XXI

LA RENAISSANCE DE L'ART.--DEL ROSSO.--PRIMATICE.--BENVENUTO

CELLINI.--BERNARD PALISSY.

1520-1540.

Les loisirs que la paix de Cambrai allaient laisser au roi François

Ier lui permettraient désormais de satisfaire son irrésistible

penchant pour les arts, ce goût des bâtiments qu'il avait pris durant

son expédition d'Italie, et l'on a vu qu'à son retour, après la

victoire de Marignan, le Roi avait fait un digne accueil à maître

Léonard de Vinci. Cette Italie, si féconde, si riche en artistes,

alors tout entière livrée à la guerre civile, aux misères[247] qu'elle

entraîne, offrait peu de ressources à l'art, elle créait des

infortunes et peu de travail; il se fit donc une émigration naturelle

vers la France, où régnait un prince passionné pour les bâtiments,

pour leur splendeur et leur ornementation.

[247] Guichardin, quoique profondément Italien, fait un triste

tableau de sa patrie à cette époque, liv. VII.

Presque tous les châteaux jusqu'au XVIe siècle, même les résidences

royales, avaient gardé les formes du moyen-âge. Il ne faut jamais être

exclusif dans les admirations, et cependant il faut rester juste:

l'architecture du XIIe au XVe siècle avait bien sa grâce particulière,

son originalité nationale: ces tourelles élancées et couronnées de

crénaux, ces ponts-levis, ces escaliers qui s'entrelaçaient comme un

serpent au flanc des murailles, ces oratoires, ces églises à ogives,

ces formes de bâtiments à la fois sveltes et solides avaient leur

charme et leur diversité[248]. Les bâtiments du moyen-âge apparaissent

de loin, comme les châteaux des fées dans les légendes bretonnes. Mais

tout allait changer avec les moeurs et les habitudes: les châteaux

féodaux étaient faits pour ces temps de morcellement et de partage du

pouvoir suzerain, où l'abbé Suger, avec toutes les forces de la

monarchie de Louis-le-Gros, assiégeait le château de Montmorency.

La perfection du style à ogives s'était produite sous le règne de

saint Louis, et la Sainte-Chapelle à Paris était une oeuvre

admirable.

[248] J'ai traité avec quelque étendue la vie de château au

moyen-âge dans mon _Philippe-Auguste_.

Lorsque la domination des Anglais força les rois de France à

porter leur cour plénière dans la Touraine, ce fut encore les

châteaux féodaux qui abritèrent le Dauphin, depuis Charles VII. Les

débris du Plessis-les-Tours peuvent donner l'idée d'un château

royal à cette époque de luttes entre la royauté, les féodaux et les

Anglais; les types varient peu: les murailles, les tours, les

machicoulis, les ponts-levis, les fossés sont du même style[249].

[249] La Bibliothèque Impériale possède des gravures presque

contemporaines qui reproduisent le château de Plessis-les-Tours,

la résidence de Louis XI, moins terrible qu'on ne la fait

(Cabinet des estampes).

Ce fut donc à l'art de l'Italie qu'on dut la transformation des

châteaux royaux en vastes bâtiments avec jardins bien dessinés, des

pavillons larges et carrés, de longues galeries ornées de peintures,

de sculptures, des jardins peuplés de statues. De loin on distingue

encore et l'on reconnaît les bâtiments de la Renaissance avec leurs

fenêtres longues et sculptées, leurs colonnes à torsades criblées de

niches remplies de gracieuses statues: dans chaque salle, de hautes

cheminées qui sont elles-mêmes des monuments, des plafonds

mythologiques où étaient reproduits Jupiter, Vénus, Ulysse et ses

aventures fabuleuses, l'histoire, traduite en poëme épique sur la

pierre et le marbre. Dans les jardins, les beaux treillis, les

fruiteries succédaient aux grands massifs d'arbres verts et

séculaires: plus la forêt était profonde, plus le hallali se faisait

entendre à cette époque où la chasse était un grand art; dans chaque

bosquet étaient des statues en bronze ou en marbre. Les fontaines

elles-mêmes, ornées de fantastiques compositions, des sirènes, des

faunes, des salamandres; de petits châteaux en bronze d'où

s'élançaient, en cascade bouillante, les eaux écumeuses roulant dans

un bassin plein de vieilles carpes aux colliers d'or.

Le premier des artistes qui vint en France après maître Léonard de

Vinci, pour réaliser cette transformation, fut Del Rosso[250], connu

plus généralement sous le nom de maître Roux; né à Florence sous le

gouvernement des Médicis. Comme Léonard de Vinci, aucun art ne lui

était inconnu: l'architecture, la peinture, la poésie, la musique.

C'était le type de l'artiste italien que cette universalité dans une

seule imagination; par dessus tout, maître Rosso possédait un

faire original, un coloris brillant: l'église de l'_Annonciada_, à

Florence, possédait son tableau de la transfiguration[251], où le

peintre avait placé une troupe de Bohémiens sur le premier plan du

tableau, au devant même des Apôtres. Durant le siége de Rome par le

connétable, où tous les artistes se battirent pour le pape, en

témoignage de la protection qu'il leur accordait, maître Rosso fut

fait prisonnier par les Allemands; racheté par François Ier, il vint

en France, où le roi lui confia, avec le titre de surintendant, la

direction des bâtiments de Fontainebleau: maître Rosso construisit la

principale galerie qu'il orna de belles peintures, aujourd'hui

détruites par le temps et par l'humidité: elles représentaient _les

actions les plus mémorables_ du règne de François Ier; dans la galerie

dorée on remarquait _Vénus_ et _Bacchus nus_, _Vénus et l'amour_ et la

sybille _Tiburtine_ annonçant la naissance du Messie. Chacune de ces

figures reproduisait les portraits de François Ier et de Diane de

Poitiers ou de la duchesse d'Étampes. Maître Rosso règna en maître à

Fontainebleau jusqu'à l'arrivée du Primatice.

[250] Maître Roux était né en 1496, et avait beaucoup étudié

Michel-Ange.

[251] Le musée du Louvre a un seul tableau del Rosso; il

représente la Vierge qui reçoit les _hommages de sainte

Élisabeth_.

François Primatice, né à Bologne, l'élève chéri de Jules Romain[252],

le peintre des vastes scènes de l'histoire antique, fut appelé en

France un peu après Rosso[253], et à peine à côté l'un de l'autre les

deux artistes conçurent une jalousie mutuelle qui se traduisit en

combats singuliers; ces rivalités d'artistes s'expliquent et peuvent

même se justifier; quand on a la passion de l'art, on se fait souvent

de ses propres oeuvres une idée exagérée, parce qu'on y a mis toute

sa personnalité, sa force et sa vie; on se bat pour son oeuvre,

comme pour sa chair et son sang.

[252] En 1490; il resta six ans dans les ateliers de Jules

Romain.

[253] Un an après l'arrivée del Rosso à Fontainebleau.

L'irritation en vint à ce point chez Rosso, que le Roi fut obligé de

donner au Primatice une mission d'art pour recueillir les plus belles

statues antiques de l'Italie: le modèle de Laocoon, de la Vénus de

Médicis, de l'Ariane, bientôt coulés en bronze et destinés à orner les

jardins de Fontainebleau. Primatice revint en France, et après la mort

violente de Rosso[254], il reçut du roi la même charge, la même

dignité d'intendant des bâtiments et châteaux; ce fut alors, qu'avec

une ardeur extrême, il composa les plafonds de la _galerie d'Ulysse_ à

Fontainebleau, vaste sujet de mythologie et d'histoire, dont il ne

reste plus que quelques débris: heureusement la gravure, plus

respectée[255] que les ouvrages de l'art, a recueilli l'oeuvre du

Primatice; les générations futures portent si peu de respect au passé!

Cette histoire d'Ulysse, si merveilleuse, qui prêtait tant à l'art,

était d'un fini parfait et d'un brillant coloris; il reste du

Primatice les deux figures de Diane de Poitiers et de la duchesse

d'Étampes; Diane, surtout, la déesse des forêts, est splendide de

fierté et de grâce; à demi cachée, elle semble attendre ses compagnes

pour s'élancer ensuite dans la forêt à la poursuite du cerf et du

sanglier: Primatice modifia tout le plan de maître Roux, pour

l'achèvement de Fontainebleau; on dit que ce fut encore par jalousie

et pour détruire ses oeuvres.

[254] Il prit du poison à la suite d'une aventure tragique, en

1541.

[255] La galerie du château de Fontainebleau a été gravée par

Théodore Van Thualden, 58 pièces in-fo.

Le plus étrange, le plus singulier de ces artistes au milieu de la

Renaissance, ce fut Benvenuto Cellini, orfèvre-ciseleur, qui a écrit

lui-même sa vie avec l'histoire de ses oeuvres. J'aime les mémoires

de Benvenuto Cellini, personnels, exagérés parce qu'ils sont

précisément l'expression naïve du sentiment excessif de

l'artiste; chez lui, pas de fausse modestie, de front humble et

hypocrite, pour mendier un compliment: Benvenuto Cellini a tout fait;

brave comme Roland, il a été excellent musicien grand poëte; il le dit

du moins[256]; né au commencement du XVIe siècle, à l'époque de l'art

de Nieler (la gravure sur cuivre, or ou argent), Benvenuto Cellini, se

consacra à la ciselure, à la fonte des métaux, science nouvelle et

florentine: il arriva à ce point de perfection qu'il put reproduire

les modèles antiques, et composer lui-même d'admirables oeuvres en

bronze, en marbre, en or, en argent, d'une perfection à laquelle n'ont

pu atteindre les artistes modernes. Appelé par le roi François Ier,

après les troubles civils de Rome, Benvenuto Cellini, vint au château

de Fontainebleau, où, par l'ordre du Roi et avec ses encouragements,

il façonna des coupes[257], des vases, des statues. Dans ses mémoires

il dit que le Roi lui commanda douze figures d'argent, de la hauteur

de 5 pieds huit pouces, représentant six dieux et six déesses

pour orner la table des royaux festins; quelques jours après, François

Ier lui commanda une salière du poids de mille écus d'or: les deux

statues de Jupiter et de Junon furent bientôt achevées, et le Roi vint

les visiter dans l'atelier de Benvenuto; il était accompagné de la

duchesse d'Étampes, à laquelle l'artiste galant offrit un beau vase

ciselé de sa main[258]: il reçut alors la commande d'un dessus de

porte en argent et d'une fontaine architecturale, pour orner la cour

d'honneur du château. Benvenuto Cellini a laissé la description

détaillée de cette fontaine: elle devait être en bronze, haute de 5

pieds, et former un carré parfait, enlacé de petits escaliers pour

monter sur une tour d'argent, d'où s'élançait une statue armée d'une

lance, qui représentait le dieu Mars, dont le Roi était la vivante

image: quatre statuettes formaient l'encoignure de la tour, la

peinture, la sculpture, l'architecture, la musique «dont le Roi était

le protecteur.» Il cisela, par les ordres de François Ier, la statue

d'Hébé, l'expression la plus pure, la plus suave, de la beauté

antique; l'amphore qu'elle tenait de ses mains, d'une pureté de

contours admirable, était incrustée de pierres précieuses. François

Ier, charmé de ces chefs-d'oeuvre, témoigna sa joie, sa

reconnaissance; mais la duchesse d'Étampes, qui protégeait trop

ouvertement le Primatice, blessa profondément l'amour-propre de

Benvenuto Cellini, qui voulut quitter Fontainebleau; le Roi lui

déclara qu'il n'en ferait rien: «Je vous étoufferai dans l'or, et vous

vous en irez après si vous voulez[259].» La fierté de l'artiste fut

au-dessus de l'amour de l'or. Tandis que le Primatice reproduisait

sans cesse la duchesse d'Étampes dans ses décorations de galeries,

Benvenuto Cellini, qui détestait la duchesse, avait choisi pour son

modèle de prédilection, Diane de Poitiers, sous les traits de Diane

chasseresse. Il trouvait dans ce corps quelque chose de parfait, un

symbole de l'absolu dans le beau qui ravit les grands artistes: la

duchesse d'Étampes, jalouse de Diane, blessa profondément Benvenuto

Cellini, qui vint continuer son noble art à Florence[260].

[256] Benvenuto Cellini naquit en 1501. Les mémoires de Benvenuto

Cellini ont été plusieurs fois imprimés; il a fait aussi un

_Trattato del arti delle oreficeria_, Florence 1568.

[257] Les coupes de Benvenuto Cellini sont très-précieusement

recherchées; une d'elles fut payée 1,600 guinées en 1774.

[258] Mémoires de Benvenuto Cellini, liv. Ier.

[259] Le roi François Ier avait pour habitude de donner le revenu

des abbayes aux grands artistes; l'art put louer cette

générosité, mais elle altéra les biens sacrés des églises. Voir

mon _Eglise au moyen-âge_.

[260] On lui attribue le Persée qui coupe la tête de Médée, dans

le palais Pitti.

Diane de Poitiers fut spécialement la protectrice, durant toute sa vie

d'un art presque perdu, les belles poteries, et d'un artiste dont

le nom glorieux doit survivre à tous les oublis, Bernard Palissy, qui

eut à lutter contre la misère, la douleur et la jalousie[261]; ses

poteries furent des chefs-d'oeuvre d'un fini aussi parfait que les

plus beaux vitraux du moyen-âge.

[261] Bernard Palissy était né dans le diocèse d'Agen, en 1501.

Sa descendance existe encore inconnue dans un petit village sur

les limites du Perigord. Les grandes oeuvres de Bernard Palissy

appartiennent surtout à l'époque de Catherine de Médicis et au

règne de Henri II; elles sont d'une grande beauté. La si

remarquable collection de poteries et d'émaux de M. le baron

Seillière, au château de Mello, possède deux assiettes admirables

marquées des chiffres de Catherine de Médicis et de Henri II.

Lorsqu'on parcourt aujourd'hui les riches et très-rares galeries des

amateurs de la Renaissance, on est frappé de l'art merveilleux de ces

peintures sur émail qui reproduisent les sujets les plus divers de

l'histoire, de la fable et de l'Écriture-Sainte, avec des couleurs si

belles, si variées qu'on retrouve difficilement; le vert glauque de la

mer, le rose tendre, le bleu céleste, teintes charmantes inaltérables,

qui paraissent aussi brillantes après quatre siècles, que lorsqu'elles

furent placées sur l'émail et l'argile. Ces poteries étaient-elles

destinées au service de la table ou bien servaient-elles de simple

ornement sur des étagères? Elles avaient l'un et l'autre emplois

aux châteaux: on voit dans les tableaux de la Renaissance les

dressoirs et armoires tout remplis de ces poteries rangées autour de

la salle des festins; les plats, les assiettes, les vases sont étalés

comme ornements. Aux jours des grandes solennités, ils servaient pour

l'usage des convives; les varlets portaient sur ces poteries le

faisan, le paon, la hure de sanglier, et dans les Paul Veronèse, les

levriers lèchent des plats émaillés de mille couleurs[262]. L'aspect

d'un festin royal de la Renaissance était magnifique: une large table

couverte de statues d'argent, de vases et de coupes ciselés par

Benvenuto Cellini; les mets servis sur les poteries d'émail de Bernard

Palissy, égayées par les verreries de mille couleurs que les artistes

vénitiens et bohémiens façonnaient en coupes, en amphores.

[262] Collect. du Louvre.

Les huguenots attaquaient déjà ce luxe, cette magnificence que

protégeait Diane de Poitiers; avec leur haine des images, avec leur

austérité de vêtements, ils ne pouvaient souffrir ces joies, ces

brillantes expressions de l'art. Avec le triomphe de la réforme,

jamais la Renaissance n'aurait donné au monde ses éclatants produits.

Diane de Poitiers soulevait la haine du parti protestant, par ce

luxe de la vie, cette grâce païenne d'ornementation. D'après les

calvinistes, tout l'art devait consister dans des maisons blanches et

propres, sans tableaux ni sculptures, où, assis sur des bancs de bois,

ils auraient assisté à la lecture de la Bible; un artiste pour eux

était un païen, un débauché, amoureux de la forme. Si déjà les

huguenots brisaient les statues des saints ou de la Vierge dans les

cathédrales, à plus forte raison ils jetaient leur malédiction sur les

artistes, qui peignaient dans leurs tableaux passionnés les figures de

Diane, de Vénus ou d'Hébé. On s'explique ainsi très-bien la répugnance

des artistes pour le calvinisme; un ou deux seulement adoptèrent la

réforme: froids sculpteurs, architectes corrects, ils firent des

portiques, des escaliers, dessinèrent des allégories; mais la chaleur

de la vie païenne leur manquait[263]: leurs oeuvres ne parlent

jamais aux passions ardentes qui sont l'art.

[263] Sous Henri II, nous parlerons de Jean Goujon.

Diane de Poitiers · 第 37 / 65 题