XXII

LA RENAISSANCE DANS LES LETTRES.--INFLUENCE DE DIANE DE POITIERS ET DE

LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.

1530-1545.

Si dans la transformation de l'art du moyen-âge par la Renaissance, le

paganisme grec imprima la beauté et la grandeur de la forme à la

peinture, à la sculpture, à l'orfévrerie, à l'architecture, en fut-il

de même pour ce qu'on a appelé la Renaissance des lettres, dont la

gloire est attribuée à François Ier? Cette question est grave, et, à

mon sens, ce qu'on a appelé la Renaissance dans les lettres ne fut, à

quelque point de vue, qu'une invasion des idées, des formes de

l'antiquité dans la langue et la littérature nationales; car ce serait

une erreur de croire que le moyen-âge n'avait pas sa littérature, ses

poëtes, ses versificateurs, ses historiens. La Renaissance du XVIe

siècle ne fit que substituer un chaos d'érudition à la simplicité de

la langue nationale[264], vivante et belle. Elle fut une époque

de bizarrerie, une invasion étrangère dans la tradition française.

[264] Je suis entré dans de grands détails sur la littérature du

moyen-âge dans mon _Philippe-Auguste_.

Au XVe siècle, les poëmes de chevalerie vivaient encore dans leur

grâce et leur fécondité: ils racontaient des aventures merveilleuses,

des féeries, des prouesses extraordinaires. La génération alors les

lisait avec avidité; elle y trouvait son plaisir, sa distraction, ses

moeurs, son histoire. Les poésies d'Alain Chartier, de Charles

d'Orléans, d'Eustache Deschamps[265] respirent une fraîcheur, une

naïveté d'image et d'expression claire et simple. Le pur moyen-âge,

l'époque qui produisit les trouvères et les troubadours, le _Roman de

la rose_, fut aussi littéraire qu'aucun autre temps; et, quant à

l'histoire, quand elle ne compterait que Froissard, Monstrelet et

leurs chroniques sérieuses et charmantes, ce serait suffisant pour

grandir et glorifier un siècle: Froissard, tout à la fois ami du vrai

et du merveilleux, qui promenait sa riche imagination et son enquête

exacte sur les plus grands événements, en France, en Angleterre, en

Flandre et en Espagne[266]!

[265] Ces trois poëtes vécurent dans le XIVe siècle, sous Charles

VI. La plupart de leurs poésies sont encore inédites ou mal

éditées; le manuscrit, no 7219 Biblioth. Impériale, contient les

ballades d'Eustache Deschamps.

[266] La chronique de Froissard n'a besoin ni d'explication ni de

commentaires; je connais un érudit qui a fait sa renommée en

promettant depuis 30 ans une édition commentée des grandes

chroniques.

Dira-t-on qu'il y a trop de crédulité dans ces épopées historiques,

trop de détails minutieux? mais le merveilleux n'est-il pas ce qui

fait vivre l'homme, ce qui fait épanouir son coeur, ce qui enchante

son existence. La langue que parle Froissard est simple, facile,

intelligible à tous: aucune obscurité dans les mots primitifs et

clairs qui expriment les sentiments de l'âme, ou qui racontent les

épisodes, les événements avec une ravissante fantaisie.

A toutes ces beautés, qui ont leur origine dans la nationalité

française, que substitua la Renaissance? Pour la langue, un jargon

inintelligible, un mélange de grec et de latin obscur, pédant, un

bariolage autour de la primitive langue[267], des mots composés

introduits dans la grammaire de ce temps qui exigent des commentaires,

et qu'on ne peut lire sans le secours d'un vocabulaire spécial

que les érudits enthousiastes sont forcés de placer à la fin de leur

édition. Rabelais fut l'expression la plus vraie de ce langage

transformé. Attiré par quelques sommaires de chapitres piquants, le

lecteur pénètre dans son livre, et il est bientôt enveloppé de

ténèbres et d'allusions grossières; son texte est plus difficile à

retenir que la pure langue d'Horace et de Virgile; chaque mot exige

une explication dont le sens obscur et enclavé dans le grec et le

latin, se développe d'une façon lourde et fastidieuse.

[267] On a depuis appelé ce jargon inintelligible le

Rabelaisnisme; il a eu des imitateurs modernes, et

particulièrement M. de Balzac; je n'ai pas à juger ses oeuvres

d'une cruelle et fatale analyse qui a tué toutes les nobles et

saintes illusions.

A l'esprit de gracieuse fantaisie ou de vérité naïve du moyen-âge, la

Renaissance substitua l'école critique et d'examen qui n'est pas la

certitude et la trouble souvent; on eut des commentateurs à l'infini,

on voulut tout expliquer par de subtiles interprétations: Scaliger,

Vatable, Ramus, Agrippa, Erasme, Oécolampade, cette pléiade de noirs

docteurs qu'ont-ils enseigné, qu'ont-ils distrait? Une épopée

chevaleresque vous menait dans un monde inconnu, une chronique

rapportait les faits à travers les moeurs de la génération; mais que

vous révélait un érudit du XVIe siècle dans cette dispute sur les

textes qu'avait enfantés la réformation? Alors furent abandonnés les

lectures attrayantes: les _Quatre fils Aymon_, le _Roman de

Pierre de Provence_ et de _la Belle Maguelone_, _Jehan de Saintré_ et

la _Dame des belles cousines_, pour les livres fastidieux de Casaubon

ou les dissertations de Vatable. Froissard, Monstrelet furent

dédaignés; on eut les froides histoires; on se passionna pour les

textes de l'antiquité, on pensa moins à la vieille France qu'à la

Grèce, à l'Assyrie, à Rome.

L'origine de cette invasion étrangère fut dans l'émigration

bysantine[268] qui suivit la prise de Constantinople par les Turcs. A

cette époque de faiblesse et de décadence, Constantinople était

remplie de rhéteurs et de grammairiens qui, par Venise, inondèrent

l'Italie. Si la ville de Constantin[269] était encore grande au XVe

siècle par son luxe et son industrie, son génie d'invention dans les

arts de la mécanique, elle tombait au bruit des disputes scholastiques

dans ses écoles pleines de sophistes et de discoureurs. Venise

recueillit les arts, les ouvriers en soie, en tapis, en verre de

couleur, elle abandonna les savants à l'Italie. La République s'occupa

même très-peu des manuscrits des bibliothèques, qu'elle abandonna à

quelques protes d'imprimerie, les Manuccio. Il n'en fut pas de même de

l'Italie qui s'abreuva de grec, de latin, d'hébreu et de syriaque. On

s'enthousiasma pour Lascaris, le chef de cette émigration

scientifique, et le moyen-âge fut délaissé. On traita de folie

l'_Orlando furioso_, et, plus tard, le Tasse fut jeté dans une maison

d'aliénés. On eut alors les textes d'Aristote, de Platon, des

philosophes de l'école d'Alexandre; on se perdit en subtilités sur la

plus inutile des sciences, la philosophie résumée en aphorisme

d'enseignement. Ce fut la Renaissance qui créa cette classe d'érudits

qui vécurent sur les textes comme les vieilles chenilles sur les

feuilles, rongeant les pensions du roi, tandis que les poëtes, les

écrivains qui immortalisaient le pays, étaient dans toutes les

privations de la vie. Oui, il fallait accueillir les ouvriers

bysantins qui portaient l'art de tisser la soie et l'or, le secret du

feu grégeois et des machines hydrauliques; mais ces rêveurs de

scholastiques à quoi pouvaient-ils servir? Grandir les subtilités d'un

peuple, c'est avancer sa ruine morale, et les Grecs de Bysance

eux-mêmes en avaient donné l'exemple. Ce furent des explications de

textes qui, multipliées à l'infini, se transformèrent en disputes

d'école; et ces disputes, à leur tour, produisirent la guerre civile

du XVIe siècle. Le heurtement des doctrines aboutit tôt ou tard aux

batailles sanglantes, et l'esprit de critique eut son couronnement

dans la guerre civile. Nul ne pouvait nier la beauté des oeuvres

antiques; mais ces beautés exclusivement grecques, transportées sur

une terre étrangère, devaient altérer l'essor du génie national, comme

une invasion étrangère opprime un pays. Il n'est pas vrai que la

France alors fut barbare: elle avait sa langue, son génie, sa

littérature; ce qu'on appelle la Renaissance fut l'oppression de ce

génie même par la scholastique bysantine.

[268] La grande émigration des savants grecs se fit par Venise:

ils vinrent la plupart s'abriter à Rome sous la protection des

papes. (Voir Muratori, _Annales_, ann. 1470.)

[269] Constantinople était riche de toute industrie au XVe

siècle; il faut regretter que Gibbon n'ait pas traité ce sujet;

Ducange en a dit à peine un mot dans son admirable livre:

_Histoire de Constantinople_.

Le merveilleux, qui ne meurt jamais chez un peuple, subit même une

triste transformation: comparez les charmantes féeries des romans et

des épopées du moyen-âge avec _les centuries_ de Nostradamus. Le

savant est crédule aussi; mais il est obscur, ennuyeux. Ce qu'on

appelle les érudits disputeurs ne grandirent pas la vérité, seulement

ils la rendirent invisible par la pesanteur de leur forme; ils

changèrent la féerie en devination et le merveilleux en crédulité

pedante[270].

[270] _Les Centuries_ de Nostradamus. Aix, 1580; ils ont eu 20

éditions au XVIe siècle.

Aussi le temps a fait justice de ces scholastiques: que reste-t-il, je

le répète, de Casaubon, de Vatable, de Oécolampade, de Scaliger,

est-il possible de les lire tous sans un immense ennui et le sentiment

de leur inutilité? Tandis que Froissard, Philippe de Commines,

Monstrelet se lisent et se liront toujours avec un charme particulier

tant que vivra la langue française. Combien donc eut raison Diane de

Poitiers d'aimer, de protéger la littérature du moyen-âge, les

chevaleresques débris de ces temps poétiques. Au contraire, la

duchesse d'Étampes, dominée par les érudits de la Renaissance, engagea

le roi à fonder cette institution qui fut depuis appelée le _Collége

de France_[271], d'abord simple collége de langue, d'enseignement de

l'hébreu, du grec, du syriaque, pour lesquels on instituait des

chaires spéciales. Il y avait ici un but d'utilité; le mal fut de

donner trop d'importance à ces travaux d'érudition sur des textes qui

changèrent l'esprit et les tendances de la littérature du moyen-âge.

La Renaissance eut pour résultat définitif de créer le doute dans

l'explication des livres saints, de remplacer l'autorité par

l'incertitude, la simplicité, la naïveté historiques par des travaux

où un docte esprit de parti remplaça la vérité des chroniques. De Thou

détrôna Froissard, la poésie quitta les habits des trouvères et des

troubadours pour des robes d'emprunt grecques et romaines.

[271] Le Collége de France fut fondé après la paix de Cambrai.

Tandis que Diane de Poitiers protégeait plus spécialement la

réimpression des romans de chevalerie, image de l'ancien caractère

français, et qu'elle faisait accepter par le roi la dédicace d'_Amadis

des gaules_[272], la duchesse d'Étampes laissait mettre son nom à la

tête des psaumes de Luther et de Calvin. Diane voulait une France

revêtue d'armures brillantes, le casque à plumes flottantes, la cotte

de mailles d'argent; la duchesse d'Étampes la plaçait sous la calotte

doctorale. L'une la faisait assister aux tournois, aux belles fêtes de

la chevalerie; l'autre la faisait asseoir sur les bancs de l'école,

avide de la parole des docteurs. Et cependant plus que jamais la

France avait besoin de son attitude guerrière!

[272] La Biblioth. Impér. possède un bel exemplaire de l'_Amadis

des Gaules_, avec une dédicace au roi François Ier. (Fonds

réservés.)

Diane de Poitiers · 第 38 / 65 题