus aisé, d'ailleurs, à force de répéter à des enfans de cet âge

que telle personne à fait telle chose, que de leur persuader qu'en

effet cette personne à fait telle action. Plus les faits qu'on leur

raconte tiennent de l'extraordinaire et du merveilleux, plus ils

les saisissent avec avidité. Croyez surtout que, si vous racontez

devant un enfant, un fait nouveau qui pique sa curiosité, ce fait

s'imprimera dans sa mémoire; qu'il le croira fermement; qu'il le

racontera avec empressement; qu'il y ajoutera même d'abord de petites

circonstances; qu'ensuite il y en ajoutera d'autres; et que, surtout,

il ne tardera pas à se citer lui-même comme garant des faits: ces

assertions sont déjà prouvées par le personnage odieux que la calomnie

fit jouer à un enfant dans l'affaire de Claudine Rouge, de Lyon.

La femme Bouillon choisit le jeune Verdure pour être l'accusateur

de son malheureux père. Cet enfant, âgé de six ans, était propre à

favoriser ses desseins. D'abord, la Bouillon, comme ennemie depuis

long-temps de Verdure, était très-disposée à le croire criminel. Les

propos qu'elle disait avoir entendus près du cadavre étaient beaucoup

plus propres à fortifier sa haine, qu'à éclairer sa raison. Ayant vu

passer l'enfant près de sa maison; elle l'appela, elle le caressa.

«N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que c'est ton père qui a tué ta sœur?

Allons, il faut en convenir, il faut le dire; et, si tu le dis, je te

donnerai du pain et un œuf.» Une telle offre était très-séduisante,

pour un enfant accoutumé à vivre le plus souvent de privations, et

voilà quelle fut la source des propos tenus par cet enfant; propos

environnés de différentes circonstances plus ou moins absurdes, plus

ou moins contradictoires entre elles, et toutes démenties par la

pièce fondamentale du procès, le procès-verbal, et par les pièces de

conviction déposées au greffe.

Toutefois, ces propos de l'enfant, appréciés à leur juste valeur par

les premiers juges, ne les avaient pas même portés à décerner contre

lui un simple décret d'assigné pour être ouï. Le décret de prise de

corps lancé contre son père était du 9 novembre 1780. Néanmoins,

Verdure resta dans sa maison, et y attendit l'exécution des ordres de

la justice. Il ne fut arrêté que le 24. Aussitôt, le garçon meunier

Lefret prit la fuite.

Le père de famille quitte sa chaumière, pour aller habiter le séjour

des forfaits; et, à sa place, la désolation, la misère, la faim,

entrent dans son asile, environnent ses cinq enfans: bientôt la mort

enlève le dernier de tous. Le plus jeune après lui, chassé par la

faim de la maison paternelle, alla mendier de porte en porte un pain

que l'on n'accordait à ses instances, à ses larmes et à ses prières,

qu'après lui avoir répété vingt fois que son père avait tué sa sœur.

Tous ceux qu'il abordait l'entretenaient de cet événement; on lui

faisait répéter ce qu'il avait entendu. Deux ans entiers, il erra

dans le canton, n'obtenant le pain qu'il demandait qu'à condition

qu'il raconterait le meurtre de sa sœur; mais les premiers juges, par

humanité, le confièrent aux soins de son père dans la prison.

Les trois autres enfans, assiégés à la fois par tous les besoins,

furent obligés d'abandonner la maison, et cherchèrent, dans la

domesticité, une ressource contre la misère.

L'instruction de cette malheureuse affaire dura cinq années entières;

et, après un laps de temps aussi considérable, tout se réduisit à

un plus ample informé de trois mois. Le procureur-général se rendit

appelant _a minima_ de cette sentence; et un arrêt décréta de prise

de corps les trois enfans, que l'on s'était contenté de décréter

d'assignés pour être ouïs; de plus, le ministère public fit publier un

monitoire.

On avait trouvé dans la maison de Verdure une coiffe sur laquelle

étaient empreintes quelques taches de sang, qui avaient donné lieu

à des conjectures défavorables aux accusés. Les enfans et le père,

interrogés sur ce fait, répondirent que, si elle était ensanglantée,

c'est que Marguerite Verdure s'en était servie pour essuyer la tête de

sa petite sœur, qui, en se grattant, avait écorché ses dartres. Le juge

fut tellement convaincu de leur sincérité, qu'il n'ordonna même pas la

visite de l'enfant malade. Ainsi, l'existence de cette coiffe, le sang

dont elle était souillée, ne fournissaient pas même l'ombre de la plus

simple présomption; il ne restait donc autre chose que les propos tenus

par un enfant de six ans.

Cependant Lefret avait été arrêté: la conduite étrange qu'il avait

tenue, les deux fusils qu'on avait trouvés dans son moulin, étaient

autant d'indices. On avait découvert que, quelques mois avant le crime,

il avait demandé à la veuve Nouvel, marchande drapière à Berville, si

elle ne vendait pas les plombs de ses draps, et lui en avait acheté

trois livres, sous prétexte de changer les poids de son horloge. On

avait remarqué que la balle déposée au greffe était très-hachée, et

son état démontrait qu'elle avait été faite, non avec un moule, mais

à coups de marteau. De telles particularités, ajoutées à la fuite de

Lefret, auraient dû, ce semble, éveiller l'attention de la justice, et

faire écarter les soupçons de parricide. Au lieu de cela, pendant six

années, Lefret ne fut nullement inquiété, il ne fut même pas l'objet de

la plus légère mesure.

Enfin, le procureur-général sollicita et obtint contre Lefret un décret

de prise de corps. C'était mettre la main sur le premier auteur du

bruit public qui avait désigné Verdure comme l'assassin de sa fille;

c'était peut-être arrêter le véritable homicide.

Le parlement de Rouen, par arrêt du 31 juillet 1787, condamna Lefret

à être rompu, et préalablement appliqué à la question pour avoir

révélation de ses complices. Par le même arrêt, Verdure et ses enfans

furent réservés au testament de mort. Il fut ordonné que Verdure et son

fils aîné garderaient prison; les trois autres furent provisoirement

élargis.

La famille Verdure se pourvût au conseil contre cet arrêt, et nous

avons tout lieu de croire que la justice de sa cause et l'intérêt

universel qu'elle avait inspiré disposèrent les juges souverains en

sa faveur, et que la sentence des juges de révision sépara l'homicide

calomniateur de toute une famille innocente et malheureuse.

HISTOIRE

DU COLONEL ABATUCCI.

Nous allons rendre compte d'une affaire malheureuse, qu'il faut ajouter

encore à l'histoire des erreurs commises par la justice des hommes, et

causées, tantôt par un fatal enchaînement de circonstances, tantôt par

une prévention obstinée, dont le cœur le plus juste n'est pas toujours

exempt, tantôt par les négligences qui viciaient les instructions

judiciaires.

A une époque où la soumission de la Corse au Gouvernement français

était toute récente, il avait été nécessaire d'établir dans ce pays,

en proie à la licence et à l'insubordination, un corps de troupes,

spécialement destiné à rétablir la tranquillité, à réprimer les

désordres, à découvrir les malfaiteurs, enfin à arrêter le cours

des vengeances, des assassinats, que laissent, long-temps après

eux, les fureurs des guerres civiles. Tel avait été le but de

l'institution du régiment provincial de Corse. Le sieur Abatucci, était

lieutenant-colonel de ce corps. Plein de bravoure, d'intelligence et de

fidélité, l'un des hommes les plus distingués de sa nation, il avait

été choisi pour surveiller la partie de la Corse qu'on appelle _au-delà

des Monts_; sa principale mission était de poursuivre sans relâche

tous les brigands, bandits, rebelles et malfaiteurs qui infestaient

l'île; de les rechercher jusque dans leurs repaires, de découvrir leurs

retraites, d'observer ceux qui entretenaient avec eux de secrètes

intelligences, de pénétrer leurs mauvais desseins, et d'en prévenir les

effets; en un mot, cette mission était purement militaire.

C'était particulièrement dans la Piève de Talavo, où le sieur Abatucci

faisait sa résidence, qu'il devait redoubler de vigilance pour la

sûreté publique. Cette Piève, long-temps désolée par les bandits, était

encore l'objet de leurs incursions. Le germe du trouble y existait; les

assassinats y étaient fréquens; l'effroi régnait parmi les paisibles

habitans, qui, désarmés, tremblaient sans cesse d'être les victimes

des brigands.

Les deux frères Biaggi venaient d'assassiner Francisco-Antonio

Lanfranchi. Sanvito était cousin des meurtriers, fort lié avec eux,

et ennemi déclaré de leur victime. Ce Sanvito Lanfranchi, homme de

la dernière classe, faisant valoir un petit moulin dans la Piève

de Talavo, avait une réputation suspecte dans toute la contrée. On

connaissait ses liaisons intimes avec les deux assassins. On parlait

sourdement du secours qu'il leur avait donné, de l'intelligence

qu'il entretenait avec les hommes de cette espèce, des armes qu'il

tenait cachées. On frémissait au seul récit de ses vengeances. Sur

les plaintes portées plusieurs fois contre lui, il avait été mis, à

diverses reprises, en prison; mais il avait toujours eu l'art d'en

sortir, et de revenir chez lui méditer de nouveaux crimes. Chacun le

regardait, le signalait comme le complice des Biaggi. Ces soupçons

n'étaient pas sans fondement, puisque l'un des deux assassins n'hésita

pas à le déclarer tel. Quelques années auparavant, ce Sanvito avait

tiré publiquement un coup de fusil au sieur Bernardino Peraldi. Ce

Sanvito vivait avec un de ses oncles, curé de Guittera; et son affinité

avec cet ecclésiastique empêchait que l'on portât ouvertement une

accusation contre lui.

Tous ces bruits parvenaient jusqu'au sieur Abatucci, et devenaient de

jour en jour plus pressans et plus dignes d'attention. En conséquence,

il fit arrêter Sanvito Lanfranchi, et le fit conduire à la citadelle

d'Ajaccio, mais seulement sous forme de correction et de police; il

se contenta de mettre cet homme hors d'état de nuire, et en donna

sur-le-champ avis au sieur du Rozet de Beaumanoir, maréchal-de-camp

pour le roi, dans la ville d'Ajaccio, le priant de lui donner ses

ordres, et lui proposant même de se contenter de cette forme de

punition. Ainsi, la première démarche du sieur Abatucci fut de

soumettre sa conduite à son supérieur.

Le sieur de Beaumanoir, par une lettre du 14 mars 1778, qui prouve

que le sieur Abatucci mêlait à la fermeté les voies de la douceur,

lui répondit qu'il s'intéressait à des gens qui ne le méritaient pas;

qu'il prierait les officiers de justice d'examiner bien sérieusement

la conduite passée de Sanvito; et que son projet était de le faire

comprendre dans le procès criminel qu'on faisait contre les Biaggi.

Le supplice de ces deux meurtriers fut l'issue de leur procès, et l'un

d'eux déclara Sanvito comme étant au nombre de ses complices.

Le sieur de Beaumanoir ordonnait ensuite au colonel Abatucci, de

lui envoyer toutes les notions qui pourraient servir à prouver

la culpabilité de Sanvito, avec le nom des témoins qui auraient

connaissance des mauvais conseils qu'il avait donnés aux Biaggi.

Le sieur Abatucci, indépendamment de sa mission générale, qui était

de rechercher et de poursuivre les malfaiteurs, recevait donc une

commission particulière, pour s'informer de tout ce qui pouvait être à

la charge de cet homme, arrêté sur le bruit de la clameur publique; le

sieur Ponte, procureur du roi en la juridiction d'Ajaccio, chargea le

sieur Abatucci d'une commission semblable.

La voix du peuple, la rumeur générale, pouvaient paraître des indices

suffisans pour sévir dans un pays, dans un temps où la suspicion

véhémente pouvait être assimilée aux preuves. Mais, plus la classe

dans laquelle se trouvait rangé Sanvito, était vile, plus Abatucci

croyait sa prudence intéressée à ne pas le livrer légèrement à la

rigueur des tribunaux.

Ne voulant rien donner au hasard, il crut, pour remplir dignement

son mandat, devoir s'adresser au curé de Cozza, voisin du village

de Guittera, où Sanvito faisait sa résidence. Il lui demanda des

éclaircissemens sur les crimes dont Sanvito paraissait prévenu, et le

pria de lui donner le nom des témoins qui pourraient en déposer. Ces

éclaircissemens, demandés par une personne préposée par le roi pour les

exiger, ne pouvaient lui être refusés; ils devaient être couverts à

jamais du voile du secret.

Ce curé envoya ces éclaircissemens; mais, avant qu'ils parvinssent au

sieur Abatucci, avant qu'il en pût faire usage, Sanvito, tourmenté par

la conviction intérieure de ses forfaits, et redoutant la punition

qu'ils méritaient, s'était déjà évadé, avec d'autres prisonniers, de

la citadelle d'Ajaccio; il avait brisé deux serrures, et, par un moyen

familier aux gens habitués au séjour des prisons, il s'était glissé le

long des murs de la citadelle, et avait gagné la mer. Il fut repris

ensuite, et emprisonné de nouveau.

Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme de Guittera,

nommé Domenico, vint un matin chez le sieur Abatucci, et demanda à lui

parler. Depuis quelques jours, il était attaqué de la fièvre; lorsque

cet individu lui fut annoncé, sa première réponse fut qu'il n'était pas

en état de le recevoir. Mais Domenico insista, et lui fit dire qu'il

avait des choses de la plus grande importance à lui révéler.

Alors, le sieur Abatucci, sacrifiant son repos aux devoirs de sa

place, le fit entrer. Domenico lui dit qu'il venait lui faire part de

plusieurs faits qui étaient venus à sa connaissance, sur la conduite de

Sanvito. Il lui détailla des faits extrêmement graves, en annonçant que

le nommé Antonio, autre jeune homme du même village, devait venir, le

même jour, pour le même objet.

En effet, Antonio vint chez le sieur Abatucci dans l'après-midi de

la même journée, et lui fit part, à peu près, des mêmes faits déjà

révélés par Domenico. Ces déclarations parurent d'autant plus dignes de

croyance, que l'un des déposans était employé au travail du moulin de

Sanvito, et que l'autre vivait avec eux dans la plus grande familiarité.

Le sieur Abatucci prit la résolution de communiquer ces dépositions,

dès que sa santé le lui permettrait, au sieur de Beaumanoir, son

supérieur, et au procureur du roi à Ajaccio. Trois ou quatre jours

après, le nommé Guglielmo Tasso, soldat dans le régiment provincial

de Corse, et domicilié à Guittera, se présenta au sieur Abatucci,

et lui demanda s'il avait vu Domenico et Antonio, et ce qu'ils lui

avaient dit relativement à Sanvito. Offensé de la hardiesse de cette

question, Abatucci ne put s'empêcher de lui dire avec fermeté: Qui

vous a autorisé à m'interroger et à vous mêler des affaires d'autrui?

Guglielmo répondit avec ingénuité qu'il avait eu occasion de converser

avec Antonio et Domenico sur la conduite de Sanvito; qu'ils lui avaient

fait part de la démarche qu'ils avaient faite auprès de l'autorité

militaire, et qu'il se présentait à lui pour savoir si ce qu'ils

lui avaient déclaré était conforme à ce qu'ils avaient dit, dans

l'entretien qu'ils avaient eu avec lui. Il ne fut plus possible au

sieur Abatucci de douter que ce soldat n'eût connaissance des faits

dont Domenico et Antonio étaient venus l'informer; il crut inutile de

le lui déguiser; il espérait, au contraire, que Guglielmo, habitant

du même village, pourrait lui dire si ces faits étaient véritables.

Guglielmo ne témoigna ni surprise, ni doute à l'égard des révélations

faites par les deux déposans; en sorte que le sieur Abatucci demeura

intimement persuadé que les deux dénonciations méritaient une entière

confiance. Alors, Guglielmo demanda à son commandant une note des

faits que chacun d'eux avait révélés séparément, afin, lui dit-il, de

pouvoir reconnaître dans les nouveaux entretiens qu'il aurait avec

eux, si leurs dires seraient en tout d'accord avec leurs premières

déclarations. Le sieur Abatucci ne vit dans cette demande qu'un moyen

de plus de s'assurer des faits dénoncés, et remit à Guglielmo la

note qu'il demandait. Elle était très-succincte, et écrite en langue

italienne.

Le sieur Abatucci recommanda à Guglielmo de continuer à faire son

devoir dans le lieu qu'il habitait, et à l'informer de ce qu'il

pourrait découvrir de contraire à la tranquillité publique. Aussi, lui

dit-il, avant de le congédier: «Mais vous, Guglielmo, vous pourriez

me dire beaucoup de choses sur le compte de Sanvito; vous devez le

connaître mieux que personne.» Guglielmo s'excusa de parler en ce

moment, alléguant qu'il était proche parent de Sanvito. Mais, continua

le sieur Abatucci, si vous êtes appelé en justice, il faudra bien que

vous disiez la vérité. Le soldat répliqua que, s'il était appelé en

justice, il ne pourrait s'empêcher de dire tout ce qu'il savait, et,

entre autres choses, que Sanvito, avait des armes cachées chez lui. Le

sieur Abatucci n'insista pas et le congédia.

Dès que le sieur Abatucci éprouva quelqu'amélioration dans l'état de sa

santé, il rédigea le résumé des dénonciations qu'il avait reçues. Cette

note était pour lui-même, et n'avait d'autre but que de ne rien laisser

échapper des faits parvenus à sa connaissance.

Mais, avant que cette note eût même été rédigée par cet officier,

Sanvito avait été conduit pour la quatrième fois dans les prisons

d'Ajaccio, et le plus jeune des frères Biaggi, cousin de Sanvito, avait

été arrêté aux Mackis, les armes à la main; on fit prévôtalement le

procès à ce dernier, qui fut condamné au dernier supplice. Par son

testament de mort, il déclara que Sanvito avait fourni un pistolet à

Matteo Biaggi, son frère aîné, et que pendant qu'ils étaient tous les

deux aux Mackis, c'était Sanvito qui pourvoyait à leur subsistance.

On ne pouvait guère trouver un indice plus fort de la complicité de

Sanvito avec les malfaiteurs et les bandits; il était suffisant pour

autoriser le sieur Abatucci à s'assurer de cet homme, qui était accusé

par un criminel sur le point d'être exécuté, à le livrer entre les

mains du prévôt, et à provoquer l'instruction de son procès. Mais le

sieur Abatucci se contenta de communiquer sa note au procureur du roi à

Ajaccio, et laissa à cet officier de justice à faire ce que la prudence

lui conseillerait.

Cependant Sanvito n'était encore détenu à la citadelle d'Ajaccio qu'à

titre de correction; il profitait de l'indulgence de ceux-mêmes qui

auparavant avaient paru mettre le plus de chaleur à sa poursuite,

lorsque Philibert Léonardi, l'un des parens de Francisco-Antonio

Lanfranchi, assassiné par les Biaggi, voyant Sanvito hors d'état de

nuire, vint faire contre lui sa dénonciation en règle au procureur du

roi d'Ajaccio, et le déclara complice avec les Biaggi de l'assassinat

d'un de ses parens, ainsi que de plusieurs autres crimes de même nature.

Cet officier, préposé à la poursuite des procès à faire aux bandits,

travailla efficacement à instruire celui de Sanvito, et, dès ce

moment, le sieur Abatucci crut n'avoir plus à s'occuper du sort de cet

individu; il en avait rendu compte à son supérieur; il avait déféré à

la demande que ce procureur du roi lui avait faite, en lui communiquant

sa note, et en lui livrant l'homme qui en était le sujet; dès lors, il

regardait sa mission comme achevée.

Dix témoins furent entendus. Tous déposèrent des faits analogues aux

éclaircissemens procurés par le sieur Abatucci, et dont il n'était ni

auteur ni garant; sept d'entr'eux persistèrent dans leurs dépositions.

A l'égard d'Antonio, il en fut autrement; cet homme, attaché au service

du moulin que faisait valoir Sanvito, se rétracta, aux sollicitations

réitérées du curé, oncle du criminel. Ce jeune domestique, âgé de 17

ans, séduit par l'espérance dont on l'avait tant de fois flatté de voir

améliorer son sort, déclara que c'était Guglielmo, qui l'avait excité à

faire sa première déposition: quant à Domenico, il résista davantage

à ces sollicitations, et persista, ainsi que Guglielmo, non seulement

lors du récolement, mais encore lors de la confrontation.

A peine Antonio eut-il fait sa rétractation, qu'il fut mis dans les

prisons avec Domenico et Guglielmo. Domenico, effrayé des suites que

pouvait avoir cet emprisonnement, et pressé de déférer aux avis du

curé de Guittera, succomba dans un interrogatoire qu'on lui fit subir

après son récolement et sa confrontation. Il se détermina à faire une

rétractation pareille à celle d'Antonio. Quant à Guglielmo, dans tous

les interrogatoires qu'il lui fallut subir, même après une longue

détention dans le cours de cette longue procédure en subornation, il

fut inébranlable, et soutint constamment, avec les autres témoins, la

vérité de ce qu'il avait dit.

Sur ces différentes accusations et procédures, sentence fut rendue par

le juge d'Ajaccio, le 19 août 1778, par laquelle Sanvito fut mis hors

de cour avec élargissement. Par ce même jugement, Guglielmo et Tasso,

furent condamnés aux galères pour six ans, comme suborneurs de Domenico

et Antonio. A l'égard de ces deux derniers, ils furent déclarés

faux témoins; le premier fut condamné au carcan pendant trois jours

consécutifs, et Antonio à assister aux susdites exécutions.

Sur l'appel interjeté de cette sentence au conseil supérieur de la

Corse, séant à Bastia, il fut décidé, le 22 septembre 1778, qu'il en

serait plus amplement informé, et que cependant Sanvito, Guglielmo,

Domenico et Antonio, garderaient prison.

Cette nouvelle instruction fut confiée au sieur Massessi, conseiller

corse, et au sieur Baudoin, conseiller français; et ce choix fut la

principale cause des malheurs qui vinrent fondre sur le sieur Abatucci.

Le conseiller Massessi était un ennemi personnel du lieutenant-colonel.

Il prétendait que le sieur Abatucci avait coopéré au supplice

violent qui lui avait enlevé son fils dans les premiers temps de la

révolution. Il n'était donc pas étonnant qu'il s'écartât du caractère

d'impartialité et de modération qui convient à un juge.

Par suite des menées qui eurent lieu dans toute cette affaire, Antonio

et Domenico avaient soutenu unanimement et persévéramment, depuis leur

rétractation, que c'était par Guglielmo qu'ils avaient été subornés

et induits à déposer contre Sanvito. Mais, excités par Sanvito, et,

d'après la nouvelle trame ourdie, ils changèrent tout-à-coup de

langage, et, par une deuxième variante, déclarèrent, dans un nouvel

interrogatoire, qu'ils avaient été excités à faire ces dépositions,

tant par le sieur Abatucci personnellement que par Guglielmo; qu'ils

avaient été conduits par ce soldat chez leur commandant, qui les avait

forcés, par menaces, à faire ces fausses dépositions.

Aussitôt le sieur Abatucci fut décrété, et, sans faire attention

que la déclaration de deux témoins qui déjà s'étaient déclarés deux

fois parjures n'était pas suffisante pour que le sieur Abatucci fût

justiciable du conseil supérieur, on lui fit subir un interrogatoire

qui dura trois jours.

Le sieur Abatucci répondit à toutes les questions avec la fermeté et

la droiture de l'innocence; il détailla de quelle manière Antonio et

Domenico, tous deux séparément, l'un le matin, l'autre l'après midi,

s'étaient rendus chez lui seuls et sans assistance de personne, pour

lui donner des éclaircissemens contre Sanvito. Il soutint constamment

que jamais il n'avait donné à Guglielmo aucun ordre de suborner Antonio

et Domenico; enfin, que jamais il n'avait engagé ni Antonio, ni

Domenico, ni Guglielmo à porter aucun faux témoignage contre Sanvito.

Après ce long interrogatoire, on fit, sans interruption, succéder la

confrontation du sieur Abatucci avec Antonio et Domenico. Ces deux

parjures osèrent l'accuser de les avoir engagés, à force de menaces,

à déposer contre Sanvito. Ils alléguèrent qu'il les avait fait entrer

tous les deux dans une chambre, où, après avoir écrit ce qui lui

plaisait, il avait fait souscrire cet écrit par Guglielmo.

«Si, leur dit le sieur Abatucci, ce que vous dites dans ce moment

est vrai, pourquoi donc ne l'avez-vous pas dit dans votre premier

interrogatoire et dans tous les autres examens que vous avez subis,

tant devant le juge d'Ajaccio que devant le conseil supérieur?»

Antonio et Domenico demeurèrent interdis; la confusion leur fit garder

un long silence. La réponse vint enfin; l'impartialité seule put

l'apprécier. Elle consista à dire en balbutiant, que, s'ils n'avaient

pas déclaré plus tôt ce qu'ils venaient de dire, c'est qu'ils n'avaient

jamais été interrogés sur le compte du sieur Abatucci.

Le 5 juin 1779, le conseil supérieur rendit, à la majorité de six

contre quatre, un jugement qui condamna le sieur Abatucci aux galères

pour neuf ans, à la marque, et en deux cents livres d'amende envers le

roi. Guglielmo et Domenico furent condamnés à la même peine, le premier

pour neuf ans, le second pour trois; à l'égard d'Antonio, il ne fut

condamné qu'à être banni pour trois ans du ressort de la juridiction

d'Ajaccio, et à une légère amende.

Quant à Sanvito, cet homme chargé de faits graves par tous les témoins,

il fut pleinement déchargé de l'accusation intentée contre lui, à la

requête du ministère public.

Chacun des témoins qui avaient chargé Sanvito fut frappé d'une peine

par ce jugement. On ne les accusait pas de faux témoignages; il n'y

avait contre eux aucune plainte, aucune procédure; cependant, par une

irrégularité inconcevable, ils se trouvèrent tous condamnés à des

peines.

Ce jugement inique remplit de deuil et de consternation toute la ville

de Bastia. Le sieur Abatucci se voyait sous le coup d'une condamnation

infamante. Si, dans ce moment, quelque chose pouvait soutenir son

courage, c'était la conviction de son innocence. Au moment même du

supplice, ses yeux, sa bouche en assurèrent ses compatriotes: sa

contenance ne fut point celle d'un lâche qui se sent coupable; il ne

songeait qu'à implorer avec confiance l'autorité du roi.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 3 / 17 段