Sa justification fut difficile et bien lente à obtenir. Enfin il

obtint la rétractation des deux parjures qui l'avaient si cruellement

calomnié. Antonio et Domenico déclarèrent au lit de mort que jamais

il ne les avait sollicités à déposer contre Sanvito, et que c'était

au contraire à la sollicitation de l'infâme curé de Guittera qu'ils

avaient attribué le crime de cet ecclésiastique au sieur Abatucci.

Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle instruction en la

sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt solennel du parlement de Provence du

17 juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur Abatucci la justice

éclatante qui lui était due. Cette sentence ordonnait que le curé de

Guittera, atteint et convaincu du crime de subornation de témoins,

serait condamné à l'amende honorable et à la mort, et qu'il serait

exécuté en effigie, comme contumace.

Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de six années, au terme de

cette grande infortune, n'aspirait plus qu'à reprendre son rang

dans son ancien état, et à obtenir du souverain une réparation

exemplaire. Il fut réintégré, peu de temps après, dans son grade de

lieutenant-colonel, et les tristes années de ses malheurs lui furent

comptées dans son service honorable et fidèle.

RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Nous voici parvenus à la grande époque de notre régénération politique,

époque féconde en grands résultats; mais, il faut le dire aussi,

tristement abondante en crimes de tout genre. Sous ce dernier point de

vue, la révolution est de notre domaine. Nous allons donc extraire de

notre histoire quelques-unes de ces sanglantes pages qui surpassent en

horreur les atrocités de la Ligue et de la Saint-Barthélemy elle-même.

«Les terroristes de la Saint-Barthélemy et de la Ligue, dit M. de

Chateaubriand, étaient des aristocrates nobles, des rois, des princes,

des gentilshommes. Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes,

Clermont, Coconnas, Lamole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et tant

d'autres. Non-seulement ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur

les huguenots, mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le

sang. Les septembriseurs et les terroristes de 1792 et 1793 étaient

des démocrates plébéïens; au-delà des meurtres individuels qu'ils

commirent, ils inventèrent le meurtre légal, effroyable crime qui fit

désespérer de Dieu; car, si la justice de la terre peut jamais être

armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? que reste-t-il

aux hommes?»

Certes, la réforme, ou, si l'on veut, la révolution, dans la bonne

acception du mot, était devenue inévitable. Tout était privilége dans

les individus, les classes, les villes, les provinces et les métiers

eux-mêmes; les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient

le partage de quelques classes; on ne pouvait embrasser une profession

qu'à certains titres et à certaines conditions pécuniaires; les charges

pesaient sur une seule classe; la noblesse et le clergé possédaient

à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, possédé par le

peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits féodaux à la

noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les dévastations

des chasseurs et du gibier. Une foule d'autres abus vexatoires

pesait sur la nation, qui commençait à sentir qu'elle était bien

aussi quelque chose dans l'État. Une sage réforme était donc devenue

indispensable dans toutes les branches du gouvernement; mais ce

résultat ne pouvait s'opérer que graduellement. Déjà Louis XVI avait

manifesté ses intentions philantropiques, en restituant aux protestans

leur état civil, en abolissant la torture, en supprimant les corvées,

en prêtant son secours à la révolution d'Amérique. D'améliorations

en améliorations, de progrès en progrès, ce prince, honnête homme,

pouvait, avec le temps, achever de développer en France les principes

de la sage liberté qu'il portait dans son cœur. La tâche était grande

et glorieuse, mais difficile; les exigences d'une cour avide, l'empire

des affections domestiques venaient à la traverse de ses généreux

desseins. Quelques hésitations, des résistances intempestives firent

fermenter les mauvaises passions de la révolution naissante; des nuages

sombres et menaçans s'amoncelèrent sur l'horizon, et le trône disparut

au fort d'un terrible orage.

De hardis novateurs, les uns avec des intentions pures, les autres

par ambition et pour le plaisir de gouverner, avaient porté la hache

dans le vieil édifice social, et l'avaient rasé presque en un jour,

dans le fol espoir d'en avoir reconstruit un nouveau le lendemain:

comme si une monarchie de quatorze siècles pouvait se déraciner sans

laisser de nombreuses traces; comme si l'on pouvait improviser la

constitution organique d'un ancien empire, avant d'avoir songé à en

réformer les mœurs, qui doivent en être la base. L'histoire prouve

que ces transitions brusques sont souvent mortelles pour les nations.

Ce n'est pas ainsi que nous voyons la nature procéder dans l'ordre

physique: pour ses moindres ouvrages, elle veut temps, espace et repos;

les fruits prématurés sont ordinairement sans saveur. Il n'y a que

des phénomènes désastreux qui se produisent instantanément; la grêle,

la foudre, l'éruption d'un volcan, un ouragan furieux, une épidémie

meurtrière. Quelquefois, au sein d'une violente tempête, une île

verdoyante surgit du milieu des abîmes des mers; on admire cette terre

nouvelle; déjà l'on s'en dispute la propriété; mais soudain une tempête

nouvelle replonge l'île disputée au fond des abîmes. Telle fut, sous

plusieurs rapports, la liberté conquise en 1789.

«Tous les bouleversemens de cette nature, dit un écrivain contemporain

de la révolution, se développent dans un cercle qui paraît avoir à peu

près la même dimension: ce sont toujours des peuples qui se révoltent

contre ceux qu'ils appelaient leurs souverains; des prolétaires qui

proscrivent les propriétaires, pour être propriétaires à leur tour;

de nombreux citoyens jetés dans les prisons au nom de la liberté, et

impitoyablement égorgés au nom de la justice; tous les crimes commis

pour arriver à la félicité publique; toutes les infamies légalisées

pour établir le règne de la vertu.»

C'est à la faveur de ces doctrines monstrueuses perfidement propagées

dans les masses, que le peuple, qui se croyait souverain, parce que

ses meneurs le lui disaient, pour régner plus sûrement en son nom,

prêtait son appui à ceux qui le décimaient par amour du bien public, et

devenait ainsi l'artisan de ses propres malheurs. Un sombre fanatisme

de liberté, entretenu par d'audacieux intrigans, enfantait de nombreux

séïdes qui rendirent facile l'établissement de l'horrible régime de la

terreur. La délation fut érigée en vertu républicaine; la richesse, la

science, les lumières, le talent, le génie furent autant de titres de

proscription; et le sang d'une foule d'illustres victimes fut regardé

comme un sang impur dont il fallait purger la France. Enfin le crime

s'était emparé du glaive de la loi, et frappait de préférence tout ce

qui offrait quelque chose du caractère de la vertu.

Nous allons esquisser les principales scènes de ce drame national qui

se compose de tant de drames particuliers. Au milieu de ces événemens

divers, on pourra juger du degré de frénétique fureur auquel peut se

porter une populace ignorante et crédule, affranchie du frein salutaire

des lois, et de la froide et atroce scélératesse qui dicte les arrêts

d'un tribunal démagogique. Puisse la lecture de ces horreurs faire

naître dans quelques esprits de bonne foi d'utiles réflexions pour

l'avenir.

MASSACRES DE DELAUNAY,

GOUVERNEUR DE LA BASTILLE, DE FLESSELLES,

PRÉVOT DES MARCHANDS;

DE FOULON ET BERTHIER DE SAUVIGNY.

Dès le début de la révolution, la fureur populaire, excitée par la

détresse et par de perfides conseils, se rua sur plusieurs personnes

que leur position désignait plus particulièrement à ses coups. Ces

exécutions de la terrible justice du peuple, furent l'avant scène de la

déplorable tragédie, qui plus tard devait épouvanter la nation.

Delaunay, gouverneur de la Bastille, fut une des premières victimes

de cette rage frénétique. Ce fut le 14 juillet 1789, que la citadelle

confiée à sa garde, fut assiégée et prise. Le peuple des faubourgs,

dès la nuit du 13, s'était porté vers cette vieille forteresse du

despotisme. Il paraît que des meneurs avaient proféré plusieurs fois

le cri: à la _Bastille_! Le vœu de sa destruction se trouvait dans

quelques cahiers des états provinciaux; ainsi les idées avaient

pris d'avance cette direction. Les masses furieuses avaient enlevé

à l'hôtel des Invalides, malgré la résistance du commandant, M.

de Sombreuil, des canons et une grande quantité de fusils. Les

assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé sur la

ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député

d'un district, Thuriot-de-la-Rozière, demanda à être introduit dans

la forteresse, et l'obtint du commandant. Étant entré en pourparler

avec M. Delaunay, il se promena long-temps avec lui sur les tours, en

conversant familièrement; mais on prétend qu'ensuite ils finirent par

ne plus s'entendre, furent sur le point d'en venir aux mains, et de se

précipiter l'un l'autre dans les fossés.

Dans la matinée, deux courriers du gouvernement avaient été arrêtés,

et leurs dépêches ouvertes avaient montré un ordre, enjoignant à M.

Delaunay de tenir tant qu'il pourrait, lui assurant qu'il serait

bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce même jour, que

la cour devait faire entrer dans la capitale des troupes nombreuses,

cantonnées dans les environs. Cet ordre fut l'arrêt de proscription de

celui qui l'avait souscrit, comme de celui à qui il était adressé, et

un appel à tous les hommes ardens de courir à la Bastille.

On a dit que la faible garnison de la place, composée de trente-deux

Suisses et de quatre-vingt-deux Invalides, avait été gagnée; que ce fut

elle qui, au moyen de certains signaux convenus, apprit aux chefs des

colonnes du peuple qu'elles pouvaient avancer; que, lorsqu'on fut en

présence, les hommes qu'on avait séduits, voulurent capituler, tandis

que ceux qui tenaient pour la cour se mirent en devoir de repousser les

assaillans. De là, des rixes entre les soldats que le commandant ne put

calmer et au milieu desquelles il perdit la tête. Les coups de canon

qu'on tira sur ceux des assiégeans qui pénétraient dans la première

cour, et qui en tuèrent un assez grand nombre, ne furent point dirigés

par ceux qui avaient fait des signaux de paix, mais par ceux qui ne

voulaient pas rendre la place. Il résulterait de tout cela qu'il n'y

eut point trahison, comme on l'a répété tant de fois, mais seulement un

désordre affreux.

Quoi qu'il en soit, la multitude armée, secondée par les

gardes-françaises, formait de toutes parts une attaque pressante. Le

gouverneur n'étant point secouru, et voyant l'acharnement du peuple,

se saisit d'une mèche, et veut faire sauter la place. La garnison s'y

oppose, et l'oblige à se rendre; les signaux sont donnés, un pont est

baissé. Les assiégeans s'approchent, en promettant de ne commettre

aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses

parviennent à se sauver. Les Invalides, assaillis, ne sont arrachés

à la fureur du peuple que par le dévoûment des gardes-françaises. En

ce moment, une fille jeune, belle et tremblante, se présente: on la

suppose fille du gouverneur; on la saisit, et les furieux veulent la

brûler vive. Déjà elle était au milieu des flammes. «Que son père rende

la place, s'écriait-on, où qu'il voie brûler sa fille!» M. de Montigny,

l'un des assiégés, malheureux père de cette infortunée, voit du haut

des tours ce spectacle horrible; il va se précipiter au secours de sa

fille, lorsqu'il tombe atteint de deux coups de fusil. Cependant la

jeune personne est arrachée des mains de ses bourreaux par un homme

nommé Bonnemère, qui parvient à les écarter. Le vertueux Bailly,

maire de Paris, récompensa depuis cette belle action par une couronne

civique, et par le don d'un sabre, que la malheureuse orpheline fut

chargée de remettre publiquement à son courageux libérateur.

La populace furieuse cherchait le gouverneur Delaunay. On se disputait

l'honneur de l'arrêter. On le découvre; il veut se percer le sein d'une

lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt Élie et Hulin,

et plusieurs autres gardes-françaises le saisissent, l'entourent, et

deviennent ses défenseurs contre la fureur générale. Quelques uns sont

même maltraités et blessés, en couvrant de leurs corps leur prisonnier;

ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait les cheveux,

on l'abreuvait d'outrages, on dirigeait des épées nues contre sa

poitrine. Ce malheureux officier conjurait ses défenseurs de ne point

l'abandonner jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. Il réclamait l'exécution des

promesses d'Élie et Hulin, ses vainqueurs et maintenant ses appuis,

qui lui avaient donné leur parole de le soustraire aux vengeances

populaires. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette lutte inégale

contre l'impétuosité des assaillans, écartés malgré leur force et

leur vigueur, et, comme emportés par le flot de la multitude loin du

malheureux Delaunay, perdent le prix de leurs nobles efforts. Obligés

de s'éloigner un instant, ils voient cet infortuné, à qui un désespoir

subit aux approches de la mort inspire un courage forcené, se défendre

contre tous, tomber aux pieds de la multitude, et le moment d'après sa

tête sanglante s'élever en l'air au milieu des cris d'une allégresse

féroce et encore mal assouvie. Cet affreux trophée fut bientôt suivi

de plusieurs autres du même genre. Des officiers de la garnison de la

Bastille, dénoncés par leur uniforme, eurent le même sort.

L'honnête Delosme-Solbrai, major de la place de la Bastille, militaire

plein de vertus, et reconnu pour tel par ceux-là même à qui il venait

de rendre les armes, périt aussi dans cette journée, emportant les

regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Il était depuis vingt ans,

l'ami, le consolateur des prisonniers. Sa douceur, sa générosité, lui

avaient mérité l'estime universelle. «Pourquoi faut-il, dit Champfort,

que le hasard singulier qui, dans ce moment, vint dénoncer ses vertus,

n'ait pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit pas devenu la

sauve-garde de ce vénérable militaire?» Déjà entouré d'une multitude,

que la vue de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré par

elle, lorsqu'un jeune homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de

désespoir, se précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse,

l'appelle son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme (c'était le

marquis de Pelleport), conjure le peuple d'épargner un respectable

mortel, l'ami de tous les malheureux; il raconte son histoire;

long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à M. Delosme plus que

la vie; il mourra pour le défendre. Il le serre de nouveau entre ses

bras, en le baignant de ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent;

mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut, par une

fable, leur enlever leur victime. Les cris couvrent ses cris: la fureur

populaire redouble; lui-même est frappé, meurtri de plusieurs coups.

On l'arrache avec violence des mains de celui qu'il veut soustraire

au péril. Le digne militaire, touché de cette générosité, qui adoucit

pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les larmes aux yeux: «Que

faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous allez vous sacrifier

sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus intrépide, parce que

sa douleur et sa tendresse sont accrus, M. de Pelleport s'écrie: «Je

le défendrai envers et contre tous.» Et, oubliant qu'il est sans

armes, il écarte la foule avec ses mains, secondé d'un de ses amis qui

l'accompagnait. Ce mouvement violent, étonne, irrite la multitude,

qu'il devait attendrir, mais qui, bouillante encore, au sortir de

la Bastille, ne respirait que la vengeance. Un homme féroce frappe

M. de Pelleport d'un coup de hache sur le cou, le blesse, et allait

redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait

M. de Pelleport. Aussitôt assailli de tous côtés, il se trouve entouré

de sabres, de fusils, de baïonnettes, dirigés contre lui; il se saisit

d'une de ces armes, et, avec une agilité, une force et un courage

qu'il reçoit de son désespoir, il écarte la foule, se fait jour à

travers, court vers l'Hôtel-de-Ville, et tombe sur les marches sans

connaissance, tandis que la tête de son respectable bienfaiteur Delosme

est promenée en triomphe avec celle de Delaunay.

En même temps une espèce de fureur commençait à éclater contre

Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on accusait de trahison.

On prétendait qu'il avait trompé le peuple, en lui promettant

plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La salle

de l'Hôtel-de-Ville était pleine d'hommes encore tout bouillans d'un

long combat, et pressés par cent mille autres qui, restés au-dehors,

voulaient entrer à leur tour. Les électeurs s'efforçaient de justifier

Flesselles aux yeux de la multitude. Celui-ci s'était d'abord défendu

avec présence d'esprit, même avec fermeté. Ses discours produisaient

quelqu'effet, mais autour de lui seulement; et plus loin les mots de

traître, de perfide, se faisaient entendre au milieu des clameurs.

La nouvelle de la prise de la Bastille, l'arrivée des vainqueurs,

des vaincus, des blessés, des mourans, objets de sympathie ou de

vengeance, porta au comble le désir de la multitude. _Vengeance!_

Ce dernier cri étouffait tous les autres. Dans ce moment, tous les

regards se portèrent sur M. de Flesselles, qu'on accusait directement

et tout haut. Il sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant,

balbutiant: «Puisque je suis suspect à mes concitoyens, dit-il, il est

indispensable que je me retire.» Un des électeurs lui dit qu'il était

responsable des malheurs qui allaient arriver par son refus de remettre

les clés du magasin de la ville où étaient les armes et surtout les

canons. Pour toute réponse, il tira les clés de sa poche, et les mit

sur la table. La multitude se pressant alors autour du bureau, les uns

lui dirent qu'il devait être retenu comme ôtage; d'autres, conduit au

Châtelet; enfin d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal

pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de mort: et ce fut celui

que saisit la fureur publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_

devint le cri général: «Eh bien! messieurs, répondit alors M. de

Flesselles d'un air assez tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se

lève; on l'environne; on le presse; il traverse la salle, entouré d'une

escorte irritée d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, la haine,

mais qui pourtant ne se permirent aucune violence. Il descend avec

eux l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, leur parle de près, s'adresse à

chacun d'eux, se justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons, je vous

expliquerai tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord

l'avaient fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la

multitude encore plus redoutable. Déjà, il était au bas de l'escalier,

lorsqu'un jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente un

pistolet, en lui disant: _Traître, tu n'iras pas plus loin_! Le

magistrat chancelle et tombe. La foule se précipite sur son corps, le

presse, l'étouffe, le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que

l'on porte en triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur

de la Bastille. «J'ai vu moi-même, dit M. de Chateaubriand, un de ces

cannibales assez proprement vêtu, ayant à sa boutonnière un morceau

du cœur de l'infortuné Flesselles.» On a prétendu qu'avant de tuer ce

malheureux citoyen, on lui avait présenté une lettre de lui, trouvée

dans la poche de M. Delaunay, et dans laquelle le prévôt des marchands

disait à ce gouverneur: _J'amuse les parisiens avec des cocardes et

des promesses; tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort._

Cette anecdote est contestée par plusieurs historiens. Presqu'au même

instant, deux invalides qu'on avait dénoncés comme traîtres, furent

pendus à une lanterne. Ce fut l'origine de ce supplice qui devint alors

à la mode; la lanterne fut, dès ce moment, le cri de menace contre les

ennemis de la révolution.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés, et le 22 juillet, la place

de l'Hôtel-de-Ville fut de nouveau le théâtre de scènes également

horribles. Les victimes furent Foulon, et son gendre Berthier de

Sauvigny. Cette exécution populaire, fut le résultat d'une insurrection

de commande. «A chaque instant, dit M. Thiers, les bruits les plus

ridicules étaient répandus et accrédités. Tantôt on disait que les

soldats des gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que

les farines avaient été volontairement avariées, ou qu'on détournait

leur arrivée; et ceux qui se donnaient les plus grandes peines pour

les amener dans la capitale étaient obligés de comparaître devant

un peuple aveugle qui les accablait d'outrages ou les couvrait

d'applaudissemens, selon les dispositions du moment. Cependant il

est certain que la fureur du peuple, qui, en général, ne sait, ni

choisir, ni chercher long-temps ses victimes paraissait souvent

dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre

les troubles plus graves, en les ensanglantant, soit seulement par

des hommes plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent

poursuivis et arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il

n'y eut de spontané à leur égard que la fureur de la multitude qui les

égorgea. Foulon, ancien intendant, homme dur et avide, avait commis

d'horribles exactions, et avait été un des ministres désignés pour

succéder à Necker et à ses collègues. Il fut arrêté à Viry, quoiqu'il

eût répandu le bruit de sa mort. On le conduisit à Paris, en lui

reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger du foin au peuple.

On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à la main, et une

botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut traîné à

l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son gendre,

était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de

Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour

le faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers

Paris, dans le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la

rage des furieux. La populace voulait l'égorger; les représentations de

Lafayette l'avaient un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon

fût jugé; mais elle demandait que le jugement fût rendu à l'instant

même, pour jouir sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs

avaient été choisis pour servir de juges; mais, sous divers prétextes,

ils avaient refusé cette terrible magistrature. Enfin, on avait désigné

Bailly et Lafayette, qui se trouvaient réduits à la cruelle extrémité

de se dévouer à la rage de la populace, ou de sacrifier une victime.

Cependant Lafayette, avec beaucoup d'art et de fermeté, temporisait

encore; il avait plusieurs fois adressé la parole à la multitude avec

succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siége à ses côtés, eut

l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. «Voyez-vous, dit un

témoin, ils s'entendent.» A ce mot, la foule s'ébranle, et se précipite

sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le soustraire

aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné vieillard

est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une

pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans

un cabriolet, conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude.

On lui montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête

de son beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce

quelques mots pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau

par la multitude, il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se

défend avec fureur, et succombe bientôt comme le malheureux Foulon.

Ces meurtres avaient été commis par des ennemis de Foulon ou de la

chose publique; car, si la fureur du peuple à leur aspect, avait été

spontanée, comme la plupart de ses mouvemens, leur arrestation avait

été combinée.»

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 4 / 17 段