Avant de nous avancer davantage dans notre récit, nous devons rappeler
au lecteur que, bien que nous ayons cru, à cause de certaines
considérations particulières, nécessaire de changer les noms de nos
personnages et la date des événements dont nous nous sommes fait
l'historien, ces événements sont rigoureusement vrais, et que le seul
mérite de cette étude, si tant est qu'elle en possède un, réside
essentiellement dans son exactitude.
Il ne faut donc pas s'attendre aux péripéties plus ou moins émouvantes
que l'on pourrait exiger dans une nouvelle faite à plaisir et dans
laquelle, par conséquent, l'imagination à la plus grande part.
Cela dit, et notre lecteur bien prévenu, nous reprenons notre récit
sans plus de prolégomènes.
Lorsque, deux ou trois jours après les événements qui terminent le
précédent chapitre, je revins à Mexico en compagnie de mon hôte et de
sa famille, j'appris avec une véritable surprise que les assassins
du consul de Hanovre avaient été découverts, arrêtés, et que leur
jugement allait immédiatement commencer.
Contrairement à ses habitudes, la police mexicaine, mise du reste
sérieusement en demeure par le corps diplomatique, avait, cette fois,
fait à peu près son devoir.
L'instruction de cette sanglante affaire fut vigoureusement conduite
et terminée en quelques jours. Enfin les accusés comparurent devant le
tribunal.
Ces accusés n'étaient pas des hommes vulgaires. Tous trois ils
appartenaient à la meilleure société mexicaine. Ils se présentèrent
devant le tribunal avec une aisance et un cynisme qui toucha beaucoup
les assistants et leur parut du meilleur goût.
A la façon dont ils causaient avec les juges, en souriant et secouant
gracieusement la tête, on les eût pris, non pas pour des coupables
comparaissant devant une Cour sous le poids d'une accusation capitale,
mais pour des amis en visite et n'ayant aucune préoccupation
personnelle.
Pendant tout le cours des débats, qui durèrent assez longtemps,
j'examinai sournoisement et j'étudiai, pour ma satisfaction
personnelle, l'attitude du colonel Palacios.
Il était complètement guéri de sa blessure qui, en réalité, avait été
fort légère, et passait presque toutes ses journées au palais de la
Présidence.
Don Juan paraissait calme, souriant, presque gai; jamais je ne lui
avais vu autant de laisser-aller et de désinvolture; il semblait
complètement étranger à cette affaire, et si parfois on en parlait
devant lui, il répondait d'un air narquois que les juges jouaient une
comédie fort habile et que tout cela finirait évidemment par s'arranger.
Cette assurance ne se démentit pas une seule fois, pas même lorsque les
accusés reconnus coupables furent condamnés à mort.
Quant à ceux-ci, ils écoutèrent leur sentence le sourire sur les
lèvres, saluèrent gracieusement le tribunal et rentrèrent dans leur
prison en causant tranquillement entre eux.
L'exécution des condamnés devait avoir lieu le vendredi suivant,
c'est-à-dire trois jours juste après le prononcé de la sentence, par le
_garrote vil_, à midi précis, sur la place de Santiago.
Dieu m'est témoin que je n'aime pas les exécutions; je suis un ennemi
acharné de la peine de mort, qui m'a toujours semblé être plutôt une
vengeance juridique qu'un exemple. Cependant, cette fois, j'éprouvai
une invincible curiosité d'assister à cette sinistre cérémonie.
L'attitude narquoise, railleuse et hautaine du colonel Palacios prenait
à mes yeux toutes les proportions d'une menace, et, sans en prévenir
mon hôte, je louai fort cher une fenêtre de laquelle je verrais tout à
mon aise ce qui se passerait.
Un secret pressentiment me soufflait à l'oreille qu'il se passerait
quelque chose.
Les condamnés étaient en _capilla_ depuis la veille dans le couvent
de Santiago, où ils avaient été renfermés aussitôt après leur
condamnation.
Au premier coup de midi, les portes du couvent s'ouvrirent, et le
funèbre cortège parut. Nous ne le décrirons pas. On connaît l'appareil
imposant que déploient les Espagnols dans ces circonstances, car les
Espagnols sont grands amateurs de spectacles.
Faute d'une course de taureaux, une exécution capitale est pour eux une
fête pleine de charmes. Le principal, c'est que le sang coule et que
les condamnés acceptent gaillardement la mort.
La place était littéralement pavée de têtes.
Les assassins sortirent du couvent le front calme, le visage souriant,
fumant leurs fines cigarettes de maïs et saluant d'un air protecteur
les nombreuses personnes de connaissance qu'ils apercevaient dans la
foule.
C'était charmant.
Aussi la foule enthousiasmée accueillit-elle avec les plus chaleureux
bravos ces trois misérables, qui semblaient s'étudier à faire de leur
ignominie un triomphe.
Ils n'étaient plus qu'à quelques pas à peine de l'échafaud, quand tout
à coup la foule oscilla sous une pression puissante, mais invisible
encore.
Soudain, elle se sépara brusquement au milieu des cris et des
imprécations de colère et de douleur, et une centaine de cavaliers
armés jusqu'aux dents et le visage caché sous des masques noirs,
conduits ou plutôt guidés par une espèce de fantôme sinistre et
complètement méconnaissable, se ruèrent avec une irrésistible puissance
sur l'échafaud.
Il y eut alors une lutte affreuse, terrible, de deux ou trois minutes,
lutte pendant laquelle il fut impossible de rien distinguer, puis les
mystérieux salteadores tournèrent bride et s'éloignèrent avec une
rapidité vertigineuse.
Lorsque les soldats commis à la garde des condamnés, un peu remis de
leur terreur, cherchèrent ceux-ci, ils s'aperçurent avec stupeur qu'ils
avaient disparu.
On ne les revit jamais.
Ce qu'ils devinrent et comment ils réussirent à échapper à toutes les
recherches, ceci demeura constamment à l'état de problème.
Mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Il s'était effectivement
passé quelque chose, mais non pas ce qu'on était en droit d'attendre,
c'est-à-dire l'exécution des coupables.
Cet audacieux enlèvement de trois condamnés à mort, accompli ainsi en
plein soleil, au milieu d'une foule de plusieurs milliers d'individus,
causa une indicible émotion dans la ville.
Le gouvernement fut littéralement terrifié et contraint d'avouer son
impuissance en face d'hommes aussi résolus, et qui semblaient être si
vigoureusement organisés.
L'épouvante était tellement grande dans Mexico que, même pendant le
jour, on n'osait plus se hasarder à sortir seul de chez soi.
Cependant, contrairement à toutes les prévisions, rien ne vint
justifier cette appréhension.
Les bandits, satisfaits sans doute de l'éclatante victoire qu'ils
avaient remportée, ne donnaient plus signe de vie.
Pendant plus de deux mois, il n'y eut ni un vol ni un assassinat
commis à Mexico. Il est vrai qu'en revanche les provinces semblaient
avoir été mises en coupe réglée et que l'on n'entendait plus parler
que d'arrestations à main armée sur les grandes routes, de vols de
diligences, de pillages de _ranchos_, etc., etc.
Désespérant presque de réussir à obtenir un jour le mot de cette
énigme et ne voulant pas prolonger indéfiniment mon séjour à Mexico,
je commençais à faire mes préparatifs de départ, lorsqu'une aventure
singulière, qui se passa sur ces entrefaites, vint réveiller à
l'improviste le souvenir à peine assoupi des événements que j'ai
rapportés.
Ainsi que je crois l'avoir dit précédemment, le président Comonfort
était non seulement un honnête homme, mais de plus un galant homme. La
position élevée qu'il occupait ne l'avait nullement grisé; il était
resté simple, bon et serviable comme à l'époque où chez son père il
travaillait plus ou moins bien à confectionner des uniformes.
Un jour, un des parents du président, nommé, je crois, don López
Sabiduría, vint lui faire une visite.
Ce don López Sabiduría possédait une hacienda aux environs de
Querétaro. A tort ou à raison, il passait pour être puissamment riche.
C'était un homme tout rond, de manières simples, d'un caractère jovial
et qui jouissait d'une réputation méritée de probité, qui, dans un pays
comme le Mexique, devait le faire regarder, ce qui était en effet,
presque avec admiration.
Don López, après un séjour assez prolongé à Mexico, séjour dont il
avait profité pour faire certains achats et recouvrer certaines
créances arriérées, se préparait à retourner à son hacienda; mais avant
de partir il venait faire ses adieux à son cousin, le président de la
République, et se charger de ses commissions pour leurs communs parents
de Querétaro.
La famille de Comonfort était, en effet, originaire de cette ville.
Le président reçut très bien son parent, s'entretint avec lui assez
longtemps, lui parla de ses affaires, puis tout à coup lui dit:
--Mais à propos, compadre (le président était parrain d'un des enfants
de don López), vous êtes riche, vous?
--Mais oui, répondit l'autre en souriant.
--Sans doute vous ne retournez pas chez vous sans emporter avec vous
une assez jolie somme?
--Peuh! dit l'autre, une quarantaine de mille piastres tout au plus.
--Caray, c'est sérieux cela! Dites-moi, quand comptez-vous partir,
compadre?
--Mais demain, mon cousin; pourquoi me demandez-vous cela?
--Pour vous donner une escorte de vingt dragons. Caray! Je ne me soucie
pas que vous soyez volé en route. Un de mes proches parents, ce serait
joli!
--Non pas, non pas, interrompit vivement l'_hacendero_.
--Comment, non pas! fit Comonfort avec surprise, vous refusez mon
escorte?
--Avec acharnement, cousin. Voyez-vous, je suis un homme tout simple,
moi; je ne suis pas complètement une bête; j'ai remarqué, sans pourtant
jamais m'expliquer ce fait extraordinaire, que les dragons possèdent la
fatale faculté d'attirer les _salteadores_, et que dès que l'on a une
escorte, on peut se considérer comme dévalisé.
--Allons donc, compadre, vous voulez rire! Si vous partez ainsi tout
seul, vous serez volé, c'est certain.
--Je ne crois pas, cousin, et voici pourquoi: je compte prendre pour
retourner chez moi une vieille carriole qui, bien qu'étant très solide
en réalité, ne semble tenir que par miracle; j'ai pratiqué moi-même
dans cette carriole, et à l'insu de tout le monde, une cachette sous la
banquette que je mets les voleurs au défi de découvrir.
--Eh, eh! Compadre, prenez garde! Les voleurs sont bien fins!
--C'est possible, cousin; mais soyez convaincu que si on ne leur dit
pas où est la cachette, à moins de démolir complètement la voiture, ils
ne la trouveront pas.
Et alors, sans plus attendre, le digne homme, fier de son invention, en
expliqua tout au long avec complaisance les ingénieuses combinaisons à
son cousin.
L'idée était en réalité tellement bonne, que le président de la
République fut convaincu.
--Ma foi, compadre, dit-il gaîment à l'_hacendero_ en prenant congé de
lui, vous avez raison: une escorte vous est inutile, et vous ne courez
aucun risque à vous en passer.
Ainsi qu'il l'avait dit, le lendemain, au point du jour, don López
quitta Mexico.
Mais il n'alla pas loin.
Un peu avant d'atteindre Molino del Rey où il comptait coucher, sa
carriole fut tout à coup entourée par une dizaine d'hommes masqués de
velours noir.
Sans répondre à ses dénégations, les bandits, qui sans doute étaient
sûrs de leur affaire, sans tâtonner et sans chercher, poussèrent un
ressort et s'emparèrent des quarante mille piastres; puis, comme don
López criait comme un brûlé, ils le gratifièrent de trois ou quatre
coups de _machete_, et le croyant mort l'abandonnèrent sur la route et
s'éloignèrent au galop.
Mais bien que très grièvement blessé, grâce à Dieu le digne hacendero
n'était pas mort; il avait même si peu envie de trépasser, que trois
semaines plus tard il entrait en pleine convalescence.
Naturellement, la façon dont il avait été volé lui causa une vive
surprise.
Il n'avait dit son secret à personne qu'au président de la République.
Ce secret, c'était donc le président qui l'avait divulgué. Dans quel
but? Là était la question scabreuse, puisqu'on lui avait volé quarante
mille piastres. Qui était le voleur?
Don López était connu pour un honnête homme, incapable de mentir et de
porter, s'il n'avait pas été sûr de son fait, une accusation aussi
grave, surtout contre le président de la République.
On eut beau lui faire des observations, lui démontrer le peu de
probabilité que le premier magistrat de Mexique eût pris part à une
pareille affaire; l'_hacendero_ soutenait mordicus qu'il était sûr de
n'avoir révélé son secret qu'au président, et comme il ne voulut pas en
démordre, la chose commença à prendre une certaine importance.
On se rappela les vols et les meurtres qui avaient été si
audacieusement commis depuis quelque temps; les esprits s'échauffèrent,
et bientôt on dit tout bas qu'il n'était pas étonnant que l'on ne
réussît point à s'emparer des malfaiteurs, que la raison en était toute
simple, puisqu'ils étaient commandités par le président lui-même, qui
avait centralisé à son profit toutes les _cuadrillas_ de _salteadores_
de la République.
Si absurde que fût cette supposition, surtout avec le caractère bien
connu du président de la République, elle fut admise sans discussion,
et cela de telle sorte que Comonfort s'en aperçut à la façon plus que
peu sympathique dont l'accueillait la population lorsqu'il sortait par
la ville.
Ne sachant à quoi attribuer ces manifestations hostiles, le président
voulut en avoir le cœur net et savoir à quoi s'en tenir.
Ce fut le général Miramón, qui était secrètement son adversaire, qui se
chargea de lui raconter toute l'histoire.
Comonfort fut atterré, non pas de l'absurdité de l'accusation
elle-même, mais de son apparence de bonne foi. Il aimait son cousin
dont il appréciait le caractère, et il le savait incapable d'une
calomnie.
Le malheureux président, accusé presque tout haut d'être un chef de
voleurs, se sentait devenir fou. Il se creusait vainement la tête
pour trouver la solution de ce problème, et du matin jusqu'au soir il
répétait:
--Je n'ai dit un mot à personne de ce que m'a conté mon compère, c'est
vrai; j'étais seul quand il m'a parlé de cela.
Mais soudain une idée lumineuse traversa son cerveau:
--Mais non! s'écria-t-il en se frappant le front, mais non, je n'étais
pas seul! Le colonel don Juan Palacios écrivait dans mon cabinet, dont
la porte était demeurée ouverte; nous parlions haut; il a tout entendu!
Ah caray! Quoi qu'il arrive, je tirerai cette sotte affaire au clair!
Une heure plus tard, le colonel don Juan Palacios, secrétaire intime du
président de la République mexicaine était arrêté et mis au secret.