IV

Le Cœur-Bouillant entre en scène.

Le défrichement dont était propriétaire don Melchior de Bartas était,

ainsi que nous l'avons dit, situé à deux lieues tout au plus de

l'immense territoire, ou plutôt du vaste désert, propriété exclusive

des Indiens comanches et apaches qui le parcouraient dans tous les

sens, et y chassaient, et s'y battaient en toute liberté, sans craindre

d'être inquiétés par d'autres blancs que les quelques chasseurs,

Canadiens ou Américains du Nord, qui y tendaient leurs trappes, et avec

lesquels parfois ils avaient maille à partir.

Le domaine du Mexicain était très vaste. Il s'étendait sur les bords du

Río Nueces, sur une étendue de plusieurs lieues.

Cette plantation était coupée par plusieurs forêts, des chaparrales

ou maquis mêlés à de verdoyantes prairies couvertes d'une herbe drue

haute de six à huit pieds, arrosées par de nombreux cours d'eau, et

dans lesquelles paissaient en liberté, sous la surveillance de quelques

peones et vaqueros, une quantité innombrable de chevaux et de taureaux

presque sauvages.

Çà et là s'élevaient, abrités par la pente des collines ou des chaos

de rochers, quelques ranchos et jacales servant d'habitation aux

serviteurs du planteur; puis on apercevait de grands défrichements de

cafés, de cannes à sucre, de _sandías_ ou melons d'eau, de patates

douces, de longs bois de cotonniers, et au milieu de cette nature

exubérante, de cette admirable végétation, on voyait incessamment

bondir et se jouer, comme à plaisir, des _assathas_ ou longues-cornes,

des daims, des bigornes, des antilopes, puis aussi des bisons, des

coyotes ou loups rouges des prairies, des jaguars, des panthères et

même des ours; des myriades d'oiseaux aux plumes diaprées de mille

couleurs voltigeaient et chantaient sur toutes les branches des

arbres, au milieu des opossums, des écureuils gris et des singes de

toute sorte et de toute espèce, qui sautaient et gambadaient gaiement

en se poursuivant, du pied au sommet des arbres.

Sur les bords fangeux des marais et des rivières on voyait, vautrés

dans la vase et étendus au soleil, de hideux caïmans, qui semblaient

contempler, d'un air mélancolique, les magnifiques cygnes noirs qui

se laissaient nonchalamment aller au courant de l'eau, tandis qu'au

plus haut des airs les gypaètes, les urubus et les condors formaient

d'immenses cercles, en poussant des cris saccadés et discordants.

Ce défrichement, plus grand qu'un de nos départements de France, était

la propriété d'un homme qui, cependant, dans ce pays où les fortunes

sont si considérables, ne passait pas pour riche.

La surveillance de tout ce territoire était confiée, ainsi que nous

l'avons dit, malgré son jeune âge, à Cardenio, qui avait sous ses

ordres deux majordomes, véritables _jinetes, hombres de caballo_ s'il

en fut, dont la vie se passait à cheval, qui mangeaient, buvaient et

dormaient sur la selle; qu'il était presque impossible de voir à pied,

et qui étaient presque aussi sauvages que les hommes et les animaux

qu'ils étaient chargés de surveiller.

L'habitation principale, le domaine de la famille de Bartas, s'élevait

à l'angle formé par le confluent du Río Nueces et d'une rivière

dédaignée ou plutôt ignorée par les géographes, et à laquelle les

habitants de ces contrées, à cause de la couleur de ses eaux, avaient

donné le nom de _Río Bermejo_.

Cette habitation était grande, construite à la mode du pays,

c'est-à-dire en double clayonnage en roseaux tressés très fin,

recouvert à l'intérieur de toiles fortement tendues, de façon à laisser

la libre circulation de l'air, tout en empêchant la vue et arrêtant

les insectes, dont les myriades innombrables bourdonnaient sans cesse

alentour.

Une partie des appartements, ceux dans lesquels on habitait pendant

le jour, c'est-à-dire au moment de la plus grande chaleur, étaient

construits en sous-sol; il fallait descendre vingt-cinq marches pour

y parvenir. Les chambres à coucher se trouvaient, au contraire, à

l'entresol. Le toit se terminait en terrasse à l'italienne; à droite et

à gauche de l'habitation principale, et en formant pour ainsi dire, les

ailes rentrantes, se trouvaient d'autres corps de bâtiment, construis à

peu près sur le même modèle, mais plus simples et sans ornements. Ces

bâtiments servaient, ceux de droite de logement aux serviteurs attachés

plus particulièrement au service de la famille et de magasins pour les

provisions d'hiver; ceux de gauche contenaient une raffinerie, des

ateliers, des étables pour les vaches laitières et des corrales pour

les chevaux et les mules, ainsi que des hangars renfermant les chariots

et les wagons.

A l'angle même du confluent s'élevait une tour de vingt-cinq mètres

de circonférence sur quarante de haut; cette tour était construite

en troncs d'arbres équarris, empilés les uns sur les autres, retenus

entre eux par des crampons de fer. Elle avait deux étages souterrains,

dont le plus bas communiquait par un couloir à la rivière; trois

étages au-dessus du sol, éclairés par des meurtrières et garnis de

pierriers et d'espingoles de la force de huit balles à la livre. Sur la

plate-forme crénelée, une caronade de quatre, montée sur affût à pivot,

était en batterie.

Cette tour était la forteresse de l'habitation, et servait de refuge

aux colons en cas d'attaque des Indiens; ses appartements étaient

meublés; elle renfermait toutes les munitions de guerre et des vivres

pour un mois.

A droite et à gauche de la tour, et appuyés contre elle, s'élevaient,

sur le bord même de la rivière, des retranchements en troncs d'arbres,

hauts de douze pieds, fortement retenus entre eux par des crampons de

fer et assurés par un double revêtement en terre. Ces retranchements

enclavaient complètement l'habitation et enfermaient même le jardin ou

_huerta_, dans une circonférence de plus de huit mille mètres.

A trois portées de fusil de l'habitation, il n'y avait ni un arbre ni

un buisson qui pût servir d'abri ou d'embuscade à l'ennemi.

Chaque nuit des sentinelles étaient placées aux retranchements, et un

factionnaire veillait au sommet de la tour, prêt à sonner la cloche

d'alarme à la première apparence de danger.

Telle était la propriété nommée on ne sait pourquoi,

l'Étang-aux-Coyotes, et appartenant à don Melchior de Bartas.

Le jour où commence cette histoire, vers sept heures et demie du soir,

au moment où l'orage commençait à se déchaîner avec sa plus grande

fureur, trois personnes étaient réunies dans une chambre à coucher de

cette habitation.

Ces trois personnes étaient: don Melchior de Bartas, sa femme et,

étendue tout habillée sur un lit, une jeune enfant de treize ans, leur

fille.

Don Melchior avait, à cette époque, un peu moins de soixante ans;

c'était un homme encore vert, de haute talle, à la physionomie altière,

aux traits ascétiques, pâles et émaciés par la souffrance morale

plutôt que par l'âge et les privations; ses cheveux, et sa barbe qu'il

portait entière, et tombant en éventail sur sa poitrine, étaient d'une

blancheur de neige.

Il se promenait de long en large, avec agitation, dans la pièce;

parfois il s'arrêtait, jetait un regard douloureux sur sa fille, puis

il poussait un soupir, baissait la tête et reprenait sa marche saccadée.

Doña Juana de Bartas, beaucoup plus jeune que son mari, car elle

atteignait à peine la quarantaine, conservait encore les restes d'une

beauté qui quinze ans auparavant, avait dû être sans rivale. Assise au

chevet de sa fille, dont elle tenait une des mains dans les siennes,

son regard fixé sur le visage de la malade semblait épier chacune

de ses souffrances; des larmes coulaient sur ses joues pâlies, sans

qu'elle songeât à les essuyer.

Flora de Bartas avait treize ans à peine. En France ou dans n'importe

lequel de nos pays du Nord, ce n'eût été qu'une enfant; dans ces

contrées équatoriales, où la sève est si puissante, la nature si

précoce, c'était une jeune fille.

Elle était grande, admirablement faite; chacune de ses formes était

dessinée avec une perfection exquise; jamais le Titien, les Carrache,

le divin Anzio lui-même, n'ont rêvé pour leurs madones un modèle

aussi parfait. C'était la femme tout entière, avec ses lignes un peu

heurtées, sévères et légères à la fois, droites, et cependant brisées,

s'harmoniant pourtant pour compléter un tout presque idéal, diaphane

pour ainsi dire, et d'une perfection telle que Dieu seul pouvait le

concevoir et l'exécuter. On aurait dit un de ses anges oubliés sur la

terre et qui se souviennent encore des ailes qu'ils ont laissées au

ciel. Ses yeux alanguis par la douleur, demi-clos, se fixaient avec

une expression d'affection rêveuse sur ceux de sa mère. Sa bouche,

entr'ouverte, gardait les traces d'un dernier sourire.

Un silence de mort régnait dans cette salle.

Tout à coup le tintement lointain d'une cloche résonna deux fois.

--Qu'est-ce cela? murmura don Melchior en tressaillant.

Doña Juana ne fit pas un mouvement, ne leva pas les yeux; tout son être

était concentré sur sa fille; hors d'elle, elle ne voyait, n'entendait

rien.

Une porte s'entr'ouvrit doucement; une tête brune aux traits énergiques

et profondément accentués, passa dans l'entrebâillement.

--Qu'y a-t-il, don Ramón? demanda le planteur.

--Venez, répondit à demi-voix l'homme auquel on avait donné ce nom, et

qui était un des majordomes de l'habitation.

Don Melchior posa un baiser sur le front moite de Flora.

--Merci, père, répondit doucement l'enfant d'une voix suave et

harmonieuse comme le chant du _centzontle_, le rossignol mexicain,

tandis qu'un charmant sourire s'épanouissait sur ses lèvres pâlies.

Don Melchior quitta la chambre et referma sans bruit la porte derrière

lui.

Don Ramón l'attendait dans une grande pièce à côté, servant de salon

ou, comme disent les Américains, de _parlour_.

Don Ramón avait trente-deux ou trente-trois ans à peine; il était né

dans la famille de Bartas, pour laquelle il professait un dévouement à

toute épreuve. Bien que sa taille fût à peine au-dessus de la moyenne,

ses formes trapues, la grosseur de ses membres, sur lesquels saillaient

des muscles d'acier, la largeur presque difforme de ses épaules,

dénotaient une vigueur extraordinaire; il avait les jambes arquées,

comme tous les hommes dont la vie se passe à cheval; il portait

suspendu au côté gauche un machette, dont la lame était passée nue

dans un anneau de fer; le manche de corne d'un long couteau sortait de

l'extrémité supérieure de sa botte droite.

--Qu'y a-t-il, don Ramón? Pourquoi ce double coup de cloche? demanda le

planteur.

--Il y a, mi amo, répondit le majordome, que des étrangers demandent

l'hospitalité à l'habitation; ils attendent votre réponse à la barrière.

--Pourquoi ne les a-t-on pas introduits aussitôt? Par un temps comme

celui-ci, l'hospitalité me serait demandée par mon ennemi le plus

cruel, que je ne me reconnaîtrais par le droit de la lui refuser.

--C'est que, mi amo... répondit le majordome avec embarras.

--C'est que... quoi? fît le planteur avec une nuance d'impatience.

--Eh bien, mi amo, ces voyageurs sont des Indiens.

--Qu'importe que ce soient des Indiens? Ne sont-ils pas des hommes?

Doivent-ils plus que d'autres rester exposés aux fureurs de l'ouragan?

--C'est vrai, mi amo, vous avez raison; mais l'homme qui vous demande

l'hospitalité est un de vos ennemis les plus acharnés, un chef apache;

quatre guerriers l'accompagnent; en un mot, c'est le Cœur-Bouillant.

--Le Cœur-Bouillant! murmura le planteur d'une voix profonde.

Puis il reprit au bout d'un instant:

--Que vient-il faire ici? Qu'importe, après tout? Les lois

de l'hospitalité ne sauraient être méconnues. Amenez ici le

Cœur-Bouillant; faites conduire les quatre guerriers dans le logement

des hôtes; que tout ce qu'ils demanderont leur soit donné. N'oubliez

pas surtout d'user envers ces hommes, qui sont vos hôtes, de la plus

grande courtoisie! Allez! J'attendrai dans cette pièce. Dites à

Pedrillo d'apporter les rafraîchissements nécessaires.

Le majordome salua et quitta le parlour.

--Cette visite cache, sans doute, quelque projet hostile, murmura don

Melchior dès qu'il fut seul; une trahison, peut-être; cependant le

Cœur-Bouillant passe pour un homme loyal. Attendons!

Pedrillo entra en ce moment, portant sur un plateau des

rafraîchissements de toutes sortes, liqueurs, fruits, quartiers de

venaison, tortillas de maïs, qu'il disposa sur une table. Puis il

alluma deux lampes et sortit.

Presque aussitôt la porte se rouvrit, et le majordome parut, précédant

le chef apache.

Le planteur fit un signe; don Ramón se retira. Les deux hommes

restèrent en présence.

Le Cœur-Bouillant était un homme d'une taille presque gigantesque;

il avait plus de six pieds deux pouces anglais; ses formes étaient

admirablement modelées et proportionnées; sa peau avait la teinte du

bronze florentin; son front était large, découvert; ses yeux grands,

noirs, perçants, relevés vers les tempes; son nez légèrement aquilin,

ses pommettes saillantes; sa bouche, grande, aux lèvres charnues, d'un

rouge vif, était garnie de dents larges, aigües, d'une blancheur de

perle; son menton saillant était presque carré; le lobe de ses oreilles

tombait presque sur ses épaules: dans un trou percé au milieu étaient

passés des plumes et quelques menus objets; sa tête, excepté sur le

milieu, était complètement rasée; les cheveux, qu'il conservait d'une

longueur extraordinaire, pétris avec une terre rouge mêlée de graisse

d'ours qui n'en laissait plus apercevoir la couleur primitive, étaient

relevés en forme de chenille de casque sur son front; à droite était

fichée une plume d'aigle, à gauche un couteau en bois teint en vert;

son visage, peint de quatre couleurs: noir, blanc, bleu et rouge,

avait une expression de hauteur, d'audace et de férocité singulières.

Un colliers de griffes d'ours gris entourait son cou, au-dessus d'un

double _Wampum_ ou collier de verroteries auquel était attaché une

médaille d'argent, sur laquelle se trouvait le portrait de Washington;

sa poitrine nue portait, dessinés en bleu vif, les nombreux _coups_

ou blessures qu'il avait reçus. Des _mitasses_ ou pantalons, en deux

parties, faites en peau de daim à demi-tannée, étaient serrées aux

hanches par une large ceinture en cuir fauve, supportant une poire à

poudre en corne de bison, un sac à balles, un couteau à scalper, une

hache-calumet et, retenu par une chaîne, un _iskotchotah_ ou sifflet de

guerre, fait d'un tibia humain.

Les mitasses se perdaient dans des mocassins élégamment brodés et

garnis de verroteries de toutes couleurs. Derrière ces mocassins

étaient attachées de longues queues de loup, signes honorifiques que

les grands _braves_ seuls ont le droit de porter.

Une robe de bison blanc, le poil en dedans et historiée de hiéroglyphes

de toutes sortes, était négligemment jetée sur son épaule gauche; une

longue aigrette de plumes de toutes couleurs, attachée à la base de la

nuque, retombait par derrière en forme de crinière.

Les bras du chef étaient entourés, au-dessus de la saignée et du

poignet, de bracelets d'or et d'argent massifs. Une gibecière en

parchemin, nommée _sac à la médecine_, était passée en bandoulière de

son épaule droite à son flanc gauche. Il tenait un long fusil américain

de la main droite, un fouet à manche court de la main gauche, et un

éventail, fait d'une seule aile d'aigle, pendant au poignet de la même

main.

Ainsi vêtu, le regard fier, la démarche imposante, ce chef apache, âgé

de trente ans à peine, avait en lui quelque chose de redoutable et qui

imprimait le respect.

En pénétrant dans le _parlour_, le chef plaça son fusil, son fouet et

son éventail sur un meuble, puis il étendit le bras vers le planteur,

la main ouverte et la paume en dehors, en s'inclinant avec courtoisie.

--Mon frère, le Cœur-Bouillant, voyageait avec ses jeunes hommes

lorsqu'il a été surpris par l'orage; je le remercie de s'être souvenu

que la hutte d'un ami était proche et d'être venu y frapper, dit le

planteur.

--Mon père, la Tête-Blanche est un sage, répondit le sachem d'une voix

gutturale. Beaucoup d'hivers ont neigé sur sa tête; il sait que le

Cœur-Bouillant est son ennemi, et cependant il lui a ouvert la porte de

sa demeure. Le Cœur-Bouillant dit merci; il se souviendra.

--Asseyez-vous et rafraîchissez-vous, sachem; voici à boire, voici à

manger; l'hospitalité a des droits imprescriptibles: il y a trêve entre

nous.

--Le Cœur-Bouillant n'a point la langue fourchue; les paroles

que souffle sa poitrine sont franches et loyales. Il essaiera de

reconnaître l'hospitalité de la Tête-Blanche. La trêve existera

entre eux tout le temps que le même toit les abritera. Mais avant

de quitter la demeure de la Tête-Blanche, le sachem apache laissera

tomber derrière lui les flèches sanglantes enveloppées d'une peau de

cascabelle.

--Je suis, vous le savez, chef, prêt à la guerre comme à la paix; vous

prétendez, sans raison, que le territoire que j'occupe vous appartient;

vous voulez la guerre; soit, je l'accepte; je saurai défendre ma

propriété; mais, quant à présent, je ne me souviens que d'une chose:

c'est que vous êtes mon hôte. Asseyez-vous, et mangez.

--Mon père a bien parlé; j'accepte son offre aussi franchement qu'elle

m'est faite.

Les deux hommes s'assirent alors en face l'un de l'autre et attaquèrent

les plats posés devant eux. Le chef mangeait parce qu'il avait faim, le

planteur parce que la politesse le lui ordonnait.

Les Apaches sont grands mangeurs et surtout grands buveurs. Cependant

le sachem mangeait, non gloutonnement comme le font généralement les

Peaux-Rouges, mais avec une certaine retenue.

--J'espère, dit le sachem, que le Wacondah continue à protéger la

famille de mon père. C'est un homme juste; la protection du Grand

Esprit doit s'étendre sur lui.

--Hélas! murmura tristement le planteur, mon frère a pénétré à une

mauvaise heure dans ma maison: un grand chagrin nous accable.

--Que veut dire mon père?

--Si vous voyez des larmes dans mes yeux, chef, c'est que mon enfant

chéri, ma fille bien-aimée, va mourir.

--Mourir! la fleur de Súchil, la Gazelle de la savane! Que me dit

donc là mon père? s'écria le sachem avec une expression de tristesse

véritable.

--Je ne vous dis que la vérité, chef; la pauvre enfant va mourir.

--Mais comment cela lui est-il arrivé? Comment ce mal lui est-il venu?

--Bien fatalement, chef. Ce matin, la pauvre enfant était gaie,

joyeuse, souriante; elle jouait et gambadait dans le jardin comme un

jeune faon; soudain, elle poussa un cri déchirant et s'évanouit: elle

avait été piquée à la cheville par une _víbora-ciega_.

--Ah! fit le chef d'un air rêveur. Quel remède avez-vous fait?

--La piqûre a été débridée par une forte incision cruciale; j'ai sucé

le sang et j'ai recouvert la plaie avec un cataplasme de feuilles

de _huaco_ pilées dans un mortier, et dont le suc avait été d'abord

exprimé sur la plaie vive.

--Mon père a bien agi. Qu'a-t-il fait ensuite?

--Rien.

--Depuis combien de temps la jeune fille pâle a-t-elle été piquée par

la víbora-ciega?

--Depuis six heures environ, chef.

--Et depuis ce temps, comment est-elle?

--Elle ne souffre aucune douleur; mais elle est dans un état complet

d'anéantissement et en proie à une somnolence invincible.

Le chef demeura pendant quelques instants plongé dans de profondes

méditations; puis il redressa la tête, et regardant fixement le

planteur.

--Que mon père me conduise à l'instant même auprès de la Gazelle,

dit-il; les guerriers Peaux-Rouges sont aimés du Wacondah; ils

possèdent des secrets que les visages pâles ignorent.

--Eh quoi! Vous voulez, chef? dit le planteur avec hésitation.

--C'est un ami qui parle; que la Tête-Blanche prenne garde; peut-être y

va-t-il de la vie de sa fille.

--Oh! Venez, venez, chef! s'écria don Melchior en se levant

précipitamment.

Ils entrèrent dans la chambre à coucher; rien n'était changé: la jeune

fille était toujours pâle, immobile, les yeux demi-clos; la mère

continuait à pleurer, silencieuse et désolée, comme la Niobé antique.

Le sachem considéra un instant ce touchant tableau avec émotion, puis

un sourire pâle éclaira son visage. Il ouvrit sa gibecière, en retira

deux pierres ressemblant à s'y méprendre à des cailloux nommés en

France pierres à fusil; il les frotta vigoureusement pendant quelques

minutes l'une contre l'autre; puis, se penchant vivement vers la jeune

fille, il lui en plaça une sous les narines et l'autre devant la bouche.

L'anxiété de don Melchior et de doña Juana était inexprimable. Ils se

tenaient immobiles, osant à peine respirer, les mains jointes et les

yeux levés au ciel.

Tout à coup un frémissement convulsif agita tout le corps de la malade

une rougeur fébrile envahit son visage; elle tressaillit à deux ou

trois reprises, et, se redressant sur son séant comme frappée d'un choc

électrique, elle joignit les mains et s'écria avec une expression de

bonheur ineffable:

--Mon Dieu, soyez béni! Je ne mourrai pas; mon père, ma mère, je vous

suis rendue!

Elle était sauvée.

--Chef, s'écria don Melchior avec effusion, chef, vous m'avez rendu mon

enfant!

--Oh! Soyez béni, vous à qui je dois ma fille, dit doña Juana avec âme.

Le Cœur-Bouillant sourit.

--Remerciez le Wacondah. C'est lui seul qui a permis que je m'acquitte

de la généreuse hospitalité que vous m'avez accordée, dit-il.

V

Quel fut l'entretien de deux anciens ennemis.

Les premiers instants furent tous donnés à la joie causée par la

résurrection miraculeuse de la jeune fille, qui avait été littéralement

rappelée des portes du tombeau à la vie par le chef apache.

La jeune fille, s'arrachant un instant aux embrassements affolés de sa

mère, saisit avec effusion, entre ses deux mains mignonnes, la main

calleuse et nerveuse du sachem, et lui dit avec une expression de

reconnaissance impossible à rendre:

--Le Cœur-Bouillant est le premier sachem de sa tribu; il a sauvé

la vie de Flora, qu'il nomme la Gazelle blanche des savanes; il est

maintenant le frère de celle qu'il a rendue à la vie; le sachem ne

veut-il pas embrasser sa sœur?

Le Cœur-Bouillant, malgré cette impassibilité de commande dont les

Indiens se font une gloire, ne put réprimer l'émotion qu'il éprouvait;

il la laissa éclater sur son visage.

Il se pencha sur la jeune fille, imprima un respectueux baiser sur son

front, puis il se redressa, enleva un des bracelets d'or qui cerclaient

son poignet, et, le présentant à la jeune fille:

--La Gazelle blanche est la sœur d'un chef, dit-il. Que nul ne

l'attaque, car il saura la défendre. Que ma sœur garde le bracelet;

il sera un signe entre elle et le Cœur-Bouillant; si quelque jour un

ennemi attaque ma sœur, le Cœur-Bouillant viendra.

L'enfant détacha un collier de perles qu'elle portait au cou, et le

présentant au guerrier:

--Frère, lui dit-elle, voici le signe de votre sœur.

--Vous n'avez ici que des amis, chef, lui dit doucement doña Juana.

--Pourrait-il en être autrement? répondit le chef avec courtoisie.

Il s'inclina alors et sortit de la chambre à coucher, suivi par don

Melchior.

Avec son instinct inné des convenances, le sachem avait compris que la

mère et la fille devaient rester seules, pour se livrer sans contrainte

à leurs épanchements.

Dès qu'ils furent de retour dans le parlour, les deux hommes reprirent

place en face l'un de l'autre. Il y eut entre eux quelques minutes de

silence. Ce silence, ce fut le planteur qui le rompit:

--Écoutez, chef, dit-il à son hôte en remplissant son verre et le sien;

ce qui s'est passé tout à l'heure entre nous a, vous le comprenez,

complètement modifié nos positions respectives. La guerre n'est

plus possible entre nous; j'ai contracté envers vous une dette de

reconnaissance qu'il est de mon devoir d'acquitter. Je ne puis ni ne

veux discuter ici les droits plus ou moins réels que vous prétendez

avoir sur le territoire que j'occupe. Ces droits, je les admets

maintenant, je les reconnais pour bons. Écoutez bien mes paroles, chef,

afin qu'il n'existe plus à l'avenir aucun malentendu entre nous.

--Les paroles de mon père sont douces à mon oreille; qu'il parle; les

oreilles d'un chef sont ouvertes.

En prononçant ces mots, il retira son calumet de sa ceinture, le bourra

de _moriché_ ou tabac sacré, l'alluma et commença à fumer gravement,

preuve évidente des bonnes intentions qui l'animaient, car, s'il en eût

été autrement, jamais il n'aurait consenti à fumer en présence d'un

ennemi.

--J'ignore quelle peut être la valeur de ces terrains, reprit le

planteur; fixez-la vous-même, chef; quel que soit le prix que vous

fixiez, je vous engage ma parole d'honnête homme et de chrétien que ce

prix je vous le donnerai, dussé-je, pour compléter la somme, demeurer

aussi pauvre qu'un Indien chassé de sa tribu.

Il y eut une courte pause.

Enfin le chef releva la tête, et, prenant la parole à son tour:

--Mon père n'a-t-il rien à ajouter? demanda-t-il.

--Si, reprit vivement le planteur; j'ai à ajouter, chef, qu'après vous

avoir compté cette somme je ne me reconnaîtrai pas encore libre envers

vous. Un père ne s'acquitte jamais envers l'homme qui lui a rendu son

enfant, sinon en demeurant pendant sa vie entière son ami dévoué, son

père. Pour cette fois, chef, c'est bien tout ce que j'avais à vous dire.

Le sachem s'inclina gracieusement.

--Mon père a bien parlé, dit-il; les paroles que souffle sa poitrine

sont nobles et belles; il ne reste maintenant aucune peau sur son cœur;

le nuage qui s'étendait entre lui et le sachem a été emporté par le

dernier souffle de l'ouragan, qui déjà s'enfuit dans d'autres régions

lointaines. Le Cœur-Bouillant est le frère de la Gazelle; un frère

ne dépouille pas sa sœur. Ce qu'il m'était permis d'exiger lorsque

je n'étais qu'un étranger pour mon père, je n'ai plus le droit d'y

prétendre maintenant que je fais partie de sa famille: la Tête-Blanche

ne me doit rien.

--Un si noble langage ne m'étonne pas de votre part, sachem; depuis

longtemps je vous connais; j'ai pu apprécier ce qu'il y a de grandeur

dans votre caractère. Je ne vous dois rien, dites-vous, soit! Je

ne vous ferai pas l'injure de discuter avec vous cette question;

seulement, maintenant que vous m'avez dit quelles sont vos intentions,

je vous ferai, moi, connaître les miennes; entre nous désormais toute

question d'amour-propre doit être mise de côté: vous êtes le frère de

ma fille; donc, et ceci est la conséquence de vos paroles, je suis,

ou du moins je dois être pour vous un père adoptif. Si un père ne

doit rien à ses enfants, il lui est permis, en revanche, sans qu'ils

puissent s'y opposer, de leur faire des cadeaux.

--Mon père est le maître; tout cadeau fait par lui sera le bienvenu, et

accepté avec reconnaissance par le sachem.

--J'ai ici plusieurs choses qui me sont inutiles, et seront d'une

grande utilité à mon fils. Voici ce que le sachem emportera, et, je

le répète, ce n'est rien en comparaison de ce que plus tard j'espère

être à même de lui donner: cent cinquante fusils pour armer ses jeunes

hommes; trente douzaines de couteaux à scalper; deux cents livres de

poudre; cent livres de plomb pour faire des balles; quatre-vingts

couvertures en laine. Mon fils fera charger ces objets par les jeunes

hommes qui l'accompagnent sur des mules que je lui prêterai; il

retournera dans sa tribu, et dira aux guerriers de sa nation que tous

les visages pâles n'ont pas la langue fourchue, qu'ils savent être

reconnaissants des services qui leur sont rendus.

--Mon père fera cela pour le Cœur-Bouillant? s'écria l'Apache avec un

frémissement de joie.

--Enfant, murmura le planteur avec un sourire, n'ai-je pas promis?

Il frappa sur un gong.

Au bout d'un instant Pedrillo parut.

--Le majordome, dit don Melchior.

Presque aussitôt don Ramón se présenta.

Le planteur répéta mot pour mot au majordome les paroles qu'il avait

dites au sachem, puis il termina en disant:

--Que tous ces objets soient immédiatement retirés des magasins et mis

à la disposition de mon fils, le Cœur-Bouillant. Lorsqu'il lui plaira

de quitter la demeure de son père, douze mules de charge lui seront

prêtées pour conduire ces marchandises à son village. Maintenant,

allez; que les ordres que je vous donne soient exécutés sans retard.

Le Cœur-Bouillant arrêta d'un geste don Ramón.

--Mon fils demande autre chose? lui dit don Melchior.

--Une seule, mon père.

--Que mon fils parle; quelle qu'elle soit, cette chose lui est d'avance

accordée.

--Que mon père regarde: le ciel est d'un azur profond; il est plaqué

d'un semis d'étoiles brillantes; la lune nage dans l'éther; l'ouragan

a fui loin de nous. Les guerriers apaches ne sont pas des femmes qui

craignent les pâles fantômes des nuits, ils voyagent aussi bien sur

leurs chevaux indomptés à la blonde et rêveuse clarté qui tombe des

étoiles qu'aux rayons brûlants et resplendissants du soleil. Si mon

père le permet, le Cœur-Bouillant n'abusera point plus longtemps de son

hospitalité; dans une heure il quittera l'habitation de son père. Que

la Tête-Blanche donne donc l'ordre à son serviteur de faire charger les

mules; que tout soit prêt pour le départ.

--Eh quoi, mon fils, vous voulez déjà partir?

--Je le désire répondit le sachem en posant l'index de sa main droite

sur sa bouche.

--Soit, reprit don Melchior; ma porte est ouverte pour entrer comme

pour sortir; mon fils est libre de partir quand cela lui plaira.

--Je partirai dans une heure.

--Vous entendez, don Ramón, que tout soit prêt; allez!

--Vos ordres seront exécutés, mi amo, répondit le majordome en

s'inclinant respectueusement.

Puis il sortit.

--Je n'ai pas insisté pour vous retenir, reprit don Melchior, parce que

j'ai compris, au signe que vous m'avez fait, que vous avez de sérieuses

raisons pour presser votre départ.

--Mon père est sage; le Cœur-Bouillant lui donnera l'explication de sa

conduite. La tribu des Sioux-Bisons est l'ennemie de mon père.

--C'est vrai, chef; je ne sais quelle fatalité attache après moi;

mais, malgré tous mes efforts, il m'est impossible de vivre en bonne

intelligence avec mes voisins Peaux-Rouges. Dieu sait, cependant,

quelles concessions je leur ai faites pour qu'ils soient mes amis.

--Justice doit être rendue à mon père. Les Sioux-Bisons ont tort;

mais mon père est riche en troupeaux, en couvertures, en armes; les

Peaux-Rouges manquent de tout cela; ils en ont besoin. L'Oiseau-Noir,

le sachem des Sioux-Bisons, est un grand brave; il est ambitieux; il

déteste les visages pâles.

--J'ai souvent eu maille à partir avec l'Oiseau-Noir; je le connais,

mon fils.

--J'enlèverai la peau de mon cœur pour parler à mon père; ma langue

sera droite; les paroles que soufflera ma poitrine seront claires et

loyales. Malgré les anciens dissentiments qui existaient entre mon père

et moi, je n'en serais peut-être jamais venu à une rupture complète

avec lui sans les suggestions et les insinuations de l'Oiseau-Noir.

C'est lui qui m'a poussé, à déterrer la hache contre mon père et à

tenter la démarche que j'ai faite aujourd'hui. Une alliance était

presque conclue entre; l'Oiseau-Noir et moi. Cette nuit même, après le

coucher de la lune, je devais assister, avec les principaux chefs de ma

tribu, à un grand _Conseil-médecine_, où toutes les conditions de cette

alliance auraient été débattues et finalement ratifiées. Je me rendrai

cette nuit à ce Conseil-médecine; mais, après ce qui s'est passé entre

mon père et moi, les conditions seront tout autres. Donc, que mon père

fasse bien attention à ce qu'il va entendre.

--Je vous écoute, chef. Soyez tranquille, je ne perds pas une seule de

vos paroles.

--Mon père a raison, car ce que j'ai à lui dire est de la plus haute

importance. L'Oiseau-Noir se propose d'attaquer à improviste et de

surprendre, s'il est possible, l'habitation de l'Étang-aux-Coyotes La

tribu de l'Oiseau-Noir est nombreuse; elle compte plus de cinq cents

guerriers, qui tous sont de grands braves, et dont la plupart sont

armés d'_erupahs_--fusils--dont ils savent très bien se servir. Avec la

tribu des Apaches-Antilopes, le nombre de ces guerriers serait monté

à plus de mille; mais le Cœur-Bouillant ne joindra plus maintenant

son _totem_ à celui de l'Oiseau-Noir; il est rallié de mon père la

Tête-Blanche; ses guerriers défendront les visages pâles.

--Je vous remercie, chef; j'ai reçu, il y a huit jours déjà, les

flèches sanglantes de l'Oiseau-Noir; malheureusement, j'ignore quand je

serai attaqué.

--Je ne puis renseigner positivement mon père à ce sujet; j'ignore

moi-même le jour fixé par l'Oiseau-Noir pour franchir la frontière;

seulement, ce que je puis affirmer à mon père, c'est que s'il n'est

pas attaqué cette nuit, ce qui, à cause du Conseil-médecine, n'est pas

probable, il le sera demain ou au plus tard la nuit prochaine. Que mon

père se prépare donc à résister à ses ennemis, car l'Oiseau-Noir a

fait serment sur le Wacondah de ne laisser que des ruines informes de

l'habitation de la Tête-Blanche.

--Ces renseignements sont précieux; je remercie mon fils de me les

avoir donnés; je ferai de mon mieux à la tête de mes serviteurs. Dieu,

je l'espère, me viendra en aide.

--Mon père ne compte-t-il donc sur aucun autre secours?

--Hélas! mon fils, reprit le planteur en hochant tristement la tête,

je suis trop isolé pour espérer que qui que ce soit puisse me venir en

aide.

--Mon père se trompe, dit le sachem avec force.

--Moi! comment cela, mon fils? Ignorez-vous donc que je suis seul sur

cette frontière? qu'à plus de vingt lieues à la ronde il n'y a pas un

seul homme de ma couleur?

--Mon père se trompe, reprit le chef avec un redoublement d'énergie.

Mon père a-t-il déjà oublié que le Cœur-Bouillant est son fils? Si le

chef veut partir aussi promptement, renoncer à la généreuse hospitalité

de la Tête-Blanche, c'est qu'il lui faut rejoindre au plus vite les

guerriers de sa tribu, afin de frapper de la hache l'arbre de la

guerre, et revenir avec la rapidité d'un vol de vautour au secours de

mon père.

--Ah! s'écria le vieillard avec émotion, je pressentais qu'il en serait

ainsi; mon cœur ne m'avait pas trompé; je vous remercie, chef, vous

êtes une vaillante et loyale nature.

--Pourquoi me remercier? reprit le sachem avec simplicité; je ne fais

que mon devoir. Un service engage autant celui qui le rend que celui

qui le reçoit. Maintenant, je suis engagé envers vous. Si je ne vous

secourais pas dans le danger qui vous menace, je commettrais une

mauvaise action; d'ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire d'une douceur

extrême, je ne veux pas qu'il arrive malheur à ma sœur la Gazelle

blanche des savanes. Que mon père assemble donc ses serviteurs, qu'il

veille bien attentivement; il ne tardera pas à voir arriver et se

ranger près de lui les Apaches-Antilopes.

En ce moment la porte s'ouvrit.

Flora, la charmante enfant, pâle encore, mais déjà souriante, parut sur

le seuil, soutenue par sa mère.

--J'ai entendu vos paroles, mon frère, dit-elle de sa voix harmonieuse;

je n'ai pas voulu vous laisser partir de la demeure de mon père sans

vous dire encore une fois merci. Vous êtes bon, chef; je vous confonds

dans mon cœur dans la même amitié que j'éprouve pour mon autre frère

Cardenio.

--Cardenio! s'écria don Melchior en se frappant le front; je l'avais

oublié. Où est-il?

--Hélas! père chéri, répondit tristement la jeune fille, le pauvre

cher mignon, en me voyant si terriblement malade, s'est lancé, fou de

douleur, au milieu du tourbillon de l'ouragan qui faisait rage autour

de lui, pour chercher des secours à Castroville, et amener ici le bon

abbé Miguel.

--Mon Dieu! Que lui sera-t-il arrivé, seul dans la savane, au milieu de

cette tempête horrible? Oh! me faut-il donc trembler maintenant pour

mon autre enfant?

Et il laissa tomber avec désespoir sa tête dans ses mains.

Le chef apache s'était levé.

--Que mon père dise un mot, s'écria-t-il; le Cœur-Bouillant se mettra

avec ses guerriers à la recherche de son frère Cardenio.

--Non, chef, dit la charmante enfant, avec un sourire de

reconnaissance; ce serait vous engager inutilement dans de grands

périls. Réservez-vous pour l'attaque dont nous sommes menacés; alors

vous nous serez d'un grand secours; mais cette nuit, il suffira que mon

père donne l'ordre à don Ramón et à quelques-uns de ses serviteurs de

monter à cheval et de se répandre, armés de torches, dans la campagne;

je ne doute pas que bientôt ils réussissent à retrouver mon frère, et à

le ramener sain et sauf à l'habitation.

--Oui, c'est cela, s'écria don Melchior en se levant précipitamment;

merci, mignonne, de ce que tu as dit: je vais à l'instant donner

l'ordre à don Ramón.

--Je sors avec vous, mon père, dit le Cœur-Bouillant; l'heure de mon

départ est venue.

--Vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas, mon frère? lui demanda la

jeune fille.

--Avant vingt-quatre heures je serai de retour, ma sœur.

Il s'approcha alors des deux dames, les salua avec courtoisie, et après

avoir respectueusement baisé les mains qu'elles lui tendaient:

--Que le Wacondah veille sur vous! dit-il de sa voix pénétrante; qu'il

vous protège pendant l'absence du Cœur-Bouillant. Au revoir! Le chef

apache vous aime; il ne vous oubliera pas.

Après avoir prononcé ces paroles, il s'inclina une dernière fois,

reprit ses armes qu'il avait, en arrivant, déposées sur un meuble, et

sortit précédé de don Melchior.

Le sachem avait dit vrai: l'orage avait complètement balayé le ciel,

la nuit était magnifique; l'atmosphère, d'une transparence inouïe,

permettait de distinguer les objets à une grande distance; la lune,

pâle et triste, déversait à profusion ses froids rayons sur les divers

accidents du paysage qu'elle teintait de nuances fantastiques; d'acres

senteurs s'élevaient de la terre et embaumaient l'air; un frisson

mystérieux courait sur le sommet des arbres; tout était calme, reposé

dans cette splendide nature, quelques heures auparavant bouleversée par

les efforts d'un ouragan furieux.

Douze mules chargées étaient gardées dans la cour par les quatre

guerriers du Cœur-Bouillant, déjà à cheval et n'attendant plus que leur

sachem pour se mettre en marche.

Le chef prit une dernière fois affectueusement congé de don Melchior,

puis il bondit en selle et se mit à la tête de sa troupe.

Sur un signe du planteur, une porte fut ouverte; les mules sortirent de

l'habitation, franchirent à gué, la rivière, atteignirent l'autre bord.

Bientôt la troupe voyageuse se confondit avec les ténèbres et s'effaça

complètement dans la nuit.

Don Melchior appela alors don Ramón, qui était le majordome de

l'habitation, don Seguro, le second majordome, résidant, lui, presque

toujours au dehors, car il était plus particulièrement chargé du bétail.

Le planteur donna ses ordres à don Ramón en quelques mots.

Un quart d'heure plus tard, une vingtaine de serviteurs de don Melchior

quittaient à leur tour l'habitation; armés de torches flamboyantes, ils

s'élançaient à fond de train dans la campagne, et s'éparpillaient dans

toutes les directions.

Ils allaient à la recherche de Cardenio et de l'abbé Paul-Michel.

De longues heures s'écoulèrent, heures d'angoisses et de désespoir

pour le planteur, pendant lesquelles il demeura immobile, debout sur

le seuil de la porte, explorant la savane d'un œil anxieux, cherchant,

mais vainement, à percer les ténèbres.

Déjà l'aube commençait à rayer l'horizon de larges bandes nacrées;

aucun serviteur n'était encore de retour.

Soudain, des lueurs éparses commencèrent à briller au loin comme

des étoiles, devenant de plus en plus distinctes et se rapprochant

rapidement de l'habitation.

Les serviteurs revenaient.

Avaient-ils retrouvé ceux à la recherche desquels ils s'étaient mis?

L'anxiété de don Melchior redoubla; un voile s'étendit sur ses yeux; il

fut sur le point de s'évanouir.

--Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria-t-il avec ferveur en levant les yeux vers

le ciel, mon Dieu, rendez-moi mon fils!

En ce moment suprême, il fut contraint de s'appuyer contre le

retranchement pour ne pas rouler sur le sol, tant il se sentait faible!

Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine · 第 12 / 38 题