réponse. Cette contradiction avec le rapport des gens de l'art éveilla
l'attention du magistrat. Il entrevit, dans toute cette affaire, de
mystérieuses circonstances, qu'il importait à la justice de pénétrer.
Les habits du sieur Paulet ne se retrouvant pas, le magistrat ordonna
des recherches dans toute la maison. On fouilla dans le puits, et l'on
en retira une perruque et un chapeau. Cette nouvelle circonstance
accrut encore l'étonnement. Ces effets furent présentés aux Ducros,
qui les reconnurent. Alors le procureur du roi, intime ami du sieur
Mourgues, conclut au décret de prise de corps contre les deux époux;
mais le juge, voulant éclairer davantage sa religion, n'eut point égard
pour le moment à cette réquisition; et plusieurs jours s'écoulèrent
sans nouveaux incidens. Enfin, le 3 décembre, il fut requis de nouveau
de se transporter à la maison du défunt. Il s'y rendit sans délai,
et ordonna de nouvelles recherches, afin de découvrir les hardes
de Paulet. On allait mettre le puits à sec, lorsque les Lombard,
instruits que l'on s'obstinait à pénétrer la vérité, et qu'il n'était
plus possible de cacher le suicide, se déterminèrent à faire l'aveu
du motif qui leur avait suggéré leur première réponse. Les hardes du
défunt furent présentées à la justice. On les examina; on reconnut
qu'elles avaient été mouillées et percées avec des crochets. Le
juge, pour ne rien laisser à désirer à la dame Mourgues, fit faire
de nouvelles perquisitions avec le soin le plus minutieux. Le puits
fut tari; on en retira des graviers et des pierres qui furent pesés.
Les conjectures allaient leur train, au milieu de ces diverses
circonstances. On pensait que le sieur Paulet avait été assommé à coups
de pierres, dont quelques-unes paraissaient ensanglantées; les hommes
de l'art repoussaient cette idée, en alléguant que la résistance d'une
colonne d'eau amortit l'action de la chûte d'une pierre, et qu'il est
impossible qu'une pierre conserve l'empreinte du sang, après quelque
séjour dans l'eau.
Le juge fit continuer l'instruction de la procédure. On fouilla les
armoires de la maison, et l'on y trouva un drap où l'on remarqua des
traces de sang. Les hommes de l'art, après l'avoir examiné, déclarèrent
que ce drap avait servi à essuyer un corps mouillé et ensanglanté.
Ils se fondaient sur plusieurs taches terreuses, et sur quelques-unes
sanguinolentes, mais légères, qu'ils avaient remarquées dans leur
examen.
Alors le procureur du roi requit une seconde fois le décret de prise
de corps; mais le juge, homme impassible et sage, ne crut pas devoir
acquiescer à cette nouvelle demande. Le chapeau du sieur Paulet,
retrouvé dans le puits, la circonstance avérée que cet homme en avait
été retiré lui-même tout habillé, les actes de démence recueillis dans
les informations, les tentatives fréquentes de Paulet pour se donner
le même genre de mort pendant sa première aliénation, tout enfin lui
prouvait l'innocence des Ducros. Il rejeta donc les conclusions du
procureur du roi, et se contenta de décerner un décret d'ajournement
personnel contre les Ducros, le chirurgien Barthélemy, les deux Lombard
et Viala, leur gendre et beau-frère. Le sieur Barthélemy avait fait
naïvement et avec le courage d'un cœur honnête l'aveu du conseil
imprudent qu'il avait donné.
Cependant la dame Mourgues interjeta appel du décret d'ajournement, et
le procureur du roi sollicita l'emprisonnement des Ducros. La cause fut
plaidée solennellement, et par arrêt du 8 août 1783, la cour débouta
unanimement la dame Mourgues de son appel, conserva la liberté aux
Ducros, et renvoya la cause et les parties devant le premier juge, pour
continuer la procédure extraordinaire qui avait été entamée.
Le 22 juin 1784, les accusés, après avoir subi toutes les épreuves de
la procédure criminelle, obtinrent une justice éclatante. Les officiers
royaux de Lunel rendirent une sentence définitive qui les déchargea
de l'accusation intentée contre eux, et condamna la veuve Mourgues
à payer, à titre de dommages et intérêts, quinze cents livres aux
Ducros, douze cents livres aux Lombard, et trois cents livres au sieur
Barthélemy; en outre, l'accusatrice était condamnée aux dépens envers
toutes les parties.
La dame Mourgues interjeta appel de cette condamnation par lettres
du 26 juin 1784. Les Ducros, épuisés par les frais considérables de
cette procédure, et par les incidens sans nombre formés par leur
accusatrice, étaient dans l'impuissance de poursuivre la confirmation
de la sentence de Lunel. Deux ans après, le 8 juillet 1786, la dame
Mourgues, produisit un mémoire accompagné d'une requête, dans laquelle
elle demandait que, faisant droit sur son appel, il plût à la cour
de condamner les Ducros aux peines de droit, et de les condamner
solidairement avec les autres accusés à une somme de dix mille livres,
à titre de dommages et intérêts, ladite somme devant être applicable
aux pauvres de l'hôpital de Lunel.
La mort vint frapper la dame Mourgues au milieu de ses poursuites
acharnées. Les Ducros respirèrent. Ils firent assigner en reprise
d'instance le sieur Mourgues fils, demandant qu'il fût débouté de
l'appel avec amende et dépens, et condamné en outre à quatre mille
livres de dommages, à raison du préjudice que leur causait la
continuation de l'instance reprise.
L'affaire fut portée devant le parlement de Toulouse, et, après de
sages lenteurs commandées par une cause aussi délicate, l'innocence des
six accusés fut reconnue par arrêt du 14 août 1787; le sieur Mourgues
fut débouté de l'appel avec dépens; la sentence qui portait contre
lui des condamnations pécuniaires fut confirmée; et la cour ordonna
l'impression et l'affiche de l'arrêt aux frais de l'accusateur.
INFORTUNES
DE LA FAMILLE VERDURE.
Que des enfans dénaturés portent une main sacrilége sur ceux qui leur
ont donné le jour, c'est un attentat monstrueux dont les annales
de la justice ne fournissent malheureusement que trop d'exemples:
l'impatience de jouir d'un patrimoine que la mort d'un père peut seule
leur assurer, a pu étouffer dans le cœur de ces monstres la voix de la
nature, et les porter par degrés au comble de la férocité; mais qu'un
père tendre dont toute la vie est exempte de reproches; qu'un père
environné d'une nombreuse famille, qu'il a toujours chérie, assassine
un de ses enfans; qu'il choisisse pour victime de sa fureur précisément
celui dont les soins assidus, les services continuels exigent de lui
plus d'attachement; que, par cet acte de barbarie, il se prive d'un
soutien, de celui de sa nombreuse famille; que ses autres enfans
concourent à la consommation de cet abominable forfait, c'est ce que
nul être raisonnable ne pourra jamais présumer. Il faut, pour croire
à un semblable attentat, que les preuves en soient si nombreuses, si
claires, qu'il soit impossible d'y résister, et, lors même que ces
preuves existent, l'homme sage tremble encore de prendre les fausses
lueurs du mensonge pour la lumière de la vérité. Dans le récit que
nous allons faire, rien ne motive l'accusation de parricide; il faut
absolument supposer qu'il a été commis sans intérêt, contre l'intérêt
même de l'accusé.
Jacques Verdure était né d'une famille honnête et pauvre de la paroisse
de Berville. Jeté par le malheur de sa situation dans la condition
de la domesticité, il servit, d'une manière irréprochable, différens
maîtres, jusqu'à l'âge de vingt-trois ans. Il épousa, en 1755,
Marie-Madeleine Graindel, avec laquelle il vécut dans la plus parfaite
union.
Depuis 1774 jusqu'en 1778, Verdure occupa une maison voisine de
celle qu'habitait Catherine Hamel, femme Bouillon. C'était une femme
violente, emportée, redoutée de tous les habitans des environs, dont
la maison était un lieu de débauche, et qui, par sa méchanceté bien
connue, était devenue le fléau de la paroisse qu'elle habitait.
On verra, par la suite, comment cette horrible mégère fut un des
principaux instrumens des malheurs de Verdure.
Heureux au sein de sa famille, celui-ci vivait dans une union intime
avec sa femme, avec ses enfans, avec tous ses voisins; mais il
n'était pas dans le caractère de la femme Bouillon de respecter sa
tranquillité; et Verdure, après quatre années de patience, excédé des
tracasseries de cette femme, de ses outrages et de ses violences,
fut obligé d'abandonner une maison qu'un pareil voisinage rendait
inhabitable pour un homme de son caractère. Il alla demeurer dans une
maison située près de l'église de la même paroisse. Là, il continua
de vivre dans le calme le plus profond, avec une femme vertueuse,
qui s'attachait à faire son bonheur. De huit enfans qui avaient été
le fruit de cette union bien assortie, il lui en restait encore six,
lorsqu'il eut la douleur de perdre sa chère compagne, à la suite de sa
dernière couche.
Par la mort de sa mère, Rose Verdure, âgée alors de vingt-un ans,
se trouva de droit à la tête de l'administration intérieure de la
maison paternelle. Elle était en outre chargée d'élever son jeune
frère et la dernière de ses sœurs, âgée de six semaines lors de la
mort de sa mère. Dans le courant de l'année 1780, cette petite fille
fut atteinte d'une maladie fort ordinaire aux enfans de son âge;
c'était une dartre générale qui lui couvrait toute la tête de croûtes,
qui, étant arrachées journellement par l'enfant, donnaient lieu à
des excoriations sanglantes; et souvent l'on était obligé d'employer
plusieurs linges, avant de pouvoir étancher parfaitement le sang. Cette
circonstance est à remarquer; elle sert à expliquer la découverte d'une
coiffe ensanglantée trouvée dans la maison de Verdure le lendemain de
l'assassinat de Rose, sa fille.
Il faut dire aussi que, quelque temps avant la mort de cette jeune
fille, ses sœurs avaient remarqué qu'un garçon meunier de la même
paroisse venait assez fréquemment la voir; qu'il l'entretenait
secrètement; que quelquefois il sortait avec elle derrière la maison
ou ailleurs; qu'elles crurent même s'apercevoir d'un changement
notable dans son état. Le père, de son côté, fit la même observation;
il en parla même à sa fille quelques jours avant sa mort; mais elle
lui protesta que ses soupçons étaient sans fondement. Mais, quelques
jours après la catastrophe, ses autres enfans lui ayant fait part
de leurs soupçons, l'idée qui l'avait d'abord frappé se représenta
vivement à son esprit; diverses autres circonstances vinrent fortifier
cette pensée; et c'est ce qui le détermina, dans ses premiers
interrogatoires, à déclarer que sa fille était enceinte; ses autres
enfans, du moins les deux filles et le fils aîné, firent la même
déclaration: toutefois, comme elle n'était basée que sur des soupçons,
ils ne crurent pas devoir y insister, et, dans leurs récolemens sur
leurs interrogatoires, ils dirent tous que, s'ils avaient déclaré que
Rose Verdure, leur sœur, était grosse, c'est qu'ils le pensaient; mais
qu'ils n'avaient eu qu'un simple doute sur cette grossesse, et non une
certitude.
Mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que, quelques jours avant
la catastrophe, cette fille avait dit à sa famille que, le samedi 7
octobre 1780, environ à minuit, tandis qu'elle travaillait à côté de
la cuisine, dans une petite chambre donnant sur la cour, on avait
tenté de tirer un coup de fusil par un des trous qui se trouvaient
à cette chambre; que le coup avait manqué, qu'elle avait même senti
l'odeur de la poudre, et qu'elle en avait été tellement effrayée que
les cardes qu'elle tenait alors lui étaient échappées des mains. Hélas!
son malheureux père était loin de penser, au moment où elle lui faisait
part de cet accident, que, huit jours après, frappée d'un coup mortel,
elle expirerait à soixante pas de sa maison, et que les soupçons
publics, se tournant sur lui, il se verrait accusé du plus horrible
parricide.
Le 14 octobre 1780, jour qui précéda la nuit où l'infortunée Rose
Verdure tomba sous les coups d'un assassin, son père partit le matin
pour le marché d'Oudeville, où il acheta trois boisseaux de blé; il
en repartit vers une heure un quart après midi, accompagné du nommé
Lafosse, passa dans les bois de Berville, où il trouva ses deux garçons
qui ramassaient du bois mort pour chauffer le four, et rentra avec eux
chez lui, environ à quatre heures après midi. En arrivant, il trouva sa
fille aînée occupée à laver du linge à la porte de la maison. Après
avoir mangé un morceau de pain, il détrempa et battit de la terre pour
boucher quelques trous qu'il avait remarqués à sa maison. Pendant ce
temps, Rose alla chez le prieur-curé de Berville chercher du bois, pour
le porter chez sa grand'mère, femme d'un âge très-avancé. Environ une
heure après le coucher du soleil, le vent s'étant élevé, Verdure quitta
ses autres enfans, en leur disant qu'il allait faire moudre son blé, et
que leur sœur aînée allait bientôt rentrer. En effet, il se rendit à
la maison du moulin de Berville; il y trouva Antoine Lefret, le garçon
meunier dont nous avons parlé; il mangea de la soupe et but plusieurs
verres de cidre avec lui. Pendant qu'ils mangeaient, il survint
plusieurs personnes, entre autres les nommés Blondel, journalier, et
Quesnet, cordonnier. Tous ensemble se rendirent, quelques instans
après, au moulin, où Verdure prit le violon de Lefret, et joua quelques
airs. Pendant que Verdure s'amusait si innocemment, Antoine Lefret
était renversé sur la barre de son lit, sa main posée contre sa tête.
En remettant le violon à sa place, Verdure remarqua deux fusils, dont
l'un était celui du garçon meunier, et l'autre appartenait au nommé
Renoult, à qui Lefret le rendit deux jours après la mort de Rose.
Quand Verdure quitta le moulin pour retourner chez lui, il était
environ minuit. En rentrant, il trouva sa fille aînée, la seconde
et la dernière autour du feu; l'aînée donnait ses soins à la plus
jeune; la troisième était déjà couchée, mais elle n'était pas encore
endormie; les deux garçons étaient également au lit, mais dormaient
profondément. «Allons, mes enfans, dit Verdure, il va bientôt être
minuit, couchons-nous.» La seconde de ses filles obéit, lui-même se
coucha. Rose lui présenta sa petite sœur, qu'il reçut dans ses bras.
Ce bon père, n'osant confier cette enfant pendant la nuit à d'autres
qu'à lui-même, dans la crainte de quelque accident, la faisait
coucher auprès de lui. Et comme Rose, sa fille aînée, ne paraissait
pas disposée à se coucher encore, il lui dit une seconde fois de se
coucher, qu'elle allait user le reste de la chandelle; mais elle lui
observa qu'il fallait qu'elle raccommodât un de ses bas et qu'elle
lavât le mouchoir de sa petite sœur. Alors elle passa dans une petite
chambre qui donnait sur la cour, et contiguë à la cuisine, où couchait
toute la famille. Ce fut là qu'elle se retira pour raccommoder son
bas. Son père, extrêmement fatigué, ne tarda pas à s'endormir.
Cependant, lorsque cette famille innocente goûtait un sommeil profond
et tranquille, le crime veillait autour de son asile, et des six enfans
que Verdure possédait en se couchant, il ne lui en restait plus que
cinq à son réveil.
Un peu avant le jour, Verdure appelle sa fille pour l'envoyer à la
première messe; personne ne lui répondant, il ouvre une vitre pour se
procurer un peu de jour; et, n'apercevant point Rose, il croit qu'elle
est déjà partie pour se rendre à l'église; il trouve ouverte la porte
qui donnait de la cuisine dans la petite chambre; il met une veste
sur ses épaules; et, sans bas, sans aucun autre vêtement, il traverse
la chambre, et se rend aux fosses d'aisance: là, il aperçoit sa fille
couchée sur le côté droit, vêtue de ses habits, ayant cependant une
jambe nue. «Que fais-tu là, ma Rose? lui dit-il, tout alarmé; es-tu
malade? pourquoi ne vas-tu pas dans ton lit?» Surpris de son silence,
il approche davantage, et reconnaît, à des signes trop certains, que
sa fille n'existe plus. Ce malheureux et tendre père songe alors à
ses autres enfans; il craint la triste impression que peut faire sur
eux cet événement. Verdure rentre donc pour rassurer ses enfans, et
leur dit que leur sœur est morte subitement dans les fosses; il ne
connaissait point encore le genre de sa mort. Il les exhorta à ne pas
s'effrayer, ajoutant qu'il allait la chercher, l'apporter dans son lit,
et prévenir le prieur-curé de Berville, pour que ce déplorable accident
ne fît pas de bruit.
En effet, il retourne aussitôt dans les fosses, et se dispose à
enlever le cadavre de sa fille; mais, ayant passé sa main gauche sous
l'aisselle droite du corps, il sent que deux de ses doigts entrent dans
une blessure. Surpris, et effrayé d'un événement qu'il était loin de
prévoir, il n'ose l'enlever, le laisse sur la place, et rentre chez lui
consterné, annonçant à ses enfans que leur sœur a été assassinée. Il se
rend ensuite chez Pierre Ruette, son voisin, qu'il prie de venir auprès
de ses enfans, tandis qu'il irait chez le curé. En effet, il se rend
aussitôt au presbytère, et revient chez lui mêler ses larmes à celles
de ses autres enfans.
A peine ce fatal événement fut-il connu dans le public, qu'une foule
de personnes se rendirent sur la place où gisait le cadavre. Chacun
cherche aussitôt quel peut être l'auteur de cet attentat; chacun forme
des soupçons différens. Les uns trouvent étrange que cette fille ait
été assassinée si près de la maison paternelle, sans que son père, sans
que sa famille, eussent entendu le coup de fusil qui lui avait donné la
mort. D'autres assurent qu'elle n'a pas dû être assassinée sur le lieu
où l'on voit son cadavre; qu'il faut qu'elle ait été tuée ailleurs, et
apportée ensuite dans les fosses; on cherche même des traces de cette
translation, on en cherche vainement, on n'en trouve aucune. Un seul
des spectateurs, un homme digne de confiance, Nicolas Néel, entendu
comme témoin, attesta qu'étant sorti devant sa porte, environ une heure
après minuit, il avait entendu un coup de fusil qui partait du coin
oriental de la mâsure de Verdure dans la fosse en question. Qu'aussitôt
le coup parti, il avait entendu une voix plaintive semblable à celle
d'une personne qui recevrait le coup mortel.
Cependant chacun des assistans avait les yeux fixés sur le cadavre.
Ce cadavre attestait un homicide; il fallait bien qu'il existât un
coupable; et le public, juge presque toujours injuste, quand il suit
les mouvemens de son impatience naturelle, s'appliquait à le chercher.
Enfin, dans l'impossibilité d'asseoir un soupçon fondé, il se trouva,
parmi les spectateurs, des hommes assez cruellement stupides, pour dire
qu'il fallait bien que Verdure eût assassiné lui-même sa propre fille,
que nul autre que lui ne pouvait avoir fait le coup. Mais quel fut le
premier qui articula cette accusation terrible? on le chercha vainement
dans deux informations consécutives composées de quarante témoins. Tout
se réduisit à ces mots: _J'ai ouï dire dans le public_. Ainsi, la voix
qui la première avait accusé Verdure demeura inconnue pendant près de
six années.
Mais le temps, révélateur des crimes les plus cachés, vint au secours
de l'innocence calomniée et opprimée: on découvrit que cet accusateur
occulte était un imposteur, convaincu de mensonge par sa propre
bouche, sur lequel devaient désormais se concentrer tous les soupçons
de la justice.
Antoine Lefret, le garçon meunier dont nous avons parlé, s'était
présenté avec la foule que la curiosité avait attirée près du cadavre
de Rose Verdure; mais sa conduite fut étrange; il ne s'arrêta point à
examiner les restes inanimés d'une jeune fille qui avait dû lui être
chère, et à laquelle il avait marqué des attentions suivies pendant
qu'elle vivait; mais il entra dans la maison, s'élança au cou de
Verdure, qui, dans ce moment, tenait le plus jeune de ses enfans sur
ses genoux, le pressa affectueusement dans ses bras, en lui disant:
«Oh! mon ami, ce n'est pas ta fille que je plains, c'est toi seul; elle
était ton appui, et tu restes chargé d'une nombreuse famille. Pourquoi
ne puis-je pas rester! je t'aiderais à l'élever! mais malheureusement
je quitte le moulin, et il faut que je parte.» En achevant ces mots, il
sortit de la maison, et passa devant la porte de la femme Étancelin.
Cette femme, qui causait alors avec une de ses voisines, lui demanda
s'il croyait que l'on eût tué la fille Verdure, sans que son père en
eût connaissance. Il répondit d'un air effrayé, en serrant son bâton,
et en frappant sur un baquet qui était devant lui, qu'il n'y en avait
pas d'autre que le père qui l'eût tuée.
Huit ou quinze jours après, on lui demanda s'il n'avait rien à dire
dans cet assassinat. Il répondit qu'il était couché sur un lit lorsque
Verdure sortit du moulin, et qu'il n'y en avait pas d'autre que lui qui
eût assassiné sa fille.
Le lundi, 16 octobre, à neuf heures du matin, le juge, haut-justicier
de Berville, se rendit sur le lieu du crime, accompagné du
procureur-fiscal, de son greffier, et d'un chirurgien-juré; on constata
que les vêtemens de Rose étaient imbibés de sang, que sa jambe droite
était nue, et la gauche, chaussée d'un mauvais bas de laine teint en
noir; qu'il y avait sur le sein droit, deux trous de la grandeur d'une
pièce de douze sous. Ces trous étaient pareillement marqués au mouchoir
et à la chemise, à l'endroit où ces vêtemens couvraient la partie du
corps qui avait été atteinte. Ces blessures paraissaient avoir été
faites par deux balles tirées avec une arme à feu, et étaient éloignées
d'environ un pouce l'une de l'autre. Deux autres trous, à pareille
distance l'un de l'autre, sous l'omoplate gauche, annonçaient que les
balles avaient dû sortir par là, et que, par conséquent, le corps avait
été traversé d'outre en outre. On trouva encore dans les chairs, une
balle morte, de plomb, fort hachée, d'environ cinq lignes de diamètre.
Le procès-verbal du juge n'offrit aucun indice contre la malheureuse
famille. On n'avait trouvé ni dans la maison, ni dans les environs,
rien qui pût autoriser le soupçon d'un affreux parricide. Il n'y avait
ni poudre, ni plomb, ni balle, ni fusil. Jamais, depuis que Verdure et
sa famille, habitaient cette maison, il n'y était entré une seule arme
à feu; jamais, même, depuis vingt-huit ans, Verdure n'en avait possédé
une seule. Enfin le juge ne trouva dans la maison aucune trace de
meurtre, aucune tache de sang, ni sur les habits, ni sur les meubles,
ni sur les murs. Les cavaliers de maréchaussée, qui vinrent faire
perquisition, ne trouvèrent pas l'ombre d'un indice.
Aussi ce ne fut pas sur le résultat du procès-verbal, mais après une
information régulière que Verdure fut décrété de prise de corps, son
fils et ses deux filles aînées furent l'objet d'un décret d'ajournement
personnel.
La femme Bouillon avait joué un rôle infâme dans cette déplorable
circonstance. Un témoin de ce caractère était, pour le malheureux
Verdure, l'ennemi le plus dangereux qu'il pût avoir. Toutefois, dans
sa déposition, la haine ne faisait, pour ainsi dire, que transpirer;
il lui fallait un certain temps pour former le plan de sa perte, pour
le combiner; et l'on verra bientôt le moyen qu'elle mit en usage
pour la consommer. D'abord elle déclara entre autres choses, dans sa
déposition, que beaucoup de tous ceux qui étaient à considérer le
cadavre, se disaient qu'il était impossible que ce ne fût pas Verdure
lui-même qui eût massacré sa pauvre fille.