XXXI

ALLIANCE DE DIANE DE POITIERS AVEC LES GUISE.--MARIE STUART.--LA VIE

DE CHATEAU.

1558.

Le roi Henri II, à son avènement à la couronne, avait trouvé une

politique toute faite, des traités existants qu'il fallait exécuter;

François de Guise, qui avait expulsé les Anglais de Boulogne et de

Calais, était envoyé en Italie, dans un commandement militaire, sorte

d'exil, tandis que les gentilshommes huguenots, ou tiers-parti, sous

l'amiral Coligni, marchaient contre les Espagnols en Flandre. A

Saint-Quentin, le corps de chevalerie de Coligni éprouva une telle

défaite, que Charles-Quint, du fond de son monastère, demanda à son

fils Philippe II si les Espagnols étaient entrés à Paris, et le roi

catholique, dans l'exaltation de sa victoire, fit voeu d'élever, à

Saint-Laurent, ce fantastique monastère de l'Escurial qui fait encore

l'admiration du monde[352]. Il fallut rappeler en toute hâte le duc

de Guise de son commandement d'Italie et lui confier la défense

publique avec le titre de lieutenant-général: le peuple avait une

telle confiance en lui, qu'il réunit toutes les forces de la

monarchie, comme si elles n'attendaient que lui pour marcher. Les

Espagnols furent contraints à la retraite; le duc de Guise s'empara de

la place de Guine. La conséquence fut la signature du traité de

Cateau-Cambresis[353] et la paix générale avec l'Angleterre et

l'Espagne.

[352] L'Escurial coûta six millions de ducats d'or (soixante

millions de francs).

[353] La paix de Cateau-Cambresis fut signée le 13 avril 1559.

La puissance de la maison de Guise s'accrut encore par les fiançailles

de François, dauphin de France, avec Marie Stuart, fille de Jacques V,

roi d'Ecosse[354], et de Marie de Lorraine, duchesse de Longueville:

son enfance avait commencé triste et solitaire, au milieu des lacs.

Entourée de quatre jeunes filles de son âge (7 ans), des premières

familles d'Ecosse, Marie arrivait en France[355] pour s'accoutumer aux

moeurs, aux habitudes de la cour si polie des Valois; elle fut

comblée de caresses par Henri II, et placée avec ses jeunes

compagnes dans un couvent à Saint-Germain; Marie s'y fit admirer par

ses progrès dans les langues, la poésie et les lettres. A onze ans,

elle parlait si bien le latin, qu'elle soutint une thèse devant les

plus grands érudits pour prouver: «que les femmes doivent s'occuper de

littérature aussi bien que les hommes, et que le savoir leur sied à

merveille[356].» Ce n'était pas seulement à Brantôme que Marie Stuart

inspirait de l'admiration, mais encore au grave chancelier l'Hospital,

à Du Bellay, à tout ce qui s'occupait alors de science et des lettres

à la cour de Henri II.

[354] Marie avait été couronnée reine d'Ecosse à 9 mois

(septembre 1543).

[355] Elle avait été confiée au comte de Brézé, ambassadeur de

France.

[356] Cette thèse fut soutenue en présence de Catherine de

Médicis, dans une salle du Louvre.

Quelle charmante réunion d'esprit et de grâce que la cour des Valois!

des femmes poëtes, artistes, pratiquant tous les travaux de l'esprit;

Diane de Poitiers appelant Ronsard à Anet, que le poëte célébrait sous

le nom de _Dianet_; Marie Stuart cultivant la poésie depuis son

enfance, et Diane de France, duchesse de Montmorency, érudite à vingt

ans comme le Parnasse tout entier. La mythologie semblait insuffisante

à Ronsard pour célébrer tant de beauté et de grâces, et Marie Stuart

appelait Ronsard «l'Apollon de la source des Muses.»

Puis enfin Catherine de Médicis, l'artiste par excellence, l'amie du

Primatice, de Benvenuto-Cellini, dessinant elle-même les châteaux, le

jardin des Tuileries et partageant sa vie entre les fêtes, les

joyeuses mascarades et la patiente étude des partis; elle savait qu'il

y avait plus de charme spirituel que de réalités sensuelles dans

l'amour de Henri II pour Diane de Poitiers et le roi semblaient le

prouver, puisque dix enfants étaient nés de son union avec Catherine

dans les dix années, garçons et filles, charmante famille élevée dans

les arts, la poésie, les plaisirs et les fêtes; l'aîné des fils, je

l'ai dit, épousait Marie Stuart; l'aînée des filles, l'Infant

d'Espagne, fils de Philippe II. Si la réformation n'était pas venue

jeter son érudition disputeuse et la guerre civile à travers la

renaissance et les progrès de la France, la patrie serait passé à un

degré de splendeur merveilleux.

Et toute cette cour si brillante, si courtoise, vivait dans les plus

belles résidences du monde. François Ier et Henri II, dans leur amour

des arts, avaient mis la main à toutes les oeuvres: tel est le

caractère indélébile de cette architecture; on la reconnaît à la

simple vue dans cette admirable galerie de vieux manoirs qui s'étend

de Blois à Amboise: vus de loin, ils ressemblent à des châteaux

fantastiques. Amboise fut un peu la transition de l'architecture du

moyen-âge à celle de la Renaissance; Chenonceaux fut bâti comme par un

enchantement capricieux sur pilotis, avec ses ponts, ses vives eaux;

il semble voir encore sur des élégantes barques, comme à Venise, toute

cette cour de Henri II naviguant au milieu des cygnes au cou élancé et

des carpes au collier d'or. On trouve encore à Chenonceaux une salle

tout entière conservée avec ces belles cheminées soutenues par des

cariatides; et comme toujours, dominé par la pensée de Diane de

Poitiers, l'artiste a reproduit Diane entièrement nue (et pourtant

chaste), tenant dans ses bras un cerf qu'elle semble caresser[357].

[357] Si l'on veut se faire une idée exacte de ces châteaux à

chaque époque, il faut parcourir la collection de gravures

(Biblioth. Imp.). Malheureusement le désir de trop compléter, a

fait donner place dans cette collection à de mauvaises estampes

vendues aux foires comme l'histoire du _Juif Errant_.

Chambord, entouré d'un parc de sept lieues, était à lui seul une

création splendide; on voyait bien que le crayon du Primatice avait

dirigé ces dessins; tout se ressentait de l'Italie, de Florence, même

ces lanternes de pierre qu'on dirait des campanilles, comme à

Pise, et cet ajustement des tuyaux de cheminées, ces escaliers en

spirales d'un effet audacieux et charmant, ces pavillons carrés que

Catherine de Médicis mit partout à la mode, témoins les Tuileries,

avant qu'elles n'eussent été alourdies par les grosses galeries et les

pavillons de Henri IV et de Louis XIV[358].

[358] Les Tuileries de Catherine de Médicis se composaient du

pavillon du centre avec deux ailes que terminaient deux petits

pavillons florentins, surmontés de galeries à colonnades: il n'y

avait pas ces noires et grosses mansardes, chapeaux de plomb, sur

le monument.

Déjà dans les bâtiments de Chambord on employait le moellon rouge; ce

mélange de pierre et de marbre de toute couleur enlevait aux monuments

la monotonie de la pierre toujours blanche ou grise. Ces bâtiments

étaient immenses, et néanmoins, vus à certaine distance, ils

paraissaient légers, fluets, comme si le vent qui se jouait dans les

campanilles allait les emporter par ses caprices. A Chambord, la

salamandre de François Ier brille partout; on ne trouve pas les

chiffres amoureux de Diane de Poitiers et de Henri II, comme si l'on

avait voulu conserver entière l'empreinte de son créateur.

Mais la grande merveille fut achevée aux dernières années de

Henri II, ce fut le château dont j'ai parlé, la demeure chérie de

Diane de Poitiers. Tel qu'il sortit des mains de Philibert Delorme,

Anet consistait en un portique de la plus belle époque de la

Renaissance, surmonté de la figure d'un beau cerf six cors, que deux

levriers au repos regardent avec une sorte de respect. Sur l'autre

face du portique est encore Diane nue qui tient un cerf dans les bras

et le caresse de ses yeux; après le portique, vient une cour entourée

de galeries à colonnes sveltes; une élégante fontaine, oeuvre de

Jean Goujon, avec les attributs de Diane, s'élevait au milieu[359]; un

second portique conduisait à une nouvelle cour également ornée de

bâtiments, et au fond la chapelle. Diane de Poitiers n'avait pas

oublié la mort, et son tombeau l'attendait pieusement sous les

armoiries de la duchesse de Valentinois: Benvenuto-Cellini avait

ciselé les galeries et les rampes en fer; Jean Goujon avait orné les

chambranles, les cheminées, les portes, les fenêtres, avec un soin qui

respirait l'amour, l'admiration envers la grande protectrice des

arts.

[359] Quelques débris du château d'Anet ont été conservés; le

plus beau morceau est à l'École des Beaux-Arts, où il fait encore

l'admiration des visiteurs: on a placé encore quelques débris

d'Anet, les médaillons, dans un petit édifice situé dans le

quartier de François Ier aux Champs-Élysées.

C'est dans ces vastes demeures aux champs que vivaient les cours de

François Ier et de Henri II; les séjours des rois, des gentilshommes

dans les villes étaient alors une exception, les capitales

n'absorbaient pas toutes les grandeurs; le château, le monastère

recueillaient le cultivateur enfant et le nourrissaient vieillard.

Dans quelques miniatures du moyen-âge, celles surtout qui ornent les

manuscrits de Froissard, on peut voir quels étaient les travaux des

champs: le paysan à la figure riante, porte des vêtements commodes,

même élégants; il foule le raisin dans la cuve, il s'abrite sous les

pommiers chargés de fruits, il dort sous la treille; le soir venu,

autour du feu de l'âtre il écoute les contes, les légendes, et des

brocs circulent autour des tables chargées de fruits; la vieille est

au rouet, la jeune fille à la toile de lin, et le jeune homme boit le

vin qui fait attendre l'amour et les fiançailles.

Diane de Poitiers · 第 53 / 65 题