LA RENAISSANCE DANS LES LETTRES.--INFLUENCE DE DIANE DE POITIERS ET DE
LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.
1530-1545.
Si dans la transformation de l'art du moyen-âge par la Renaissance, le
paganisme grec imprima la beauté et la grandeur de la forme à la
peinture, à la sculpture, à l'orfévrerie, à l'architecture, en fut-il
de même pour ce qu'on a appelé la Renaissance des lettres, dont la
gloire est attribuée à François Ier? Cette question est grave, et, à
mon sens, ce qu'on a appelé la Renaissance dans les lettres ne fut, à
quelque point de vue, qu'une invasion des idées, des formes de
l'antiquité dans la langue et la littérature nationales; car ce serait
une erreur de croire que le moyen-âge n'avait pas sa littérature, ses
poëtes, ses versificateurs, ses historiens. La Renaissance du XVIe
siècle ne fit que substituer un chaos d'érudition à la simplicité de
la langue nationale[264], vivante et belle. Elle fut une époque
de bizarrerie, une invasion étrangère dans la tradition française.
[264] Je suis entré dans de grands détails sur la littérature du
moyen-âge dans mon _Philippe-Auguste_.
Au XVe siècle, les poëmes de chevalerie vivaient encore dans leur
grâce et leur fécondité: ils racontaient des aventures merveilleuses,
des féeries, des prouesses extraordinaires. La génération alors les
lisait avec avidité; elle y trouvait son plaisir, sa distraction, ses
moeurs, son histoire. Les poésies d'Alain Chartier, de Charles
d'Orléans, d'Eustache Deschamps[265] respirent une fraîcheur, une
naïveté d'image et d'expression claire et simple. Le pur moyen-âge,
l'époque qui produisit les trouvères et les troubadours, le _Roman de
la rose_, fut aussi littéraire qu'aucun autre temps; et, quant à
l'histoire, quand elle ne compterait que Froissard, Monstrelet et
leurs chroniques sérieuses et charmantes, ce serait suffisant pour
grandir et glorifier un siècle: Froissard, tout à la fois ami du vrai
et du merveilleux, qui promenait sa riche imagination et son enquête
exacte sur les plus grands événements, en France, en Angleterre, en
Flandre et en Espagne[266]!
[265] Ces trois poëtes vécurent dans le XIVe siècle, sous Charles
VI. La plupart de leurs poésies sont encore inédites ou mal
éditées; le manuscrit, no 7219 Biblioth. Impériale, contient les
ballades d'Eustache Deschamps.
[266] La chronique de Froissard n'a besoin ni d'explication ni de
commentaires; je connais un érudit qui a fait sa renommée en
promettant depuis 30 ans une édition commentée des grandes
chroniques.
Dira-t-on qu'il y a trop de crédulité dans ces épopées historiques,
trop de détails minutieux? mais le merveilleux n'est-il pas ce qui
fait vivre l'homme, ce qui fait épanouir son coeur, ce qui enchante
son existence. La langue que parle Froissard est simple, facile,
intelligible à tous: aucune obscurité dans les mots primitifs et
clairs qui expriment les sentiments de l'âme, ou qui racontent les
épisodes, les événements avec une ravissante fantaisie.
A toutes ces beautés, qui ont leur origine dans la nationalité
française, que substitua la Renaissance? Pour la langue, un jargon
inintelligible, un mélange de grec et de latin obscur, pédant, un
bariolage autour de la primitive langue[267], des mots composés
introduits dans la grammaire de ce temps qui exigent des commentaires,
et qu'on ne peut lire sans le secours d'un vocabulaire spécial
que les érudits enthousiastes sont forcés de placer à la fin de leur
édition. Rabelais fut l'expression la plus vraie de ce langage
transformé. Attiré par quelques sommaires de chapitres piquants, le
lecteur pénètre dans son livre, et il est bientôt enveloppé de
ténèbres et d'allusions grossières; son texte est plus difficile à
retenir que la pure langue d'Horace et de Virgile; chaque mot exige
une explication dont le sens obscur et enclavé dans le grec et le
latin, se développe d'une façon lourde et fastidieuse.
[267] On a depuis appelé ce jargon inintelligible le
Rabelaisnisme; il a eu des imitateurs modernes, et
particulièrement M. de Balzac; je n'ai pas à juger ses oeuvres
d'une cruelle et fatale analyse qui a tué toutes les nobles et
saintes illusions.
A l'esprit de gracieuse fantaisie ou de vérité naïve du moyen-âge, la
Renaissance substitua l'école critique et d'examen qui n'est pas la
certitude et la trouble souvent; on eut des commentateurs à l'infini,
on voulut tout expliquer par de subtiles interprétations: Scaliger,
Vatable, Ramus, Agrippa, Erasme, Oécolampade, cette pléiade de noirs
docteurs qu'ont-ils enseigné, qu'ont-ils distrait? Une épopée
chevaleresque vous menait dans un monde inconnu, une chronique
rapportait les faits à travers les moeurs de la génération; mais que
vous révélait un érudit du XVIe siècle dans cette dispute sur les
textes qu'avait enfantés la réformation? Alors furent abandonnés les
lectures attrayantes: les _Quatre fils Aymon_, le _Roman de
Pierre de Provence_ et de _la Belle Maguelone_, _Jehan de Saintré_ et
la _Dame des belles cousines_, pour les livres fastidieux de Casaubon
ou les dissertations de Vatable. Froissard, Monstrelet furent
dédaignés; on eut les froides histoires; on se passionna pour les
textes de l'antiquité, on pensa moins à la vieille France qu'à la
Grèce, à l'Assyrie, à Rome.
L'origine de cette invasion étrangère fut dans l'émigration
bysantine[268] qui suivit la prise de Constantinople par les Turcs. A
cette époque de faiblesse et de décadence, Constantinople était
remplie de rhéteurs et de grammairiens qui, par Venise, inondèrent
l'Italie. Si la ville de Constantin[269] était encore grande au XVe
siècle par son luxe et son industrie, son génie d'invention dans les
arts de la mécanique, elle tombait au bruit des disputes scholastiques
dans ses écoles pleines de sophistes et de discoureurs. Venise
recueillit les arts, les ouvriers en soie, en tapis, en verre de
couleur, elle abandonna les savants à l'Italie. La République s'occupa
même très-peu des manuscrits des bibliothèques, qu'elle abandonna à
quelques protes d'imprimerie, les Manuccio. Il n'en fut pas de même de
l'Italie qui s'abreuva de grec, de latin, d'hébreu et de syriaque. On
s'enthousiasma pour Lascaris, le chef de cette émigration
scientifique, et le moyen-âge fut délaissé. On traita de folie
l'_Orlando furioso_, et, plus tard, le Tasse fut jeté dans une maison
d'aliénés. On eut alors les textes d'Aristote, de Platon, des
philosophes de l'école d'Alexandre; on se perdit en subtilités sur la
plus inutile des sciences, la philosophie résumée en aphorisme
d'enseignement. Ce fut la Renaissance qui créa cette classe d'érudits
qui vécurent sur les textes comme les vieilles chenilles sur les
feuilles, rongeant les pensions du roi, tandis que les poëtes, les
écrivains qui immortalisaient le pays, étaient dans toutes les
privations de la vie. Oui, il fallait accueillir les ouvriers
bysantins qui portaient l'art de tisser la soie et l'or, le secret du
feu grégeois et des machines hydrauliques; mais ces rêveurs de
scholastiques à quoi pouvaient-ils servir? Grandir les subtilités d'un
peuple, c'est avancer sa ruine morale, et les Grecs de Bysance
eux-mêmes en avaient donné l'exemple. Ce furent des explications de
textes qui, multipliées à l'infini, se transformèrent en disputes
d'école; et ces disputes, à leur tour, produisirent la guerre civile
du XVIe siècle. Le heurtement des doctrines aboutit tôt ou tard aux
batailles sanglantes, et l'esprit de critique eut son couronnement
dans la guerre civile. Nul ne pouvait nier la beauté des oeuvres
antiques; mais ces beautés exclusivement grecques, transportées sur
une terre étrangère, devaient altérer l'essor du génie national, comme
une invasion étrangère opprime un pays. Il n'est pas vrai que la
France alors fut barbare: elle avait sa langue, son génie, sa
littérature; ce qu'on appelle la Renaissance fut l'oppression de ce
génie même par la scholastique bysantine.
[268] La grande émigration des savants grecs se fit par Venise:
ils vinrent la plupart s'abriter à Rome sous la protection des
papes. (Voir Muratori, _Annales_, ann. 1470.)
[269] Constantinople était riche de toute industrie au XVe
siècle; il faut regretter que Gibbon n'ait pas traité ce sujet;
Ducange en a dit à peine un mot dans son admirable livre:
_Histoire de Constantinople_.
Le merveilleux, qui ne meurt jamais chez un peuple, subit même une
triste transformation: comparez les charmantes féeries des romans et
des épopées du moyen-âge avec _les centuries_ de Nostradamus. Le
savant est crédule aussi; mais il est obscur, ennuyeux. Ce qu'on
appelle les érudits disputeurs ne grandirent pas la vérité, seulement
ils la rendirent invisible par la pesanteur de leur forme; ils
changèrent la féerie en devination et le merveilleux en crédulité
pedante[270].
[270] _Les Centuries_ de Nostradamus. Aix, 1580; ils ont eu 20
éditions au XVIe siècle.
Aussi le temps a fait justice de ces scholastiques: que reste-t-il, je
le répète, de Casaubon, de Vatable, de Oécolampade, de Scaliger,
est-il possible de les lire tous sans un immense ennui et le sentiment
de leur inutilité? Tandis que Froissard, Philippe de Commines,
Monstrelet se lisent et se liront toujours avec un charme particulier
tant que vivra la langue française. Combien donc eut raison Diane de
Poitiers d'aimer, de protéger la littérature du moyen-âge, les
chevaleresques débris de ces temps poétiques. Au contraire, la
duchesse d'Étampes, dominée par les érudits de la Renaissance, engagea
le roi à fonder cette institution qui fut depuis appelée le _Collége
de France_[271], d'abord simple collége de langue, d'enseignement de
l'hébreu, du grec, du syriaque, pour lesquels on instituait des
chaires spéciales. Il y avait ici un but d'utilité; le mal fut de
donner trop d'importance à ces travaux d'érudition sur des textes qui
changèrent l'esprit et les tendances de la littérature du moyen-âge.
La Renaissance eut pour résultat définitif de créer le doute dans
l'explication des livres saints, de remplacer l'autorité par
l'incertitude, la simplicité, la naïveté historiques par des travaux
où un docte esprit de parti remplaça la vérité des chroniques. De Thou
détrôna Froissard, la poésie quitta les habits des trouvères et des
troubadours pour des robes d'emprunt grecques et romaines.
[271] Le Collége de France fut fondé après la paix de Cambrai.
Tandis que Diane de Poitiers protégeait plus spécialement la
réimpression des romans de chevalerie, image de l'ancien caractère
français, et qu'elle faisait accepter par le roi la dédicace d'_Amadis
des gaules_[272], la duchesse d'Étampes laissait mettre son nom à la
tête des psaumes de Luther et de Calvin. Diane voulait une France
revêtue d'armures brillantes, le casque à plumes flottantes, la cotte
de mailles d'argent; la duchesse d'Étampes la plaçait sous la calotte
doctorale. L'une la faisait assister aux tournois, aux belles fêtes de
la chevalerie; l'autre la faisait asseoir sur les bancs de l'école,
avide de la parole des docteurs. Et cependant plus que jamais la
France avait besoin de son attitude guerrière!
[272] La Biblioth. Impér. possède un bel exemplaire de l'_Amadis
des Gaules_, avec une dédicace au roi François Ier. (Fonds
réservés.)