La stupeur fut générale à Mexico lorsqu'on apprit l'arrestation du
colonel don Juan Palacios.
D'abord on refusa d'y croire. La chose semblait tellement monstrueuse
que ceux qui, les premiers, osèrent en parler furent traités de
calomniateurs.
La famille du colonel était peut-être la plus respectée de la ville.
Les Palacios dataient de loin; leur illustration remontait, sans
mélange de sang indien, aux premiers jours de la conquête. En effet, on
retrouve dans les vieilles chroniques du temps, au nombre des hardis
compagnons de Fernand Cortez, un don Diego Palacios, gentilhomme
andalou qui en plusieurs circonstances, est cité avec honneur. Les
Palacios étaient donc, sans contredit, une des premières familles de
l'Amérique; ils appartenaient à cette caste privilégiée que l'on nomme
les _conquistadores_ et les _Cristianos viejos_.
Avant la révolution et depuis, ils avaient toujours joué un grand rôle
dans l'histoire de leur pays et rempli avec honneur les plus hautes
fonctions.
Oser accuser un descendant de cette famille, dont jusqu'alors le
nom s'était conservé sans tache, était quelque chose de tellement
extraordinaire que, je le répète, la population presque tout entière
répondit à cet acte de vigueur du président par une protestation
énergique, et l'opinion publique, qui n'avait pour ainsi dire pas
hésité à admettre la culpabilité du président, loin de se modifier,
crut plus que jamais à la complicité du général Comonfort dans tous
les actes commis depuis cinq ou six ans par les malfaiteurs inconnus,
et ne craignit pas d'attribuer l'arrestation du colonel Palacios à la
découverte fortuite de secrets très compromettants, découverte faite
par le colonel et que le président avait un puissant intérêt à ne pas
laisser divulguer.
Par hasard, à cette époque, le gouverneur de Mexico était un certain
don Melchior Céspedes, homme intègre, habile, d'une bravoure à toute
épreuve, et surtout complètement dévoué au président de la République.
Don Melchior, sans se laisser intimider par les lettres anonymes
qui lui arrivaient par paquets, par les menaces déguisées qu'on lui
adressait presque à brûle-pourpoint et par deux tentatives d'assassinat
auxquelles il réussit à échapper, poursuivit l'instruction de cette
affaire avec la plus grande vigueur, soutint les _jueces de letras_,
autrement dit les juges d'instruction, hommes timorés par excellence,
qui redoutaient, avant tout, de se compromettre, de se faire des
ennemis puissants, et qui n'auraient pas mieux demandé, moyennant
finances, que d'étouffer l'affaire; bref, grâce à don Melchior
Céspedes, cette affaire fut menée avec une habileté telle, que bientôt
les débats commencèrent devant le tribunal.
Jusque-là aucune preuve sérieuse n'avait encore justifié les mesures de
rigueur prises contre le colonel don Juan Palacios.
Vingt et quelques brigands avaient été arrêtés, interrogés de toutes
les façons, mais vainement; aucun d'eux ne connaissait le colonel même
de vue et n'avait eu de rapports avec lui. Et cependant, malgré cette
absence de preuves contre celui que l'accusation considérait comme le
chef et l'âme de cette vaste association de malfaiteurs, l'inquiétude,
l'anxiété même témoignée par certaines personnes de la plus haute
société mexicaine, la sollicitude acharnée que mettaient ces personnes
à essayer d'assoupir l'affaire, étaient pour le gouvernement autant de
certitudes morales de la culpabilité du colonel.
La terreur était tellement grande à Mexico, que c'était à peine si les
juges osaient siéger.
En effet, pendant le cours de l'instruction, il s'était passé certains
événements qui avaient jeté un reflet encore plus lugubre sur cette
sinistre affaire.
Un _juez de letras_, plus courageux ou peut-être plus ambitieux que les
autres, avait voulu faire preuve de zèle. On le trouva un matin pendu,
dans la cour de sa maison, au bras d'un lampadaire. Une autre fois, un
témoin à charge très important, au moment où il se préparait à parler,
fut, dès ses premiers mots, saisi de convulsions horribles et tomba
mort aux pieds du juge chargé de l'interroger.
D'un autre côté, la famille Palacios, croyant fermement et sincèrement
à l'innocence du colonel, usait de toute son influence et remuait ciel
et terre pour obtenir la mise en liberté du jeune homme.
Elle réussit, jusqu'à un certain point, à obtenir ce qu'elle désirait.
La veille même du jour où les débats allaient commencer, don Melchior
Céspedes fut révoqué de ses fonctions de gouverneur.
Alors une panique effrayante s'empara du barreau. Juges et avocats, ne
se sentant plus soutenus, refusèrent énergiquement de siéger. Ce fut un
sauve-qui-peut général.
Don Juan Palacios et ses complices présumés restèrent en prison, où ils
demeurèrent à peu près oubliés.
Pendant tout le cours de cette affaire, ce qui me surprit le plus,
ce fut la conduite de don Luis Gálvez. Ce jeune homme aux traits
doux, presque efféminés, au parler zézayant, déploya une indomptable
énergie et une activité incroyable pour servir le frère de celle qu'il
aimait. Il affirmait partout l'innocence du colonel, semait l'or à
pleines mains pour lui être utile, et afin de donner plus de force
à ses affirmations, il demanda à don Diego Palacios la main de doña
Incarnación et l'épousa à la face de tout Mexico.
Plus de deux mille personnes assistèrent à ce mariage, et, chose
singulière, le colonel don Juan Palacios, libre sur parole, fut présent
à la cérémonie nuptiale et signa sur le registre. Le soir il figura
parmi les convives invités au repas de noce, parut au bal où il dansa
plusieurs fois, et ne rentra dans sa prison qu'au soleil levant,
accompagné par une foule d'amis qui ne voulurent le quitter que sur le
seuil de la sinistre maison.
Avant de se séparer, les deux beaux-frères avaient eu un long et
mystérieux entretien.
Dès qu'il fut marié, don Luis Gálvez vint habiter la maison de son
beau-père dans la calle Tacuba.
Je savais que le jeune homme appartenait à une bonne famille de
race espagnole et qu'il jouissait d'une fortune relativement assez
considérable; mais à peine fut-il marié que je reconnus combien je
m'étais trompé sur le chiffre de cette fortune.
Don Luis Gálvez qui, quelque temps auparavant, avait nettement refusé
toute situation diplomatique, avait subitement changé d'avis aussitôt
après son mariage. Il avait fait agir tant de hautes influences
et avait manœuvré si habilement, qu'il réussit à se faire nommer
secrétaire de la légation mexicaine à Washington.
Il est vrai qu'il avait en même temps reçu l'ordre d'être rendu à son
poste au bout d'un mois.
Don Luis ne réclama pas. Ce temps lui parut plus que suffisant pour
terminer ses préparatifs. Mais comme, disait-il, il voulait faire
grande figure à Washington et montrer aux Américains du Nord de quelle
façon les Mexicains comprenaient le luxe et jusqu'à quel point ils
savaient le pousser quand cela leur plaisait, il liquida sa fortune,
s'entendit avec de grandes maisons de banque anglaises et françaises,
et se munit de lettres de crédit nombreuses sur de riches banquiers de
New-York.
Je fus littéralement stupéfié lorsque j'appris par hasard, de la bouche
même de don Luis Gálvez qui, vis-à-vis de moi, étranger, croyait ne
pas devoir se cacher, que ces lettres de crédit se montaient à la
somme énorme de six millions de piastres, c'est-à-dire plus de trente
millions de francs. D'où pouvait provenir une si immense fortune? Voilà
ce qu'il me fut impossible de découvrir, d'autant plus que rien ne
m'autorisait à interroger Don Luis à ce sujet.
Quelques jours plus tard, le nouveau marié fit ses adieux à ses amis,
prit officiellement congé du président de la République, et après avoir
tendrement embrassé sa femme qui ne devait le rejoindre à Washington
que lorsqu'il y serait définitivement installé, il partit pour la
Veracruz.
L'affaire des _invisibles_, ainsi qu'on la nommait, paraissait
complètement oubliée, quoique don Juan demeurât toujours en prison.
Rien ne m'intéressait plus à Mexico; je résolus d'en partir.
Cependant, avant de retourner sur le territoire indien, je me
déterminai à visiter Puebla, Orizaba, et, d'étape en étape, de ville
en ville, j'arrivai, sans trop savoir comment, jusqu'à la Veracruz, où
je me trouvais déjà depuis un mois, quand j'appris que don Melchior
Céspedes avait été de nouveau nommé gouverneur de Mexico.
Cette nouvelle, qui n'avait pour moi rien de bien intéressant en
réalité, ne laissa pas cependant que de me causer une certaine émotion.
En effet, il était de toute évidence que don Melchior Céspedes revenant
au pouvoir, il reprendrait aussitôt le procès interrompu, soit par la
lâcheté, soit par l'incurie de l'homme qui lui avait succédé.
Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis l'arrestation du colonel
Palacios, et pendant tout ce laps de temps, le prisonnier, bien traité
et presque libre dans sa prison, n'avait pas été interrogé une seule
fois.
Je fis immédiatement mes préparatifs de départ, et le soir même je me
mis en route pour Mexico.
Rien ne me pressait; aussi je voyageais en véritable flâneur; il me
fallut huit jours pour atteindre Paso del Macho, endroit fort désert à
cette époque, et qui, dit-on, depuis la guerre du Mexique, est devenu
un véritable village. On n'y voyait qu'une espèce de tour sarrasine et
un misérable _rancho_ dans lequel un Indien de mauvaise mine débitait
aux plus injustes prix, aux malheureux voyageurs qui pour leur malheur
s'arrêtaient chez lui, des liqueurs tellement frelatées, qu'il était
littéralement impossible de les reconnaître soit au goût, soit à
l'odeur, et qui, en somme, étaient exécrables.
Ce fut bien malgré moi que je m'arrêtai dans ce _rancho_, mais il était
tard, le temps était à l'orage, j'étais fatigué; bon gré, malgré, je
mis pied à terre.
Mon cheval, plus intelligent que moi, semblait avoir deviné dans quel
mauvais lieu je le menais: la pauvre bête protesta énergiquement contre
cette halte.
Après l'avoir tant bien que mal installé dans le _corral_, et lui avoir
donné la provende, je pénétrai enfin dans le _rancho_.
Je constatai avec un plaisir égoïste qu'un autre voyageur y était
arrivé avant moi.
On ne saurait s'imaginer quelle consolation méchante on éprouve en
voyage lorsque, en arrivant dans une mauvaise auberge, on voit qu'on
ne sera pas seul à souffrir des exécrables ratatouilles que l'on sera
obligé de manger, du coucher ignoble auquel on devra se résigner, et du
vol manifeste qui, au moment de l'écot, couronnera le tout.
Je saluai l'inconnu, et comme l'homme est un animal essentiellement
sociable, j'allai tout droit m'asseoir à l'angle diamétralement opposé
à celui qu'avait choisi le voyageur: j'allumai une cigarette, et
feignant de m'absorber dans mes pensées, je baissai la tête sur la
poitrine.
La vérité est que je ne pensais à rien du tout, si ce n'est peut-être à
la maigre chère que j'allais être forcé de faire.
J'avais remarqué que mon compagnon d'infortune avait tressailli
légèrement en me voyant entrer. Dès que je fus assis, il se leva, pris
son verre de _tepache_ de la main gauche, et vint, sans cérémonie,
s'installer en me saluant, dans le français le plus pur, d'un:
--Bonjour, don Gustave! Comment vous portez-vous?
Je relevai la tête et regardai mon homme d'un air ébahi.
--Vous ne me reconnaissez pas? me dit-il en souriant.
--Ma foi non, lui répondis-je, et je parierais même que cette fois est
la première que je me rencontre avec vous.
--Ne pariez pas, vous perdriez!
--Bah!
--Parole d'honneur. Vous allez en juger. Je suis don Luis Gálvez.
--Allons donc! m'écriai-je en haussant les épaules, vous vous moquez
de moi? Je connais parfaitement don Luis: il est brun, il n'a pas
de barbe, et vous, vous êtes blond, vous portez toute la barbe.
D'ailleurs, en supposant que vous soyez don Luis et que vous portiez un
déguisement, il est une chose qu'on ne peut changer et à laquelle je
vous aurais reconnu.
--Quelle chose?
--Les yeux, pardieu!
--Voilà où vous vous trompez, don Gustavo; les yeux se changent tout
aussi bien que les autres parties du visage; il ne s'agit pour cela que
de se teindre les cils, les sourcils et le bord des paupières. Allons,
tant mieux! Je vois que mon déguisement est complet. Si je vous ai
trompé, j'en tromperai bien d'autres!
--Je le crois bien! avec votre teint blanc, votre barbe rouge en
éventail et vos cheveux ébouriffés, vous ressemblez comme deux gouttes
d'eau à un commis-voyageur français de mes amis. Mais qui a pu vous
pousser à vous métamorphoser ainsi?
--Vous le saurez bientôt; mais d'abord, où allez-vous?
--Eh! A Mexico, naturellement.
--Moi aussi. Nous ferons, si vous le voulez, route ensemble.
--Je ne demande pas mieux, cher don Luis.
--Ne m'appelez pas ainsi. Je me nomme maintenant Ernest Guichard.
--C'est bon à savoir; je m'en souviendrai.
--Je ne comptais guère vous trouver ici.
--Ma foi, la surprise est réciproque; je vous croyais à Washington.
--J'en suis revenu.
--Je le vois bien.
--Ah ça, don Gustavo, vous n'êtes pas un homme à secrets?
--Moi, Dieu m'en garde! Je n'ai jamais voulu en avoir, c'est trop
ennuyeux à garder!
--Eh bien, franchement, entre nous, quel motif vous conduit à Mexico?
--Vous voulez le savoir?
--Cela me fera plaisir?
--Eh bien, je vous avoue que j'ai appris la nomination de don Melchior
Céspedes au poste de gouverneur de Mexico. Cela, je ne sais pourquoi
m'a fort inquiété pour don Juan Palacios. J'ai longtemps habité
la maison de son père, où j'ai toujours été traité avec les plus
grands égards, et ma foi, pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité?
mon intention est d'essayer de consoler don Diego, et si cela m'est
possible, d'être utile à don Juan.
--Touchez-là, vous êtes un homme! s'écria vivement don Luis; je vous
remercie de cette pensée. Moi non plus, je ne veux pas avoir de secrets
pour vous; le même motif que le vôtre, à peu près, me conduit à Mexico,
avec cette différence toutefois que moi j'y vais dans l'intention de
sauver don Juan qui, ainsi que vous le savez, est mon beau-frère et que
j'aime beaucoup.
--Don Juan Palacios est innocent et ne peut courir aucun danger!
Le jeune homme jeta un regard investigateur autour de lui, alluma une
cigarette, se leva, et me faisant signe de le suivre:
--Venez donc faire un tour dehors, me dit-il; le temps est magnifique,
et de la façon dont s'y prend notre hôte, nous ne mangerons pas avant
une heure.
Je me levai et le suivis sans faire d'observations.
Après trois ou quatre tours sur la large esplanade qui s'étend devant
le _rancho_, don Luis me dit tout à coup:
--Caray! Vous êtes un honnête homme! Je ne veux pas vous tromper.
--Que voulez-vous dire? m'écriai-je.
--Ceci, tout simplement: vous croyez don Juan innocent? Eh bien, il
est coupable, très coupable même, et voilà justement pourquoi je
veux le sauver. Tant que nous n'avons eu affaire qu'à des _Jueces de
letras_ poltrons, et que le gouverneur lui-même encourageait dans
leur poltronnerie, naturellement nous n'avions qu'à laisser aller
les choses; mais aujourd'hui tout est changé. Je connais de longue
date don Melchior Céspedes; c'est un homme d'une rare énergie; il est
furieux de l'avantage que nous avons pris sur lui en réussissant à le
renverser; il a fait le serment, si jamais il revenait au pouvoir,
de se venger du tour que nous lui avons joué. Don Melchior est connu
pour tenir ses serments. Pendant les dix-huit mois qu'il a passés dans
l'obscurité, il n'a pas interrompu un seul instant ses recherches et
ses investigations, si bien qu'il arrive aujourd'hui armé de toutes
pièces, et ayant en main les preuves qui lui manquait la première fois.
Il est évident pour tout le monde que don Juan sera condamnée à mort.
Or, il ne faut pas que don Juan meure. S'il se sentait abandonné, il
pourrait parler, et ses révélations seraient terribles. Savez-vous,
cher don Gustavo, qu'en ce moment, Mexico se partage en deux camps
égaux: les voleurs et les volés?
--Oh, oh! interrompis-je, cela est impossible!
--Cela est. Vous comprenez donc les conséquences que pourrait avoir une
révélation. Aussi voulons-nous l'éviter à tout prix. Le temps presse
d'autant plus que doña Incarnación a commis une grave imprudence il y a
huit ou dix jours.
--Doña Incarnación, votre femme!
--Mon Dieu, oui. Elle adore son frère, et avant de partir pour
Washington, j'ai cru devoir lui révéler toute cette histoire.
--Vous la connaissez donc, alors?
--Heu... oui, me répondit don Luis en détournant la tête avec embarras.
Mon beau-frère m'en avait fait la confidence, le jour même de mon
mariage.
--Ah diable! Pas auparavant, vous en êtes sûr?
--Allons, allons, il est impossible de vous rien cacher, fit-il en
riant faux. Convenez que vous vous trouviez dans votre chambre, certain
soir?
--J'en conviendrai si vous le voulez, mais vous reconnaîtrez, cher don
Luis, que je n'ai jamais soufflé mot de cette aventure.
--Je le reconnais et vous en remercie. Du reste, j'avais le
pressentiment que depuis longtemps vous saviez à quoi vous en tenir
sur notre compte.
--Revenons à doña Incarnación, s'il vous plaît.
--Eh bien, ma charmante femme, qui est un peu folle et qui adore
son frère, vous disais-je, a perdu la tête en apprenant que don
Melchior était de nouveau gouverneur de Mexico, et, sans faire part
de son projet à personne, elle est allée tout droit le trouver, lui a
nettement demandé la mise en liberté immédiate de son frère, et comme
le gouverneur n'a pas voulu se laisser fléchir, elle n'a fait ni une ni
deux: elle a sorti un stylet de son corsage et a voulu le planter dans
la poitrine de don Melchior. Malheureusement, _heureusement_, veux-je
dire,--la langue m'a fourché, fit-il en souriant,--heureusement,
dis-je, que, celui-ci a avancé le bras, qu'il a eu traversé de part en
part; sans cela il était mort.
--Oh, oh! m'écriai-je avec inquiétude, voilà qui complique
singulièrement l'affaire! Doña Incarnación est sans doute arrêtée?
--Pas le moins du monde. Don Melchior Céspedes est trop fin pour
commettre une telle bévue. Il a reçu le coup de poignard, n'a rien dit
et a laissé doña Incarnación se retirer. Elle a quitté immédiatement la
ville et est maintenant à l'abri de toutes recherches.
--Je suis charmé de ce dénoûment. Mais voyons, franchement, cette
association de malfaiteurs existe-t-elle réellement?
--Mon cher ami, il faut que vous sachiez que don Juan Palacios est
un homme doué d'un vaste génie, et qui, s'il fût né dans un autre
pays que le Mexique, serait inévitablement arrivé aux plus hautes
positions sociales. Il est parvenu à réunir dans ses mains toutes les
_cuadrillas_ de _salteadores_ qui couvrent le Mexique, et vous savez si
elles sont nombreuses?
--Oui, répondis-je, il y en a quelques-unes.
--Toutes dépendent et relèvent de lui. Elles sont organisées sur
un pied réellement grandiose. Grâce à sa position de secrétaire du
président de la République, don Juan pouvait facilement indiquer aux
_salteadores_, non seulement les expéditions fructueuses, mais encore
donner de fausses indications et de fausses directions aux escortes et
aux troupes chargées de poursuivre les voleurs. Le partage du butin
était fait par lui, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'il prélevait
amplement sa part. L'association était organisée sur de telles bases,
je dis était, parce qu'il est probable, hélas, que nos beaux jours sont
passés, était, dis-je, organisée de telle façon, qu'un grand nombre de
nos compagnons ne connaissaient pas leur chef et que, par conséquent,
il leur était impossible de le dénoncer. Vingt ou trente au plus, des
plus déterminés d'entre nous, possédaient le secret de notre grande
famille et servaient d'intermédiaires entre le chef et les associés, et
surtout faisaient exécuter le règlement.
--Comment! Vous aviez un règlement?
--Oui, un règlement, et qui, croyez-le bien, laisse loin derrière lui
tous ceux que vous autres, Européens, dans vos ventes de charbonniers,
vous avez pu imaginer.
--Savez-vous que vous piquez vivement ma curiosité, et je désirerais
connaître quelques articles de ce règlement?
--Rien ne nous presse; je puis vous satisfaire, d'autant plus que
maintenant ce ne sera plus que lettre morte, hélas! Écoutez ceci:
d'abord, pour faire partie de notre association, il fallait _devoir_ au
moins deux morts, c'est-à-dire avoir assassiné deux hommes.
--Oh! Je comprends. Il y a trop longtemps que je suis au Mexique pour
ignorer cette locution. Mais pourquoi deux morts? Une me paraît très
suffisante!
--Don Juan n'en jugeait pas ainsi, et voici la raison qu'il m'en a
donnée:
--Tout homme, dans un moment de colère, ou par jalousie, ou étant ivre,
peut se laisser entraîner à en tuer un autre; mais celui qui commet un
second assassinat prouve qu'il a des instincts sanguinaires et que sa
conscience est au-dessus des remords.
--Diable! Voilà qui est un peu bien subtil!
--Écoutez: Tout individu qui désirera faire partie de notre
société parce qu'il en aura surpris quelques secrets sera refusé,
surveillé attentivement, et s'il fait une démarche jugée suspecte,
poignardé.--Tout individu joueur, buveur ou doué d'une complexion
amoureuse sera refusé, car il est certain qu'un jour ou l'autre, soit
étant ivre, soit après avoir perdu au jeu, soit enfin dans les bras de
la femme qu'il aime ou qu'il croira aimer, il révèlera les secrets de
la société.
--Ah ça, mais savez-vous que don Juan Palacios est tout simplement un
profond politique?
--Voici un dernier article, cher don Gustavo, qui vous prouvera qu'en
effet notre chef est réellement un homme de génie: Tout membre de notre
société qui aura conçu des soupçons sur la fidélité d'un autre de
nos affidés devra garder ses soupçons pour lui, sans jamais essayer,
sous aucun prétexte, d'en faire part au chef; mais il sera tenu de
poignarder le traître de sa main et de garder un secret inviolable sur
cette exécution vis-à-vis même des chefs de la société.
--Caray! m'écriai-je, voilà qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer!
--Oui, vous le voyez, nous étions organisés solidement. Aussi depuis
six ans nous avons tenu en échec toutes les forces de la République
et souvent battu le gouvernement lui-même, ainsi que vous en avez été
témoin il y a dix-huit mois. Nos affidés occupaient tous les échelons
de l'échelle sociale, avaient entrée dans toutes les familles, les yeux
et les oreilles partout. De là nos incontestables succès.
--Et vous ne vous tenez pas encore pour battus?
--Non pas; j'espère même que nous serons vainqueurs. Où descendez-vous
à Mexico?
--Mais, tout naturellement, chez don Diego Palacios. Ce serait lui
faire injure que d'agir autrement.
--Don Diego Palacios et toute sa famille ont quitté Mexico depuis huit
jours. Vous trouverez la maison fermée.
--Alors je descendrai tout simplement à l'hôtel français.
--Cela vaudra mieux. Maintenant, écoutez ceci, don Gustavo: vous êtes
un charmant compagnon; nous continuerons donc notre route côte à côte;
seulement, comme vous êtes étranger et qu'avant tout il faut que vous
ne soyez pas compromis dans cette affaire, à une lieue où deux de
la ville nous nous séparerons, et nous entrerons chacun par un côté
différent, et si le hasard nous met en présence plus tard, nous aurons
l'air de ne pas nous connaître.
--Je vous remercie, cher don Luis. Du reste, maintenant que je sais
que don Diego n'est pas à Mexico, mon inquiétude est moindre, et mieux
vaut, en effet, que je reste spectateur désintéressé de ce qui se
passera.
Ce qui fut dit fut fait. Trois jours après, nous entrions à Mexico
chacun par une porte différente, et nous nous séparions pour ne plus
nous revoir.
Don Luis avait dit vrai. Les débats avaient recommencé, et ainsi qu'il
l'avait prévu, don Juan Palacios, accablé sous les preuves accumulées
contre lui, avait été condamné à mort avec vingt-deux de ses complices,
tous pauvres diables appartenant à la plus basse classe, qui jamais
n'avaient vu leur chef et n'avaient rien pu déclarer contre lui.
La contenance de don Juan Palacios devant le tribunal fut calme, froide
et railleuse; mais il ne prononça aucun nom et ne fit aucune révélation.
Lorsqu'on lui lut la sentence qui le condamnait _au garrote vil_
et que le président lui annonça qu'il ne lui restait plus que
quarante-huit heures pour se réconcilier avec Dieu, il sourit d'un air
narquois et dit en saluant ironiquement le tribunal:
--Doucement, caballeros, nous n'en sommes pas encore là; je crois au
contraire que j'ai beaucoup de temps devant moi.
Le lendemain, lorsque le corregidor et les alguaziles, accompagnés du
gouverneur, pénétrèrent dans la prison, leur stupéfaction fut grande en
trouvant la cellule du condamné vide.
Le colonel don Juan Palacios avait disparu.
Mais il avait laissé une lettre.
Cette lettre contenait en substance ceci:
«Adieu, ingrats compatriotes! Vous n'êtes pas dignes de comprendre un
homme tel que moi; je m'exile chez nos voisins de la République des
États-Unis, dont j'espère devenir bientôt un des citoyens les plus
remarquables. Les Yankees sauront m'apprécier à ma juste valeur. Ils se
connaissent en hommes.»
Don Melchior Céspedes, piqué au jeu par cette épître narquoise et
essentiellement andalouse, essaya, mais en vain, de reprendre son
prisonnier.
Les bandits subalternes furent exécutés, mais leur exécution ne consola
que médiocrement le pouvoir du nouvel échec que la fuite du chef de
l'association lui faisait subir.
Au résumé, jusqu'à la fin, dans leur lutte contre le gouvernement
mexicain, les bandits avaient toujours eu le dessus.
Quant à don Juan Palacios, il réussit à passer aux États-Unis, où il
est probable qu'il sera parvenu à occuper une haute position, soit dans
un sens, soit dans un autre.
Il avait tout ce qu'il faut pour cela.