II

A quelque vingt ou vingt-cinq kilomètres de Mexico se trouve une ville

ou plutôt un gros bourg, qui ne se distingue en rien des autres centres

de population de la République, ni par son commerce qui est mort,

ni par aucune espèce d'industrie locale, et qui, cependant, malgré

une population étiolée par la misère, des maisons tombant presque en

ruines, des rues étroites, tortueuses et remplies d'une fange infecte,

sort chaque année, à une certaine époque, de sa torpeur morbide, se

réveille, se galvanise, pour ainsi dire, et devient, pendant quelques

jours, plus animée et plus bruyante que la capitale de la République

elle-même.

Il est vrai que ce réveil n'a qu'une durée de dix jours, mais pendant

ces dix jours, la cité semble, comme Lazare, sortie du tombeau et

ressuscitée à une vie essentiellement fiévreuse.

Cette résurrection commence pour cette ville fantastique tous les ans,

le jour de la fête de son patron, Saint Augustin.

Ce jour-là, la population de Mexico, les riches comme les pauvres,

émigrent en masse pour San Agostín (tel est le nom de cette singulière

cité), à pied, à cheval, en voitures, et usant au besoin des moyens de

locomotion les plus excentriques et les plus invraisemblables.

De trois ou quatre mille âmes qu'elle possède ordinairement, la

population de cette ville s'élève tout à coup au chiffre effrayant de

quatre-vingts et même cent mille âmes.

Le prix des logements monte à un prix fou; la vie matérielle y devient

presque impossible; aussi, à moins de jouir d'une grande fortune, les

étrangers qui affluent alors à San Agostín ont-ils soin de se munir

de vivres pour le temps de leur séjour, et la plupart campent-ils en

plein air sous des tentes, ou transforment-ils en maisons les voitures

qui les ont amenés, et dans lesquelles ils dorment, mangent, et même

reçoivent des visites sans le moindre embarras.

C'est que, pendant les dix jours qui suivent la fête de Saint Augustin,

la ville devient littéralement un immense club.

Toutes les maisons s'ouvrent, et, du haut en bas, deviennent des

_montes_ en permanence.

Sur les places, dans les rues, dans les ruelles, des tables de _monte_

sont dressées et attirent jour et nuit la foule des joueurs.

Aucun peuple n'a poussé aussi loin que le peuple mexicain l'amour du

jeu; non pas par avarice ou par désir de gain: le Mexicain n'est

ni avare ni intéressé; ce qu'il recherche avant tout, se sont les

émotions fortes, et s'il joue, c'est tout simplement pour éprouver ces

alternatives poignantes de joie, d'espoir ou de douleur, qui viennent

tour à tour étreindre comme dans un étau le cœur de tout homme qui met

sur une carte sa fortune, sa position et souvent même son honneur.

Aussi le Mexicain est-il le plus excellent joueur qui se puisse

imaginer. Il suit la marche du jeu d'un œil indifférent, avec un

calme parfait en apparence, fumant nonchalamment sa fine cigarette,

et lorsque le croupier retourne la carte fatale qui décide soit de

sa ruine, soit de sa victoire, il annonce lui-même, d'une voix dans

les notes de laquelle il serait impossible de saisir le plus léger

tremblement, son succès ou sa défaite; s'il a gagné, il ramasse son

or, sans se presser en rien; s'il a perdu, il s'éloigne à pas lents,

et pour toute protestation lâche parfois le mot: «Peuh!» d'un air de

dédain entre deux bouffées de tabac.

Quelques jours après l'horrible attentat qui avait plongé Mexico dans

la douleur, don Diego Palacios, après m'avoir annoncé que le lendemain

était la fête de Saint Augustin et par conséquent le jour où commençait

la _feria de plata_ littéralement la foire à l'argent, me proposa de

l'accompagner à San Agostín, où il comptait se rendre avec toute sa

famille.

Ce fut en vain que mon hôte me raconta les anecdotes les plus

extraordinaires pour m'engager à le suivre à cette fête à laquelle

aucune autre ne saurait être comparée dans le monde entier; je

prétextai certaines affaires qui exigeaient impérieusement ma présence

à Mexico, et je refusai péremptoirement de m'éloigner de la ville.

Ce qu'il y avait de particulier dans ce refus obstiné que j'opposais

aux avances gracieuses et réitérées de don Diego, c'est que rien en

réalité ne le motivait. J'étais complètement libre de mon temps;

aucune affaire, de quelque sorte quelle fût, ne me retenait. Ce refus

avait quelque chose d'instinctif qui me surprenait moi-même, et, tout

en répondant négativement à mon hôte, je me disais, dans mon for

intérieur, que je commettais une folie insigne, en m'obstinant à me

priver d'un plaisir unique au monde et dont peut-être je ne pourrais

jamais revoir le spectacle extraordinaire.

Le lendemain, au point du jour, don Diego Palacios, doña Manuela et

doña Incarnación montèrent dans un de ces lourds carrosses comme

on n'en rencontre plus qu'au Mexique et qui datait probablement du

règne de Charles III, et ils se dirigèrent vers San Agostín, sous la

protection assez problématique de quatre _peones_ à cheval et armés de

_machetes_ et de fusils à pierre.

Le colonel don Juan Palacios, retenu par ses fonctions auprès du

président de la République qui ne pouvait se passer de lui, ne devait

rejoindre sa famille que deux ou trois jours plus tard, et encore cela

n'était-il pas bien certain.

Le président de la République mexicaine était à cette époque, si je

m'en souviens bien, le général Comonfort, le même qui plus tard essaya

à la tête de quatre ou cinq mille hommes de débloquer Puebla assiégée

par les Français, et auquel le général Bazaine infligea une si rude

défaite.

Ce Comonfort était un drôle de corps. On racontait sur lui les

anecdotes les plus singulières et parfois même les plus saugrenues.

L'histoire de ses débuts dans la carrière militaire était surtout fort

amusante. La voici en deux mots; je la donne pour ce qu'elle vaut, et

sans prétendre, bien entendu, m'en faire l'éditeur responsable:

Le père de Comonfort était tailleur sous les _portales_; sa clientèle

se composait presque entièrement d'officiers.

Un jour, le brave homme chargea son fils, dont il avait fait son

associé et qui avait alors vingt-cinq à vingt-six ans, d'aller porter

à un certain colonel qui, paraît-il, en avait un extrême besoin, un

uniforme de grande tenue qu'il venait de terminer.

Le jeune Comonfort confia le paquet aux mains d'un _peon_ qui se

dirigea vers la maison du colonel.

Mais à peine le jeune homme eut-il mis le pied dans la rue, qu'il

s'aperçut qu'une surexcitation extraordinaire régnait dans la ville.

Disons le mot, le peuple mexicain, assez calme depuis environ trois

mois, et qui sans doute se fatiguait d'une si longue inaction, était

tout simplement en train de faire un _pronunciamiento_ contre le

général Bustamente, en ce moment président de la République.

Mais, soit que les mesures des révoltés fussent mal prises, soit qu'ils

ne fussent pas assez nombreux ou peut-être parce que leurs projets

avaient été révélés au président, Comonfort remarqua qu'ils étaient

rudement ramenés par les troupes restées fidèles à leur devoir et que

leur coup de main était manqué.

Alors une idée qui ne pouvait venir qu'à un Mexicain traversa

subitement la cervelle du jeune tailleur.

Il arracha des mains du _peon_ l'uniforme que celui-ci portait, entra

dans la cabane d'un _evangelista_ ou écrivain public; en un tour de

main il se débarrassa de ses habits, endossa l'uniforme du colonel qui,

par un hasard singulier, se trouva lui aller comme s'il eût été fait

pour lui, puis enfonçant d'un coup de poing son chapeau sur sa tête et

dégainant son épée, il s'élança au dehors en criant:

_A bas Bustamente! Vive la République_! etc., etc.

Les révoltés, qui se considéraient comme perdus, électrisés par cette

intervention subite d'un officier supérieur qu'ils ne connaissaient

pas, à la vérité, mais dont l'uniforme était tout flambant neuf,

reprirent courage, revinrent à la charge, et bref, firent si bien,

que le soir même le président Bustamente était chassé de la ville, un

gouvernement provisoire proclamé, et la révolution faite.

Le premier décret que signa le nouveau gouvernement fut celui par

lequel il reconnaissait à Comonfort le grade de colonel que celui-ci

s'était octroyé de son autorité privée.

On comprend sans peine qu'un homme qui débutait ainsi dans la carrière

militaire devait aller loin.

Ce fut, en effet, ce qui arriva, et, quelques années plus tard, le

général Comonfort devenait, à son tour, président de la République.

Cette piquante anecdote m'avait été racontée par le colonel Palacios,

avec cette raillerie mordante et spirituelle que possèdent si bien les

Mexicains, deux ou trois jours après mon installation chez son père.

Les révolutions avaient pu faire de Comonfort un président de la

République, mais il leur avait été impossible d'en faire un lettré.

Il savait à peine signer son nom.

Voilà pourquoi il lui était presque impossible de se passer de son

secrétaire particulier. Du reste, il est juste d'ajouter que, malgré

tous ses ridicules, Comonfort était un galant homme, et surtout un

honnête homme dans l'acception véritable du mot, ce qui est fort rare

au Mexique, et que, quoique président, il était assez aimé de ceux

qu'il gouvernait tant bien que mal.

J'étais donc resté seul, ou à peu près dans la maison de la rue de

Tacuba. Un vieux _peon_ presque idiot et plus qu'à moitié aveugle avait

été chargé de veiller sur la maison.

Ce _peon_ me croyait parti avec ses maîtres, et ne s'occupait pas de

moi. Mon hôte m'avait confié un passe-partout au moyen duquel j'entrais

et je sortais, sans être remarqué.

Les deux premiers jours que je passai, ainsi abandonné à moi-même,

furent pour moi, je dois l'avouer, d'une longueur interminable. Je

m'étais accoutumé au charmant babil de doña Incarnación, ainsi qu'aux

gracieuses attentions de sa mère, et plus que tout, à la franche

jovialité de mon hôte.

Je m'en voulais de cette espèce de bouderie dont je m'étais rendu

coupable, je ne savais pourquoi, et, deux ou trois fois, je fus sur le

point de monter à cheval et d'aller rejoindre don Diego à San Agostín.

Mais toujours une mauvaise bonté me retint, et je restai.

Le soir du second jour, après une longue promenade à l'_Alameda_ et

au _Paseo_ de Bucareli, j'étais allé dîner dans un hôtel français,

et, fatigué, ennuyé, ne sachant que faire, j'étais rentré chez moi

vers neuf heures. J'avais ouvert ma fenêtre pour jouir de la fraîcheur

de la nuit, et sans même allumer ma bougie, je m'étais étendu dans

un fauteuil à disque où, tout en me balançant nonchalamment, et me

laissant aller à mes pensées, j'avais fini par m'endormir.

Je dormais ainsi depuis environ trois quarts d'heure, comme je pus m'en

rendre compte plus tard, lorsqu'il me sembla entendre un bruit de pas

assez fort dans l'escalier. Je m'éveillai en sursaut, et j'écoutai.

Le bruit se rapprocha, et bientôt il fut évident pour moi que plusieurs

hommes étaient arrêtés à quelques pas seulement de ma chambre. Des

chuchotements assez animés me firent comprendre que ces hommes

discutaient à voix basse.

--Je vous répète qu'il est parti, dit entre haut et bas une voix que

je reconnus être celle de don Juan Palacios. Que ferait-il à Mexico,

maintenant que tout le monde est à la _feria de plata_?

--C'est égal, cher ami, reprit une autre voix qui était évidemment

celle de don Luis Gálvez, il vaut mieux nous assurer de son absence. Ce

n'est pas un jeu d'enfant que nous faisons ici: une indiscrétion nous

perdrait.

--C'est vrai, repartit don Juan, mais j'ai remarqué que le français

laisse toujours sa clef sur sa porte et elle n'y est pas.

En effet, contre mon habitude j'avais, ce soir-là, retiré machinalement

la clef de la serrure.

--Cela est un indice, répondit assez vivement don Luis, qui me parut

être un gaillard assez difficile à convaincre; mais comme deux preuves

valent mieux qu'une, vous me permettrez, n'est-ce pas, de m'assurer par

moi-même de ce qui en est.

Et sans attendre de réponse, le jeune homme se mit à heurter assez

rudement à ma porte, en me criant du ton le plus amical:

--Eh! Don Gustavo, don Gustavo! Êtes-vous là? C'est moi, votre ami, don

Luis Gálvez, je désirerais vous entretenir un instant!

Je ne sais ce qui me passa par la tête, mais au lieu de répondre comme

je l'aurais dû, je m'obstinai dans mon mutisme. Les appels furent

répétés deux ou trois fois, mais comme je persévérai dans mon silence,

ils cessèrent enfin.

--Êtes-vous satisfait maintenant?

--A peu près, répondit don Luis, d'un air de doute.

--Que voulez-vous de plus?

--Entrer dans la chambre.

--Allons donc! Vous êtes fou, amigo! Quel intérêt peut avoir ce

caballero à ne pas répondre?

Aucun. Je vous affirme, une fois encore, qu'il est parti, hier matin,

avec mon père et ma mère.

--Soit, je l'admets, puisque je ne peux pas faire autrement; mais c'est

égal, je n'aurais pas été fâché de m'assurer plus positivement de

l'absence de cet homme.

--¡Viva Dios! fit Don Juan; je regrette de n'avoir pas de double clé;

je vous aurais donné immédiatement la satisfaction que vous désirez. Ah

ça, que faisons-nous? Entrons-nous? Sortons-nous? Il faudrait pourtant

nous décider à quelque chose.

--Entrons, entrons! Nous n'avons pas de temps à perdre.

La marche recommença, mais au bout de deux ou trois minutes elle cessa,

et j'entendis le bruit d'une clé tournant dans une serrure. Une porte

s'ouvrit, et don Juan Palacios pénétra dans son appartement.

J'ai oublié de dire que cet appartement était contigu avec ma chambre,

qui n'était séparée de celle de don Juan que par une cloison et une

porte qui paraissait condamnée depuis très longtemps.

Au Mexique, les maisons, à cause, des tremblements de terre, sont

presque toutes construites en torchis; il est donc impossible qu'entre

voisins on n'entende pas distinctement ce qui se passe chez l'un ou

chez l'autre. Cette fois, non seulement j'entendis, mais encore je vis.

Don Juan après avoir refermé la porte de sa chambre, avait allumé

un candélabre posé sur une table: immédiatement une raie lumineuse

apparut à la porte condamnée dont j'ai parlé plus haut.

Je n'avais pas encore aperçu cette fissure, par la raison toute simple

qui depuis que je demeurais chez don Diego, jamais je n'étais rentré

dans ma chambre sans lumière. Il est probable que don Juan Palacios

était aussi ignorant que moi à ce sujet.

Il y eut un remuement de chaises, un moment de silence, puis la voix de

don Luis se fit entendre de nouveau:

--Que faisons-nous? dit-il. Il me semble qu'il serait temps de

délibérer.

--En effet, répondit aussitôt une voix qui m'était inconnue, car si

vous voulez tenter l'affaire, vous n'avez que tout juste le temps

d'arriver.

--Eh bien, voyons, de quoi s'agit-il? dit don Juan. Les quelques mots

que vous nous avez dit, don Emilio, nous ont fait venir l'eau à la

bouche, mais vous ne nous avez pas donné de renseignements bien précis.

--Señores, interrompit vivement don Luis Gálvez, je ne sais pourquoi,

j'ai une peur instinctive des murailles; il me semble toujours qu'il y

a des yeux et des oreilles embusqués derrière.

Cette fois le jeune homme ne se trompait pas; j'étais littéralement

collé contre la porte condamnée.

--Allons, allons, vous êtes fou, amigo! répéta don Juan en riant. Nous

sommes ici chez mon père; nous n'avons pas d'espions à redouter.

--Tralala la la la! reprit don Luis en fredonnant un _jarabe_ entre

ses dents, tout cela est bel et bien; mais serions-nous chez le pape,

qui, dit-on, est infaillible, je répéterais que la méfiance est la mère

de la sûreté. En conséquence, si vous m'en croyez, nous causerons en

chichimèque.

--Allons, soit! s'écria don Juan. Caray! Vous n'avez pas volé votre

réputation de méfiance, don Luis, sur ma parole, je n'ai jamais vu

personne comme vous.

--C'est bon, c'est bon! En causant en Indien, nous sommes certains de

ne pas être compris.

--Allez, don Emilio, reprit don Juan, parlez en Indien, puisque don

Luis l'exige.

--Je ne l'exige pas, cher ami, je le désire.

--Bon! C'est la même chose.

Celui auquel on donnait le nom de don Emilio reprit immédiatement la

parole, et comme en effet il parla en Indien, il me fut impossible de

comprendre un traître mot à tout ce qu'il dit. Mais l'attention avec

laquelle ses compagnons l'écoutaient, les exclamations qui parfois leur

échappaient, me prouvaient que ce qu'on leur disait les intéressaient

vivement.

Ne sachant que faire, je mis machinalement l'œil à la fissure

lumineuse. Alors je distinguai parfaitement les trois personnages.

Mais une seconde déconvenue m'arriva.

Tous trois étaient enveloppés dans d'épais manteaux et portaient sur le

visage un masque de velours noir.

--Oh, oh! Voilà, qui est singulier, murmurai-je en me reculant

doucement. Cette fois, n'importe comment, il faut que je sache à quoi

m'en tenir sur tout cela.

La conversation de mes mystérieux voisins se prolongea pendant un

laps de temps assez considérable. Enfin, don Juan Palacios ou celui

que j'avais cru reconnaître pour tel, car après ce que j'avais vu je

ne savais plus à quoi m'en tenir sur son identité, se leva, et tous

l'imitèrent.

--Voilà qui est convenu, dit alors la voix de don Luis, à minuit au

Palo Verde, et de la façon accoutumée.

--Cette fois, cher ami, dit celui que je prenais pour don Juan, je vous

ferai observer que c'est vous qui parlez trop.

--Bah! Quand même on nous entendrait, on n'y comprendrait rien.

Allons-nous? J'ai une visite à rendre à doña Dolores Sandoval, et je ne

voudrais pas y manquer pour un million.

--Nous aussi nous avons nos affaires, répondirent les deux autres.

Tout en causant ainsi, ils sortirent; je les entendis passer devant ma

chambre, puis ils descendirent l'escalier, et le silence se rétablit.

Aussitôt que je me fus assuré que j'étais bien seul dans la maison, je

me levai, je pris mes pistolets, mon _machete_, ma carabine, et sans

plus réfléchir je sortis à mon tour. On eût dit qu'une force invincible

me poussait au dehors.

A Mexico il est, ou plutôt il était à cette époque, défendu, aussitôt

la nuit venue, d'aller à cheval à travers les rues de la ville.

J'ignore s'il en est encore le même aujourd'hui. La raison de cette

mesure de police est celle-ci: Mexico est bâti sur pilotis; les rues

sont creuses sous le pavé, de sorte que, si une fissure se déclarait,

elle pourrait causer des éboulements d'autant plus dangereux qu'on ne

pourrait pas les apercevoir pendant l'obscurité. Du moins, telle fut la

raison qu'on me donna.

Je me dirigeai à grands pas vers la _garita_ de Toluca, où je savais

pouvoir me procurer un cheval chez un _ranchero_ dont j'avais fait

connaissance quelques jours auparavant.

En effet, pour six piastres que je lui comptai, le digne homme me

loua un vigoureux cheval, plein d'ardeur, sur le dos duquel je montai

aussitôt, puis me penchant à l'oreille du _ranchero_ en même temps que

je lui glissais deux piastres dans la main.

--Amigo, lui dis-je, si quelqu'un vous demande si l'on vous a loué

un cheval cette nuit et si vous avez vu passer un cavalier, répondez

hardiment non, et vous m'aurez rendu un service. _Cosas de amor_!

ajoutai-je à demi-voix.

--Bon, me répondit-il en souriant, c'est entendu, caballero, soyez

tranquille. Celui qui m'arrachera une parole sera bien malin. Bonne

chance!

Je m'éloignai au galop.

Ainsi que le lui avait très bien dit don Juan ou son ménechme, don

Luis, l'homme prudent par excellence, avait trop parlé en citant le

Palo Verde. Par un hasard très facile à comprendre, du reste, dans mes

continuelles promenades autour de Mexico, j'étais arrivé à connaître

les environs de la ville presque aussi complètement qu'un Parisien pur

sang connaît le boulevard Montmartre.

Le Palo Verde était un _rancho_ solitaire qui s'élevait dans un

carrefour nommé le carrefour des Six Chemins, et auquel, en effet,

aboutissaient six routes.

Il était environ onze heures et demie lorsque j'atteignis le Palo

Verde. La porte du _rancho_ était ouverte et flamboyait gaîment dans

la nuit; de joyeux éclats de rire se mêlaient aux sons criards d'une

guitare qui avait la prétention d'accompagner une chanson indienne.

Trois mules de charge étaient attachées près de la porte et gardées par

deux dragons qui se tenaient à cheval, le mousquet sur la cuisse; six

ou huit autres chevaux de troupe étaient tenus en bride par deux autres

soldats.

Selon toute apparence, ces mules étaient chargées d'or, et on les

dirigeait sur San Agostín sous la protection d'une nombreuse escorte.

Je passai sans m'arrêter devant le _rancho_. Cependant j'eus le temps

de jeter un regard à l'intérieur et d'apercevoir une douzaine de

dragons, deux ou trois _arrieros_ et un officier, un _alférez_ à ce que

je crus reconnaître.

Après avoir fait une centaine de pas, je pris à travers champs et,

contournant le carrefour, j'allai m'embusquer à portée de pistolet

du _rancho_, derrière un rideau de goyaviers qui me dissimulait

complètement, tout en me laissant la faculté de voir et d'entendre ce

qui se passait au Palo Verde.

Je ne saurais expliquer aujourd'hui quelles étaient les raisons qui me

poussaient à agir ainsi que je le faisais. Tout ce que je me rappelle,

c'est que j'étais en proie à une préoccupation fiévreuse et à une

curiosité que j'essayais vainement de combattre.

J'étais à peine depuis quelques instants installé dans mon embuscade,

lorsque, tout à coup, j'entendis résonner, comme un tonnerre lointain,

le galop d'une troupe nombreuse de chevaux lancés à toute bride. Au

même instant les dragons sortirent du _rancho_, sur l'ordre de leur

officier; ils se mirent en selle, prirent leurs rangs et entourèrent

les trois mules auprès de chacune desquelles se tenait un _arriero_.

L'officier allait donner l'ordre du départ, quand soudain de nombreux

cavaliers, portant le costume de _lanceros_ et commandés par plusieurs

officiers dont l'un portait les insignes de colonel, apparurent à

l'entrée du carrefour.

--Halte! cria le colonel d'une voix stridente.

--Qui vive? répondit fièrement l'alférez commandant l'escorte et qui,

en cette circonstance, se conduisit avec beaucoup de vigueur.

--Nous venons vous relever, reprit le colonel d'un ton railleur.

Retournez à Mexico. Nous avons reçu l'ordre de convoyer la _conducta_

jusqu'à San Agostín.

--Montrez-moi l'ordre dont vous êtes porteur, dit nettement l'alférez.

--C'est un ordre verbal. Mais assez de conversation comme cela. Ne

voyez-vous pas quel est mon grade? Obéissez.

--Je ne sais qui vous êtes. Non seulement je n'obéirai pas; mais si

vous faites un pas en avant, je donne l'ordre de tirer.

--Allons donc, vous êtes fou! Que vous importe la _conducta_? Soyez bon

compagnon, et nous pourrons nous entendre. Sinon, il vous en cuira.

--A mon tour, je vous intime l'ordre de vous retirer. Je suis résolu à

repousser la force par la force.

--Eh bien! Puisque vous le voulez, bataille! dit le colonel. En avant,

_muchachos_! cria-t-il à ses hommes.

Les nouveaux venus s'élancèrent la lance couchée.

--Feu! commanda l'alférez.

Une décharge terrible éclata; les lanciers tourbillonnèrent sur

eux-mêmes et revinrent à leur premier poste. Une nouvelle charge

fut exécutée; mais cette fois une mêlée furieuse s'engagea à l'arme

blanche. Soudain, je ne sais pourquoi, excité sans doute par l'odeur de

la poudre, je me mis à crier:

--_Adelante, muchachos! Adelante!_ Ils sont pris!

Et en même temps je déchargeai ma carabine et mes pistolets au milieu

du groupe le plus épais des lanciers. Alors il se passa une chose

étrange.

Les assaillants, persuadés qu'un renfort arrivait effectivement

à l'escorte de la _conducta_, se mirent à fuir dans toutes les

directions, tandis que l'alférez, craignant sans doute un retour

offensif de ses mystérieux ennemis, donnait l'ordre aux _arrieros_ de

monter sur leurs mules et s'éloignait aussi rapidement que possible.

Quant à moi, je continuai ma route en riant sous cape de l'espièglerie

que j'avais commise, bien que très intrigué des suites que pourrait

avoir cette échauffourée, et deux heures plus tard j'arrivais à San

Agostín. Je trouvai la ville illuminée, aussi vivante et aussi bruyante

qu'en plein jour. La nouvelle de l'attaque de la _conducta_ s'était

répandue, et chacun félicitait l'alférez de sa belle conduite: lui

seul était triste et hochait la tête à chaque compliment qui lui était

adressé. Le pauvre jeune homme craignait d'avoir commis une faute grave

en remplissant si strictement son devoir.

Don Diego fut tout joyeux de mon arrivée, à laquelle il était loin de

s'attendre, et me reçut à bras ouverts.

Au lever du soleil, un _peon_ expédié par don Juan Palacios arriva

porteur d'une triste nouvelle.

Vers onze heures et demie du soir, en sortant du palais du

gouvernement, le colonel avait été attaqué, sur la _plaza mayor_

même, par des voleurs dont il avait réussi à se débarrasser, il est

vrai, mais non sans avoir reçu un coup de poignard dans la poitrine.

Heureusement l'arme avait glissé sur les côtes et n'avait fait qu'une

longue plaie ressemblant assez à un coup de sabre, mais peu profonde.

Seulement cette blessure empêchait, à son grand regret, don Juan de se

rendre ainsi qu'il l'avait promis à la _feria de plata_.

J'étais là lorsque le _peon_ arriva. Ce coup de poignard ressemblant à

un coup de sabre me parut assez singulier, reçu surtout la nuit même

où avait eu lieu l'attaque de la _conducta_.

Seulement je gardai mes réflexions pour moi, et je parus aussi affligé

que don Diego lui-même.

Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine · 第 19 / 38 题