LA JEUNE CATHERINE DE MÉDICIS.--LA COUR DE FRANÇOIS Ier.
1530-1535.
L'Italie était définitivement perdue pour la France en vertu de deux
traités solennels, et il semblait que tout espoir fut enlevé au roi
François Ier de recouvrer jamais cette terre de sa prédilection;
toutefois ce droit qu'il ne pouvait plus réclamer directement, il
cherchait à l'obtenir par des alliances intimes et des mariages
politiques. François Ier avait secondé de tous ses efforts le pape
Clément VII (de la famille des Médicis), et le souverain Pontife avait
caressé la pensée d'un projet de mariage entre sa propre nièce
Catherine de Médicis et un des fils du roi de France, le jeune duc
d'Orléans, le chevalier courtois de Diane de Poitiers[280].
[280] Correspondance des cardinaux Grammont et de Tournon,
négociateurs du mariage, 21 janvier 1533.
Les Médicis étaient d'une puissante race, d'une illustration,
toute personnelle, petits-fils de simples marchands de laines et de
soie. Or, s'allier au roi de France était pour eux un grand honneur.
François Ier, à son tour, trouvait dans ce mariage un principe
d'influences personnelles en Italie. Indépendamment de sa dot en
ducats d'or, Catherine de Médicis apportait comme héritage le duché
d'Urbino, et comme éventualité, même le grand-duché de Toscane; et, ce
qui était plus considérable encore pour le roi de France, ses
prétentions sur Reggio, Modène, Pise, Livourne, Parme et Plaisance. Le
chroniqueur Martin du Bellay, en récapitulant ainsi les avantages
considérables qu'apportait la princesse italienne, raconte que,
lorsque les trésoriers de France se plaignirent au maréchal Strozzi de
l'exiguïté de la dot, le maréchal répondit: «Oui, la dot est petite,
l'argent est d'un poids léger; mais vous oubliez que madame Catherine
apporte en plus, trois bagues d'un prix inestimable, la seigneurie de
Gênes, le duché de Milan, le royaume de Naples.» Paroles qui ne
peuvent être prises que dans un sens figuré et comme une espérance,
car Catherine de Médicis n'avait aucun droit légal, sérieux sur ces
seigneuries; seulement le maréchal voulait dire que, par cette
alliance avec le pape et les Médicis, François Ier reprenait
moralement sa situation en Italie, et qu'il y retrouvait toutes les
prétentions des Valois[281].
[281] Le pape et François Ier s'étaient vus à Marseille. Comparez
Dubellay, liv. IV, et Belcarius, liv. XV, no 48: j'ai donné
beaucoup de détails dans mon livre sur _Catherine de Médicis_.
Aussi Charles-Quint, profondément affecté de ce mariage, fit tous ses
efforts pour l'empêcher; puis, il voulut opposer les Sforza aux
Médicis, et donna lui-même une de ses nièces à ce vigoureux
condottieri du Milanais: François Sforza appartenait à une famille
également issue de sa propre fortune. L'Empereur se tourna vers le duc
de Savoie, ce gardien des Alpes, et lui offrit aussi une alliance de
famille: Charles-Quint voyait bien que François Ier n'avait pas
abandonné ses belles illusions sur l'Italie, et que le dernier mariage
tendait à les réaliser[282]. Il voulut donc y mettre obstacle.
[282] Sur la politique de Charles-Quint en Italie, Guichardin est
fort curieux, liv. XX.
Catherine de Médicis à Fontainebleau, c'était comme l'Italie tendant
les bras à la France; le pape devenait l'allié du roi, comme on voit
sur la grande mosaïque de Rome le pape Adrien tendant la main à
Charlemagne. François Ier souriait à l'Italie comme à un souvenir
de ses belles et premières années. Toutefois, la situation personnelle
de Catherine de Médicis à cette nouvelle cour devenait d'une extrême
délicatesse. La jeune Florentine trouvait le duc d'Orléans en plein
amour avec Diane de Poitiers, et, chose étrange, Catherine de Médicis,
qui avait dix-huit ans à peine, se trouvait en rivalité avec une
maîtresse de plus de trente-cinq ans, si belle pourtant, qu'on
croyait, je le répète, que la magie seule avait pu conserver ces
traits inaltérables, cette fraîcheur de jeunesse qui faisait
l'admiration de maître El Rosso et du Primatice.
Avec une habileté qui tenait de sa nature italienne, Catherine de
Médicis ne heurta nullement cette situation; elle ne manifesta ni
dépit ni colère, elle avait subi à Florence d'autres spectacles; elle
s'était habituée à ces doubles amours, à ces sentiments partagés.
Étrangère en France, jetée au milieu d'un monde inconnu, son but fut
de plaire à chacun, de s'associer aux plaisirs d'une cour charmante,
d'y créer des distractions nouvelles à l'italienne, de se faire aimer
surtout de François Ier, déjà maladif, et qu'une vieillesse prématurée
menaçait autant dans son ambition que dans ses plaisirs; le Roi
partageait sa vie entre Fontainebleau, Amboise et Saint-Germain.
Catherine de Médicis le suivait partout, sans se prononcer dans ses
préférences entre Diane de Poitiers et la duchesse d'Étampes, se
contentant de leur sourire à toutes deux, de se faire à elle-même une
cour particulière dans cette cour générale, où chacun devait avoir sa
dame et son amour. Brantôme, plein des souvenirs de cette époque,
raconte dans son naïf langage que le Roi «voulait fort que tous les
gentilshommes se fissent des maîtresses, et s'ils ne s'en faisaient,
il les estimait mal et sot, et bien souvent aux uns et aux autres, il
leur en demandait les noms et promettait de leur dire du bien et de
les servir[283].»
[283] Brantôme, _Les Dames galantes_.
Telle était, au reste, la loi de la chevalerie, les dames étaient les
pensées, la préoccupation de tous les gentilshommes; seulement à
l'époque de François Ier, les idées payennes et artistiques s'étaient
introduites à la cour; il ne n'agissait plus toujours de la fidélité
inaltérable, du culte religieux du chevalier pour sa dame, comme dans
le roman d'Amadis. Ces dames elles-mêmes passaient d'un amour à un
autre, et selon Brantôme encore, «la duchesse d'Étampes ne gardait
pas grande fidélité au Roi, ainsi qu'est le naturel des dames, qui ont
fait autrefois profession d'amour.» Le Roi semblait s'y résigner, et
tout jeune homme n'avait-il pas écrit ces vers sur un vitrail.
Souvent femme varie,
Et bien fol qui s'y fie.
Brantôme cite un nom ou deux parmi les amants de la duchesse
d'Étampes, mais Brantôme est une de ces charmantes mauvaises langues
qu'on écoute plaisamment sans les croire toujours[284]. Le parler
d'ailleurs à cette époque était plus libre que les moeurs n'étaient
mauvaises; il ne gardait ni voile ni draperie; le nu conserve sa
chasteté, témoin la Vénus antique. A cette cour qui parlait la langue
de Boccace, il y avait respect pour les dames à côté des récits
d'amour. «Le Roi, continue Brantôme, faisait bien mieux de recevoir
une si honnête troupe de dames et de demoiselles dans sa cour que de
suivre les errements des anciens rois du temps passé, qui se faisaient
accompagner par des femmes de mauvaise vie[285].» Brantôme se
sert d'une expression plus hardie et plus naïve qu'il serait difficile
de rapporter.
[284] J'aime Brantôme, mais il est impossible de se fier à ses
récits; il parle toujours par des ouï dire, et les aventures
scandaleuses ont besoin d'autres témoignages pour passer dans
l'histoire.
[285] Je n'ai trouvé qu'un seul document (sous Charles VII), qui
constate la présence de femmes impudiques auprès des rois; mais
c'était à la guerre et peut-être dans le désordre des camps.
Brantôme parle encore par _ouï-dire_.
Catherine de Médicis sut ardemment plaire à la cour, avide de plaisirs
nouveaux: à cheval dans les bois, toujours en selle aux chasses du
Roi, elle inventa des étriers d'une forme élégante, qui laissaient
voir la plus jolie jambe du monde; placée entre Diane de Poitiers et
la duchesse d'Étampes, elle leur donnait l'exemple du courage sur des
haquenées fougueuses; chaque rendez-vous de chasse offrit une fête à
la florentine, ou une soirée à la vénitienne; doux souvenir de
l'Italie. Il y eut des représentations scéniques, des spectacles, où
les feux se mélèrent à l'eau; des chanteurs à la voix douce,
ravissaient la cour. Catherine, fort liée avec le Primatice et
Benvenuto Cellini, attira après eux tout ce que l'Italie avait
d'artistes pour embellir les fêtes: les jardins furent ornés comme des
décors de théâtre; on enlaça des chiffres d'amour dans la Salamandre,
symbole de François Ier. On trouve quelques-unes de ces Salamandres
parsemées sur les châteaux d'Amboise et de Blois; une seule,
pauvre délaissée, est encore aux flancs d'une pierre rongée sous une
porte basse dans la cour de Fontainebleau[286]; nul ne la remarque
dans cette royale demeure, dans ces jardins solitaires que le
Primatice a dessinés.
[286] La Salamandre se trouve sur l'aile des bâtiments de la
troisième cour à gauche; la porte est presqu'en ruine.