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DÉLIVRANCE DES ENFANTS DE FRANCE.--TOURNOI DE LA RUE

SAINT-ANTOINE.--DIANE DE POITIERS.--LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.

1529-1530.

La signature du traité de Cambrai faisait cesser la bien triste

captivité des pauvres enfants du Roi, donnés comme otage pour

l'exécution du traité de Madrid; ils avaient passé de cruels jours et

subi bien des dures épreuves en Espagne! L'empereur Charles-Quint dans

sa colère avait reporté sur eux ses ressentiments. Les enfants de

France, exilés de Madrid, furent relégués dans un couvent de moines à

Valadolid; là, gardant leur fierté et leur honneur, ils ne se

plaignirent jamais; ils ne firent aucune démarche pour appeler le roi

leur père aux sacrifices de sa couronne et de son pouvoir.

Une fois le traité de Cambrai conclu, les otages devenaient libres

moyennant rançon, selon l'usage; elle fut fixée à deux millions d'écus

d'or que la régente recueillit avec des peines infinies par un

système d'économie, d'emprunt et d'impôt: ces sacs d'écus furent

chargés sur des mulets[233] et conduits jusqu'à la Bidassoa. Comme le

chancelier Duprat qui les conduisait était fort retord et que les

Espagnols le savaient très-habile pour l'alliage des monnaies, ils

envoyèrent des commissaires avec charge de vérifier le poids et l'aloi

des écus, opération qui dura quatre mois; on reconnut un déficit dans

le poids, il fallut ajouter quarante mille écus dans les balances pour

le complément de la somme promise; les caisses chargées sur des mules

pimpantes prirent la route de la frontière. En ce moment on vit

paraître sur les rives de la Bidassoa un royal cortége[234]: en tête

dix alcades, leurs bâtons blancs à la main; à la suite, le connétable

de Castille, Fernandès Velasco, suivi de la reine douairière de

Portugal, grave de contenance, suivie de ses duègnes et de ses filles

d'honneur; à ses côtés et faisant disparate à sa gravité, les deux

enfants de France, le Dauphin et le duc d'Orléans, alertes et forts

contents de s'en revenir: les moeurs espagnoles étaient si

différentes des coutumes vives et légères de la nation française!

Le connétable de Montmorency conduisait à la fois la reine de Portugal

et les princes: François Ier se porta à leur rencontre jusqu'à

Bayonne; il accueillit ses enfants avec des transports de tendresse et

de joie; l'un et l'autre s'étaient conduits avec tant de dignité dans

leur malheur!

[233] Il y avait 80 caisses de 25,000 écus chacune. Voyez

Belcarius, lib. XX, no 31, qui entre dans de grands détails.

[234] Sleidan, _Comment._, liv. VII, détaille toute cette

cérémonie de la Bidassoa.

Le royal cortége se dirigea sur Bordeaux, qui salua la nouvelle reine

par des fêtes, des festins, comédies, ballets et passes d'armes: les

Espagnols récitèrent quelques joyeuses saynètes à l'occasion des noces

qui furent accomplies par l'archevêque d'Embrun[235]; on suivit la

route de la Guyenne, du Languedoc, lentement, entouré de peuples et de

fêtes; chaque cité était en joie, et l'on vit bientôt se dessiner les

tours et le vaste bâtiment du château d'Amboise. Dans cette royale

demeure, les deux époux devaient attendre les préparatifs du

couronnement de la nouvelle reine à Saint-Denis[236]. L'empereur

Charles-Quint avait exigé cette cérémonie royale, afin qu'en aucun cas

il put y avoir séparation ou divorce. La vieille abbaye se para de

toutes ses reliques et du chef ou tête de Charlemagne enchâssé

dans son reliquaire d'or. A l'occasion de ce couronnement de la reine

Eléonore, un tournoi fut indiqué dans la rue Saint-Antoine, le lieu

habituel de ces passes-d'armes: depuis deux mois, les messagers,

écuyers, hérauts, varlets suivant l'usage, s'étaient dirigés vers tous

les châteaux de France pour annoncer à son de trompe, la belle et

joyeuse fête; on devait combattre à la lance, à l'épée (fer émoulu), à

la masse d'armes, à la joûte et à la lutte, et ce fut une grande joie

dans toutes les châtellenies. Quel chevalier pouvait manquer à l'appel

de François Ier?

[235] Depuis créé cardinal de Tournon.

[236] Au mois de mars 1530.

A l'extrémité, vers la porte Saint-Antoine, se trouvait la Bastille

dont les jardins et les fossés s'étendaient jusqu'à la rivière[237]:

un espace couvert de verdure et de prairies séparait la Bastille du

château des Tournelles entouré de ses vergers, treillis[238] et d'un

petit bois de cerisiers s'étendant jusqu'au bastillon et à la petite

colline de Montreuil; entre ces jardins et la Seine, était la

large rue Saint-Antoine se développant jusqu'au couvent des Célestins.

C'était entre l'hôtel Saint-Paul et la ménagerie des Lyons que se

donnaient les tournois.

[237] On peut voir (Biblioth. imper.) le plan de Paris sous

François Ier (Cabinet des cartes). Ce cabinet est fort pauvre sur

le vieux Paris.

[238] Les rues environnantes ont encore conservé aujourd'hui ces

dénominations de la Cerisaye, du Beau-Treillis, du

Lyon-Saint-Paul.

Il devait être splendide ce tournoi donné par le roi François Ier à

l'occasion de son mariage avec la reine de Portugal!

Au jour indiqué par les prudhommes et experts en chevalerie, on

prépara de grandes lices sablées et bien arrosées d'eaux de senteur

entre les échafaudages parés de couleurs brillantes, destinés aux

dames et aux juges des tournois. La veille, à la passe d'armes, les

champions suspendirent à des piquets dorés leurs gonfanons et leurs

écus ornés de leurs armoiries, afin que les juges d'armes pussent

apprécier et décider la loyauté et l'origine des tenants du tournois,

car il ne fallait pas qu'un félon et discourtois chevalier pût se

mêler dans les rangs de cette fleur des paladins de France[239]. Le

chroniqueur Belleforest[240] a décrit le tournoi de la rue Saint-Antoine

avec de longs et heureux détails; historien d'imagination, d'une

naïveté charmante, Belleforest n'est pas, comme le fut après lui De

Thou, un esprit fort, un parlementaire sérieux et chagrin, subissant

le joug de l'idée politique et passionné pour son parti. Belleforest,

gardant les traditions du moyen-âge, se complaît à la description des

fêtes de chevalerie; il réfléchit peu, il raconte!

[239] Voir dans le bel ouvrage de Sainte-Palaye, les cérémonies

des tournois: <i>Essais sur la chevalerie</i>, dissert. 3.

[240] François de Belleforest appartenait à la noblesse du pays

de Comminges; il avait été élevé sur les genoux de la reine de

Navarre, soeur de François I^{er}, et avait entendu conter les

belles histoires du temps.

Belleforest a donc décrit ce tournoi de la rue Saint-Antoine avec des

couleurs vives, comme celle d'une miniature de manuscrits[241]. Il

raconte les lances brisées en l'honneur des dames et les carrières

fournies. Après les honneurs rendus à la reine Éléonore, la lice fut

ouverte pour disputer le prix de la beauté; les deux héroïnes furent

la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers, déjà rivales de grâces et

de pouvoir: des chevaliers croisèrent l'épée pour elles et vinrent

leur offrir le gage de bataille. Le roi était alors sous la puissance

de la jeunesse et de la grâce; la duchesse d'Étampes l'exerçait avec

un charme si en dehors même des formules de respect que, dans sa

correspondance, elle donne à François Ier le simple titre de

_Monsieur_; enfant gâtée, elle semble compter sur l'amour qu'elle

inspire à un roi déjà avancé dans la vie; elle lui commande avec grâce

ses moindres caprices. Autour d'elle, se groupait le parti huguenot;

Jean Calvin la choisit pour sa protectrice; Clément Marot lui

adressait ses psaumes versifiés et ses plus jolis rondeaux. A une

époque de parti, les opinions ardentes ne discutent pas le genre, la

nature et même la moralité des protections qu'ils invoquent, pourvu

que ces protections les servent et les fassent triompher.

[241] Son livre porte ce titre: _Annales ou Histoire générale de

France_, 2 vol. in-fo. Belleforest avait encore écrit un livre

d'histoire sous ce titre: _Histoire de neuf rois de France qui

ont porté le nom de Charles_.

A la cour de François Ier, sous la toute-puissance de la duchesse

d'Étampes, on vit le duc d'Orléans, le second fils du roi, à treize

ans, s'éprendre aussi comme un jeune et fou chevalier de Diane de

Poitiers qui comptait déjà trente ans. Si on en croit Brantôme et les

traditions qu'il avait recueillies sur Diane de Poitiers à cet âge,

elle était la belle parmi les belles; et plus elle prenait des années,

plus cette beauté jetait de l'éclat, si bien qu'on croyait qu'elle

avait recours à la magie[242]. Cette magie était le résultat

d'une vie active, du soin qu'elle prenait d'elle-même. Debout à cinq

heures du matin, elle se trempait dans un bain d'eau froide, puis à

cheval, elle s'élançait dans les forêts comme la Diane de la

mythologie, la divinité dont elle avait pris le nom; elle chassait

deux ou trois heures au _courre_, à la pique, le cerf, le sanglier,

puis elle revenait se coucher sur son lit de repos, où elle passait la

matinée à lire des romans de chevalerie, des livres d'astrologie et

d'histoire, jusqu'à ses repas qu'elle prenait substantiels et légers.

[242] Théodore de Bèze, fort hostile à Diane de Poitiers,

attribue à la magie, ce charme qu'elle exerçait autour d'elle; le

grave Pasquier n'est pas éloigné de cette opinion populaire, t.

II, p. 5 de ses _Recherches_.

L'amour un peu étrange qu'elle inspirait à un jeune homme de quatorze

ans avait sans doute sa source dans les bontés que Diane avait

témoignées aux jeunes princes captifs lors de leur triste départ pour

l'Espagne; à Bayonne, lors de leur retour, Diane de Poitiers avait

élevé Henri sur ses genoux et dans ses bras, elle l'avait caressé avec

une affection de mère; aussi, quand Henri fit son gracieux début

d'armes au tournoi de la rue Saint-Antoine, son premier coup de lance

fut pour Diane de Poitiers; il ne la quittait plus dans ses courses

des bois, à la chasse; on disait même que le petit amour que le

Primatice avait placé à côté de Diane dans son admirable portrait

n'était autre que Henri, duc d'Orléans. Il se rattachait peut-être à

cette affection une idée de parti. Diane de Poitiers était rapprochée

des Guise[243] et des Montmorency[244] (la maison de Lorraine toute

dévouée aux catholiques et les Montmorency expression de la haute

féodalité); ces deux maisons supportaient impatiemment l'influence de

la duchesse d'Étampes, et Diane de Poitiers était sa rivale.

[243] La maison de Lorraine était représentée par Claude, duc de

Guise, qui avait épousé Antoinette de Bourbon.

[244] La maison de Montmorency était représentée par le maréchal

Anne de Montmorency, depuis le connétable.

Après les fêtes des tournois vinrent les deuils: par une circonstance

curieusement triste, les deux princesses, qui avaient signé le traité

de Cambrai, _la paix des dames_, moururent à la distance à peine d'une

année l'une de l'autre. La duchesse d'Angoulême, mère de François Ier,

qui suivit Marguerite d'Autriche dans la tombe, avait exercé une

influence de bien et de mal sur le règne de François Ier;

généreusement dévouée, elle avait servi son fils avec amour, mais en

même temps très-passionnée, elle avait été un obstacle à l'apaisement

des partis; elle avait blessé, heurté bien des caractères, et on

pouvait lui attribuer la défection du connétable de Bourbon[245].

Marguerite d'Autriche[246], tête à la fois politique et doucement

chevaleresque, dévouée aux lettres, avait agi avec une grande prudence

dans le gouvernement des Pays-Bas, en même temps qu'elle passait les

plus tendres loisirs de sa vie à pleurer son dernier mari, Philibert

de Savoie, qu'elle avait tant aimé; elle légua son corps à l'église de

Brou, où l'on voyait son tombeau au milieu des merveilles de la

Renaissance qui alors se réveillait au palais de Fontainebleau avec

les chefs-d'oeuvre de l'art.

[245] Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mourut le 29

septembre 1532, à l'âge de 54 ans; son _Journal_ comprend les

annales de 1501 à 1522.

[246] Marguerite d'Autriche mourut à Bruxelles, le 1er décembre

1531, elle a laissé des poëmes et des chansons qui existent

encore à la Bibliothèque Impériale.

Diane de Poitiers · 第 36 / 65 题