obtint la rétractation des deux parjures qui l'avaient si cruellement
calomnié. Antonio et Domenico déclarèrent au lit de mort que jamais
il ne les avait sollicités à déposer contre Sanvito, et que c'était
au contraire à la sollicitation de l'infâme curé de Guittera qu'ils
avaient attribué le crime de cet ecclésiastique au sieur Abatucci.
Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle instruction en la
sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt solennel du parlement de Provence du
17 juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur Abatucci la justice
éclatante qui lui était due. Cette sentence ordonnait que le curé de
Guittera, atteint et convaincu du crime de subornation de témoins,
serait condamné à l'amende honorable et à la mort, et qu'il serait
exécuté en effigie, comme contumace.
Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de six années, au terme de
cette grande infortune, n'aspirait plus qu'à reprendre son rang
dans son ancien état, et à obtenir du souverain une réparation
exemplaire. Il fut réintégré, peu de temps après, dans son grade de
lieutenant-colonel, et les tristes années de ses malheurs lui furent
comptées dans son service honorable et fidèle.
RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Nous voici parvenus à la grande époque de notre régénération politique,
époque féconde en grands résultats; mais, il faut le dire aussi,
tristement abondante en crimes de tout genre. Sous ce dernier point de
vue, la révolution est de notre domaine. Nous allons donc extraire de
notre histoire quelques-unes de ces sanglantes pages qui surpassent en
horreur les atrocités de la Ligue et de la Saint-Barthélemy elle-même.
«Les terroristes de la Saint-Barthélemy et de la Ligue, dit M. de
Chateaubriand, étaient des aristocrates nobles, des rois, des princes,
des gentilshommes. Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes,
Clermont, Coconnas, Lamole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et tant
d'autres. Non-seulement ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur
les huguenots, mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le
sang. Les septembriseurs et les terroristes de 1792 et 1793 étaient
des démocrates plébéïens; au-delà des meurtres individuels qu'ils
commirent, ils inventèrent le meurtre légal, effroyable crime qui fit
désespérer de Dieu; car, si la justice de la terre peut jamais être
armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? que reste-t-il
aux hommes?»
Certes, la réforme, ou, si l'on veut, la révolution, dans la bonne
acception du mot, était devenue inévitable. Tout était privilége dans
les individus, les classes, les villes, les provinces et les métiers
eux-mêmes; les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient
le partage de quelques classes; on ne pouvait embrasser une profession
qu'à certains titres et à certaines conditions pécuniaires; les charges
pesaient sur une seule classe; la noblesse et le clergé possédaient
à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, possédé par le
peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits féodaux à la
noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les dévastations
des chasseurs et du gibier. Une foule d'autres abus vexatoires
pesait sur la nation, qui commençait à sentir qu'elle était bien
aussi quelque chose dans l'État. Une sage réforme était donc devenue
indispensable dans toutes les branches du gouvernement; mais ce
résultat ne pouvait s'opérer que graduellement. Déjà Louis XVI avait
manifesté ses intentions philantropiques, en restituant aux protestans
leur état civil, en abolissant la torture, en supprimant les corvées,
en prêtant son secours à la révolution d'Amérique. D'améliorations
en améliorations, de progrès en progrès, ce prince, honnête homme,
pouvait, avec le temps, achever de développer en France les principes
de la sage liberté qu'il portait dans son cœur. La tâche était grande
et glorieuse, mais difficile; les exigences d'une cour avide, l'empire
des affections domestiques venaient à la traverse de ses généreux
desseins. Quelques hésitations, des résistances intempestives firent
fermenter les mauvaises passions de la révolution naissante; des nuages
sombres et menaçans s'amoncelèrent sur l'horizon, et le trône disparut
au fort d'un terrible orage.
De hardis novateurs, les uns avec des intentions pures, les autres
par ambition et pour le plaisir de gouverner, avaient porté la hache
dans le vieil édifice social, et l'avaient rasé presque en un jour,
dans le fol espoir d'en avoir reconstruit un nouveau le lendemain:
comme si une monarchie de quatorze siècles pouvait se déraciner sans
laisser de nombreuses traces; comme si l'on pouvait improviser la
constitution organique d'un ancien empire, avant d'avoir songé à en
réformer les mœurs, qui doivent en être la base. L'histoire prouve
que ces transitions brusques sont souvent mortelles pour les nations.
Ce n'est pas ainsi que nous voyons la nature procéder dans l'ordre
physique: pour ses moindres ouvrages, elle veut temps, espace et repos;
les fruits prématurés sont ordinairement sans saveur. Il n'y a que
des phénomènes désastreux qui se produisent instantanément; la grêle,
la foudre, l'éruption d'un volcan, un ouragan furieux, une épidémie
meurtrière. Quelquefois, au sein d'une violente tempête, une île
verdoyante surgit du milieu des abîmes des mers; on admire cette terre
nouvelle; déjà l'on s'en dispute la propriété; mais soudain une tempête
nouvelle replonge l'île disputée au fond des abîmes. Telle fut, sous
plusieurs rapports, la liberté conquise en 1789.
«Tous les bouleversemens de cette nature, dit un écrivain contemporain
de la révolution, se développent dans un cercle qui paraît avoir à peu
près la même dimension: ce sont toujours des peuples qui se révoltent
contre ceux qu'ils appelaient leurs souverains; des prolétaires qui
proscrivent les propriétaires, pour être propriétaires à leur tour;
de nombreux citoyens jetés dans les prisons au nom de la liberté, et
impitoyablement égorgés au nom de la justice; tous les crimes commis
pour arriver à la félicité publique; toutes les infamies légalisées
pour établir le règne de la vertu.»
C'est à la faveur de ces doctrines monstrueuses perfidement propagées
dans les masses, que le peuple, qui se croyait souverain, parce que
ses meneurs le lui disaient, pour régner plus sûrement en son nom,
prêtait son appui à ceux qui le décimaient par amour du bien public, et
devenait ainsi l'artisan de ses propres malheurs. Un sombre fanatisme
de liberté, entretenu par d'audacieux intrigans, enfantait de nombreux
séïdes qui rendirent facile l'établissement de l'horrible régime de la
terreur. La délation fut érigée en vertu républicaine; la richesse, la
science, les lumières, le talent, le génie furent autant de titres de
proscription; et le sang d'une foule d'illustres victimes fut regardé
comme un sang impur dont il fallait purger la France. Enfin le crime
s'était emparé du glaive de la loi, et frappait de préférence tout ce
qui offrait quelque chose du caractère de la vertu.
Nous allons esquisser les principales scènes de ce drame national qui
se compose de tant de drames particuliers. Au milieu de ces événemens
divers, on pourra juger du degré de frénétique fureur auquel peut se
porter une populace ignorante et crédule, affranchie du frein salutaire
des lois, et de la froide et atroce scélératesse qui dicte les arrêts
d'un tribunal démagogique. Puisse la lecture de ces horreurs faire
naître dans quelques esprits de bonne foi d'utiles réflexions pour
l'avenir.
MASSACRES DE DELAUNAY,
GOUVERNEUR DE LA BASTILLE, DE FLESSELLES,
PRÉVOT DES MARCHANDS;
DE FOULON ET BERTHIER DE SAUVIGNY.
Dès le début de la révolution, la fureur populaire, excitée par la
détresse et par de perfides conseils, se rua sur plusieurs personnes
que leur position désignait plus particulièrement à ses coups. Ces
exécutions de la terrible justice du peuple, furent l'avant scène de la
déplorable tragédie, qui plus tard devait épouvanter la nation.
Delaunay, gouverneur de la Bastille, fut une des premières victimes
de cette rage frénétique. Ce fut le 14 juillet 1789, que la citadelle
confiée à sa garde, fut assiégée et prise. Le peuple des faubourgs,
dès la nuit du 13, s'était porté vers cette vieille forteresse du
despotisme. Il paraît que des meneurs avaient proféré plusieurs fois
le cri: à la _Bastille_! Le vœu de sa destruction se trouvait dans
quelques cahiers des états provinciaux; ainsi les idées avaient
pris d'avance cette direction. Les masses furieuses avaient enlevé
à l'hôtel des Invalides, malgré la résistance du commandant, M.
de Sombreuil, des canons et une grande quantité de fusils. Les
assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé sur la
ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député
d'un district, Thuriot-de-la-Rozière, demanda à être introduit dans
la forteresse, et l'obtint du commandant. Étant entré en pourparler
avec M. Delaunay, il se promena long-temps avec lui sur les tours, en
conversant familièrement; mais on prétend qu'ensuite ils finirent par
ne plus s'entendre, furent sur le point d'en venir aux mains, et de se
précipiter l'un l'autre dans les fossés.
Dans la matinée, deux courriers du gouvernement avaient été arrêtés,
et leurs dépêches ouvertes avaient montré un ordre, enjoignant à M.
Delaunay de tenir tant qu'il pourrait, lui assurant qu'il serait
bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce même jour, que
la cour devait faire entrer dans la capitale des troupes nombreuses,
cantonnées dans les environs. Cet ordre fut l'arrêt de proscription de
celui qui l'avait souscrit, comme de celui à qui il était adressé, et
un appel à tous les hommes ardens de courir à la Bastille.
On a dit que la faible garnison de la place, composée de trente-deux
Suisses et de quatre-vingt-deux Invalides, avait été gagnée; que ce fut
elle qui, au moyen de certains signaux convenus, apprit aux chefs des
colonnes du peuple qu'elles pouvaient avancer; que, lorsqu'on fut en
présence, les hommes qu'on avait séduits, voulurent capituler, tandis
que ceux qui tenaient pour la cour se mirent en devoir de repousser les
assaillans. De là, des rixes entre les soldats que le commandant ne put
calmer et au milieu desquelles il perdit la tête. Les coups de canon
qu'on tira sur ceux des assiégeans qui pénétraient dans la première
cour, et qui en tuèrent un assez grand nombre, ne furent point dirigés
par ceux qui avaient fait des signaux de paix, mais par ceux qui ne
voulaient pas rendre la place. Il résulterait de tout cela qu'il n'y
eut point trahison, comme on l'a répété tant de fois, mais seulement un
désordre affreux.
Quoi qu'il en soit, la multitude armée, secondée par les
gardes-françaises, formait de toutes parts une attaque pressante. Le
gouverneur n'étant point secouru, et voyant l'acharnement du peuple,
se saisit d'une mèche, et veut faire sauter la place. La garnison s'y
oppose, et l'oblige à se rendre; les signaux sont donnés, un pont est
baissé. Les assiégeans s'approchent, en promettant de ne commettre
aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses
parviennent à se sauver. Les Invalides, assaillis, ne sont arrachés
à la fureur du peuple que par le dévoûment des gardes-françaises. En
ce moment, une fille jeune, belle et tremblante, se présente: on la
suppose fille du gouverneur; on la saisit, et les furieux veulent la
brûler vive. Déjà elle était au milieu des flammes. «Que son père rende
la place, s'écriait-on, où qu'il voie brûler sa fille!» M. de Montigny,
l'un des assiégés, malheureux père de cette infortunée, voit du haut
des tours ce spectacle horrible; il va se précipiter au secours de sa
fille, lorsqu'il tombe atteint de deux coups de fusil. Cependant la
jeune personne est arrachée des mains de ses bourreaux par un homme
nommé Bonnemère, qui parvient à les écarter. Le vertueux Bailly,
maire de Paris, récompensa depuis cette belle action par une couronne
civique, et par le don d'un sabre, que la malheureuse orpheline fut
chargée de remettre publiquement à son courageux libérateur.
La populace furieuse cherchait le gouverneur Delaunay. On se disputait
l'honneur de l'arrêter. On le découvre; il veut se percer le sein d'une
lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt Élie et Hulin,
et plusieurs autres gardes-françaises le saisissent, l'entourent, et
deviennent ses défenseurs contre la fureur générale. Quelques uns sont
même maltraités et blessés, en couvrant de leurs corps leur prisonnier;
ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait les cheveux,
on l'abreuvait d'outrages, on dirigeait des épées nues contre sa
poitrine. Ce malheureux officier conjurait ses défenseurs de ne point
l'abandonner jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. Il réclamait l'exécution des
promesses d'Élie et Hulin, ses vainqueurs et maintenant ses appuis,
qui lui avaient donné leur parole de le soustraire aux vengeances
populaires. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette lutte inégale
contre l'impétuosité des assaillans, écartés malgré leur force et
leur vigueur, et, comme emportés par le flot de la multitude loin du
malheureux Delaunay, perdent le prix de leurs nobles efforts. Obligés
de s'éloigner un instant, ils voient cet infortuné, à qui un désespoir
subit aux approches de la mort inspire un courage forcené, se défendre
contre tous, tomber aux pieds de la multitude, et le moment d'après sa
tête sanglante s'élever en l'air au milieu des cris d'une allégresse
féroce et encore mal assouvie. Cet affreux trophée fut bientôt suivi
de plusieurs autres du même genre. Des officiers de la garnison de la
Bastille, dénoncés par leur uniforme, eurent le même sort.
L'honnête Delosme-Solbrai, major de la place de la Bastille, militaire
plein de vertus, et reconnu pour tel par ceux-là même à qui il venait
de rendre les armes, périt aussi dans cette journée, emportant les
regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Il était depuis vingt ans,
l'ami, le consolateur des prisonniers. Sa douceur, sa générosité, lui
avaient mérité l'estime universelle. «Pourquoi faut-il, dit Champfort,
que le hasard singulier qui, dans ce moment, vint dénoncer ses vertus,
n'ait pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit pas devenu la
sauve-garde de ce vénérable militaire?» Déjà entouré d'une multitude,
que la vue de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré par
elle, lorsqu'un jeune homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de
désespoir, se précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse,
l'appelle son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme (c'était le
marquis de Pelleport), conjure le peuple d'épargner un respectable
mortel, l'ami de tous les malheureux; il raconte son histoire;
long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à M. Delosme plus que
la vie; il mourra pour le défendre. Il le serre de nouveau entre ses
bras, en le baignant de ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent;
mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut, par une
fable, leur enlever leur victime. Les cris couvrent ses cris: la fureur
populaire redouble; lui-même est frappé, meurtri de plusieurs coups.
On l'arrache avec violence des mains de celui qu'il veut soustraire
au péril. Le digne militaire, touché de cette générosité, qui adoucit
pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les larmes aux yeux: «Que
faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous allez vous sacrifier
sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus intrépide, parce que
sa douleur et sa tendresse sont accrus, M. de Pelleport s'écrie: «Je
le défendrai envers et contre tous.» Et, oubliant qu'il est sans
armes, il écarte la foule avec ses mains, secondé d'un de ses amis qui
l'accompagnait. Ce mouvement violent, étonne, irrite la multitude,
qu'il devait attendrir, mais qui, bouillante encore, au sortir de
la Bastille, ne respirait que la vengeance. Un homme féroce frappe
M. de Pelleport d'un coup de hache sur le cou, le blesse, et allait
redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait
M. de Pelleport. Aussitôt assailli de tous côtés, il se trouve entouré
de sabres, de fusils, de baïonnettes, dirigés contre lui; il se saisit
d'une de ces armes, et, avec une agilité, une force et un courage
qu'il reçoit de son désespoir, il écarte la foule, se fait jour à
travers, court vers l'Hôtel-de-Ville, et tombe sur les marches sans
connaissance, tandis que la tête de son respectable bienfaiteur Delosme
est promenée en triomphe avec celle de Delaunay.
En même temps une espèce de fureur commençait à éclater contre
Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on accusait de trahison.
On prétendait qu'il avait trompé le peuple, en lui promettant
plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La salle
de l'Hôtel-de-Ville était pleine d'hommes encore tout bouillans d'un
long combat, et pressés par cent mille autres qui, restés au-dehors,
voulaient entrer à leur tour. Les électeurs s'efforçaient de justifier
Flesselles aux yeux de la multitude. Celui-ci s'était d'abord défendu
avec présence d'esprit, même avec fermeté. Ses discours produisaient
quelqu'effet, mais autour de lui seulement; et plus loin les mots de
traître, de perfide, se faisaient entendre au milieu des clameurs.
La nouvelle de la prise de la Bastille, l'arrivée des vainqueurs,
des vaincus, des blessés, des mourans, objets de sympathie ou de
vengeance, porta au comble le désir de la multitude. _Vengeance!_
Ce dernier cri étouffait tous les autres. Dans ce moment, tous les
regards se portèrent sur M. de Flesselles, qu'on accusait directement
et tout haut. Il sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant,
balbutiant: «Puisque je suis suspect à mes concitoyens, dit-il, il est
indispensable que je me retire.» Un des électeurs lui dit qu'il était
responsable des malheurs qui allaient arriver par son refus de remettre
les clés du magasin de la ville où étaient les armes et surtout les
canons. Pour toute réponse, il tira les clés de sa poche, et les mit
sur la table. La multitude se pressant alors autour du bureau, les uns
lui dirent qu'il devait être retenu comme ôtage; d'autres, conduit au
Châtelet; enfin d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal
pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de mort: et ce fut celui
que saisit la fureur publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_
devint le cri général: «Eh bien! messieurs, répondit alors M. de
Flesselles d'un air assez tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se
lève; on l'environne; on le presse; il traverse la salle, entouré d'une
escorte irritée d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, la haine,
mais qui pourtant ne se permirent aucune violence. Il descend avec
eux l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, leur parle de près, s'adresse à
chacun d'eux, se justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons, je vous
expliquerai tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord
l'avaient fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la
multitude encore plus redoutable. Déjà, il était au bas de l'escalier,
lorsqu'un jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente un
pistolet, en lui disant: _Traître, tu n'iras pas plus loin_! Le
magistrat chancelle et tombe. La foule se précipite sur son corps, le
presse, l'étouffe, le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que
l'on porte en triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur
de la Bastille. «J'ai vu moi-même, dit M. de Chateaubriand, un de ces
cannibales assez proprement vêtu, ayant à sa boutonnière un morceau
du cœur de l'infortuné Flesselles.» On a prétendu qu'avant de tuer ce
malheureux citoyen, on lui avait présenté une lettre de lui, trouvée
dans la poche de M. Delaunay, et dans laquelle le prévôt des marchands
disait à ce gouverneur: _J'amuse les parisiens avec des cocardes et
des promesses; tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort._
Cette anecdote est contestée par plusieurs historiens. Presqu'au même
instant, deux invalides qu'on avait dénoncés comme traîtres, furent
pendus à une lanterne. Ce fut l'origine de ce supplice qui devint alors
à la mode; la lanterne fut, dès ce moment, le cri de menace contre les
ennemis de la révolution.
Quelques jours s'étaient à peine écoulés, et le 22 juillet, la place
de l'Hôtel-de-Ville fut de nouveau le théâtre de scènes également
horribles. Les victimes furent Foulon, et son gendre Berthier de
Sauvigny. Cette exécution populaire, fut le résultat d'une insurrection
de commande. «A chaque instant, dit M. Thiers, les bruits les plus
ridicules étaient répandus et accrédités. Tantôt on disait que les
soldats des gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que
les farines avaient été volontairement avariées, ou qu'on détournait
leur arrivée; et ceux qui se donnaient les plus grandes peines pour
les amener dans la capitale étaient obligés de comparaître devant
un peuple aveugle qui les accablait d'outrages ou les couvrait
d'applaudissemens, selon les dispositions du moment. Cependant il
est certain que la fureur du peuple, qui, en général, ne sait, ni
choisir, ni chercher long-temps ses victimes paraissait souvent
dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre
les troubles plus graves, en les ensanglantant, soit seulement par
des hommes plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent
poursuivis et arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il
n'y eut de spontané à leur égard que la fureur de la multitude qui les
égorgea. Foulon, ancien intendant, homme dur et avide, avait commis
d'horribles exactions, et avait été un des ministres désignés pour
succéder à Necker et à ses collègues. Il fut arrêté à Viry, quoiqu'il
eût répandu le bruit de sa mort. On le conduisit à Paris, en lui
reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger du foin au peuple.
On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à la main, et une
botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut traîné à
l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son gendre,
était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de
Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour
le faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers
Paris, dans le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la
rage des furieux. La populace voulait l'égorger; les représentations de
Lafayette l'avaient un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon
fût jugé; mais elle demandait que le jugement fût rendu à l'instant
même, pour jouir sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs
avaient été choisis pour servir de juges; mais, sous divers prétextes,
ils avaient refusé cette terrible magistrature. Enfin, on avait désigné
Bailly et Lafayette, qui se trouvaient réduits à la cruelle extrémité
de se dévouer à la rage de la populace, ou de sacrifier une victime.
Cependant Lafayette, avec beaucoup d'art et de fermeté, temporisait
encore; il avait plusieurs fois adressé la parole à la multitude avec
succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siége à ses côtés, eut
l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. «Voyez-vous, dit un
témoin, ils s'entendent.» A ce mot, la foule s'ébranle, et se précipite
sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le soustraire
aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné vieillard
est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une
pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans
un cabriolet, conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude.
On lui montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête
de son beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce
quelques mots pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau
par la multitude, il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se
défend avec fureur, et succombe bientôt comme le malheureux Foulon.
Ces meurtres avaient été commis par des ennemis de Foulon ou de la
chose publique; car, si la fureur du peuple à leur aspect, avait été
spontanée, comme la plupart de ses mouvemens, leur arrestation avait
été combinée.»