VII

Quelles mesures furent prises par don Melchior de Bartas afin

de recevoir convenablement la visite de l'Oiseau-Noir.

Le jour allait paraître au moment où nos trois voyageurs, après

les péripéties beaucoup émouvantes d'un voyage d'à peine quelques

lieues, qui cependant n'avait pas duré moins d'une nuit tout entière,

arrivaient enfin à la plantation, ramenés en triomphe par leurs

libérateurs.

L'entrevue du père et du fils fut des plus émouvantes.

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre en fondant en larmes, sans

pouvoir prononcer une parole, et demeurèrent longtemps embrassés.

--Ma sœur, s'écria enfin le jeune homme, Flora vit-elle encore?

Le planteur tendit en souriant la main au missionnaire.

--Merci d'être venu, señor padre, lui dit-il avec émotion; vous

êtes bien réellement un homme de Dieu: rien ne vous arrête dans

l'accomplissement de votre mission sacrée. Cette fois, grâces

soient rendues au Seigneur, bien que votre saint ministère ne soit

pas inutile, vous n'aurez pas à sécher des larmes et à consoler des

douleurs. Ma fille vit, elle est sauvée; Dieu a daigné en sa faveur

faire un miracle.

--Que le saint nom de Dieu soit béni! dit le prêtre.

--Ma sœur est sauvée! s'écria le jeune homme avec joie. Oh! je vais...

--Arrête, enfant! lui dit son père; la nuit s'achève à peine; ta sœur

repose: ne trouble pas son sommeil.

--C'est vrai! murmura le jeune homme; pauvre chère Flora! Mieux vaut

qu'elle s'éveille d'elle-même. Alors je l'embrasserai tout à mon aise.

--Vous devez être brisés par l'insomnie et la fatigue, reprit

don Melchior. Quelques heures de repos vous sont indispensables;

laissez-moi vous conduire moi-même à la chambre des hôtes.

Le missionnaire voulut, par politesse, soulever quelques objections.

--Je n'écouterai rien, reprit vivement le planteur; je ne consentirai à

rien vous dire avant que vous n'ayez, par quelques heures de sommeil,

réparé vos forces épuisées; vous aussi, jeune homme, suivez-moi,

ajouta-t-il en s'adressant à Frasquito.

Le planteur, précédant ses hôtes, les conduisit alors dans une pièce

dont il ouvrit la porte, et dans laquelle se trouvaient deux châlits

enveloppés de leurs moustiquaires.

--Vous voici chez vous; dormez, reposez-vous; dans quelques heures,

señor padre, nous causerons.

--Mais je vous assure, mon cher don Melchior, répondit le missionnaire,

que je me sens parfaitement en état de causer avec vous dès à présent.

--Non, mon père, vos yeux se ferment malgré vous; vous êtes pâle,

vous ne vous soutenez qu'avec peine; les fatigues et les émotions que

vous avez éprouvées ont été au-dessus de vos forces. Rien ne presse,

d'ailleurs; reposez-vous donc sans crainte.

--Puisque vous l'exigez, don Melchior, et que, réellement, ainsi que

vous me le dites, je ne vous suis d'aucune utilité en ce moment, je

n'insisterai pas davantage. Je vous obéis; donc, à bientôt!

Les deux hommes se serrèrent la main, puis le missionnaire entra dans

la chambre à coucher avec son sacristain et referma la porte derrière

lui.

--Et vous, mon fils, dit le planteur en s'adressant au jeune homme,

tout en se dirigeant vers son appartement, est-ce que vous n'allez pas

prendre aussi quelques heures de repos?

--Si vous me le permettez, je n'en ferai rien, mon père, répondit

Cardenio en souriant. Je n'éprouve aucune fatigue; vous savez qu'il

m'est bien souvent arrivé de passer avec vous la nuit en chasse ou en

expédition, ce qui ne m'empêchait pas le matin d'être frais et dispos.

Je suis jeune et fort; ces fatigues, qui peuvent sembler extrêmes à

un homme d'une santé affaiblie par l'abstinence et les privations de

toutes sortes, comme le saint curé de Castroville, ne sont rien pour

moi. Du reste, mon père, nous sommes à l'époque des grandes moissons;

j'ai plusieurs courses importantes à faire dans les défrichements, des

ordres à donner à don Seguro pour la rentrée des céréales qui, dès

hier, auraient dû être transportées à l'habitation.

Tout en causant ainsi, le père et le fils étaient entrés dans le

salon où, quelques heures auparavant, don Melchior avait reçu le

Cœur-Bouillant, et s'étaient assis sur des fauteuils à disques.

--Dites-vous vrai, mon fils?

--Certes, mon père, vous savez que je ne mens jamais.

--En effet, Cardenio, dit en souriant don Melchior, vous êtes une

nature trop loyale pour que le mensonge souille vos lèvres.

--Je vous demande seulement la permission, mon père, de manger quelques

bouchées; je vous avoue que si je n'éprouve ni fatigue, ni envie de

dormir, j'ai, en revanche, un furieux appétit; il paraît, ajouta-t-il

en riant, que les émotions me creusent l'estomac.

--Il en est toujours ainsi à votre âge, répondit don Melchior sur le

même ton; pendant que vous mangerez, mon fils, je vous apprendrai

certaines choses qu'il est important que vous sachiez.

Le planteur frappa sur un gong.

Pedrillo parut.

--Servez un déjeuner, dit le planteur, et priez don Ramón de se rendre

ici au plus vite.

Dix minutes plus tard, les ordres de don Melchior étaient exécutés, un

plantureux déjeuner froid servi, et don Ramón faisait son entrée dans

le salon en marchant sur la pointe des pieds.

Non pas que le majordome craignît de faire du bruit: le digne homme

n'avait point de ces délicatesses, il ignorait ces raffinements; mais

s'il entrait de cette façon excentrique, c'est tout simplement parce

qu'il avait attaché à ses talons d'énormes éperons à molettes larges

comme des assiettes, à pointes acérées comme des lames de poignards,

qui l'empêchaient littéralement de poser le derrière du pied à terre.

--Vous alliez partir, don Ramón? lui demanda le planteur dès qu'il

l'aperçut.

--Oui, señor don Melchior; je montais à cheval au moment où votre ordre

m'est parvenu.

--Ce n'est pas un ordre, mais une invitation que je vous ai fait

transmettre, don Ramón. Je désire que vous déjeuniez avec nous. Vous

regagnerez facilement le temps que je vous fais perdre; d'ailleurs,

vous partirez avec mon fils; vous faites partie de la famille. J'ai à

vous communiquer, ainsi qu'à Cardenio, certaines nouvelles dont il est

bon que vous soyez instruit sans retard.

--Je vous remercie, don Melchior; me voici tout à vos ordres, dit-il en

s'asseyant en face du planteur. A propos, ajouta-t-il en s'adressant au

jeune homme, je vous annonce, don Cardenio, que Pluto et Neptunio sont

rentrés à l'habitation quelques instants après vous; les pauvres bêtes

étaient effarées, tremblantes et ruisselantes de sueur; je n'ai pas

besoin de vous dire que je leur ai, sous mes yeux, fait donner tous les

soins nécessaires.

--Je vous remercie, don Ramón, répondit le jeune homme en lui serrant

la main; je suis heureux que mes pauvres chevaux aient réussi à

échapper à la dent des loups; ce sont de braves bêtes auxquelles je

tiens beaucoup.

Le déjeuner commença.

Les trois hommes mangeaient de bon appétit et buvaient à l'avenant.

--Écoutez-moi, dit le planteur.

Alors, sans perdre un coup de dent, don Melchior rapporta dans tous ses

détails à son fils et à don Ramón l'entretien qu'il avait eu avec le

Cœur-Bouillant, à la suite de la cure miraculeuse que celui-ci avait

opérée, et qu'il n'eut garde de raconter à son fils.

--Maintenant, ajouta-t-il, voici où en sont les choses. Que pensez-vous

de tout cela? Comme le plus âgé, répondez-moi, vous d'abord, don Ramón.

--Señor don Melchior, dit alors le majordome, vous le savez, soit ici,

soit dans les autres parties du Mexique, ma vie s'est écoulée presque

tout entière sur la frontière indienne. Je connais les Peaux-Rouges

de longue date; ils sont, à mon avis, sans comparaison, comme les

mulets de Guadalajara: tout bons ou tout mauvais. Le Cœur-Bouillant,

avec lequel j'ai eu souvent maille à partir, n'est pas aussi diable

qu'il est noir; c'est un guerrier brave, sage, et surtout d'une grande

loyauté. Le service immense qu'il vous a rendu cette nuit même l'a

irrévocablement attaché à vous. Ce qu'il vous a dit est vrai ou doit

l'être; il n'a aucun intérêt à vous tromper et n'est pas homme à le

faire. Ses communications méritent toute notre attention. Quant à

l'Oiseau-Noir, je le connais beaucoup aussi; c'est un brave guerrier,

très expérimenté, mais il ne regarde jamais son homme en face; il n'a

que des paroles mielleuses et ambigües à la bouche; en somme, il est

sournois et rusé comme un opossum. De plus, vous savez aussi bien

que moi, don Melchior, qu'il cherche, depuis fort longtemps déjà,

l'occasion de nous jouer quelques mauvais tours. En résumé, je crois

que vous ferez bien de vous méfier de lui.

--Et vous, Cardenio, quel est votre avis? demanda le planteur en se

tournant vers son fils.

--Je ne vous répondrai que deux mots, mon père: je partage complètement

l'opinion de don Ramón. Autant j'ai de confiance dans l'esprit élevé

et la loyauté du Cœur-Bouillant, autant j'éprouve de méfiance pour

l'Oiseau-Noir.

--Eh bien! reprit en souriant le planteur, je vous avoue franchement,

mes amis, que je suis absolument de votre avis; mais je n'étais

pas fâché de connaître le vôtre. Sans que je vous le dise, vous en

comprenez les raisons, je n'en doute pas. Maintenant, arrivons à ce

qu'il est convenable de faire en cette circonstance, qui est, en

réalité, très grave.

--Parlez, mon père, répondit Cardenio; nous vous écoutons

respectueusement. Nous nous hâterons d'exécuter les mesures qui vous

seront suggérées par votre expérience.

Le planteur offrit des cigares à la ronde.

--Fumez, dit-il en souriant; c'est une espèce de conseil indien que

nous allons tenir. Cardenio et don Ramón allumèrent leurs cigares.

--Le Cœur-Bouillant, reprit le planteur, en m'avertissant de me tenir

sur mes gardes, m'a textuellement dit que si je n'étais pas attaqué

cette nuit, je le serais inévitablement la nuit prochaine. Un avis

donné par un tel homme ne doit pas être négligé. Voici ce qu'il

convient de faire: tandis que je m'occuperai ici à faire transporter

tous les objets précieux dans la tour et à mettre la plantation en état

de résister à un coup de main, vous, don Ramón, vous parcourrez la

savane avec mon fils, et vous vous occuperez tous deux, sans retard, de

faire rentrer à l'habitation non seulement autant de bétail que cela

vous sera possible, mais encore tous les peones et vaqueros disséminés

sur toute retendue du défrichement. Combien avons-nous d'hommes environ

ici, tout compris?

--Nous avons, señor, répondit aussitôt le majordome, cent dix hommes en

état de porter les armes.

--C'est assez joli, dit en souriant le planteur; cent hommes braves,

dévoués, abrités derrière de bonnes murailles, munis d'armes et de

provisions, peuvent opposer une longue résistance. Vous avertirez don

Seguro de faire charger toutes les céréales sur des chariots et de

les faire conduire ici. Il est inutile que les Peaux-Rouges profitent

de nos provisions. Si nous étions assez fous pour abandonner notre

moisson dans la savane, ils ne se gêneraient nullement pour s'en

emparer. Ainsi, voilà qui est bien convenu. Surtout, faites diligence:

il faut que tout soit rentré avant le coucher du soleil; plus tard,

Dieu sait ce qui arriverait. D'ailleurs, je crois que nous ne devons

conserver aucune inquiétude sur les suites de cette échauffourée. Le

Cœur-Bouillant m'a promis le secours de sa tribu, et il n'est pas homme

à manquer à une promesse librement faite et à une parole donnée.

--Toute la moisson peut être rentrée vers midi, señor don Melchior;

quant au bétail, je ne partage pas votre avis.

--Expliquez-vous, don Ramón; vous êtes un homme de bon conseil, lui dit

en souriant le planteur.

--Je crois que la première chose que feront les Indiens, ce sera

d'attaquer la plantation.

--Certainement, répondit don Melchior.

--Ils n'arriveront ici, si, comme ils nous en ont menacés, ils

arrivent, qu'à une heure assez avancée après le coucher du soleil. En

admettant que le Cœur-Bouillant tarde à paraître, nous sommes certains

cependant de voir venir sa tribu, si ce n'est deux ou trois heures

après nos ennemis, tout au moins au lever du soleil; or, nous pouvons

tenir sans désavantage la nuit tout entière, et même beaucoup plus

longtemps, contre des ennemis plus redoutables que ne le sauraient être

pour nous les Peaux-Rouges.

--Tout ce que vous dites est exact, don Ramón; seulement je ne vois pas

bien encore où vous en voulez venir.

--J'ai compris, moi, mon père; le raisonnement de don Ramón me paraît

excessivement juste.

--Voyons un peu cela, cher enfant, dit en souriant le planteur;

laissez-le parler, don Ramón.

--Mon Dieu, mon père, répondit le jeune homme avec embarras, je vous

demande pardon d'avoir ainsi maladroitement interrompu un entretien

d'une si haute gravité.

--Du tout, du tout, mon fils; je suis heureux, au contraire, de vous

voir prendre intérêt à des questions aussi sérieuses et qui, en

réalité, vous touchent autant que moi: parlez donc, je vous écoute.

--Puisque vous m'y autorisez, mon père, je vous obéis. Voici donc, à

mon avis ce que don Ramón allait vous dire: le but de l'Oiseau-Noir

étant de surprendre notre habitation, afin de l'atteindre, il est

évident qu'il concentrera toutes ses forces autour d'elle et qu'avant

de songer au pillage, il voudra d'abord s'en emparer, les richesses

qu'il convoite plus particulièrement se trouvant réunies ici; quant

aux bestiaux, ils n'entrent qu'en seconde ligne et pour une part bien

minime dans le butin qu'il se propose de faire. Il est donc inutile,

pense don Ramón, et je partage entièrement son avis, de perdre un

temps précieux à essayer de rassembler des animaux presque sauvages,

disséminés sur une grande étendue de terrain, que l'on ne réussirait

qu'avec une peine infinie à conduire dans nos corrals, qui, ici, nous

gêneraient beaucoup au cas où, car il faut tout prévoir, le siège se

prolongerait.

--Bien, mon fils, voilà parler en homme.

--Le jeune maître a parfaitement rendu ma pensée, dit en s'inclinant

don Ramón.

--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je n'insisterai pas davantage sur ce

sujet; laissons les bestiaux où ils sont, ne songeons qu'à défendre la

plantation. Maintenant, señores, je ne vous retiens plus; vous pourrez,

quand il vous plaira, monter à cheval.

--Cher père, dit Cardenio en se levant, veuillez, je vous prie,

m'excuser auprès de ma mère, et bien lui répéter que la crainte de

troubler son sommeil et celui de ma chère Flora m'a seule empêché

d'aller les embrasser avant de partir.

--Voyez-vous cela, señor? dit une voix douce et pénétrante à l'oreille

de Cardenio, tandis que deux mains mignonnes se posaient sur ses yeux:

devinez qui, méchant!

--Oh! Ce n'est pas difficile. C'est toi, petite sœur! s'écria

joyeusement Cardenio.

--Eh bien, alors, embrasse-moi! Tu as deviné!

Le jeune homme se retourna vivement, saisit sa sœur dans ses bras et

l'embrassa de toutes ses forces.

Pendant les derniers mots de la conversation que nous venons de

rapporter, la porte de la chambre à coucher s'était ouverte sans bruit,

doña Juana et sa fille s'étaient doucement glissées dans le salon, et

étaient venues se placer derrière le jeune homme.

La jeune fille était complètement remise de son accident de la veille,

sauf qu'elle boitait légèrement à cause de l'incision cruciale que l'on

avait été contraint de lui faire; elle était aussi gaie, aussi rose,

aussi souriante que de coutume.

Pendant quelques minutes, la mère, la fille et le fils confondirent

leurs embrassements; puis le jeune homme, après s'être respectueusement

incliné devant son père, se retira et alla rejoindre le majordome, qui,

déjà, était en selle.

Cinq minutes plus tard, tous deux quittaient à fond de train

l'habitation.

Don Melchior de Bartas était un trop vieux routier des frontières

indiennes pour que l'annonce d'une attaque imminente des Peaux-Rouges

lui causât la moindre frayeur. Cependant, en homme prudent, il résolut

de ne négliger aucune mesure de sûreté, afin de pouvoir, au cas où ses

ennemis oseraient se présenter, leur infliger une correction dont ils

garderaient un long et cuisant souvenir.

Son premier soin fut d'expédier Pedrillo à Castroville avec une

lettre adressée au commandant Edward's Strum, lettre dans laquelle,

sans demander de secours à l'officier américain, car il croyait

avoir à sa disposition des forces suffisantes, surtout avec l'aide

du Cœur-Bouillant, pour résister avec avantage à l'Oiseau-Noir, il

l'avertissait de la situation dans laquelle il se trouvait, afin que le

commandant expédiât des estafettes sur la frontière pour annoncer aux

autres colons que les Peaux-Rouges préparaient une incursion, et qu'ils

eussent à se tenir sur leurs gardes.

Don Melchior terminait sa lettre en annonçant au gouverneur que l'abbé

Paul-Michel, curé de Castroville, était parvenu, après mille dangers,

à atteindre son habitation; que, dans les circonstances présentes, il

ne jugeait pas prudent, vu surtout l'état des chemins et le peu de

sûreté des routes, de le laisser retourner à Castroville, et que, par

conséquent, si son absence se prolongeait de quelques jours, l'on ne

conçut aucune inquiétude sur le digne missionnaire.

Aussitôt que Pedrillo fut parti avec cette lettre, don Melchior de

Bartas s'occupa, sans perdre un instant, de mettre l'habitation à

l'abri d'un coup de main.

Vers dix heures du matin, le père Paul-Michel se leva; il était frais,

calme, dispos, complètement reposé.

Après avoir frugalement déjeuné, selon son habitude, en compagnie

des dames, le missionnaire, heureux de voir que la jeune fille

était complètement guérie, et supposant que sa présence n'était

plus nécessaire à la plantation, manifesta le désir de reprendre, à

l'instant même, le chemin de Castroville, où, dit-il, il avait donné

rendez-vous à une personne qui devait l'attendre à son presbytère.

Mais alors doña Juana et sa charmante fille lui firent confidence de

l'attaque projetée contre elles et du danger qui les menaçait.

--N'est-ce pas, padre, dit alors la fillette d'un ton de supplication,

n'est-ce pas que vous ne voudrez point nous abandonner dans des

circonstances aussi graves?

--Non, certes, chère petite, s'écria vivement le missionnaire, ma place

est près de vous dès qu'un danger vous menace.

--Ah! Je le savais bien, moi, s'écria joyeusement Flora.

Elle lui sauta au cou et l'embrassa sans laisser au bon prêtre le temps

de se reconnaître.

--Je vous demanderai seulement la permission, reprit-il, d'envoyer un

exprès à Castroville, afin de prévenir de l'impossibilité dans laquelle

je me trouve d'y retourner aujourd'hui.

--C'est inutile, padre: «tatita» (petit père) a donné les ordres

nécessaires à Pedrillo; le brave garçon est parti depuis déjà plus de

trois heures; il doit être en train de revenir.

--Allons! fit en souriant doucement le missionnaire, je vois qu'il me

faut, bon gré mal gré, me considérer comme étant votre prisonnier.

--Nous tâcherons que vous n'ayez pas trop à vous plaindre de nous, dit

doña Juana, pendant le temps que vous serez notre hôte.

Vers midi, les chariots chargés commencèrent à arriver à l'habitation.

A quatre heures du soir, toutes les céréales étaient rentrées et

emmagasinées.

Un peu avant cinq heures, les peones et les vaqueros, bien montés et

armés jusqu'aux dents, arrivèrent, conduits par Cardenio et les deux

majordomes.

L'habitation était maintenant bien réellement une forteresse.

Le planteur attendait l'ennemi avec ce calme de l'homme brave qui sait

qu'il peut compter sur les hommes qu'il commande.

Vers sept heures du soir, un peu avant le coucher du soleil, on aperçut

deux cavaliers qui se dirigeait à toute bride vers l'habitation.

L'un était Pedrillo, le peon expédié le matin à Castroville par don

Melchior; quant au second, l'abbé Paul-Michel reconnut en lui, avec

surprise, l'inconnu qui, la veille au soir, s'était présenté à son

presbytère en compagnie du commandant Edward's Strum, et lui avait

demandé un rendez-vous avec tant d'instances.

Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine · 第 14 / 38 题