LE CURÉ DE MEUDON.--MONTAIGNE.--BRANTOME.--NOSTRADAMUS.

1549-1560.

Le duel sanglant entre La Châtaignerai et Jarnac fut le dernier combat

judiciaire autorisé comme il l'était au moyen-âge chevaleresque,

véritable appel au jugement de Dieu. Cet esprit s'affaiblissait chaque

jour: l'honneur et la chevalerie étaient raillés hautement comme une

folie des temps écoulés. Alors mourait dans la petite maison, rue du

Jardin et Saint-Paul[335] cet esprit méchant et tout matérialiste dont

j'ai parlé, Rabelais, que l'indulgence de François Ier avait trop

ménagé comme un pédant échiqueté d'universitaire et de fou royal: «_La

vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée

par l'abstracteur et quintessence, livre plein de Pantagrualisme_»

avait paru à Lyon sous le règne encore de François Ier[336], et

la protection du Roi avait couvert ce fatras d'histoires drolatiques

écrites dans une langue inintelligible; mais le recueil contenait de

grossières déclamations contre le pape, les moines, les papelards, et

même contre les dogmes chrétiens et à cette époque, où les calvinistes

et les luthériens attaquaient l'Église, les livres de Rabelais

obtinrent une grande renommée: on entrait dans l'époque matérialiste.

Ce qu'on exaltait, c'était la chair, le ventre, le sensualisme aux

dépens des idées de chevalerie et de dévouement. Le parlement avait

été d'une indulgence extrême pour ce curé qui mourait dans l'opulence

en profitant des bénéfices de cette Église qu'il maudissait: et

c'était une grande faute du concordat signé par François Ier et Léon

X, que l'autorité laissée au Roi de disposer des bénéfices

ecclésiastiques qu'il distribuait libéralement entre les artistes, les

courtisans et quelquefois parmi les universitaires ennemis de

l'Église; le Primatice, Benvenuto Cellini eurent des abbayes comme

s'ils avaient appartenu aux ordres sacrés.

[335] En 1553; il était toujours curé de Meudon, et avait une

prébende dans l'église collégiale de Saint-Maur-les-Fossés.

[336] L'édition _princeps_ est de Lyon, Frédéric Juste, 1536.

L'édition Elzevir est de Leyde, 1663.

François Rabelais fut sans doute un grand railleur de choses

saintes, mais on lui prêta plus encore qu'il n'avait dit et fait; les

faiseurs d'historiettes lui ont attribué mille bouffonneries impies et

des paroles plus que déplorables au moment si grave de son agonie;

quand le cardinal du Bellay fit demander des nouvelles de sa santé par

un page, Rabelais répondit de sa voix mourante: «Dis à monseigneur

l'état où tu me vois, je m'en vais chercher un grand peut-être; il est

au nid de la pie, dis-lui qu'il s'y tienne, et pour toi tu ne seras

jamais qu'un fou; tire le rideau, la farce est jouée.» Toutes ces

inventions furent faites après coup par de mauvais esprits qui

voulurent trouver dans Rabelais un précurseur des idées du XVIIIe

siècle, tandis qu'il ne fut que le successeur de ces médisans de

l'Église, les Albigeois et Vaudois qui troublèrent l'ordre religieux

du XIIIe siècle. Ses livres sont écrits presque en patois mêlé de

grécisisme, tous ses personnages sont des paysans, des moines, mais il

n'y a dans Rabelais ni système, ni pensée arrêtée, ni intention

saisissante: on lui ferait trop d'honneur de trouver en lui autre

chose qu'un bouffon[337].

[337] Les philosophes, médiocres commentateurs de Rabelais, ont

cherché en vain à relever cette physionomie jusqu'à en faire un

penseur; chaque époque a sa manie: aujourd'hui on est penseur par

état.

Si Rabelais avait été le protégé de la duchesse d'Étampes, Michel

Montaigne fut celui de Diane de Poitiers; et cependant son esprit

dissertateur, les livres qu'il avait publiés entraînaient avec

eux-mêmes la destruction de l'esprit chevaleresque, objet d'un culte

profondément ébranlé par la réformation. Michel Montaigne enfant fut

envoyé auprès de François Ier[338], et plus tard Diane de Poitiers

l'attacha au service de Henri II, non pas comme un de ses braves

chevaliers qui allaient avec lui aux batailles, mais comme un jeune

page qui pouvait le distraire et l'enseigner. Ainsi se formait le

scepticisme en face de cet édifice de croyance qui composait le

moyen-âge. Peu de chose appartenait à l'esprit de Montaigne dans ses

oeuvres; il empruntait tout à Cicéron, à Senèque et même à Lucrèce.

L'antiquité réagit sur toute cette littérature comme le latin et le

grec sur la langue française; Montaigne enfant eut toute la faveur de

Diane de Poitiers, parce que tout en philosophant et méditant, il ne

fut jamais soupçonné de huguenoterie; il restait dans la région

élevée de la pensée sans ébranler publiquement le dogme[339].

[338] Il était né le 22 février 1533.

[339] Ce ne fut que plus tard qu'il publia ses livres; l'édition

_princeps_ est de 1585.

A tous ces écrivains d'une littérature empruntée aux anciens, combien

Brantôme était préférable, non point qu'on doive croire tout ce qu'il

rapporte: «J'ai ouï dire, j'ai entendu conter» n'est-ce pas sa

formule? Brantôme a écouté partout les mille chroniques de guerre et

de galanterie; quand il vint à la cour, Diane de Poitiers était

vieille déjà[340]; pourtant il fut frappé de cette éclatante beauté

qui se conservait à travers les années; Périgourdin un peu vantard, il

se disait issu par son père de la très-noble et antique race de

Bourdeilles, déjà renommée sous l'empereur Charlemagne: «Comme les

histoires anciennes et vieux romans français, italiens, espagnols le

témoignent de père en fils, et du côté de sa mère, issue de l'illustre

race des Vivonne[341].» Brantôme recueillait jour par jour les

anecdotes dans un grand volume couvert de velours vert pour les dames

et de velours noir pour les rodomontades. Brantôme fut par la

naïveté de son langage, la tradition de la chronique du moyen-âge, en

y ajoutant cette petite médisance de récit qui était l'apanage du

Valois. Chez Brantôme, seigneur de Bourdeilles, le sentiment de la

morale n'a pas un rigide écho; expression de la cour de Charles IX et

de Catherine de Médicis, il conte avec une grande crudité les actions

que d'autres siècles et d'autres moeurs ont flétries; chaque époque

a sa morale particulière trop souvent, hélas! en dehors des lois

suprêmes et éternelles.

[340] Brantôme était né en 1537.

[341] Cette longue énumération se trouve dans le testament ou

épitaphe de Brantôme.

Bien plus puissant sur les imaginations et les esprits, avait paru à

cette époque un écrivain étrange, tireur d'horoscope, dont les

_Centuries_ faisaient grand bruit à la cour; c'était Michel Nostradame

ou Nostradamus, natif de Salon en Provence. Jamais les superstitions

et les fables n'abandonnent le coeur de l'homme; elles se

transforment et ne disparaissent sous un type que pour se produire

sous un autre; l'horoscope fut une dégénération de cette magie, des

épopées du moyen-âge, dans les romans de Lancelot du Lac, de Roland et

des quatre fils d'Aymon où la magie se montre sous des couleurs

brillantes comme le ressort divin d'un poëme. L'horoscope plus sombre

s'attachait à la vie de l'homme, à deviner son histoire individuelle,

sa destinée, tel était le but des _centuries_ que maître

Nostradamus publiait à Lyon. Quelle était l'origine de ce triste

prophète? Il se disait d'une famille de juifs convertie. A Rome,

Juvénal avait déjà flétri les juifs vendeurs et interprètes des

songes; médecin d'abord, il avait publié un _almanach pronosticant

toutes les saisons_[342], puis un traité _des fardements_[343], l'art

de se farder que l'Italie avait donné à la France; les singulières

recettes pour entretenir le corps (et Diane de Poitiers n'était-elle

pas une merveille entre toutes). Mais les livres qui firent sa

renommée, ce furent les _centuries_[344] qui prédisaient en termes

fort obscurs les horoscopes de chacun et que toute la génération

lisait avec avidité; qui ne désire pénétrer le secret de sa destinée?

Les centuries écrites en vers étaient feuilletées par Catherine de

Médicis, Diane de Poitiers, la duchesse d'Étampes, et on citait avec

effroi la prédiction suivante qu'on appliqua plus tard au malheureux

tournoi où périt Henri II:

Le lion jeune, le vieux surmontera

Au champ bellique par singulier duel.

Dans cage d'or les yeux lui crevera,

Deux plaies ont fait mourir, mort cruelle!

[342) Le 14 décembre 1563, ainsi que le constate Papon (_Hist. de

Provence_).

[343] _Traité des Fardements_, édition _princeps_ très-rare,

1552.

[344] Édition rare, Lyon, 1568.

Cette prédiction semblait annoncer qu'un grand péril menaçait le Roi

(le lion), qu'un vieux (Montgomery) le blesserait en duel au champ

belliqueux; la cage d'or, c'était le casque; le Roi serait frappé

entre les deux yeux, et de quelle blessure, juste ciel? une blessure à

mort. Ces prédictions obscures étaient d'un grand effet sur les

imaginations; on ne se dirigeait que par son astrologue. Au milieu des

fêtes, des plaisirs, des distractions, la prédiction apparaissait

comme une fatale menace!

Diane de Poitiers · 第 51 / 65 题