MODIFICATION DE LA DIPLOMATIE DU MOYEN-AGE.--ALLIANCE POLITIQUE DE
FRANÇOIS Ier AVEC LA PORTE OTTOMANE ET LES LUTHÉRIENS.
1540-1547.
Le traité de Cambrai, bien qu'il eût modifié sous quelques points de
vue les conditions inflexibles de la convention de Madrid, était
encore trop dur pour les forces relatives qu'il laissait à la France;
il était donc dans la nature des choses que François Ier cherchât tous
les moyens de secouer cette situation humiliante pour un pays si
robuste encore, soit par une nouvelle guerre, soit par des alliances
politiques qui lui feraient regagner le terrain perdu. L'influence de
la duchesse d'Étampes, en détournant le roi des idées et des
conditions du moyen-âge, l'avait rendu plus facile sur les moyens de
trouver des alliés au dehors et des forces nouvelles dans sa
politique.
Depuis la croisade jusqu'au XVe siècle, l'union des princes chrétiens
contre les infidèles dominait les alliances politiques, et la
chrétienté tout entière s'était ébranlée pour se jeter sur
l'Orient[273]. Sous François Ier, cette opinion s'altérant, le roi de
France osa appeler à son aide la puissance ottomane, chose étrange et
nouvelle. On n'avait pas d'exemple d'une telle hardiesse, et les
chroniques de la croisade parlent avec indignation des tentatives de
l'empereur Frédéric II pour essayer un traité d'alliance avec les
4soudans et les émirs de l'Égypte et de la Syrie[274].
[273] Voir mon _Philippe-Auguste_, sur la croisade en Orient.
[274] La vie de Frédéric Barberousse, qui régna de 1185 à 1191, a
été recueillie dans la chronique d'Othon de Fresingue.
Dans la situation difficile où se trouvait François Ier, sous cette
étreinte de traités inflexibles, il tourna les yeux vers la puissance
conquérante des Ottomans, qui avait pour grand ennemi Charles-Quint.
Et comme si ce n'était pas assez, le Roi tendit également la main aux
princes luthériens d'Allemagne, résolution au moins aussi hardie dans
les idées du temps. Qui ne sait l'indignation qu'inspirait l'hérésie à
l'époque croyante? Les chroniques rappelaient la cruelle guerre des
Albigeois[275]: une croisade s'était formée contre eux, et l'on avait
vu les féodaux du Parisis, de la Normandie, de la Brie et de la
Champagne s'élancer sur les belles terres du Midi, et s'emparer des
fiefs de Toulouse, Montpellier, Alby et Carcassonne. L'Eglise
pardonnait beaucoup aux féodaux: la joie des festins, les moeurs
faciles avec les châtelaines du Midi; mais un pacte avec les infidèles
ou les hérétiques était une acte en dehors de la civilisation et des
moeurs de la société.
[275] Sur la guerre des Albigeois, on peut consulter la chronique
de Pierre de Vaulxcernai, ad. ann. 1220.
La politique hardie de François Ier changea toutes ces idées[276];
tandis que les armées ottomanes menaçaient la Hongrie, il signait une
alliance avec la sublime Porte, afin de lutter, aidé de ces forces
immenses, contre son ennemi le plus acharné. Le Roi ne vit dans les
Turcs que des auxiliaires pour seconder sa résistance à la monarchie
universelle de Charles-Quint: cette alliance avec Soliman, le roi de
France n'osa point d'abord l'avouer; elle fut tenue secrète, car elle
aurait suscité mille indignations dans la chrétienté menacée.
[276] François Ier sentait si bien la hardiesse de sa démarche,
qu'il s'en justifia personnellement dans une lettre particulière.
_Litt. Francisc. I. apud Freher_, t. III, _Rerum Germanii_.
Ce qui fit la grandeur de Charles-Quint, ce fut l'universalité de sa
pensée; il n'en dévia jamais: il avait compris que, pour reconstituer
l'empire de Charlemagne, le premier gage qu'il devait donner à la
politique, c'était l'expulsion des Turcs de l'Europe. Il voulut donc
s'assimiler toutes les forces, apaiser cette sorte de guerre civile
que les opinions nouvelles suscitaient dans la chrétienté, et à l'aide
de cette fraternité de tous les peuples chrétiens, arriver à la
reconstitution de l'Empire.
Il y avait au fond du coeur de Charles-Quint sans doute une pensée
d'ambition et de grandeur personnelle, et la couronne de Charlemagne
était son but; mais toute pensée universelle est par cela même un
progrès dans l'histoire de l'humanité. François Ier, au contraire,
soit par nécessité, soit par les tendances même de son caractère,
divisa les opinions, les intérêts de l'Europe autant qu'il le put; il
traita directement avec les Turcs, que Charles-Quint voulait expulser
de l'Europe; il les appela pour ainsi dire dans le coeur de
l'Allemagne, sur les côtes de la Méditerranée, en Italie; il tendit la
main aux pirates, aux barbaresques sur les côtes d'Afrique, d'où ils
menaçaient l'Espagne et la Provence; il ne recula pas devant un
système de subsides et de tribut payés aux barbares. Charles-Quint
suivit une politique contraire; après ses victoires d'Afrique, il
signa un traité de délivrance pour tous les esclaves chrétiens qui
allèrent proclamer la splendeur de son nom en Europe.
Le roi François Ier agit avec hardiesse auprès des électeurs
protestants de l'Allemagne: il signa la ligue de Smalkalde contre
l'empereur Charles-Quint, origine du morcellement de l'Allemagne, et
qui la rendit impuissante pendant un siècle[277]; la ligue de
Smalkalde créait cette anarchie qui se transforma plus tard en
fédération, toujours indécise, si lourde à se mouvoir; les luthériens
firent bien quelques démonstrations insignifiantes contre l'invasion
des Turcs dans la Hongrie et l'Autriche, mais l'Allemagne fut absorbée
dans sa propre guerre civile d'États à États.
[277] La ligue de Smalkalde fut signée le 5 février 1531. Voyez
Sleidan, _Comment._ lib. VII. Le principal instigateur avait été
Jean-Frédéric, électeur de Saxe. Les catholiques signèrent la
ligue d'Augsbourg.
Cette politique de François Ier fut dénoncée à l'Europe chrétienne par
Charles-Quint; c'était une belle époque pour l'Empereur; il venait de
signer son traité avec Muley-Assan. Le roi maure de Tunis, en se
déclarant le vassal de l'Espagne, délivrait vingt mille esclaves
chrétiens que Charles-Quint fit revêtir de riches habits avant de les
rendre à leur patrie. François Ier prenait parti, au contraire,
pour les Turcs et les luthériens?
Ce fut alors que, pour se justifier, le roi de France crut essentiel
de laisser le cours de la justice s'accomplir à l'égard des opinions
nouvelles qui pénétraient dans les écoles et les universités[278].
Pour s'expliquer le système de répression des calvinistes par le
Parlement et le Châtelet, il faut se rappeler qu'en France
l'inquisition n'avait pas été admise comme elle l'était en Espagne:
l'inquisition, sorte de jury, constatait l'hérésie, et la main
séculière ensuite appliquait la peine prononcée par les vieux édits de
Ferdinand et d'Isabelle.
[278] J'en ai recueilli et publié les preuves dans mon _Histoire
de la Réforme_.
En France, la Sorbonne jugeait la doctrine, constatait l'hérésie; le
Châtelet, pouvoir de police, faisait l'enquête, et le Parlement
prononçait l'arrêt. Le roi intervenait rarement dans ces sortes de
procès, et il fut presque toujours enclin à faire grâce, témoin les
vers si pleins de reconnaissance de Clément Marot, adressés à la
duchesse d'Étampes, la protectrice des Huguenots. Et pour les esprits
sérieux et politiques, j'oserai examiner une question grave, à savoir
si le refus d'admettre l'inquisition en France ne fut pas une
faute considérable de la part des rois. Il faut prendre les opinions
d'un siècle dans les conditions qu'elles se produisent: le
catholicisme alors était la doctrine gouvernementale, il constituait
l'unité: admettre une autre doctrine, c'était briser cette unité qui
est la force des pouvoirs, et la preuve en est qu'un siècle de guerre
civile fut légué à la France et à l'Allemagne par la réformation.
Au contraire, l'Espagne du XVIe siècle grandit dans sa magnificence,
grâce à l'unité des doctrines que protégeait l'inquisition; au milieu
des périls que créait la présence des maures, des juifs, des faux
chrétiens, l'Espagne ne développait ses forces que par la surveillance
attentive et les moyens répressifs; tous les pouvoirs forts et menacés
qui veulent sauver un pays ont besoin de ces deux forces: la police et
la répression. Les deux comités de _salut public_ et de _sûreté
générale_ sous la Convention nationale ne furent que les formes de
l'inquisition appliquée à la politique; or, au moyen-âge, le
catholicisme c'était le gouvernement; si bien que, jusqu'à ce qu'un
droit public nouveau se fût formé au XVIIIe siècle, la guerre
européenne et civile eut pour principe le catholicisme et la
réforme. La vieille Espagne découvrait un nouveau monde, arrêtait les
conquêtes des Turcs à Lépante, jetait à flots d'or sa poésie, ses
drames, ses artistes en vertu de sa force, de son unité, de son repos
maintenus, par l'inquisition[279].
L'attitude même prise par François Ier, la protection accordée au
parti luthérien par Marguerite sa soeur, amena en France
l'organisation plus serrée du parti catholique, et dès ce moment il
entoura fortement la haute famille des Guise. Si la duchesse d'Étampes
protégeait le prêche, les poëtes tels que Marot, les universitaires
commentateurs de la Bible; les Guises avec Diane de Poitiers
adoptèrent le parti contraire, et alors se développa le jeune amour du
duc d'Orléans, presque enfant, pour Diane de Poitiers; le second fils
du roi, en adopta publiquement les couleurs; le chiffre de Diane fut
brodé sur ses armures: il devint presque chef de parti, et il fut
question pour la première fois de son mariage avec Catherine de
Médicis.
[279] Calderon, Lopèz de Vega, Cervantes, Murillo, s'honoraient
du titre de familiers de l'Inquisition.