LE DERNIER TOURNOIS[360].--MORT DE HENRI II.--DESTINÉES DE DIANE DE
POITIERS ET DE LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.
1557-1578.
C'était un des nobles penchants de la chevalerie que la passion des
tournois et des passes d'armes. Oui, il devait y avoir dans ce bruit
de fer et d'acier, dans ce caracollement des chevaux, dans ce
croisement des lances un charme indicible; chacun portait son armure
brillante, son casque aux plumes de mille couleurs; on se disputait
comme un prix, un regard, un gage d'honneur et d'amour. Au son des
trompettes la lice était ouverte; il fallait une adresse infinie pour
conduire ces chevaux caparaçonnés, braves compagnons de batailles; il
fallait esquiver les coups, en porter de puissants et de redoutables
aux applaudissements d'une foule avide de ces jeux. A toutes les
époques les luttes, les jeux d'armes furent une vive passion;
Rome antique avait ses gladiateurs, Bysance ses courses dans les
hippodromes. Au moyen-âge chevaleresque, on se passionnait pour les
tournois, dont la renommée retentissait dans le plus lointain pays.
[360] Il serait inexact de dire que le tournois de la rue
Saint-Antoine fut le dernier. Charles IX fut blessé par le duc de
Guise dans un tournoi donné en 1571, à Clermont-la-Marche.
Les mariages d'Elisabeth de France et de Philippe II, roi d'Espagne,
et de Marguerite, soeur de Henri II, avec le duc de Savoie, venaient
de s'accomplir[361]. A l'occasion de ces mariages, un tournois avait
été annoncé par des messagers, selon l'antique usage, dans toutes les
cours d'Espagne, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Italie.
[361] Mai 1559.
Le lieu fixé pour la lice fut encore la rue Saint-Antoine, entre les
Tournelles et la Bastille. Il y eut multitude de dames et de preux
chevaliers. Après cent lances brisées, le roi voulut lui-même courir
contre un capitaine de la garde écossaise du nom de Montgomery.
Brantôme rapporte qu'avant le tournoi Henri II s'était fait tirer son
horoscope en présence du connétable Anne de Montmorency, et qu'on lui
avait annoncé qu'il serait tué en duel; alors le roi se tournant vers
le connétable lui dit: «Voyez, mon compère, quelle mort m'est
présagée.--«Comment, sire, lui répondit le fier connétable, vous,
vous pouvez croire à ces marauds qui sont menteurs et bavards;
faites-moi jeter cela au feu.--«N'importe, compère, je la garde, mais
j'aime autant mourir de cette manière-là, pourvu que ce soit de la
main d'un chevalier brave et noble[362].» Paroles loyales dignes d'un
Valois.
[362] Brantôme, _Henri II_.
L'horoscope n'avait donc point arrêté ce roi qui entra fièrement dans
la lice; Henri mit donc la lance hautement en arrêt contre Montgomery
qui, fort colère de voir sa propre lance brisée dans le choc,
atteignit durement le roi du tronçon à la visière au-dessous de
l'oeil, et lui fit une plaie profonde. On crut d'abord la blessure
peu dangereuse; bientôt elle s'empira et le roi fut en danger de mort:
Ce fut un grand deuil autour de ce lit de douleur: déjà les ambitions
s'agitèrent. Avec la vie et le pouvoir de Henri II devait s'effacer et
disparaître l'influence de Diane de Poitiers, et Catherine de Médicis,
si longtemps reléguée dans les plaisirs et les arts, devenait reine et
régente[363].
[363] Henri II mourut le 10 juillet 1559, il avait régné 13 ans.
Aussi fit-elle donner avis à la duchesse de Valentinois qu'elle eût à
se retirer de la cour; Diane, avec beaucoup de dignité, demanda
si le roi était mort; «Non, madame, mais il ne passera pas la
journée.--«Je n'ai donc point encore de maître; que mes ennemis
sachent que je ne les crains point; quand le roi ne sera plus, je
serai trop occupée de la douleur de sa perte pour que je puisse être
sensible aux chagrins qu'on voudra me donner.» Diane avait toujours eu
un langage plein de dignité et de fierté, même envers Henri II. Quand
le roi voulut légitimer sa fille, Diane lui dit: «J'étais née pour
avoir des enfants légitimes de vous; je vous ai appartenue parce que
je vous aimais, je ne souffrirai pas qu'un arrêt du parlement me
déclare votre concubine.»
Après la mort de Henri II, Diane de Poitiers se retira au château
d'Anet, où elle vécut dans le deuil et la solitude la plus absolue,
conservant auprès d'elle ses amis les plus intimes, les Montmorency et
les Guise, ces grandes races. Le gouvernement était passé aux mains et
aux idées de Catherine de Médicis, esprit de tempérance et de
modération qui espérait tenir le milieu entre les catholiques et les
huguenots. Vaine tentative; quand les partis sont en armes, rien ne
peut les empêcher d'arriver à leur fin[364].
[364] Voir ma _Catherine de Médicis_.
On le vit bientôt dans la conjuration d'Amboise, un des plus
audacieux projets du parti protestant qui ne tendait à rien moins
qu'à créer une république huguenote sous le protectorat du prince
de Condé. Catherine de Médicis fut obligée d'appeler les Guise en
aide à la royauté et avec eux Diane de Poitiers reprit quelque
pouvoir jusqu'à sa mort, arrivée le 22 avril 1665, à l'âge de 66
ans; c'était six ans auparavant que Brantôme, seigneur de
Bourdeille, l'avait vue encore si belle qu'il en fut ébloui.
Avant sa mort, Diane de Poitiers avait fondé un Hôtel-Dieu à Anet pour
nourrir et recueillir six pauvres veuves; sa rivale, Anne de Pisseleu
duchesse d'Étampes, la protectrice du parti huguenot, se jeta
ouvertement dans la réformation; elle embrassa le protestantisme à
Genève, devint l'amie de Bèze et de Calvin; elle mourut dans une telle
obscurité, dit son biographe, qu'on ne peut dire l'époque de sa
mort[365].
[365] Voir sa biographie dans Michaud.
Le château d'Anet passa dans les mains des légitimés de Henri IV (les
Vendôme), qui l'embellirent encore en respectant tous les symboles,
tous les souvenirs de Diane de Poitiers et son tombeau surtout,
l'oeuvre réunie de Jean Goujon et de Philibert Delorme. Anet
fut ravagé par la révolution française: toutes ces belles oeuvres
eussent péri s'il ne se fût trouvé un savant collecteur. M. Lenoir, le
fondateur du musée des Augustins, qui l'an VIII de la république
proposa au ministre de l'Intérieur[366] de recueillir tous les débris
du château d'Anet pour en orner l'École des Beaux-Arts. On y voit
encore quelques portiques, des cariathides, et ces inimitables
ornements que Philibert Delorme et Jean Goujon jetaient partout avec
une abondance de détails qu'on ne connaît plus aujourd'hui.
[366] La pétition existe encore, elle est recueillie (Biblioth.
Impériale, cabinet des estampes, château d'Anet).
J'ai visité naguère les ruines abandonnées du château d'Anet; je
m'arrêtai d'abord à Ivry, l'hermitage de Diane de Poitiers, près d'un
moulin à eau dont le bruit monotone prêtait à la méditation et à la
solitude. A Anet, le pont élégant qui précédait le pavillon du centre
était frangé par le temps, comme le beau corps de Diane est dévoré par
les vers du sépulcre; le pavillon que surmontaient la Diane, les
chiens, le cerf, était en ruine; la chambre que Henri II aimait de
prédilection était alors transformée en une espèce de buanderie
remplie de cornues et de baquets: une bonne et vieille femme agitait
son rouet devant une belle cheminée de la Renaissance dont l'âtre
était démoli. Ainsi est la destinée des choses du passé; notre orgueil
se propose toujours des oeuvres impérissables, et quelques années
suffisent pour faire disparaître et nos oeuvres et notre souvenir!