Un laboureur, nommé Jean Labauchède, séduit par les charmes

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée. Les mots en italiques sont _soulignés_.

CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE.

IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,

rue de la Harpe, n. 90.

CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE;

Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats,

Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis

le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans

l'ordre chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de

l'Histoire générale de France, de l'Histoire particulière de chaque

province, des différentes Collections des Causes célèbres, de la

Gazette des Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.

Par J.-B. J. CHAMPAGNAC.

Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.

C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_.

Tome Cinquième.

Paris.

CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,

PLACE SORBONNE, No 3.

1833.

CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE.

L'ERMITE DE BOURGOGNE.

Le procès mémorable dont nous allons parler sera encore un

avertissement solennel, pour les ministres des lois, de veiller

continuellement sur eux-mêmes, de se défier sans cesse du dangereux

penchant qu'ont presque tous les hommes à voir un criminel dans

un malheureux qui n'est encore que soupçonné; de choisir avec une

attention scrupuleuse les moyens qui peuvent leur apporter des lumières

sur le fait qu'ils veulent éclaircir; de ne pas les admettre tous

indistinctement; de ne jamais négliger de s'enquérir de la vie et des

mœurs d'un accusé; de recueillir avec soin toutes les paroles qui lui

échappent; de n'en regarder aucune comme indifférente; enfin de rejeter

tous les résultats qui contrarieraient le cœur humain et la nature.

Il s'agit encore d'une grande erreur commise par les magistrats; il

s'agit de cinq infortunés poursuivis et condamnés, tandis que les

véritables criminels avaient subi la peine due à leur délit dans le

ressort d'une autre juridiction.

Nicolas Maret, connu sous le nom de _frère Jean_, habitait depuis

plus de vingt ans l'ermitage Saint-Michel, près d'Aignay-le-Duc, en

Bourgogne. Cette petite ville est située au bas d'une montagne sur

laquelle s'élevait l'ermitage; en sorte que de l'ermitage à la ville,

il n'y avait pas une demi-lieue de distance, et que, de l'un de ces

deux endroits, on apercevait l'autre parfaitement.

Le frère Jean cultivait la peinture; il allait exercer son talent dans

les églises et dans les châteaux des environs; il travaillait aussi en

horlogerie; et le produit de son industrie et de ses quêtes, comparé à

la modique économie de sa dépense, pouvait donner lieu de le croire

possesseur d'un pécule assez considérable.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1780, étant couché dans une alcove

située dans sa cuisine, l'ermite entend du bruit dans son habitation.

Il lui semble qu'on enfonce la porte de son ermitage; tout-à-coup il

est entouré, assailli par plusieurs individus; son capuchon, qu'on lui

met sur la tête pour lui boucher les yeux, est rabattu jusque sur sa

poitrine; on lui lie les pieds et les mains, et, lorsqu'on l'a ainsi

garrotté, on le presse, avec de terribles menaces, de révéler l'endroit

où il cache son argent. Le frère Jean répond qu'il n'en a point, mais

les brigands ne se paient point d'une telle réponse. Ils font toucher

à l'ermite un fusil et une lame de couteau, pour lui prouver que l'on

est prêt à réaliser les menaces qu'on vient de lui faire; alors le

frère Jean, effrayé, finit par avouer qu'il a neuf louis et demi en or

dans une boîte de fer-blanc qui est cachée dans le mur de son jardin,

vis-à-vis d'un grand poirier. Tous les voleurs, à l'exception de celui

qui reste pour garder le frère Jean, vont à l'endroit indiqué, mais ils

reviennent sans avoir rien trouvé; et il est décidé que l'on portera

l'ermite dans le jardin, afin qu'il puisse lui-même conduire au lieu du

dépôt.

On l'y traîne en effet; le trésor est trouvé, et l'ermite est reporté

sur son lit, dans l'état où on l'y avait mis d'abord, c'est-à-dire

les pieds et les mains liés et son capuchon rabattu sur sa poitrine.

Les voleurs font ensuite perquisition, prenant tous les objets à

leur convenance; ils enlèvent une montre en cuivre qui appartenait

au frère Jean, et la boîte d'une montre d'argent qu'il était

chargé de raccommoder. Ils prennent aussi un pain de sucre et deux

demi-bouteilles de liqueurs; et se retirent, après avoir resserré les

liens qui tenaient l'ermite attaché sur son lit.

Les voleurs n'en voulaient qu'à l'argent du cénobite, et les mesures

rigoureuses qu'ils prenaient n'avaient pour but que d'assurer leur

retraite; car, au moment de quitter le frère Jean, ils prennent sa

robe, et l'avertissent qu'ils vont la mettre en évidence sur un arbre

placé devant la porte de l'ermitage, afin que les passans ou les

habitans d'Aignay puissent venir à son secours.

Voilà donc le malheureux ermite resté seul, nu sur son lit, mourant de

froid, étouffé par son capuchon, souffrant cruellement des coups qu'il

avait reçus, en proie aux réflexions les plus désespérantes.

Le frère Jean était lié intimement avec une des plus honnêtes familles

d'Aignay-le-Duc, la famille des Gentil. Depuis qu'il habitait

l'ermitage Saint-Michel, il n'avait cessé d'être avec elle en relation

d'amitié. La mère Gentil avait toute sa confiance; lorsqu'il devait

s'absenter, c'était à elle qu'il confiait ses clés; c'était à elle

qu'il avait recours pour les différentes choses dont il pouvait

avoir besoin. Mais à l'époque où fut commis le vol, cette femme,

languissante depuis plusieurs jours, touchait à ses derniers instans.

Il était naturel que le frère Jean, autant par reconnaissance que par

amitié, témoignât quelqu'intérêt à la famille dans une aussi cruelle

circonstance. Aussi avait-il expressément recommandé à Jean-Baptiste

Gentil, son ami, et l'un des fils de la malade, de venir le chercher

lorsque cette pauvre femme serait à l'agonie, pour qu'il lui fît les

dernières exhortations et récitât les prières des agonisans.

La nuit du 5 au 6 décembre fut très-mauvaise; à chaque instant on

croyait que la mère Gentil allait expirer; tous ses enfans, qui ne

l'avaient pas quittée un seul instant pendant toute la durée de sa

maladie, et qui l'avaient soignée avec une vigilance vraiment filiale,

étaient plongés dans une douloureuse inquiétude. Chacun passait une

partie de la nuit à son chevet, et n'allait prendre quelque repos que

lorsqu'il était remplacé par un autre. Malgré cet arrangement, ils ne

se dispensaient pas, lorsqu'ils le pouvaient, de veiller, plusieurs

ensemble, des nuits entières. Le 5, Jean-Baptiste était venu chez sa

mère, à sept heures du soir; il n'en sortit qu'entre minuit et une

heure environ, pour reconduire Marie Gentil, sa sœur, femme d'Antoine

Loignon, qui demeurait fort loin de là. Suzanne Gentil, son autre sœur,

femme de Jean Chauvot, laboureur à Aignay-le-Duc, un petit garçon de

cette femme, âgé de quatorze ans, et la fille Raoult, avaient passé

la soirée avec eux. Aucune de ces personnes n'était encore partie,

quand la femme Loignon sortit avec son frère; celle-ci étant arrivée à

son domicile, Jean-Baptiste, pressé de retourner auprès de sa mère,

se hâta de prendre congé; en revenant, il aperçut de la lumière à

l'ermitage.

A son retour, il trouva sa mère dans un état plus inquiétant encore

que celui où il l'avait laissée; il courut avertir Claude Gentil, son

frère, qui demeurait dans le voisinage; celui-ci vint en si grande hâte

qu'il était à peine vêtu. Jean-Baptiste lui dit qu'il avait aperçu de

la lumière à l'ermitage; qu'en conséquence il allait chercher frère

Jean, et le prier de venir dire des prières pour leur mère.

En effet, il s'achemina vers l'ermitage; lorsqu'il fut à la porte de la

chapelle, il appela le frère Jean. Il fut obligé de l'appeler jusqu'à

trois fois; enfin il entendit l'ermite qui lui répondait en criant:

_Jeannot, venez à moi_.

A ce cri de détresse, Jean-Baptiste croit que le frère Jean est malade.

Il court aussitôt à la petite porte de l'ermitage, et, comme elle était

fermée, il passe pardessus le mur, et gagne la porte de la cuisine.

Elle était entr'ouverte; il entre, et trouve le frère Jean couché dans

son alcove, qui lui dit: «Ah! je vous prie, détachez-moi.»

Ces paroles surprirent extrêmement Jean-Baptiste; il détacha le frère

Jean comme il le put, car il n'y avait plus de lumière à l'ermitage.

Ensuite il alluma du feu pour le réchauffer. Ce ne fut qu'après avoir

détaché l'ermite et recueilli les premières expressions de sa douleur,

qu'il lui parla de l'état désespéré de la mère Gentil, et lui dit qu'il

était venu le chercher pour le prier de descendre auprès d'elle.

Mais le frère Jean ne pouvait rien entendre; il avait besoin lui-même

de soulagement; son bras était enflé et meurtri. Il pria Jean-Baptiste

de le bassiner avec du vin chaud, et de le lui envelopper avec un

linge. Peu après, par les soins de Jean-Baptiste, l'imagination alarmée

de l'ermite se calma; mais la secousse qu'il avait reçue était si

violente, que l'effet n'en était pas encore entièrement dissipé, et

qu'il était hors d'état de se rendre auprès de la mère Gentil. Il dit

à Jean-Baptiste d'aller voir dans quel état se trouvait sa mère, et de

revenir dans une demi-heure, et il lui recommanda expressément le plus

profond silence sur sa malheureuse aventure.

Jean-Baptiste observa exactement ce qui lui avait été prescrit. Il

retrouva chez sa mère les mêmes personnes qu'il y avait laissées, avec

Antoine Loignon, qui y était survenu. Il se contenta de leur dire

que le frère Jean l'avait engagé à remonter à l'ermitage dans une

demi-heure.

Ce laps de temps écoulé, il remonta en effet à l'ermitage. Le frère

Jean avait beaucoup de choses à lui raconter. Il recommença plus en

détail le récit de sa malheureuse aventure.

Après avoir long-temps parlé, il s'interrompt tout-à-coup pour dire à

Jean-Baptiste qu'il connaît une partie des voleurs. «J'en ai reconnu

trois à leur voix, dit-il, Vauriot, Chaumonot, et votre frère Claude

Gentil.» Ce dernier nom est un coup de foudre pour Jean-Baptiste.

Il reste quelques instans pétrifié, tant est vive l'émotion qu'il

éprouve. Enfin, il recueille tous ses sens pour convaincre l'ermite

de son erreur. «Quoi! mon frère? Que me dites-vous? Mais, avant de

monter ici la première fois, j'ai été l'éveiller; il était dans son

lit..... Et Vauriot? il ne le voit pas, ils sont brouillés; il n'y a

pas même quinze jours que mon frère a porté des plaintes contre lui au

procureur du roi.»

Ces raisons et d'autres encore ne désabusèrent aucunement le frère

Jean; plus on combattait son erreur, et plus il s'y attachait.

Seulement il promit à Jean-Baptiste qu'il ne nommerait pas Claude

Gentil; il lui permit en outre de raconter l'histoire du vol, en

exigeant toutefois qu'il se gardât bien de dire que les voleurs étaient

connus.

Revenu chez sa mère, Jean-Baptiste ne parla d'autre chose que de

l'état affreux dans lequel il avait trouvé le frère Jean, et des

différentes circonstances du vol. Aussitôt Claude Gentil et Antoine

Loignon montèrent à l'ermitage, poussés, soit par un mouvement de

curiosité naturelle, soit par un sentiment d'humanité. Jean-Baptiste

les accompagnait.

Mais ils appelèrent en vain le frère Jean. Ne se croyant plus en sûreté

dans sa retraite, l'ermite s'était réfugié à Beaunotte, petit village

à une demi-lieue d'Aignay-le-Duc, chez le sieur Latour, qui était

vicaire de cette paroisse. Là, il raconta son infortune, en présence

même du procureur du roi de la prévôté. Ce magistrat se transporta

sur-le-champ à l'ermitage, et dressa procès-verbal de l'état des lieux.

Le premier objet qui se rencontra dans le jardin, fut un fusil que l'on

reconnut aussitôt pour être celui du sieur Caillard, qui remplissait,

en cet instant, les fonctions de greffier. A la porte de la cuisine, on

trouva l'arbre qui avait servi à enfoncer cette porte. La partie du mur

où l'argent était caché était dégradée. La meurtrissure faite sur l'un

des bras du frère Jean était évidente. Enfin, le corps du délit fut

bien constaté dans ce procès-verbal. Le même jour, on dressa un second

procès-verbal à l'occasion du fusil trouvé dans le jardin. Le sieur

Caillard, à qui il appartenait, déclara qu'il n'avait pu être pris

que dans une baraque où il avait été déposé, et qui était voisine de

l'ermitage. On alla en effet visiter la baraque: la serrure de la porte

ne tenait plus qu'à un seul clou, et il fut aisé de voir qu'elle avait

été forcée. Le corps du délit était ainsi constaté; il s'agissait d'en

connaître les auteurs.

Dès le lendemain, l'information fut commencée, et cinq jours après,

c'est-à-dire le 12 décembre, Claude Gentil, Guillaume Vauriot

et Claude Pajot, furent décrétés de prise de corps. On continua

d'informer; les accusés furent interrogés; et, le 16 avril 1781,

le prévôt d'Aignay-le-Duc renvoya au bailliage de Châtillon toute

la procédure criminelle qu'il avait instruite, avec les pièces de

conviction.

Au bailliage de Châtillon, l'affaire fut réglée à l'extraordinaire;

et il fut ordonné qu'il serait informé contre les accusés par

ampliation. Par suite de cette nouvelle information, Antoine Loignon

et Jean-Baptiste Gentil furent arrêtés; et le 7 décembre 1781, sur les

conclusions du ministère public, qui tendaient à un plus ample informé

d'un an, le tribunal rendit un jugement définitif qui condamnait

Guillaume Vauriot à être pendu sur la place publique d'Aignay-le-Duc,

après avoir été préalablement appliqué à la question ordinaire et

extraordinaire. En ce qui concernait Claude Gentil, Claude Pajot,

Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil, le même arrêt portait qu'il

serait sursis à leur jugement jusqu'après l'exécution de Guillaume

Vauriot.

Sur l'appel porté au parlement de Dijon, quoique cette cour n'eût

entendu aucun nouveau témoin, quoiqu'elle n'eût remarqué aucun

changement dans les réponses des accusés, elle prononça un jugement

tout contraire: ce fut Claude Gentil qui fut regardé comme le principal

coupable, et condamné à la potence.

L'arrêt du parlement de Dijon était du 8 mars 1782, et, le 13, le

malheureux Claude Gentil subit la torture, qui ne produisit d'autre

effet que de lui briser tous les membres, et de lui arracher des cris

de douleur, sans aucun aveu ni du crime qu'on lui imputait, ni des

complices que l'on voulait qu'il dénonçât. Depuis le commencement de

cet affreux supplice jusqu'à la fin, il ne cessa de protester de son

innocence, et, au pied même de la potence, il s'écria qu'il mourait

innocent.

Les autres accusés, à l'égard desquels l'arrêt du 8 mars avait ordonné

un sursis, furent condamnés, par arrêt du 19, savoir: Guillaume Vauriot

aux galères perpétuelles; Claude Pajot et Antoine Loignon à un plus

ample informé indéfini; quant à Jean-Baptiste Gentil, il fut mis hors

de cour.

Il y a lieu de s'étonner, que dis-je? de s'effrayer de la différence

des sentences rendues contre chacun des coaccusés. Les charges

qui pesaient sur eux étaient à peu près les mêmes, et reposaient

uniquement sur des présomptions, des conjectures vagues; on avait

quelques faibles indices, mais aucune preuve. La plus forte déposition

était celle de l'ermite; mais l'ermite était plaignant, et l'on sait

qu'un plaignant ne peut être témoin. D'ailleurs, cet ermite avait dit

à plusieurs personnes qu'il avait reconnu la voix de Chaumonot parmi

celles des voleurs. Or, Chaumonot était alors absent; son _alibi_ était

bien prouvé, et c'était sans doute par cette raison que le frère Jean

n'avait pas osé l'accuser judiciairement. Comment donc, après s'être

trompé aussi grossièrement sur le compte d'un individu, pouvait-il

mériter quelque créance, lorsqu'il prétendait avoir reconnu, également

à la voix, plusieurs autres personnes? Les autres allégations du

frère Jean n'étaient pas plus solides; le plus léger souffle les eût

fait disparaître; cependant elles trouvèrent crédit auprès des juges,

et provoquèrent d'horribles condamnations contre des hommes dont

la conduite antérieure, dont la moralité bien connue, proclamaient

hautement l'innocence, déjà prouvée par le défaut de preuves.

D'ailleurs, leur justification complète ne tardera pas à être mise au

grand jour; dans un moment, il ne restera plus, à cet égard, le moindre

nuage dans l'esprit des lecteurs.

On sait combien les histoires de vols et de crimes excitent la

curiosité du peuple, aussi bien que les détails des supplices des

coupables. Des colporteurs qui allaient de ville en ville, montrant

les portraits de différens voleurs condamnés à Montargis, vendaient en

même temps leur jugement. Une nièce de Jean-Baptiste Gentil, attirée

par la curiosité, fut frappée de la conformité des faits relatés

dans cet écrit avec ceux qui avaient servi de base au procès de son

oncle. Aussitôt elle écrivit de Dijon à Jean-Baptiste Gentil, pour lui

annoncer cette nouvelle, qui pouvait servir à réhabiliter son honneur.

Mais cet infortuné, réduit à la plus affreuse misère, n'ayant pas de

quoi subvenir aux frais du plus petit voyage, fut obligé de rester dans

l'inaction. Six ou sept semaines s'écoulèrent sans qu'il lui eût été

possible de faire la moindre démarche. Enfin, après avoir ramassé un

peu d'argent, il se rend à Montargis, prend tous les renseignemens qui

lui sont nécessaires, obtient tout ce qu'il désire, reçoit des marques

de bienveillance de la part des juges, et rapporte un exemplaire de

tous les jugemens imprimés que vendaient les colporteurs qui s'étaient

arrêtés à Dijon.

Parmi ces jugemens, il s'en trouvait deux qui, en effet, avaient en

partie pour objet le vol fait au frère Jean. Muni de ces deux jugemens

que la providence avait fait tomber entre ses mains, Jean-Baptiste

Gentil confia son heureuse découverte au procureur-général du parlement

de Dijon. Ce magistrat, sensible et éclairé, ne chercha point à

ensevelir dans le silence la déplorable erreur qui pouvait avoir

échappé à la compagnie dont il était membre. Il engagea aussitôt

Jean-Baptiste Gentil à faire choix d'un conseil qui pût le diriger

dans la marche qu'il devait suivre pour parvenir à sa justification

personnelle et à la réhabilitation de ses malheureux coaccusés.

Un jurisconsulte distingué du parlement de Dijon, Me Daubenton, se

chargea généreusement de cette noble tâche; il accueillit la misère de

Jean-Baptiste Gentil, et lui promit tous les secours qui lui seraient

nécessaires.

Les deux jugemens dont il vient d'être question, concernaient, l'un

les nommés Jacques Périssol, Charles-Noël Larue et trois quidams,

dûment atteints et convaincus d'avoir, dans le courant de décembre

1780, enfoncé d'un coup de bûche la porte d'un ermitage situé entre

Châtillon-sur-Seine et Saint-Seine, et d'avoir lié les pieds et les

mains de l'ermite, à qui ils avaient volé neuf louis et demi en or,

et plusieurs effets; l'autre jugement était relatif à une nommée

Marguerite Roussel, violemment soupçonnée d'avoir eu connaissance dudit

vol, et d'avoir eu sa part du butin.

Ce crime était un des principaux dont Jacques Périssol et Marguerite

Roussel étaient convaincus; et ces deux coupables avaient été condamnés

à être pendus, par les deux jugemens mentionnés ci-dessus.

Comme Charles-Noël Larue, l'un de leurs complices, existait encore dans

les prisons de Montargis, on le fit interroger le 22 janvier 1785. Cet

interrogatoire très-détaillé leva le dernier voile qui cachait encore

la vérité. Larue rapporta toutes les circonstances du vol, détailla les

plus petites particularités, nomma ses complices, qui étaient au nombre

de quatre, convint de toutes les effractions qui avaient été faites,

de tous les propos tenus, de tous les objets enlevés. Enfin, interrogé

si les nommés Claude Gentil, Guillaume Vauriot, Claude Pajot, Antoine

Loignon et Jean-Baptiste Gentil n'étaient pas complices de ce vol, il

répondit que non, et que même il ne les connaissait pas.

Le parlement de Dijon, informé, par lettres-patentes du 23 février

1787, que la révision du procès des Gentil avait été statuée,

s'empressa d'ordonner une instruction nouvelle. Larue fut conduit à

Dijon, chargé de fers et de crimes; il y arriva le 21 juillet. Dans

un interrogatoire détaillé qui dura quatre séances, il persista dans

les aveux et déclarations qu'il avait faits à Montargis. Larue, tout

coupable qu'il était, montra et soutint, en cette circonstance, un

genre de probité qui mérite des éloges. Ferme dans ses résolutions,

invariable dans ses réponses, il s'écriait: «Je sais que je dois périr,

mais je ne souffrirai pas que des innocens soient opprimés pour un

crime dont ils ne sont pas coupables.»

Certes, la conduite de ce misérable fut plus noble que celle de

l'ermite de Saint-Michel, qui, malgré les preuves frappantes qui

apparaissaient de tous côtés, n'en persista pas moins, avec une

obstination sans exemple, dans une erreur, peut-être involontaire dans

le principe, mais devenue un crime par la manière dont il combattait la

vérité sortie de la bouche d'un coupable. Aussi, Larue lui disait-il:

«Je suis un scélérat, mais vous l'êtes mille fois plus que moi de

persister dans une erreur qui fait la base d'une condamnation injuste.»

Le parlement de Dijon rendit, le 28 août 1787, près de sept ans après

le crime commis, un arrêt expiatoire qui réhabilitait la mémoire de

Claude Gentil et de Guillaume Vauriot. Il renvoyait définitivement

Claude Pajot, Antoine Loignon, et Jean-Baptiste Gentil de l'accusation

contre eux intentée. Cet arrêt appelait les peines portées par la loi

sur les têtes des vrais coupables, et ordonnait néanmoins qu'il serait

sursis à l'exécution à l'égard de Larue, jusqu'à ce qu'il eût plu au

roi de manifester ses sentimens.

De plus, le parlement donna acte aux innocens acquittés, ainsi qu'au

curateur à la mémoire de Claude Gentil et de Guillaume Vauriot, des

réserves faites par eux, pour poursuivre leurs dénonciateurs.

Telle fut cette victoire que la justice sut noblement remporter sur

elle-même. Malheureusement sur ces cinq victimes reconnues innocentes,

il s'en trouvait deux à qui l'on ne pouvait restituer que l'honneur:

Claude Gentil était mort sur l'échafaud, et Guillaume Vauriot aux

galères!

LA PAYSANNE DES LANDES.

Les grandes villes, réceptacles habituels des vagabonds et des

malfaiteurs de tous les pays, sont ordinairement le siége du vice et

de la corruption, qui y trouvent d'ailleurs un aliment journalier dans

les habitudes funestes qu'engendre l'oisiveté. Il n'en est pas de

même dans les campagnes. La vie active des champs, la simplicité de

leurs habitans, le spectacle continuel de la nature, amortissent les

passions, et les empêchent surtout de commettre des crimes. Que l'on

ajoute à tous ces heureux obstacles, l'extrême facilité que l'on a de

se surveiller et de se contrôler mutuellement, et il sera très-aisé

de s'expliquer pourquoi les campagnes sont beaucoup plus exemptes

d'actions criminelles que le séjour corrompu des cités.

Mais quand de violentes passions font invasion dans les esprits

ignorans et grossiers des bourgs et des hameaux, elles éclatent

d'autant plus vivement qu'elles sont favorisées par le défaut absolu

d'éducation et par la solitude, conseillère toujours pernicieuse dans

de semblables circonstances.

Le fait que nous allons rapporter, arrivé dans les Landes de la

Gascogne, contrée isolée, presqu'en dehors de la circulation, Arabie en

miniature, où il faut traverser de grands et tristes déserts de sable

et de bruyères pour arriver à de charmantes oasis, qui sont les seuls

lieux habités, va nous fournir un déplorable exemple de ces passions

dépourvues de toute espèce de frein.

Un laboureur, nommé Jean Labauchède, séduit par les charmes de Jeanne

Dubernet, jeune et jolie paysanne, et croyant trouver le bonheur en

unissant son sort à celui de cette fille attrayante, la demanda en

mariage à ses parens, et l'obtint pour son malheur. La conduite de sa

jeune épouse ne tarda pas à lui faire reconnaître combien il s'était

cruellement trompé. Jeanne Dubernet fuyait sa société, et on la voyait

souvent en tête-à-tête avec de jeunes garçons du village. C'était une

première conséquence de la disproportion d'âge qui séparait les deux

époux. Jean Labauchède, ignorant, comme on l'est dans ces contrées à

demi-sauvages, n'avait nullement réfléchi à l'inconvénient de prendre

une femme beaucoup plus jeune que lui, qui, parée des dons de la

beauté, ne manquerait pas d'adorateurs, et n'aurait pas la ressource

d'une bonne et morale éducation, pour se maintenir, sans broncher,

dans les limites du devoir. Son choix imprudent n'avait été déterminé

que par le désir de posséder une compagne aimable et belle. Fatal

aveuglement! Il avait donné le nom d'épouse à une infâme créature qui

devait bientôt préparer sa mort.

Jeanne Dubernet préludait à l'assassinat par l'adultère, premier

échelon qui souvent mène aux plus affreux attentats. Pierre Bellette,

jeune homme à peine âgé de dix-sept ans, d'une figure agréable, était

son amant favori. Elle avait résolu d'en faire l'instrument de la

haine qu'elle avait conçue pour son mari. Elle commença par fasciner

ce jeune garçon, par l'enivrer d'amour. On sait quel pouvoir magique

peut exercer une femme jeune et jolie sur un cœur qui s'ouvre pour la

première fois à la tendresse. Pour se l'attacher par des liens encore

plus puissans, Jeanne Dubernet promit au jeune Bellette de l'épouser,

si elle devenait veuve. Cette idée souriait aux désirs amoureux du

jeune homme; elle se présentait à son imagination sous des couleurs

qui n'avaient rien d'effrayant. Il lui semblait dans l'ordre de la

nature que le mari de sa maîtresse, qui était beaucoup plus âgé que

lui, mourût prochainement, et le laissât jouir paisiblement du bonheur

auquel il aspirait.

Mais ce n'est point ainsi que l'envisage la Dubernet; impatientée du

joug conjugal, jalouse de recouvrer au plus tôt sa liberté, elle ne

veut point confier son sort à un avenir incertain; son imagination

criminelle a déjà conçu le projet de se débarrasser de son époux,

sans attendre que la nature ait prononcé son arrêt. Tout entière

à son abominable pensée, elle profite d'un moment de délire de

son jeune amant, pour lui proposer d'assassiner son mari. A cette

proposition, Bellette est interdit, il recule en pâlissant; son âme

est révoltée de cette offre épouvantable. Cependant l'instant est

décisif; il faut frapper le dernier coup ou ajourner l'occasion du

crime prémédité; la Dubernet le sent; elle s'attache à vaincre les

scrupules de Bellette.—Et tu dis que tu m'aimes, lui dit-elle; tu me

jures de m'aimer toujours, tu m'assures que tu ne désires rien tant

que de devenir mon époux? Tu ne voulais donc que m'abuser, perfide?

Quand je t'offre une occasion favorable, ton cœur oublie tous ses

sermens; ta main tremble, au lieu de frapper; et tu oses dire que tu

m'aimes?—Oui, je t'aime, répliqua vivement Bellette, puisque sans

toi, je ne puis vivre.—Eh bien! prouve-le, ou renonce à moi pour

toujours.—Tu seras obéie, dit le jeune homme, en s'efforçant d'étouffer

un sourd gémissement qu'exhalait sa conscience. La Dubernet, mettant

à profit cette disposition si favorable à ses dessins, redouble la

vivacité de ses caresses, achève de séduire Bellette, tantôt en lui

faisant une peinture riante des jours heureux qu'ils doivent couler

ensemble, tantôt en lui présentant un horrible portrait de l'homme qui

seul fait obstacle à leur félicité. Ces discours artificieux inspirent

une sorte de fanatisme amoureux au facile Bellette; entre les mains de

cette femme qui vient de pétrir, pour ainsi dire, son cœur, il a été

métamorphosé en séïde furieux; il faut à présent que la Dubernet le

contienne; il a soif du sang de Labauchède, qu'il regarde comme son

ennemi, comme le tyran de la femme qu'il adore.

Bientôt le jour et l'heure du crimes sont marqués. La femme adultère

savait que son mari ne devait revenir que le soir; elle se procure un

fusil, prépare elle-même la charge meurtrière, remet l'arme dans les

mains de son complice, qu'elle place en embuscade derrière une haie

située sur le chemin de Labauchède. Celui-ci s'était bien aperçu des

froideurs de la Dubernet à son égard; mais, ne pensant pas qu'il pût y

avoir si peu d'intervalle entre l'indifférence et la haine, il était

dans une profonde sécurité. Arrivé à quelque distance de sa maison,

il reçoit un coup de fusil qui lui donne la mort, et la Dubernet a

l'imprudente audace de venir recueillir son dernier soupir; elle exhale

une feinte douleur auprès du cadavre, tandis que son complice disparaît

de la scène du crime.

Malgré tous leurs soins à se cacher, les auteurs de cet assassinat

furent bientôt découverts. Le lieutenant-criminel de Mont-de-Marsan les

condamna aux supplices qu'ils avaient mérité; et sur l'appel de cette

sentence, le parlement de Bordeaux, par arrêt du 26 mai 1786, condamna

l'assassin à être rompu, et sa complice à être pendue et brûlée; ce qui

fut exécuté quelques jours après.

POULAILLER.

Parmi tant de voleurs fameux, émules ou successeurs des Mandrin et

des Cartouche, qui, à diverses époques, ont rempli la capitale et les

provinces de leur effrayante célébrité, nous signalerons le nommé

Poulailler, que son ancienne renommée à fait mettre au rang des héros

des théâtres du boulevard du Temple.

La terreur qu'inspirait ce fripon s'étendait au loin; et c'était

un exemple, entre dix mille autres, de l'exagération des récits

populaires. Parce que Poulailler avait commis plusieurs vols plus ou

moins hardis, on chargeait son nom de tous les crimes, de tous les

assassinats commis par les autres scélérats; et cependant, il est

juste de dire que rien ne prouve, dans son histoire, qu'il ait jamais

versé le sang de quelqu'un de ses semblables; son procès n'offre aucun

attentat de cette nature, aucune trace de sang. Ainsi l'on peut

affirmer que son procès et son supplice même, en lui faisant expier les

crimes dont il était coupable, le lavèrent d'une foule de forfaits dont

la renommée l'avait souillé.

Poulailler n'était qu'un surnom qu'il avait adopté pour sa nouvelle

profession. Il s'appelait Jean Chevalier: il était à la fois marchand

de chevaux et maître cordonnier; son domicile était à Essonne, sur la

route de Paris à Fontainebleau.

Comme il ne pouvait faire seul, avec autant de succès et d'étendue,

le commerce violent et lucratif qu'il voulait exploiter, il avait des

associés subalternes qui lui étaient dévoués, et dont il dirigeait

la marche et les entreprises. Dans cette bande figuraient un berger

demeurant à Brunoy, la femme de ce berger, un écrivain à Paris, une

ouvrière en linge établie à Essonne, et le domestique de Poulailler.

Ainsi ce chef habile avait à ses ordres le courage entreprenant d'un

sexe, et l'adresse de l'autre. Il changeait souvent de nom, suivant

l'exigence des cas: tantôt il s'appelait Chevalier, tantôt Bouthillier,

tantôt Desmaisons. Il ne reculait devant aucun moyen pour assurer

l'exécution de ses projets. Il engageait volontiers sa liberté dans

l'obscure condition de domestique, pour mieux remplir ses vues. Ce fut

même en cette qualité qu'il débuta dans la carrière des larrons.

En 1780, il était entré, comme berger, au service d'un fermier de

Montry; mais ce berger était un vrai loup dans la bergerie, et les

moutons ne se multipliaient pas sous sa houlette; les autres effets qui

se trouvaient à sa convenance devenaient également sa proie.

En 1779 et 1780, il se fit plusieurs vols dans une maison de

Bussy-Saint-Georges, et c'étaient autant de tours de Poulailler; mais

l'auteur de ces faits et gestes demeura long-temps ignoré. Quand les

portes n'étaient pas ouvertes, il savait les briser. Dans une nuit

de janvier 1782, il fit un ample butin, et au moyen d'effractions

extérieures et intérieures, il s'appropria de l'or, de l'argent, des

pièces d'argenterie, du linge et autres effets, dans une ferme opulente

de Quincy.

Il savait profiter des sombres et longues nuits d'hiver pour ses

expéditions; mais il ne dédaignait pas la clarté des nuits du

printemps et de l'été; seulement il changeait ses batteries. Quand

il avait butiné le miel d'une ruche, il savait en chercher d'autres.

Brie-Comte-Robert, Corbeil, Boissy-Saint-Léger et autres lieux

circonvoisins, furent tour-à-tour le théâtre de son active industrie.

Ses conquêtes multipliées auraient dû satisfaire ses désirs; mais

l'habitude de la friponnerie était si forte en lui, qu'il ne put

s'arrêter à temps, et fut bientôt puni de l'excès de sa cupidité.

On avait observé qu'au métier de cordonnier il réunissait celui de

marchand de chevaux; il est certain, en effet, qu'il en avait vendu

plusieurs; et il n'était pas aussi certain qu'il les eût achetés.

Dès son début, il avait reçu une leçon dont il aurait dû profiter. Dès

1780, il avait été surpris, et jeté dans les prisons de Guermantes:

mais il était parvenu, à force de travail et d'effraction, à sortir de

sa prison. Ce succès lui inspira, sans doute, un excès de confiance,

dont il finit par être la victime. Les prisons du Châtelet gardèrent

mieux leur proie que celles de Guermantes. Ce fut dans cette prison que

Poulailler attendit la juste punition de ses crimes.

Il fut condamné à être pendu à une potence plantée sur la place de

la porte Saint-Antoine, après avoir été préalablement appliqué à la

question ordinaire et extraordinaire. L'arrêt du parlement, du 30 juin

1786, ne changea rien à cette sentence. L'arrêt fut exécuté en présence

d'une populace nombreuse dont le patient était naguère encore l'effroi.

SUICIDE CHANGÉ EN ASSASSINAT PAR LA PRÉVENTION.

Le sieur Paulet était né à Lunel, au sein d'une famille honnête. Sans

inclination pour le mariage, il résolut de vivre dans sa maison avec sa

sœur, veuve du sieur Mourgues, pour laquelle il eut toujours les égards

et l'amitié d'un frère tendre.

Cet homme avait reçu de la nature le caractère le plus ardent; son

imagination était facile à s'exalter. Des lectures dramatiques, une

violente passion pour le jeu, une sensibilité extrême aux pertes qu'il

y faisait, disposaient son âme à l'égarement le plus funeste.

Vers l'année 1768, cette passion du sieur Paulet pour le jeu

se développa avec une sorte de fureur; il éprouva des revers

considérables; et l'état d'émotion continuelle où il se trouva, les

mouvemens successifs et rapides d'espérance et de crainte dont il fut

agité, affectèrent son cerveau à tel point, qu'il en perdit la raison.

Mais, plus à plaindre que la plupart des insensés, une démence farouche

et sombre lui fit prendre la vie en horreur.

La veuve Mourgues fit procéder à l'interdiction judiciaire de son

frère. Le sieur Mourgues, son fils, fut chargé de l'administration des

biens, et le sieur Paulet se vit conduire à Saint-Remi, en Provence, où

on l'enferma dans un de ces hospices consacrés aux aliénés.

Cet infortuné demeura long-temps dans cette sorte d'esclavage. Relégué

parmi une troupe d'insensés, livré à des demi-soins mercenaires, à

des gardiens rigoureux, il soupirait vainement après le terme de sa

détention. Bientôt il ne songea plus qu'aux moyens de tromper ses

surveillans, et de leur échapper. Une occasion favorable s'étant enfin

présentée, il s'évada, et retourna à Lunel.

Il ne voulait plus revoir sa sœur, tant son cœur était aigri par le

ressentiment de sa captivité; il fuyait l'aspect des hommes, et vivait

dans une solitude profonde au Pont-de-Lunel, à une demi-lieue de la

ville. Après avoir fait quelque séjour à la campagne, il s'occupa de

sa réhabilitation, et rentra dans la jouissance de sa maison et de ses

biens.

Paulet prit alors à son service Valès et sa femme. Ce ne fut qu'après

un certain temps que, mécontent d'eux, il les congédia, et pria les

Ducros de le servir.

Marie Coton avait servi cet infortuné avant sa détention; Ducros avait

passé chez lui une partie de son enfance. Ces deux domestiques lui

avaient voué un attachement que ses malheurs augmentaient encore. Une

vie honnête et toujours irréprochable leur avait concilié une estime

universelle. Le sieur Paulet, isolé du reste des hommes, leur avait

accordé toute sa confiance, cependant les Ducros n'allèrent point

habiter avec lui. Ils avaient des enfans; ils continuèrent à vivre avec

eux, dans un quartier voisin, mais ils prodiguèrent au sieur Paulet

leurs services et leurs soins. Celui-ci ne tarda pas à sentir toute la

reconnaissance qu'il devait aux marques multipliées de leur affection.

Un souvenir cruel lui retraçait encore ses tourmens à Saint-Remi,

la voix du sang ne lui disait plus rien pour sa sœur. Il adopta

une famille, devenue, pour ainsi dire, la sienne, par les preuves

d'attachement qu'elle lui avait données. Plusieurs années s'écoulèrent

dans un échange continuel d'attentions, de services et de bienfaits.

Le sieur Paulet fit un premier testament en faveur de Marie Coton. On

trouva dans l'inventaire fait après son décès plusieurs testamens que

la reconnaissance lui dicta, en divers temps, en faveur de la même

personne. La dernière de ses dispositions était un testament mystique

du 3 juin 1780. Après quelques legs que la charité, la parenté ou

l'amitié inspiraient au testateur, il persistait à transmettre sa

fortune aux Ducros.

Depuis son retour de Saint-Remi, jusqu'à cette époque, le sieur Paulet

avait joui de la plénitude de sa raison. Un genre de vie réglé, et

surtout l'éloignement du jeu, lui avaient procuré la tranquillité

d'esprit dont il jouissait. Mais sa dangereuse passion n'était pas

entièrement éteinte. Vers le mois de septembre 1782, c'est-à-dire,

deux ans après son dernier testament, cette passion fatale se réveilla

avec une sorte de fureur, et le sieur Paulet se mit à passer les nuits

entières au billard. On ne pouvait l'en arracher même pour ses repas.

Il y perdit environ quatre mille livres.

Alors des repentirs amers s'emparent de lui. Le démon de l'avarice

vient joindre son aiguillon à leurs tortures. Paulet craint de tomber

dans l'indigence; il ne veut plus manger. Les longues veilles,

l'agitation du jeu, le manque de nourriture, l'irritabilité naturelle

de ses organes, embrasent son sang, et troublent de nouveau sa raison.

Dans son égarement, il se croit poursuivi par une puissance vengeresse:

il s'effraie; il tremble. _Le roi_, disait-il, _a donné des ordres à la

justice de venir me prendre pour me faire mourir_.

Ducros essaie de calmer les terreurs de cet infortuné, il feint de

sortir, d'aller parler à la justice et au roi en faveur de Paulet, et

rentre rapportant, dit-il, la grâce du coupable. Cette feinte innocente

rend pour quelque temps le calme au malheureux Paulet.

Mais bientôt de nouveaux traits de démence se manifestèrent. Le 31

octobre 1782, le sieur Paulet disparaît. Ducros et sa femme l'attendent

vainement. Alarmés de son absence, ils le cherchent partout dans le

voisinage, et ne le trouvent point. Cet insensé, en proie à sa démence

avare, était parti brusquement et à pied, pour la ville de Mauguis,

éloignée de trois lieues de Lunel, et où la dame Mourgues, sa sœur,

faisait sa résidence. Arrivé à Mauguis, il s'était arrêté chez un

aubergiste, avait envoyé chez sa sœur faire dire à son neveu _qu'il lui

ferait bien de l'honneur et du plaisir d'aller le chercher_. Le neveu

arrivé, l'oncle, jusque là si irrité, avait imploré son indulgence,

et lui avait dit _qu'il était bien fâché de lui avoir manqué_. Le

sieur Paulet s'était ensuite présenté à sa sœur avec humilité, et lui

avait dit qu'il revenait comme l'_enfant prodigue_. Au souper, Paulet

n'avait pas voulu manger, et le lendemain, levé dès le point du jour,

il s'était fait ouvrir la porte par un domestique, et était reparti

brusquement comme il était venu.

Jusque là sa démence n'avait rien d'alarmant; mais bientôt le plus

grand désordre éclata dans toutes ses actions. Il tomba dans la plus

sombre mélancolie. On le voyait, en proie au plus affreux égarement,

lever les mains au ciel, baisser un œil de désespoir vers la terre,

en un mot, prendre tour à tour toutes ces attitudes effrayantes,

qui annoncent les crises les plus violentes du cœur humain. A ces

souffrances morales, se joignait l'embrasement interne et dévorant

d'une violente strangurie.

Telle était, le 6 novembre 1782, la situation du sieur Paulet. Le

dégoût de la vie le poursuivait sans cesse et partout. Il errait dans

sa maison avec une agitation convulsive. Il avait fait prier instamment

sa sœur de venir le joindre au plus tôt, de se presser, parce

qu'autrement, elle n'arriverait plus à temps. Il disait qu'il voulait

aller vivre avec sa sœur, parce qu'il craignait de mourir de faim. Ne

voyant pas arriver sa sœur, il s'écria douloureusement: _Qui voudrait

demeurer avec moi? Qui voudrait se charger de ce paquet? Je n'ai plus

d'amis._ La Ducros le conjura de manger, lui offrit de coucher dans

la maison. _Vous êtes malade_, lui dit-il d'un ton sinistre, _il fait

froid, les nuits sont longues..... Je souperai tard..... Retirez-vous._

La Ducros obéit avec peine: un vague pressentiment l'inquiète. Elle

veut aller avertir les parens du sieur Paulet de lui donner un

surveillant; mais cet infortuné a supplié ceux qui l'entourent de ne

pas divulguer son déplorable état. Elle renvoie donc cette démarche au

lendemain, et rentre chez elle.

La Ducros et son mari passent la nuit dans les alarmes, sans croire

toutefois le danger si prochain. Entre six et sept heures, le mari

sort pour aller travailler. Sa femme, à peine convalescente d'une

longue maladie, reste encore quelques instans au lit. Elle se lève

entre sept et huit heures, prend sa corbeille, pour faire les

provisions du sieur Paulet, suivant sa coutume journalière. Pressée de

savoir s'il est moins agité que la veille, elle se rend d'abord à sa

maison, entre au moyen d'une clé qui lui avait été confiée, voit la

fenêtre de la chambre ouverte, n'aperçoit ni le sieur Paulet, ni ses

habits; l'appelle..... point de réponse! ce silence la trouble; elle

n'ose faire un pas de plus pour chercher son maître, se retire avec

précipitation, ferme la porte, et court avertir son mari.

Ducros prend la clé à son tour, cherche dans la maison, appelle encore,

appelle en vain. La frayeur le saisit. Enfin il plonge ses regards dans

le puits: quel spectacle! il y voit le cadavre du malheureux Paulet.

Ducros, épouvanté, vole vers sa famille, lui apprend l'affreuse

catastrophe, et court appeler un chirurgien. A cette accablante

nouvelle, la Ducros retourne à la maison du sieur Paulet. Elle

rencontre plusieurs voisins, Lombard, cordonnier, son fils et son

gendre, tous trois hommes d'une probité reconnue. Ces trois hommes

entrent avec elle, regardent au fond du puits, et reconnaissent la

vérité du tragique événement qu'on vient de leur annoncer.

Cependant Ducros revient, suivi du chirurgien. Celui-ci fait retirer

aussitôt du puits le corps du malheureux Paulet, recommande le plus

grand mystère. On couvre intérieurement la porte avec un drap, afin de

mettre un obstacle aux regards indiscrets. Après bien des efforts, on

enlève avec des crochets, le sieur Paulet hors du puits, la tête nue,

mais entièrement vêtu, chaussé et un mouchoir au cou. On le dépouille

avec peine de ses vêtemens imbibés d'eau. Son corps est essuyé et placé

sur son lit. Le chirurgien l'examine attentivement, et déclare qu'il

est impossible de le rappeler à la vie, attendu que la submersion a eu

lieu depuis trois ou quatre heures.

La désolation se répand parmi ceux qui entendent cette déclaration.

Ils ne voient que trop clairement, dans cet événement tragique, un

suicide criminel, un crime puni par les lois: à cette époque, on

traînait sur une claie le corps de l'infortuné qui avait attenté à ses

jours. L'infamie de ce supplice se présente à l'esprit des assistans.

Abandonneront-ils l'honneur d'une famille, la mémoire du défunt à la

flétrissure des lois? Mais, en voulant cacher cet événement affreux, ne

s'exposeront-ils pas eux-mêmes à des poursuites désastreuses?

Dans des conjonctures si difficiles, des hommes ignorans se livrent

facilement au conseil de celui qu'ils croient le plus éclairé. Le

chirurgien Barthélemy devint l'oracle des Ducros et de leurs voisins.

Il décida qu'il fallait dissimuler la vérité, et épargner à une honnête

famille un opprobre éternel. _Le tombeau_, leur dit-il, _couvrira

le crime du sieur Paulet: promettons tous de dire que nous l'avons

trouvé mort à côté de son lit_. Ce conseil, qui devait avoir des

conséquences funestes, fut suivi aveuglément. On se hâta de faire

disparaître toutes les traces du suicide. Lombard père, cacha dans sa

maison les dépouilles du défunt. Les Ducros dépêchèrent un exprès à

la dame Mourgues, pour l'instruire de la mort subite de son frère.

Cette nouvelle se répandit aussitôt dans la ville. La justice accourut;

bientôt la maison fut remplie des parens du mort, et d'une foule

curieuse d'accidens sinistres. Les officiers de justice interrogèrent

la Ducros. Celle-ci, répondit qu'elle avait trouvé le sieur Paulet

étendu par terre; qu'effrayée, elle avait appelé sa sœur, et était

allée avertir son mari. Interrogés à leur tour, ceux qui avaient retiré

du puits le cadavre de Paulet, firent une réponse identique, afin

d'écarter, comme ils en étaient convenus, toute idée de suicide.

Alors la justice appose le scellé. Pendant qu'elle procédait à cette

formalité, la dame Mourgues et son fils arrivent; la foule qui remplit

la maison les frappe d'étonnement. La dame Mourgues réclame son

frère; un lugubre appareil, le cadavre pâle et sanglant de Paulet lui

apprennent son sort. Un cri involontaire échappe à la veuve: _Mon frère

était venu à Mauguis_, dit-elle, _pour me dire de le regarder comme

l'enfant prodigue, qu'il voulait me faire donation de tout_. Les plus

affreux soupçons s'élèvent dans son cœur. Elle se persuade que, pour

empêcher son frère de changer ses premières dispositions, les Ducros,

devenus subitement les monstres les plus horribles, ont conçu et

exécuté le forfait le plus affreux sur la personne de leur bienfaiteur.

En conséquence, elle rend plainte, et le procureur du roi requiert la

visite du cadavre. Le médecin et le chirurgien, appelés pour cette

opération, remarquèrent dans les interstices des ongles des doigts de

la main, et dans les jointures des phalanges des mêmes doigts, quelques

grains de terre sablonneuse grisâtre: et aux malléoles des deux pieds,

une empreinte circulaire, qu'ils jugèrent avoir été faite par quelque

corde, ruban ou autre lien quelconque. Ils rapportèrent encore, qu'ils

avaient trouvé différentes contusions à la tête et de l'eau dans la

trachée-artère, et jusque dans les poumons; et conclurent que le

cadavre qu'ils venaient d'examiner était celui d'un homme mort submergé.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 5/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 1 / 17 段