XXX

LES ARTS SOUS HENRI II.--LES DEMEURES

ROYALES.--CHAMBORD.--CHENONCEAUX.--ANET.--LES ARTISTES.

1545-1557.

Si l'on veut exactement parler, la belle Renaissance n'appartient pas

à François Ier, mais à Henri II; c'est sous ce règne que se développe

l'art dans sa perfection, ces bâtiments sveltes à colonnes canelées

qui se couronnent par des ornements de fantaisie d'une belle

ordonnance, et ces mille statues parsemées dans les niches et qui

diffèrent si essentiellement des oeuvres du moyen-âge: meubles,

armures, coffrets, boiseries, orfèvrerie, tout est marqué d'un

splendide cachet; le marbre est ciselé avec un fini dont on trouve des

modèles dans les deux tombeaux de Louis XII et de François Ier à

Saint-Denis.

Quels maîtres accomplirent ces oeuvres? la plupart sont inconnus;

ils venaient presque tous d'Italie, et Catherine de Médicis les avait

entraînés à sa suite. Quand aujourd'hui on parcourt même les

provinces, on trouve dans certaines églises des boiseries, des

sculptures, des oeuvres d'art d'une grande perfection évidemment de

l'école italienne, et en feuilletant les registres on voit que des

artistes, sorte de pèlerins de la Renaissance, allaient de villes en

villes offrir leurs ciseaux, leurs pinceaux aux églises, aux

monastères; Catherine de Médicis n'était-elle pas la reine des

artistes? elle leur donnait l'impulsion, et l'art français se

ressentit de cette protection, comme l'école italienne.

On en trouve un exemple considérable dans l'ineffable amitié qu'elle

porta à maître Bernard Palissy, ce merveilleux potier de terre dont

les oeuvres devinrent pour Diane de Poitiers et Catherine de Médicis

ce que la manufacture de Sèvres fut plus tard sous la marquise de

Pompadour. La seconde manière de maître Bernard Palissy est la plus

perfectionnée; celle-là seule est splendide et incontestablement les

modèles étaient fournis par l'école de Florence et de Rome; la reine

Catherine de Médicis faisait exécuter sur les grands dessins ses

plats, ses assiettes dont le prix est aujourd'hui illimité[345].

[345] Les deux assiettes (collection du château de Mello)

marquées aux chiffres de Henri II et de Catherine de Médicis, ont

été payées douze mille francs.

La demeure habituelle de Henri II ce fut le château de

Saint-Germain. Presque tous ses actes d'autorité royale sont sortis de

cette résidence élevée au temps de Charles VII; la vaste forêt qui

s'étendait d'un côté jusqu'à Pontoise, de l'autre jusqu'à Écouen,

était aussi sombre et séculaire que celle de Fontainebleau; la chasse

y était belle et plantureuse, et le point de vue unique. Un certain

nombre de châteaux commencés par François Ier étaient en construction,

aucun n'était achevé, le bizarre Chenonceaux avec ses ponts, ses

canaux, ses formes irrégulières; Chambord, construit sur les dessins

du Primatice étaient loin d'être à leur fin. Philibert Delorme, par

les ordres de Diane de Poitiers, semait de riches ornements la

résidence d'Anet. Les galeries du Louvre, celles qui donnaient sur la

rivière, ne s'élevaient qu'au premier étage[346].

[346] On a pourtant écrit que Charles IX tirait sur les huguenots

des fenêtres du Louvre, qui ne fut achevé que sous Henri III.

Presque dans tous ces bâtiments, à côté de la Salamandre de François

Ier, on voyait s'incruster le chiffre entrelacé de Diane de Poitiers

et de Henri II, et la plus singulière des remarques c'est que ce

témoignage public d'un amour un peu étrange était donné en présence de

Catherine de Médicis, la femme légitime de Henri II. La reine

féconde[347] et heureuse de ses artistes paraissait très-peu s'occuper

de ces manifestations publiques; elle préparait sa domination

politique au milieu des plaisirs et des fêtes. Sous l'emblême de ces

chiffres amoureux, on ne vit partout que l'histoire de Diane dans

l'Olympe restauré de tant de dieux, par la Renaissance; Vénus n'a

qu'une très-petite place dans ces créations d'artiste; Hébé, symbole

de la jeunesse et de la grâce, avait été plusieurs fois sculptée

durant la puissance de la duchesse d'Étampes, et Benvenuto avait conçu

et exécuté dans une pensée flatteuse son Hébé, chef-d'oeuvre

d'orfévrerie. Sous Henri II, Vénus, Hébé cessent de régner, les

artistes y substituent des scènes de chasse où Diane apparaît dans

tous ses attributs; autour d'elle sont groupées ses nymphes qui

reflètent souvent le portrait des dames qui accompagnaient Diane de

Poitiers: parmi elles on trouve une autre Diane, moins célèbre et

néanmoins aussi belle, aussi spirituelle.

[347] Elle avait trois enfants déjà à la mort de François Ier.

C'était une fille d'amour de Henri II qu'il avait eue dauphin dans son

expédition des Alpes, d'une dame piémontaise nommée Philippe

Duc[348]. La petite princesse prit le nom de Diane de France, et fut

élevée avec un soin extrême sur les genoux pour ainsi dire de la

duchesse de Valentinois. «Je pense, dit Brantôme, que jamais dame eût

été mieux à cheval, et elle était très-belle de visage et de taille:

elle parlait l'italien, l'espagnol, et à treize ans elle avait épousé

Horace de Farnèze, duc de Castro, deuxième fils de Louis, duc de Parme

et de Plaisance, tué tout jeune devant Hesdin[349].» Diane de France,

restée veuve sous la garde de Diane de Poitiers, fut destinée à

François de Montmorency, fils du connétable, le protégé particulier de

Diane de Poitiers, alors en toute sa faveur: on dit même qu'elle était

la mère de cette jeune Diane que les lettres de légitimation

supposaient fille d'une dame piémontaise.

[348] Diane était née en 1538. Voyez ce qui est dit d'elle dans

les _Confessions_ de Sancy, chap. VI, et dans d'Aubigné, liv. II,

chap. IV.

[349] Le Roi avait négocié ce mariage avec le pape Paul III.

L'amour de Henri II pour Diane de Poitiers (duchesse de Valentinois)

ne faisait que s'accroître; le roi portait publiquement ses couleurs,

la devise de _donec totum implicit orbem_[350] sous un croissant placé

sur les monnaies s'appliquait à Diane de Poitiers, qui elle-même

avait pris pour devise le chiffre de Henri; dans quelques médailles on

voit Diane foulant au pied un amour avec cette légende: _omnium

victorem vici_ (j'ai vaincu le vainqueur de tous). A la fin de l'année

1556, le château d'Anet fut achevé par Philibert Delorme, charmante

demeure entre les deux forêts d'Yves et de Dreux. Diane devait aimer

les bois; son parc s'étendait sur l'Eure jusqu'au village d'Yvry,

célèbre depuis par la victoire de Henri IV. Anet devint désormais la

demeure de prédilection de Diane de Poitiers: elle-même l'avait meublé

de belles tapisseries qui racontaient ses amours avec le Roi de France

qu'elle aimait de toute sa passion; le premier acte de la prise de

possession du château d'Anet fut la fondation d'un hospice ou

maladrerie pour les pauvres[351].

[350] Plusieurs des monnaies de Henri II portent cette légende.

[351] Sa fondation la plus charitable fut un hospice pour quinze

pauvres veuves.

Le château d'Anet se distinguait surtout par la richesse de son

ameublement, cet art porté à son point extrême de sévère élégance sous

les Valois: les meubles étaient d'ébène et d'ivoire, les tentures en

cuir damasquiné jaune, les buffets et coffrets en bois sculpté

reproduisaient les scènes de chasse relevées en or; les tapis de

l'Orient, les glaces de Venise sans reflet, ornaient les salles; dans

quelques galeries, des peintures, des poteries jaune glauque ou bien

sur émail; les cheminées avaient cette perfection de grandeur qui en

faisait des monuments: n'était-ce pas autour de la cheminée qu'après

la chasse on se réunissait pour deviser sur les faits et gestes de la

journée? Diane de Poitiers connaissait peu la vie sédentaire: le son

du cor la réveillait le matin, et véritable déesse, elle courait dans

la forêt le pieu en main, suivie de sa meute. La forêt d'Evreux a

conservé plusieurs rendez-vous de chasse de la dame suzeraine d'Anet.

Diane de Poitiers · 第 52 / 65 题