VI

Ce que peut être une course de nuit dans les savanes du Texas.

La distance de Castroville à l'habitation de don Melchior de Bartas

était au plus de quatre lieues et demie à cinq lieues, distance qui, en

toute autre circonstance que celle où se trouvait le missionnaire et

son jeune guide, pouvait facilement être franchie en moins d'une heure

et demie, surtout avec de bons chevaux, et ceux de Cardenio étaient

excellents.

Mais ici ce n'était pas le cas.

Il était impossible de n'établir aucun calcul approximatif.

L'ouragan, qui, depuis une heure à peine, avait cessé, devait avoir

causé des ravages énormes, fait déborder les rivières et les torrents,

enlevé les troncs d'arbres servant de pont, effacé tous les vestiges de

route.

Il fallait donc marcher lentement et avec précaution à travers des

sentiers presque impraticables, en se fiant beaucoup plus à l'instinct

des animaux que l'on montait, pour ne pas s'égarer, que sur des

connaissances acquises et qui pouvaient être mises en défaut à chaque

pas par des accidents imprévus.

Il était près de dix heures du soir lorsque le père Paul-Michel et

Cardenio, en croupe duquel était monté Frasquito, quittèrent le

presbytère et sortirent de Castroville.

A deux ou trois portées de fusil de la ville, après avoir traversé

quelques prairies plus ou moins bien mises en culture par des Indiens

civilisés ou «mansos» qui forment le plus clair de la population de

Castroville et connaissent à peine les premières et plus grossières

notions d'agriculture, s'étend une immense savane appelée la «Leona».

La «Leona», coupée par une foule de ruisseaux dont quelques-uns sont

assez larges et assez profonds, dont le cours est généralement très

accidenté et forme des méandres infinis, est de plus semée de bois

taillis épais, couverte en partie par un immense chaparral, qui est, à

juste titre, l'effroi des habitants.

Bien des colons, venus dans ce chaparral pour y ramasser de la «pacane»

ou du bois mort, s'étaient égarés et n'avaient point reparu. Quelque

temps après, leurs ossements blanchis avaient été trouvés au pied des

arbres, auprès de leurs sacs encore pleins.

Les Sioux, les Apaches, les Comanches, les Lipans, les Delawares

sillonnaient la Leona dans tous les sens et massacraient sans pitié,

avec des raffinements de cruautés inouïs, les malheureux blancs que

leur mauvais destin ne jetait que trop souvent sur leur passage.

Nous ne parlons ici que pour mémoire de myriades de serpents horribles,

aux morsures mortelles, des jaguars, des panthères et des coyotes qui

semblaient y tenir un éternel sanhédrin.

C'était ce lieu de plaisance que nos trois voyageurs devaient traverser

dans une partie de sa longueur, au milieu des ténèbres, en suivant

en file indienne les courbes interminables d'une route texienne,

c'est-à-dire un sentier primitivement tracé par le pied des bêtes

fauves, indiqué à peine par des fortes entailles, faites à la hache,

sur le tronc des arbres; où parfois, comme il eut été trop long

sans doute d'enlever les arbres qui tout d'un coup venaient barrer

le passage, on s'était contenté de les couper à un pied du sol, de

façon à procurer des cahots sans nombre aux charrettes contraintes

de s'engager dans ces effroyables sentiers, et qui souvent faisaient

culbuter les chevaux des cavaliers imprudents qui se hasardaient à

prendre une allure trop rapide.

Dans les premiers moments de leur voyage, à part quelques accidents

sans importance, nos voyageurs se tirèrent assez bien des difficultés

qu'ils rencontraient sur leurs pas.

Ils se trouvaient alors en rase campagne; la nuit était claire; la lune

leur donnait une lueur suffisante pour se conduire.

Ils atteignirent ainsi une espèce de pont fait de deux pièces de bois à

peine équarries, et de branches mal jointes, jeté entre deux monticules

qui enserrent un cours d'eau assez large et profond nommé le _Buffalo_.

Derrière ce pont, qu'ils traversèrent au galop, au risque d'être

renversés au fond d'un précipice de cinquante mètres si les chevaux

avaient malheureusement butté, commençait la _Leona_, c'est-à-dire les

véritables difficultés du long trajet que les trois hommes avaient à

faire.

Cependant, sous la direction de Cardenio, ils s'engagèrent résolument

dans le chaparral si funeste à tant d'hommes de leur couleur.

Il régnait sous le couvert une obscurité profonde; on ne pouvait s'y

diriger qu'à tâtons, instinctivement, sans être aucunement sûr de la

ligne qu'on suivait.

Depuis vingt minutes à peine, ils avaient pénétré dans le chaparral,

lorsque tout à coup le cheval de Cardenio eut un frisson de terreur,

poussa un hennissement sourd, et s'arcbouta des quatre pieds en

couchant les oreilles et en tremblant de tous ses membres.

Le jeune homme, sans autrement s'émouvoir, jeta un long regard autour

de lui; alors il aperçut, à vingt-cinq pas à peine en avant, deux

lueurs sinistres qui brillaient comme un lugubre phare dans les

ténèbres.

Cardenio arma son fusil, qu'il portait en travers sur le devant de la

selle, l'épaula, et, après avoir visé pendant deux ou trois secondes,

il lâcha la détente.

Un rugissement effroyable se fit entendre: il y eut un bruit terrible

de branches froissées et brisées, et ce fut tout.

--La torche! dit Cardenio à Frasquito.

Le sacristain, dont les dents claquaient de terreur, ne se fit pas

répéter l'injonction du jeune homme. Une torche fut aussitôt allumée.

Alors il fut possible de reconnaître sur quel gibier avait tiré le

chasseur.

Ce n'était rien moins qu'un magnifique jaguar.

Cardenio lui avait, au jugé, envoyé une balle juste entre les deux

yeux, et l'avait tué raide sur le coup.

Mais, à la flamme rougeâtre de la torche, les voyageurs découvrirent

autre chose encore.

Ils se trouvaient littéralement entourés de bêtes fauves. Il y en avait

partout, à droite, à gauche, devant, derrière.

Le missionnaire s'expliqua alors les bruits singuliers et mystérieux

que, depuis quelque temps, il entendait dans les broussailles autour de

lui.

La situation était critique.

Leurs ennemis étaient des loups rouges ou chacals des prairies, animaux

ressemblant assez aux loups d'Europe, mais qui les dépassent de

beaucoup en force et surtout en férocité.

Ils pouvaient être environ une quarantaine; mais comme leur nombre

allait toujours croissant, il était à craindre qu'avant une demi-heure

ils seraient au moins cent cinquante.

Il est vrai que jusqu'à ce moment, ils n'avaient fait aucune

démonstration hostile contre les voyageurs, qu'ils s'étaient contentés

d'escorter en trottinant à une légère distance d'eux.

Mais cette mansuétude, peu ordinaire chez ces animaux qui, de même

que le lion de l'Ecriture, couraient «quaerentes quem dévorent», ou,

pour parler plus clairement, étaient à la recherche de leur souper, ne

devait point, selon toute probabilité, se prolonger bien longtemps.

Il fallait prendre un parti, mais lequel?

Là était la question.

Les coyotes, effrayés par le bruit du coup de feu, éblouis par la

flamme de la torche, hésitaient et semblaient se consulter entre eux;

avec cet instinct inné chez les animaux qui ont l'habitude de chasser

en troupe, ils comprenaient vaguement que la proie qu'ils convoitaient,

tout en étant presque à portée de leurs griffes et de leurs crocs

acérés, ne serait peut-être pas aussi facile à saisir qu'ils se

l'étaient imaginés d'abord.

L'accident malheureux dont le jaguar avait été victime était là comme

une preuve à l'appui.

Cependant, l'odeur acre du sang commençait à leur monter aux narines;

leurs lèvres se relevaient d'une manière menaçante; ils poussaient

quelques hurlements sourds et saccadés qui ne présageaient rien de bon;

de plus, ils avaient faim; depuis longtemps le proverbe l'a dit: «Loup

affamé n'a pas d'oreilles».

Il n'y avait pas à hésiter.

Au Texas, à l'époque dont nous parlons, tout le monde, qu'il fût prêtre

ou citadin, homme ou enfant, marchait armé pour sa défense personnelle.

Les voyageurs avaient donc trois coups de feu à leur disposition.

Mais trois coups de feu, ce n'était pas grand-chose en face d'une masse

compacte de loups affamés.

--Êtes-vous bon cavalier, padre? demanda le jeune homme.

--Pas beaucoup, répondit le missionnaire; mais ne t'inquiète pas de

moi, enfant; ta vie est plus précieuse que la mienne.

--Padre, je ne vous abandonnerai pas; nous mourrons ou nous nous

sauverons ensemble. Je ne vous demande qu'une chose: laissez faire

votre cheval. Lorsque je donnerai le signal, croisez vos bras autour de

son cou, et ne vous occupez de rien.

--Ces instructions sont faciles à suivre, répondit en souriant le

prêtre.

--Vous me promettez de faire ce que je vous demande, padre?

--Je vous le promets, oui, mon enfant.

--Alors, vous allez voir, nous allons bien nous amuser, reprit gaiement

le jeune homme. Ne tremble donc pas comme cela, Frasquito, poltron!

--Je ne suis pas poltron; seulement j'ai peur, répondit naïvement le

sacristain, et je crois qu'il y a de quoi.

--Bah! Tu vas voir; surtout ne me lâche pas!

--Pour ça, il n'y a pas de danger.

Le jeune homme prit deux torches, les alluma, les agita un instant pour

aviver la flamme, puis il les jeta une à droite, l'autre à gauche, dans

les broussailles, brandit la troisième au-dessus de sa tête, et se

penchant sur le col de sa monture:

--Ah! Santiago! cria-t-il; Adelante! Santiago!

A cet appel bien connu de tous les chevaux mexicains, les deux mustangs

s'élancèrent à fond de train; ils passèrent, avec la rapidité de

deux météores, au milieu des coyotes effarés et épouvantés dont les

hurlements de terreur et de colère excitaient encore la vélocité des

deux coureurs.

Les chevaux volaient dans l'espace avec une rapidité vertigineuse:

fossés, ruisseaux, ravins semblaient fondre sous leurs pas; il y avait

quelque chose de saisissant dans l'aspect de cette course affolée au

milieu des ténèbres que rayait d'une longue ligne de feu la flamme

rougeâtre de la torche tenue par le jeune homme.

--Hurrah! Les morts vont vite!

--Plus vite encore ceux qui veulent vivre.

La course effrénée du cheval, fantastique de la ballade de Burger était

dépassée.

On voyait au loin, en arrière, une grande lueur à l'horizon: c'était le

chaparral qui brûlait.

Les hurlements des loups éclataient comme des rires de démons, et l'on

entendait au loin leurs pas pressés qui se rapprochaient rapidement.

--En avant, en avant! répétait sans cesse le jeune homme.

Et les chevaux, pressés sous l'aiguillon de la terreur redoublaient des

efforts déjà prodigieux.

--Je ne puis plus me soutenir: la respiration me manque, les forces

m'abandonnent, dit tout à coup le missionnaire.

--Courage, courage! répétait le jeune homme d'une voix stridente.

--Du courage j'en ai, des forces je n'en ai plus.

--Trois minutes encore, au nom du ciel! reprit Cardenio.

Ils venaient de traverser une rivière assez large et gravissaient en ce

moment les flancs abrupts d'une colline élevée.

--Halte, et pied à terre! cria vivement le jeune homme.

Le missionnaire se laissa tomber plutôt qu'il ne descendit de son

cheval; il était presque évanoui.

On apercevait dans la plaine, au milieu des hautes herbes, une longue

tache noire et moutonneuse. C'étaient les loups qui accouraient.

Ils n'étaient plus cinquante, maintenant; ils étaient plus de deux

cents.

Sans perdre un instant le jeune homme avait lancé sa «reata» en cuir

tressé par dessus la maîtresse branche d'un arbre élevé. Il avait saisi

l'extrémité de la «reata» qui était tombée à terre, avait, en un tour

de main, formé une chaise avec des nœuds adroitement disposés; puis,

dans cette chaise, il avait solidement attaché le missionnaire, qui,

inconscient et n'ayant pour ainsi dire plus la perception de ce qui s

e passait autour de lui, le laissait

machinalement faire.

--Hisse! dit-il à Frasquito.

Le sacristain obéit sans essayer de comprendre; ses dents claquaient

comme des castagnettes.

Cardenio, lui, bien qu'un peu pâle, l'œil brillant et la lèvre

railleuse, semblait ne rien avoir perdu de son assurance et de son

sang-froid.

En un tour de main le missionnaire fut hissé à hauteur de la première

branche de l'arbre.

Cardenio, après avoir recommandé à Frasquito de ne pas lâcher la

«reata», s'accrocha des pieds, des mains, après les rameaux de lianes

nommées «barbes d'Espagnols», qui enlaçaient le tronc énorme de l'arbre

gigantesque; en moins d'une minute, il atteignit la branche.

Il saisit alors le missionnaire, le tira doucement à lui au milieu

d'un berceau de branches, après lesquelles, pour plus de sûreté, il

l'attacha; puis, après l'avoir débarrassé de la «reata», il assujettit

solidement celle-ci autour de la branche, et se laissa glisser à terre.

--A ton tour, dit-il à Frasquito.

L'Indien ne se fit pas répéter l'invitation. Il exécuta son ascension

avec la rapidité et l'adresse d'un singe.

Pendant ce temps, Cardenio avait enlevé les harnais des chevaux, les

avait réunis en paquet, et les avait attachés à l'extrémité de la

«reata».

Le jeune homme avait conservé les trois fusils.

Il s'approcha des chevaux, les caressa un instant; puis, leur

appliquant une forte claque sur la croupe, il leur cria d'une voix

stridente:--Arrea! Arrea! Ah Santiago!

Les animaux firent deux ou trois bonds de joie, et s'élancèrent avec la

rapidité de l'éclair.

--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les sauver, murmura tristement

Cardenio; maintenant, que leur instinct les guide!

Ce que nous avons mis tant de temps à raconter s'était exécuté en moins

de dix minutes, tant le danger pressant avait décuplé les forces du

jeune homme.

Cependant les loups approchaient; ils avaient traversé la rivière et

atteignaient presque le pied de la colline.

Cardenio saisit la torche qu'il avait plantée en terre, la fit

tournoyer autour de sa tête pour en raviver la flamme, et la lança à

toute volée au milieu des loups.

Puis, s'armant des fusils, avec un sang-froid terrible, trois fois il

visa, et trois fois un loup, frappé à mort, bondit sur lui-même avec un

hurlement d'agonie.

Le jeune homme jeta alors les trois fusils en bandoulière sur son

épaule, empoigna à deux mains la «reata», et, en deux secondes, il

atteignit la maîtresse branche de l'arbre; puis il retira la «reata» à

lui, et enleva les harnais.

--Ah! dit-il avec un soupir de soulagement, je crois que j'ai bien

gagné de fumer une cigarette.

Nous sommes ici, à notre grand regret, contraint de donner le plus

formel démenti au proverbe qui prétend que les loups ne se mangent pas

entre eux.

Les loups, nous avons été maintes fois à même de le constater,

ressemblent, en cela du moins, parfaitement aux hommes: ils se

dévorent entre eux; et ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'ils le

font sans nul scrupule, avec les marques évidentes de la plus grande

satisfaction, toujours comme les hommes.

Le loup est essentiellement imitateur. Nous le soupçonnons fort d'avoir

suivi, en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, l'exemple qui

lui a été si souvent donné par l'homme, ce doux et magnifique roi de la

création, ainsi que le nomment les philanthropes.

En dévorant à belles dents leurs congénères, les coyotes avaient laissé

à Cardenio tout le temps nécessaire pour s'installer commodément dans

sa forteresse improvisée.

Il avait habilement profité des quelques minutes de répit que lui avait

laissées le lunch pris par ses terribles persécuteurs.

Ainsi qu'il se l'était promis à lui-même, le jeune homme avait

consciencieusement fumé sa cigarette; puis, ce devoir accompli, il

s'était penché sur le missionnaire.

L'abbé Paul-Michel commençait à se remettre du rude choc qu'il avait

reçu; il respirait plus facilement; sa pâleur était moins livide; ses

forces revenaient.

--Que s'est-il donc passé? demanda-t-il d'une voix faible.

Pardonne-moi, mon enfant; je crois que malgré ma volonté, j'ai perdu

connaissance. Comment me trouvai-je sur cet arbre?

--C'est Frasquito et moi, padre, qui vous y avons transporté; et, à

moins que les loups n'usent leurs grilles à déraciner ce magnifique

mahogany, nous sommes parfaitement en sûreté sur ses branches.

Voyez-les en bas, assis sur leur train de derrière, la gueule ouverte

et les yeux écarquillés, dit-il gaîment; ils sont, je vous l'assure,

tout décontenancés et surtout bien désappointés du tour que nous leur

avons joué.

Ces paroles, prononcées avec gaîté, firent une forte impression sur le

missionnaire, et lui rendirent presque entièrement sa liberté d'esprit.

En effet, les voyageurs étaient en sûreté, provisoirement du moins; les

loups, après avoir parcouru dans tous les sens le sommet de la colline,

en cherchant et en furetant, s'étaient partagés en deux troupes, dont

l'une avait, après quelques instants d'hésitation, descendu au galop

la colline, et s'était lancée sur la piste des chevaux, tandis que

l'autre, au contraire, s'était groupée autour de l'arbre, où elle

poussait sans interruption d'effrayantes clameurs.

Cependant le missionnaire était en proie à une vive inquiétude; la

situation singulière dans laquelle il se trouvait menaçait, en se

prolongeant, d'amener des complications assez graves.

En effet, que faire? Que devenir? Isolés, abandonnés, sans vivres, sans

espoir de secours, perdus comme une épave au milieu de l'immensité du

désert, cette perspective n'avait rien de rassurant.

--Mes enfants, dit le père Michel, remercions Dieu de la grâce qu'il

nous a faite de nous préserver de l'atteinte de ces féroces animaux,

et de la protection évidente dont il nous a couverts dans une

circonstance aussi périlleuse.

Les trois hommes adressèrent alors une prière fervente au Seigneur.

Jamais peut-être accents plus convaincus ne s'échappèrent de poitrines

humaines.

--«Aides-toi, le ciel t'aidera», est un des préceptes les plus sages

de notre religion, reprit le missionnaire en s'adressant à Cardenio;

maintenant, dis-moi, mon enfant, toi dont l'intelligence et le courage

nous ont été jusqu'à présent d'un si grand secours, que penses-tu que

nous devions faire?

--Padre, répondit le jeune homme, à mon avis rien n'est plus simple.

Mon père sait que je suis parti pour Castroville; ma longue absence

l'aura sans doute inquiété; déjà, j'en suis certain, à moins

d'événements imprévus, des peones ont été envoyés à ma recherche. Avant

deux heures d'ici, peut-être moins, nous ne saurions manquer de voir

arriver des libérateurs. Peut-être déjà nos chevaux, qui avaient une

grande avance sur les loups, ont-ils réussi à gagner la plantation et à

faire connaître ainsi le danger dans lequel nous sommes.

--Ainsi, tu crois que l'on est à notre recherche?

--J'en jurerais, mon père.

--Le nom du Seigneur ne doit pas être pris en vain, mon enfant, dit un

peu sévèrement le missionnaire.

--Pardonnez-moi, padre; j'ai eu tort.

--Bien; mais en admettant que tu ne te trompes pas, que les serviteurs

de ton père parcourent en ce moment la savane, il leur sera, il me

semble, bien difficile de nous trouver.

--Pas autant que vous le supposez, padre; voici pourquoi: il nous reste

encore deux torches; ces torches, allumées l'une après l'autre, peuvent

durer trois heures et demie environ; dans quatre heures, il fera jour.

Frasquito prendra les deux torches et montera tout à l'extrémité du

mahogany; arrivé là, il allumera une torche et l'élèvera au-dessus

de sa tête en l'agitant; la flamme projetée à une grande distance

sera certainement aperçue par les peones. Pendant ce temps, comme

les munitions ne nous manquent pas, je tirerai, sans cesser un seul

instant, sur les loups; le bruit des coups de feu, joint à la lueur

de notre phare improvisé et aux clameurs assourdissantes des coyotes,

suffira pour nous amener de prompts secours. Que dites-vous de mon

idée, padre?

--Je dis qu'elle est très sage, que tu es un garçon d'esprit, et que

par conséquent il faut mettre à exécution, le plus tôt possible, ton

idée, ainsi que tu l'appelles.

--A l'instant, padre. Tu entends, Frasquito; peux-tu monter là-haut?

--Oh, oui! Cardenio, mon ami, répondit gaîment le sacristain, beaucoup

plus facilement que je ne descendrais.

Ce qui avait été convenu fut fait.

Tandis que Frasquito prenait son poste sur la branche la plus élevée

du mahogany, Cardenio commençait contre les loups un feu roulant, qui

jetait le désordre dans leur troupe, et excitait leur fureur jusqu'au

paroxysme de la rage.

Leurs clameurs et leurs hurlements acquirent bientôt une intensité

de vacarme réellement assourdissant, qui devait être entendu à une

distance considérable.

Au sommet du mahogany, Frasquito, tremblant de peur, agitait sa torche

d'une façon désespérée.

Près d'une heure s'écoula ainsi, sans apporter de changement dans la

situation de nos trois personnages.

Soudain Cardenio tressaillit, se pencha vers l'abbé Paul-Michel, et

étendant le bras vers la savane:

--Regardez, padre, lui dit-il en lui montrant plusieurs lueurs

brillantes qui semblaient courir effarées dans les hautes herbes,

regardez!

--Eh bien? demanda le missionnaire avec anxiété.

--Voilà le secours que je vous ai promis qui nous arrive.

Presque au même instant un bruit de chevaux, semblable au roulement

d'un tonnerre lointain, se fit entendre; plusieurs coups de feu

éclatèrent; les loups poussèrent un long hurlement de rage et

s'enfuirent dans toutes les directions.

Tout à coup une vingtaine de cavaliers apparurent, agitant des torches

au-dessus de leurs têtes, et répétant à l'envi des cris joyeux d'appel.

Cette fois les voyageurs étaient bien réellement sauvés. Ces cavaliers

étaient les peones que don Melchior de Bartas avait envoyés à la

recherche de son fils.

Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine · 第 13 / 38 题